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Full text of "Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps"

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MÉMOIRES 


POUR  SERVIR 


A  rïïISTOlRE  DE  MON  TEMPS 


PARIS.  —  niFRIMK    IHF.Z    DONAMN  TlnK    ET    DLCESijOIS. 
iô,    QUAI    VU    AIGLSTINS. 


MÉMOIRES 


POUR  SERVIR  A 


L'HISTOIRE  DE   MON  TEMPS 


M.  GUIZOT 


TOME    CINQUIÈME 


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PARIS 


MICHEL  LEVY  FRERES,  LIBRAIRES-EDITEURS 

RUE     VIVIENNE     2    BIS,     ET     BOULEVARD     DES     ITALIENS,    15, 

A  LA  IIBRAIRIE  NOUVELLE 

1862 

Droits  de  reiiroduction  et  de  traduction  réserves. 


MÉMOIRES 


POUR  SERVIR 

A  L'HISTOIRE  DE  MON  TEMPS 


CHAPITRE   XXVII 

MON  AMBASSADE  EN  ANGLETERRE. 

Mon  arrivée  en  Angleterre;  aspect  général  du  pays. —  Mon 
établissement  dans  Hertford-House,  hôtel  de  l'ambassade.  —  Je 
-présente  à  la  reine  Victoria  mes  lettres  de  créance.  —  Inci- 
dent de  cette  audience. — Situation  respective  de  l'aristocratie 
et  de  la  démocratie  dans  le  gouvernement  anglais. — Mon 
premier  dîner  et  ma  première  soirée  chez  lord  Palmerston. 
— Lord  Melbourne  et  lord  Aberdeen. — Le  duc  de  Wellington. 
— Mon  premier  dîner  chez  la  reine,  à  Buckingham-Palace. — 
Lever  que  tient  la  reine  au  palais  de  Saint-James. — Chute  du 
maréchal  Soult  et  avènement  de  M. ^Thiers.— Dispositions  du 
roi  Louis-Philippe.  —  Situation  de  M.  Thiers.  —  Opinions 
diverses  de  mes  amis  sur  la  question  de  savoir  si  je  dois  res- 
ter ambassadeur  à  Londres. — Raisons  qui  me  décident  à  res- 
ter.— Mes  lettres  à  mes  amis. — Commencement  de  la  corres- 
pondance entre  M.  Thiers  et  moi. 

J'avais  beaucoup  étudié  l'histoire  d'Angleterre  et  la 
société  anglaise.  J'avais  souvent  discuté,  dans  nos 
Chambres,  les  questions  de  politique  extérieure.  Mais 
je  n'étais  jamais  allé  en  Angleterre  et  je  n'avais  jamais 
fait  de  diplomatie.  On  ne  sait  pas  combien  on  ignore  et 
tout  ce  qu'on  a  à  apprendre  tant  qu'on  n'a  pas  vu  de 
ses  propres  yeux  le  pays  et  fait  soi-même  le  métier 
dont  on  parle. 


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2  CHAPITRE  XXVII. 

Ma  première  impression,  en  débarquant  à  Douvres, 
le  27  février  1840,  fut  une  impression  de  contraste.  A 
Calais,  moins  de  population  que  d'espace,  peu  de  mou- 
vement d'affaires,  des  promeneurs  errants  sur  la  place 
d'armes  ou  sur  le  port,  quelques  groupes  arrêtés  çà  et 
là  et  causant  tout  haut,  des  enfants  courant  et  jouant 
avec  bruit  ;  à  Douvres,  une  population  pressée,  silen- 
cieuse, ne  cherchant  ni  conversation  ni  distraction, 
allant  à  ses  affaires;  sur  une  rive,  le  loisir  animé;  sur 
l'autre,  l'activité  préoccupée  de  son  but.  A  mon  arrivée 
à  Douvres  comme  à  mon  départ  de  Calais,  des  curieux 
s'approchaient  de  moi;  mais  les  uns  regardaient  pour 
s'amuser,  les  autres  observaient  attentivement.  Pendant 
ma  route  en  poste  de  Douvres  à  Londres,  j'eus  d'abord 
une  impression  semblable;  en  traversant  soit  les  cam- 
pagnes, soit  les  villes,  dans  l'aspect  du  pays  et  des  per- 
sonnes, ce  n'était  plus  la  France  que  je  voyais;  après 
deux  heures  de  voyage,  cette  impression  avait  dis- 
paru; je  me  sentais  comme  en  France,  dans  une 
société  bien  réglée,  au  milieu  d'une  population  intel- 
ligente, active  et  paisible.  Sous  des  physionomies  di- 
verses, c'était  la  même  civihsation  générale.  On  passe 
sans  cesse,  en  Angleterre,  de  l'une  à  l'autre  de  ces 
impressions  ;  ce  sont  tantôt  les  différences ,  tantôt 
les  ressemblances  des  deux  pays  qui  apparaissent. 
J'arrivai  à  Londres  vers  la  fin  de  la  matinée;  j'avais 
voyagé  par  un  beau  soleil  froid  qui  entra,  comme  moi, 
dans  le  vaste  brouillard  de  la  ville  et  s'y  éteignit  tout 
à  coup.  C'était  encore  le  jour,  mais  un  jour  sans 


MON  AMBASSADE  EN  ANGLETERRE.  3 

lumière.  En  traversant  Londres,  rien  n'attira  vivement 
mes  regards;,  édifices,  maisons,  boutiques,  tout  me 
parut  petit,  monotone  et  mesquinement  orné;  partout 
des  colonnes,  des  colonnettes,  des  pilastres,  des  figu- 
rines, des  enjolivements  de  toute  espèce;  mais  Ten- 
semble  frappe  par  la  grandeur.  Londres  semble  un 
espace  sans  limites,  plein  d'hommes  qui  y  déploient 
continûment,  silencieusement,  leur  activité  et  leur 
puissance.  Et  au  milieu  de  cette  grandeur  générale,  la 
propreté  extérieure  des  maisons,  les  larges  trottoirs, 
l'éclat  des  carreaux  de  vitre,  des  balustrades  en  fer,  des 
marteaux  de  porte,  donnent  à  la  ville  un  air  de  soin  et 
de  bonne  tenue  qui  se  passe  presque  de  bon  goût. 

La  première  figure  connue  que  j'aperçus  dans  les 
rues  fut  celle  de  lady  Palmerston  dont  la  voiture  croisa 
la  mienne.  J'arrivai  enfin  à  l'hôtel  qu'occupait  alors 
l'ambassade  de  France,  Herlford-House,  dans  Man- 
chester-Square;  grande  maison  entre  une  petite  cour 
sablée  et  un  petit  jardin  humide,  belle  au  rez-de- 
chaussée  et  convenablement  arrangée  pour  la  vie  offi- 
cielle et  mondaine,  assez  nue  et  peu  commode,  au  pre- 
mier étage,  pour  la  vie  domestique.  J'étais  seul,  avec 
le  personnel  de  l'ambassade;  j'avais  laissé  ma  mère  et 
mes  enfants  à  Paris;  mon  installation  fut  facile.  A  tout 
prendre,  l'aspect  de  l'habitation  et  des  environs  me 
convint;  j'écrivais  quelques  jours  après  :  «J'éprouve 
ici,  le  matin,  une  grande  impression  de  calme.  Per- 
sonne ne  vient,  personne  ne  me  parle;  je  n'entends 
point  de  bruit  ;  c'est  le  repos  de  la  nuit  sans  les  ténè- 


4  CHAPITRE  XXVII. 

bres.  Je  suis  en  présence  d'une  ruche  d'abeilles  qui 
travaillent  sans  bourdonner.  » 

Je  vis  lord  Palmerston  dès  le  lendemain,  mais  sans 
lui  parler  d'affaires;  la  crise  ministérielle  qui  éclatait 
en  ce  moment  même  à  Paris  me  commandait  l'attente, 
et  il  l'admit  de  bonne  grâce,  en  se  montrant  pourtant 
pressé  de  reprendre  la  négociation  sur  les  affaires 
d'Orient.  Le  fils  du  comte  de  Nesselrode  était  arrivé 
la  veille  de  Saint-Pétersbourg,  apportant  au  baron 
de  Brunnow  des  instructions  par  lesquelles  ^l'empe- 
reur  Nicolas  l'autorisait  à  donner  au  cabinet  anglais 
«  une  très-grande  latitude  »  pour  les  arrangements 
qui  devaient  amener  la  conclusion.  Je  demandai  à 
lord  Palmerston  de  vouloir  bien  prendre  sans  retard 
les  ordres  de  la  reine  pour  mon  audience  de  récep- 
tion. J'avais  là  une  question  à  résoudre  d'avance;  en 
présentant  au  roi  Guillaume  IV  ses  lettres  de  créance, 
M.  de  Talleyrand  lui  avait  adressé,  le  6  octobre  1830, 
un  petit  discours  politique;  lorsque,  en  février  1835, 
il  remplaça  à  Londres  M.  de  Talleyrand,  le  général 
Sébastiani  ne  prononça  point  de  discours.  Que  devais-je 
faire?  Le  roi  Louis-Philippe  m'avait  témoigné  son  désir 
que  je  saisisse  la  première  occasion  de  rappeler  à  la 
reine  Victoria  les  rapports  intimes  qu'il  avait  eus  avec 
le  duc  de  Kent,  son  père;  dans  un  discours  de  récep- 
tion, ce  souvenir  eût  naturellement  pris  place.  Je  priai 
lord  Palmerston  de  me  dire  ce  qui,  dans  son  opinion, 
conviendrait  le  mieux  à  la  reine.  Il  me  répondit  que 
ma  réception  serait  une  pure  formalité  officielle,  et 


MON  AMBASSADE  EN  ANGLETERRE.  5 

me  donna  clairement  à  entendre  que  la  reine  aimerait 
mieux  n'avoir  à  répondre  à  aucun  discours.  Je  résolus 
donc  de  m'en  abstenir.  Dès  le  lendemain,  29  février, 
je  reçus,  à  une  heure  dix  minutes,  un  billet  de  lord 
Palmerston,  me  disant  que  la  reine  me  recevrait  ce 
jour  même,  à  une  heure.  J'envoyai  sur-le-champ  chez 
lui,  pour  bien  constater  le  retard  et  mon  innocence.  Je 
m'habillai  en  toute  hâte,  et  j'étais,  un  peu  avant  deux 
heures,  à  Buckingham-Palace.  Lord  Palmerston  y  arri- 
vait au  même  moment  que  moi;  les  ordres  de  la  reine, 
me  dit- il,  lui  étaient  parvenus  tard;  on  ne  les  lui  avait 
pas  remis  tout  de  suite;  heureusement,  la  reine  avait 
d'autres  audiences  qu'elle  avait  données  en  nous  atten- 
dant. Mais  ail  moment  d'entrer,  point  de  maître  des 
cérémonies  pour  m'introduire;  sir  Robert  Chester, 
prévenu  aussi  tard  que  moi,  n'avait  pas  été  aussi  preste 
que  moi;  lord  Palmerston  fit  l'office  d'introducteur. 
La  reine  me  reçut  avec  une  bonne  grâce  à  la  fois  jeune 
et  grave;  la  dignité  de  son  maintien  la  grandit  :  «J'es- 
père, madame,  lui  dis-je  en  entrant,  que  Votre  Majesté 
sait  mon  excuse,  car  je  serais  inexcusable.  »  Elle  sourit, 
comme  peu  étonnée  de  l'inexactitude.  Mon  audience 
fut  courte  :  le  roi,  la  reine,  la  famille  royale,  les  rela- 
tions du  roi  avec  le  duc  de  Kent,  la  surprise  que  je  ne 
fusse  jamais  venu  en  Angleterre,  en  firent  les  frais. 
Comme  je  me  retirais,  lord  Palmerston,  qui  était  resté 
avec  la  reine  un  moment  après  moi,  me  rejoignit  en 
hâte  :  «  Vous  n'avez  pas  fini;  je  vais  vous  présenter  au 
prince  Albert  et  à  la  duchesse  de  Kent;  sans  cela,  vous 


6  CHAPITRE  XXVir. 

ne  pourriez  leur  être  présenté  qu'au  proctiain  lever,  le 
6  mars,  et  il  faut  au  contraire  que,  ce  jour-là,  vous  soyez 
déjà  de  vieux  amis.  »  La  double  présentation  eut  lieu;  je 
fus  frappé  de  l'esprit  politique  qui  perçait,  quoique  avec 
beaucoup  de  réserve,  dans  la  conversation  du  prince 
Albert.  Au  moment  où  je  traversais  le  vestibule  du 
palais  pour  aller  reprendre  ma  voiture,  le  maître  des 
cérémonies,  sir  Robert  Chester,  y  entrait,  descendant 
de  la  sienne  et  pressé  de  s'excuser  envers  moi,  non 
sans  quelque  humeur,  de  son  involontaire  inutilité.  Je 
dînai  ce  même  jour  chez  lord  Palmerston,  et  la  soirée 
fut  employée  à  me  faire  faire  connaissance  avec  une 
partie  de  cette  aristocratie  anglaise  qu'on  a  coutume  de 
regarder ,  bien  plus  que  cela  n'est  vrai ,  comme  le 
gouvernement  du  pays. 

Depuis  trois  quarts  de  siècle,  deux  mots  puissants, 
liberté,  égalité,  sont  le  ferment  qui  soulève  et  fait  bouil- 
onner  notre  société  française,  je  pourrais  dire  toute  la 
société  européenne.  Par  un  concours  de  causes  dont 
l'examen  serait  ici  hors  de  saison,  l'Angleterre  a  eu 
cette  fortune  que,  dans  le  travail  de  sa  civilisation,  c'est 
surtout  vers  la  liberté  que  se  sont  portés  ses  efTorts  et 
ses  progrès.  La  lutte  s'est  établie,  non  entre  les  classes 
diverses  et  pour  élever  les  unes  en  abaissant  les  autres, 
mais  entre  le  pouvoir  souverain  et  un  peuple  jaloux 
de  défendre  ses  droits  et  d'intervenir  dans  son  gouver- 
nement. L'esprit  d'égalité  a  eu,  dans  cette  lutte,  sa 
place  et  sa  part;  le  mouvement  ascendant  de  la  démo- 
cratie a  puissamment  contribué  à  la  grande  Révolution 


MON  AMBASSADE  EX  ANGLETERRE.  7 

qui,  de  ICiO  à  1688,  a  agile  et  transformé  l'Angleterre; 
un  moment  même,  les  classes  démocratiques  ont 
envahi  la  scène,  changé  la  forme  du  gouvernement  et 
touché  à  la  domination  directe;  mais  ce  n'a  été  là 
qu'une  crise  superficielle  et  passagère  ;  l'esprit  de 
liberté  était  le  vrai  mobile  du  pays:  c'était  entre  la 
royauté  absolue  et  le  gouvernement  libre  que  se  livrait 
le  combat  ;  une  grande  portion  de  l'aristocratie  soute- 
nait la  cause  des  libertés  publiques,  et  le  peuple  se 
groupait  de  bon  cœur  autour  d'elle  comme  autour  d'un 
aUié  nécessaire  et  d'un  chef  naturel.  La  Révolution 
d'Angleterre  a  été,  de  1640  à  1660,  bien  plus  aristocra- 
tique, et  en  1688,  bien  plus  démocratique  qu'on  ne  le 
croit  communément;  la  démocratie  a  paru  dominante 
en  1640  et  l'aristocratie  en  1688;  mais  à  l'une  et  à  l'au- 
tre époque,  ce  sont  l'aristocratie  et  la  démocratie 
anglaises,  animées  du  même  esprit  et  intimement 
unies,  qui  ont  fait  ensemble,  pour  la  défense  ou  le 
progrès  de  leurs  libertés  communes,  l'un  et  l'autre  de 
ces  grands  événements. 

Leur  union  dans  l'intérêt  et  sous  le  drapeau  libéral 
a  eu  deux  résultats  excellents  :  l'aristocratie  n'a  été  ni 
souveraine  ni  anéantie;  la  démocratie  n'a  été  ni  impuis- 
sante ni  souveraine.  La  société  anglaise  n'a  pas  été 
bouleversée  de  fond  en  comble  ;  le  [)Ouvoir  n'est  pas 
descendu  des  régions  où  il  doit  naturellement  résider, 
et  il  n'y  est  pas  resté  isolé  et  sans  communication 
avec  le  sol  où  sont  ses  racines.  Les  classes  élevées 
ont  continué  de  diriger  le  gouvernement  du  pays,  mais 


8  C-ilAPITKE  XXVII. 

à  deux  conditions  :  l'une,  de  gouverner  dans  l'intérêt 
général  et  sous  Tinfluence  prépondérante  du  pays  lui- 
même  ;  l'autre,  de  tenir  leurs  rangs  constamment 
ouverts  et  de  se  recruter,  de  se  rajeunir  incessamment 
en  acceptant  les  nouveaux  venus  d'élite  qu'enfante  et 
élève  le  mouvement  ascendant  de  la  démocratie.  Ce 
n'est  point  là  le  gouvernement  aristocratique  de  l'anti- 
quité ou  du  moyen  âge;  c'est  le  gouvernement  libre  et 
combiné  des  diverses  forces  sociales  et  des  influences 
naturelles  qui  coexistent  au  sein  d'une  grande  nation. 

La  part  de  la  démocratie  dans  cette  alliance  s'est,  de 
nos  jours,  fort  accrue,  mais  sans  que  l'alliance  ait  été 
rompue  et  l'aristocratie  dépossédée  de  son  rôle  ;  c'est 
encore  entre  ses  mains  qu'est  en  général  le  pouvoir; 
elle  fait  toujours  les  affaires  du  pays;  mais  elle  les  fait 
de  plus  en  plus  selon  l'impulsion  et  sous  le  contrôle  du 
pays  tout  entier.  Tout  en  conservant  son  rang  social, 
elle  est  aujourd'hui  serviteur  et  non  maître;  elle  est  le 
ministre  habituel,  mais  responsable,  de  l'intérêt  et  du 
sentiment  public.  L'aristocratie  gouverne,  la  démo- 
cratie domine,  et  elle  domine  en  maître  très-redouté 
et  quelquefois  trop  docilement  obéi. 

Dès  mes  premiers  pas  dans  la  société  anglaise,  je  fus 
frappé  de  cet  état  des  esprits  et  des  institutions  en  An- 
gleterre. Li3S  convives  que  je  rencontrai  à  dîner  chez 
lord  Palmerston,  le  ^9  février,  appartenaient  presque 
tous  à  la  haute  aristocratie,  le  duc  de  Sussex,  quatrième 
fils  du  roi  George  III  et  oncle  de  la  reine ,  les  ducs  de 
Norfolk  et  de  Devonshire,  lord  Carhsle,  lord  Albemarle, 


MON  A.MBAI^SADE  EX  AXGLEÏEHIŒ.  9 

lord  Minto.  Je  vis  passer  devant  moi  dans  la  soirée  beau- 
coup d'hommes  considérables  des  divers  partis,  des 
whigs  en  grande  majorité,  mais  aussi  des  torys  et  des 
radicaux,  depuis  lord  Aberdeen  jusqu'à  M.  Grote.  J'en- 
trai avec  plusieurs  en  conversation  courte  ;  mais  entre 
gens  curieux  les  uns  des  autres,  il  ne  faut  pas  beaucoup 
de  paroles  pour  révéler  le  caractère  général  des  dispo- 
sitions et  des  idées.  Je  trouvai  tous  mes  interlocuteurs, 
bien  qu'à  des  degrés  inégaux,  très-modestes,  je  pour- 
rais dire  timides  envers  l'opinion  et  le  sentiment  popu- 
laires, et  plus  préoccupés  de  les  bien  reconnaître  pour 
les  suivre  qu'aspirant  à  les  diriger.  Évidemment,  les 
prétentions  et  l'indépendance  aristocratiques  ne  tien- 
nent là  plus  guère  de  place  dans  la  pensée  et  la  conduite 
des  hommes  publics. 

Parmi  ceux  avec  qui  j'entrai  ce  jour-là  en  rela- 
tion, deux  surtout,  lord  Melbourne  et  lord  Aberdeen, 
attirèrent,  l'un  ma  curiosité,  l'autre  ma  sympathie  :  Lord 
Melbourne,  le  moins  radical  des  whigs ,  impartial  par 
bon  sens  et  par  indifférence,  épicurien  judicieux,  égoïste 
avec  agrément,  gai  avec  froideur,  et  mêlant  une  auto- 
rité naturelle  à  une  insouciance  qu'il  prenait  plaisir  à 
afficher.  «  Cela  m'est  égal  »  [Iclon't  care),  était  son  mot 
habituel;  il  avait  inspiré  à  la  jeune  reine  autant  de  goût 
que  de  confiance;  il  l'amusait  en  la  conseillant,  et  il 
avait  avec  elle  une  liberté  affectueuse  qui  ressemblait 
presque  à  un  sentiment  paternel.  Lord  Aberdeen,  le 
plus  libéral  des  torys,  esprit  grave  et  doux,  droit  et  fin, 
élevé  et  modeste,  pénétrant  et  réservé,  imperturbable- 


10  CHAPITRE  XXVII. 

ment  équitable  ;  cœur  profondément  triste,  car  il  avait 
été  frappé  coup  sur  coup  dans  ses  affections  les  plus 
chères,  mais  resté  tendre  et  d'un  commerce  plein  de 
charme  sous  des  dehors  froids  et  une  physionomie 
sombre.  J'étais  loin  de  prévoir,  en  le  rencontrant,  quels 
liens  d'affaires  et  d'amitié  devaient  bientôt  nous  unir; 
mais  je  ressentis,  et  je  puis  dire  que  nous  ressentîmes, 
l'un  pour  l'autre,  un  prompt  et  naturel  attrait. 

Dans  ce  premier  flot  de  rencontres]  et  de  visites,  je 
n'avais  pas  vu  le  plus  considérable  des  hommes  consi- 
dérables de  l'Angleterre,  le  duc  de  Wellington.  Il  n'était 
pas  à  Londres.  La  première  fois  que  je  le  rencontrai, 
son  aspect  me  surprit;  je  le  trouvai  vieilli,  maigri,  ra- 
petissé, voûté,  fort  au  delà  des  exigences  de  son  âge;  il 
regardait  avec  ces  yeux  vagues  et  éteints  où  lame  près 
de  s'enfuir  semble  ne  plus  prendre  la  peine  de  se  mon- 
trer; il  parlait  de  cette  voix  courte  et  chancelante  dont 
la  faiblesse  ressemble  à  l'émotion  d'un  dernier  adieu. 
La  conversation  une  fois  engagée,  toute  sa  ferme  et 
précise  intelligence  était  là,  mais  avec  fatigue  et  sou- 
tenue par  l'énergie  de  sa  volonté.  Il  s'excusa  de  n'être 
pas  encore  venu  chez  moi,  selon  l'usage  :  «  J'étais  à  la 
campagne,  me  dit-il,  j'ai  besoin  de  la  campagne.  »  La 
décadence  physique  était  frappante  à  côté  de  la  vigueur 
morale  et  de  l'importance  publique  encore  intactes. 

Le  jeudi  5  mars,  je  dînai  pour  la  première  fois  chez 
la  reine.  Ni  pendant  le  dîner,  ni  dans  le  salon  après  le 
dîner,  la  conversation  ne  fut  animée  et  intéressante  ;  tout 
sujet  politique  en  était  écarté  ;  nous  étions  assis  autour 


MON  AMBASSADE  EN  ANGLETERRE.  11 

d'une  table  ronde,  devant  la  reine  établie  sur  un  canapé; 
deux  ou  trois  de  ses  dames  essayaient  de  travailler  à 
je  ne  sais  plus  quels  ouvrages  ;  le  prince  Albert  jouait  aux 
échecs;  nous  soutenions  assez  péniblement,  lad  y  Pal- 
merston  et  moi,  un  entretien  languissant.  Je  remarquai, 
au-dessus  des  trois  portes  du  salon,  trois  portraits  :  Fé- 
nelon,  le  czar  Pierre  le  Grand  et  la  fille  de  lord  Claren- 
don,  Anne  Hyde,  la  première  femme  de  Jacques  II.  Je 
m'étonnai  de  ce  rapprochement  de  trois  personnages  si 
parfaitement  incohérents.  Personne  n'y  avait  fait  atten- 
tion, et  personne  n'en  put  dire  la  raison.  J'en  trouvai 
une  :  on  avait  choisi  ces  portraits  à  la  taille;  ils  allaient 
bien  aux  trois  places. 

Le  lendemain  6  mars,  la  reine  tint  un  lever  au  palais 
de  Saint-James;  longue  et  monotone  cérémonie  qui 
pourtant  m'inspira  un  véritable  intérêt.  Je  regardais 
avec  une  estime  émue  le  respect  profond  de  tout  ce 
monde,  gens  de  cour,  de  ville,  de  robe,  d'église,  d'é- 
pée,  passant  devant  la  reine,  la  plupart  mettant  un  ge- 
nou en  terre  pour  lui  baiser  la  main,  tous  parfaitement 
sérieux,  sincères  et  gauches.  Il  faut  cette  sincérité  et  ce 
sérieux  pour  que  ces  anciens  habits,  ces  perruques,  ces 
bourses,  ces  costumes  que  personne,  même  en  Angle- 
terre, ne  porte  plus  que  pour  venir  là,  ne  fassent  pas  un 
effet  un  peu  ridicule.  Mais  je  suis  peu  sensible  au  ridi- 
cule des  dehors  quand  le  dedans  ne  l'est  pas. 

Au  moment  même  où  je  commençais  ainsi  à  m'éta- 
blir  à  Londres,  j'avais  à  résoudre  la  question  de  savoir 
5i  j'y  resterais,  si  je  devais  vouloir  y  rester.  Le  cabinet 


12  CHAPITRE  XXVir. 

qui  m'iivait  appelé  à  cette  ambassade  tombait  à  Paris; 
le  maréchal  Soult,  M.  Duchàtel,  M.  Passy,  M.  Dufaure 
donnaient  leur  démission.  Le  rejet,  par  la  Chambre  des 
députés,  de  la  dotation  qu'ils  avaient  proposée  pour 
M.  le  duc  de  Nemours,  rejet  prononcé  sans  discussion  et 
par  un  vote  indirect  qui  ressemblait  fort  à  une  surprise, 
les  avait  offensés  autant  qu'affaiblis.  Le  Roi  essaya  vaine- 
ment de  les  retenir.  Ils  avaient  un  juste  sentiment  des 
difficultés  de  la  situation  et  des  faiblesses  de  la  majo- 
rité qui  venait  de  leur  manquer,  par  imprévoyance 
plutôt  qu'à  dessein  :  «  Quand  je  devrais  me  retirer 
seul,  je  me  retirerais,  »  disait  M.  Duchàtel.  Le  cabinet 
du  12  mai  1839  s'était  formé  courageusement  contre 
une  émeute;  il  se  retira,  le  29  février  1840,  devant  un 
échec  parlementaire  qu'un  débat  hardiment  provoqué 
lui  aurait  peut-être  épargné. 

Ce  ne  fut  certainement  pas  sans  quelque  déplaisir 
que  le  Roi  fit  appeler  alors  M.  Thiers,  et  le  chargea 
de  former  un  cabinet.  Il  lui  en  coûtait  de  prendre  pour 
premier  ministre  l'un  des  principaux  chefs  de  la  coali- 
tion. C'était  le  rejet  de  la  dotation  de  M.  le  duc  de  Ne- 
mours qui  ouvrait  à  iM.  Thiers  la  porte  du  pouvoir.  Le 
Roi  craignait,  de  sa  part,  dans  les  affaires  extérieures, 
des  dispositions  un  peu  trop  belliqueuses  et  aventu- 
reuses. Ceux  qui  font  de  ces  sentiments  personnels  un 
tort  constitutionnel  au  roi  Louis-Philippe  sont  de  pau- 
vres moralistes  et  de  bien  superficiels  politiques;  une 
couronne  placée  sur  la  tête  d'un  homme  ne  supprime 
pas  en  lui  la  nature  humaine,  et  pour  ne  pouvoir  gou- 


MON  AMBASSADE  EN  ANGLETERRE.  13 

verner  que  de  concert  avec  les  Chambces  et  par  des  mi- 
nistres responsables,  un  roi  ne  devient  pas  une  machine. 
Tout  ce  qu'on  a  droit  de  lui  demander  et  d'attendre  de 
lui,  c'est  qu'il  accepte,  en  dernière  analyse,  les  conseil- 
lers que  les  Chambres  lui  présentent,  et  qu'après  les 
avoir  acceptés,  il  ne  travaille  pas,  sous  main,  à  les  con- 
trecarrer et  à  les  renverser.  Le  roi  Louis-Philippe  n'a 
jamais  manqué  ni  à  l'un  ni  à  l'autre  de  ces  devoirs;  il 
portait  quelquefois  trop  de  pétulance  dans  l'expression 
de  ses  sentiments  propres ,  mais  il  n'en  faisait  point  la 
règle  de  sa  conduite  publique;  il  n'a  jamais  repoussé  le 
vœu  clair  des  majorités  parlementaires;  il  a  toujours 
été  loyal,  même  envers  les  cabinets  qui  ne  lui  plaisaient 
pas  :  «  Je  signerai  demain  mon  humiliation,  »  disait-Il 
un  peu  indiscrètement  à  M.  Duchâtel  le  28  février  1840; 
et  le  lendemain  29,  comme  M.  Thiers  était  embarrassé  à 
trouver  un  ministre  des  finances  convenable,  «  cela  ne 
fera  pas  de  difficulté,  dit  le  Roi;  que  M.  Thiers  me  pré- 
sente, s'il  veut,  un  huissier  du  ministère;  je  suis  rési- 
gné. »  Il  l'était  bien  réellement,  car  peu  de  jours  après, 
le  H  mars,  un  homme  à  qui  il  portait  une  entière  con- 
fiance, le  général  Baudrand,  premier  aide  de  camp  de 
M.  le  duc  d'Orléans  et  l'un  de  mes  plus  sûrs  amis,  m'é- 
crivait à  Londres  :  «  Le  Roi  est  déjà  effrayé  de  voir  son 
nouveau  ministère  renversé  ;  il  redoute  les  crises  minis- 
térielles, et  ne  voudrait  pas  qu'on  détruisît  l'édifice 
sans  avoir  les  matériaux  tout  prêts  pour  reconstruire.  » 
Envers  le  Roi  comme  envers  les  diverses  fractions  des 
Chambres  dont  l'appui  lui  était  nécessaire,  M.  Thiers  se 


14  CHAPITRE  XXVII. 

conduisit  avec  tact  et  mesure.  Sa  situation  était  compli- 
quée et  difficile;  il  n'était  le  représentant  et  le  chef  d'au- 
cune opinion,  d'aucun  groupe  capable  de  suffire  seul  à 
former  et  à  soutenir  le  gouvernement;  pour  avoir  la 
majorité  dans  les  Chambres,  il  avait  besoin  de  rallier 
autour  de  lui  des  partis  et  des  hommes  très-divers,  des 
conservateurs,  des  libéraux  et  des  doctrinaires,  des 
membres  de  la  coalition  contre  M.  Mole  et  des  adhé- 
rents à  M.  Mole,  des  défenseurs  de  la  politique  de  rési- 
stance et  des  avocats  de  la  politique  de  concession,  le 
centre  gauche,  une  partie  du  côté  gauche  et  une  partie 
du  centre  droit;  il  ne  pouvait  se  former  un  cabinet  et  se 
faire  une  armée  qu'en  recrutant  partout  et  en  semant  la 
désorganisation  dans  tous  les  anciens  rangs.  Il  y  procéda 
hardiment  et  avec  une  finesse  pleine  d'abandon.  Il  alla 
trouver  d'abord  le  duc  de  Broglie,  et  lui  offrit  tout  ce 
qu'il  voudrait  dans  le  ministère;  puis  le  maréchal  Soult, 
à  qui  il  proposa  de  refaire,  avec  quelques  éléments  nou- 
veaux, le  cabinet  qui  venait  de  tomber.  Par  des  raisons 
et  dans  des  dispositions  très-diverses,  le  duc  de  Broglie 
et  le  duc  de  Dalmatie  se  refusèrent  à  ses  offres.  M.  Thiers 
pressa  alors  leurs  amis  elles  miens  de  sunir  aux  siens 
dans  le  cabinet  futur,  se  disant  même  prêt  à  renoncer 
à  la  présidence  du  conseil  si  l'on  pouvait  trouver  une 
combinaison  plausible  pour  le  suppléer.  Il  fut,  avec  le 
Roi,  également  coulant  et  sans  exigence  ni  impatience  : 
au  dehors,  la  question  d'Espagne  était  assoupie,  et  il 
acceptait  en  principe  la  politique  jusque-là  suivie 
dans  la  question  d'Orient;  au  dedans,  il  ne  demandait  ni 


MON  AMBASSADE  EN  ANGLETERRE.  15 

grande  innovation  constitutionnelle,  ni  grands  change- 
ments administratifs.  Je  présume  qu'en  faisant  des 
avances  si  diverses,  il  prévoyait  que  plusieurs  ne  se- 
raient pas  agréées,  et  que,  dans  son  âme,  il  se  rendait 
bien  compte  des  conséquences  de  son  entrée  au 
pouvoir  et  des  voies  nouvelles  dans  lesquelles  il  place- 
rait le  gouvernement;  il  a  trop  d'esprit  pour  ne  pas  sa- 
voir ce  qu'il  fait  et  où  il  va  ;  mais  il  ne  témoignait 
point  dé  longue  préméditation,  point  de  prétention 
pressée;  il  ne  se  proposait  que  de  donner  satisfaction 
aux  intérêts  et  aux  désirs  nouveaux  qui,  depuis  la  chute 
du  cabinet  du  11  octobre  1832,  avaient  changé,  di- 
sait-on, l'état  des  partis  et  des  esprits.  Il  voulait  entrer 
en  transaction  et  même  en  alliance  avec  cette  opposition 
du  côté  gauche  qu'il  avait  naguère  si  vivement  com- 
battue ;  mais  il  promettait,  et  il  se  promettait  sans  doute 
à  lui-même,  de  la  contenir  et  de  l'assouplir  encore  plus 
que  de  la  satisfaire. 

Je  suivais  de  loin,  avec  une  vive  préoccupation,  ce 
travail  d'enfantement  ministériel  où  ma  cause  politique 
et  ma  situation  personnelle  étaient  également  intéres- 
sées. Mes  amis  me  tenaient  au  courant  de  toutes  ses 
phases;  mais  leurs  appréciations  étaient  aussi  diverses 
que  leurs  dis[)Osi lions.  Dégagé  de  tout  embarras  dans 
le  passé  et  de  toute  ambition  dans  l'avenir,  le  duc  de 
Broglie  regardait  l'entrée  de  M.  Thiers  aux  affaires,  par 
conséquent  la  prépondérance  du  centre  gauche  et  une 
certaine  mesure  d'alliance  avec  le  côté  gauche,  comme 
inévitables,  du  moins  pour  quelque  temps;  il  craignait 


16  CHAPITRE  XXVII. 

peu  que  M.  Thiers  se  livrât  tout  à  fait,,  ou  qu'on  ne  pût 
pas,  au  besoin,  l'arrêter  sur  cette  pente,  et  il  aida  à  la 
formation  du  cabinet  en  engageant  quelques-uns  de 
nos  amis  communs  à  y  entrer,  comme  le  leur  offrait 
M.  Thiers,  pour  en  modifier  le  caractère  et  la  direction. 
M.  Duchâtel  s'inquiétait  davantage  de  ce  premier  pas 
hors  de  la  politique  que  nous  avions  soutenue  et  vers 
celle  que  nous  avions  combattue  ;  dans  sa  prévoyance, 
ce  seraient  les  situations,  bien  plus  que  les  intentions, 
qui  détermineraient  en  définitive  les  conduites,  et  il  se 
préparait,  de  concert  avec  le  gros  du  parti  conservateur, 
à  résister  à  l'alliance  que  le  nouveau  cabinet  négociait 
avec  l'ancienne  opposition.  M.  Yillemain  et  M.  Dumon 
partageaient  le  sentiment  de  M.  Duchâtel.  M.  de  Rému- 
sat  au  contraire  était  prêt  à  s'associer  à  M.  Thiers,  se 
flattant  de  maintenir  et  de  rajeunir  à  la  fois,  dans  cette 
association,, la  politique  que,  depuis  1830,  il  avait  coura- 
geusement servie,  mais  qu'il  trouvait  un  peu  vieillie  et 
languissante  :  «Je  ne  me  dissimule,  m'écrivait-il,  aucune 
objection,  aucun  danger,  aucune  chance  de  revers,  et, 
ce  qui  est  plus  dur,  de  chagrin;  j'en  aurai  de  cruels; 
mais  je  me  sens  un  fonds  inexploité  d'ambition,  d'acti- 
vité, de  ressources,  que  cette  occasion  périlleuse  m'ex- 
cite à  mettre  enfin  en  valeur,  et  il  y  a  en  moi  un  je  ne 
sais  quoi  d'aventureux,  bien  profondément  caché,  que 
ceci  tente  irrésistiblement.  »  M.  Duvergier  de  Hauranne, 
champion  passionné,  et  aussi  désintéressé  que  pas- 
sionné, de  la  coalition,  et  son  beau-frère  le  comte  Jau- 
bert,  qui  s'était  fait  un  juste  renom  par  ses  hardies  et 


MON  AMBASSADE  EN  ANGLETERRE.  17 

piquantes  agressions  ou  résistances  à  la  tribune,  étaient 
dans  les  mêmes  dispositions  ijue  M.  de  Rémusat.  De 
toutes  les  fractions  de  la  Chambre  des  députés,  mes  amis 
particuliers,  les  doctrinaires,  étaient  la  plus  divisée;  et 
dans  les  lettres  qu'ils  m'écrivaient  tous  les  jours,  les 
uns  m'engageaient  à  rester  ambassadeur  à  Londres  avec 
le  nouveau  cabinet  qui  le  souhaitait  vivement;  les  au- 
tres, avec  plus  de  réserve,  me  laissaient  entrevoir  leur 
désir  que  je  donnasse  ma  démission,  et  que  je  revinsse 
m'associer,  dans  la  Chambre,  à  leur  attitude  de  mé- 
fiance et  bientôt  probablement  d'opposition. 

Pour  mon  compte  et  dans  le  fond  de  ma  pensée.  Je 
n'hésitai  pas  un  moment.  Si  M.  Thiers  lut  entré  seul  au 
pouvoir,  appuyé  sur  le  centre  gauche  et  accepté  par  le 
côté  gauche,  j'aurais  sur-le-champ  quitté  Londres  pour 
aller  reprendre  à  Paris  ma  place  dans  la  défense  de  notre 
politique  si  évidemment  abandonnée.  Mais  M.  Thiers 
protestait  contre  l'idée  d'un  tel  abandon;  il  avait  offert 
au  duc  de  Broglie  des  combinaisons  qui  en  auraient  ab- 
solument écarté  la  crainte;  il  pressait  quelques-uns  de 
mes  amis  de  s'unir  à  lui,  et  ceux  qui  s'y  montraient 
disposés  me  donnaient  des  assurances  positives  de  leur 
résistance  à  une  pente  dont  ils  reconnaisaient  le  péril. 
J'écrivis,  le  4  mars,  à  M.  Duchàtel  : 

«  Mon  cher  ami,  j'ai  attendu,  pour  vous  écrire,  que 
tout  fût  fini.  Le  J/o/u'iewr  m'apportera  ce  matin  le  cabi- 
net. Tout  bien  considéré,  je  crois  devoir  rester.  Je  le 
crois  dans  l'intérêt  de  notre  cause  et  de  notre  parti, 
dans  le  mien  propre. 


18  CHAPITRE  XXVII. 

c(  Il  est  clair  que  le  danger  est  la  pente  vers  la  gauche^ 
c'est-à-dire  vers  la  réforme  électorale  et  la  dissolution 
de  la  Chambre  des  députés  au  dedans,  vers  la  guerre 
au  dehors.  Quant  à  la  guerre,  j'occupe  ici  la  position  dé- 
cisive. C'est  ici  seulement  que  la  politique  qui  pousse- 
rait ou  qui  se  laisserait  pousser  à  la  guerre,  ou  à  ce  qui 
amènerait  la  guerre,  pourrait  chercher  quelque  point 
d'appui.  Tant  que  cette  position  esta  nous,  nous  sommes 
en  mesure  d'avertir  et  d'arrêter.  L'Angleterre  est,  en 
fait  de  politique  extérieure,  un  pays  à  la  fois  égoïste  et 
téméraire.  11  peut  s'engager  dans  des  mesures  par  les- 
quelles il  ne  serait  pas  du  tout  compromis  lui-même, 
mais  qui  nous  compromettraient  fort,  nous,  sur  le  con- 
tinent. Vous  en  avez  vu  un  exemple  dans  la  question 
d'intervention  en  Espagne.  C'est  ici  qu'il  faut  et  qu'on 
peut  défendre  la  politique  de  la  paix. 

«Quant  au  dedans,  voici  ce  que  m'écrit  Rémusat  :  — 
«  Le  ministère  est  formé  sur  celte  idée  :  point  de  ré- 
forme électorale, 'point  de  dissolution.  D'ailleurs  il  est 
évident  qu'il  aura,  quant  aux  noms  propres,  surtout 
dans  le  premier  mois,  un  air  d'aller  à  gauche.  Les  appa- 
rences seront  dans  ce  sens,  et  j'avoue  que  cela  est  grave. 
Mais  je  réponds  de  la  réalité  sur  tous  les  points  essen- 
tiels. » — Vous  comprenez  qu'en  lui  répondant  je  prends 
acte  de  ces  mots  : — Point  de  réforme  électorale,  point 
de  dissolution  ;— à  ces  conditions  seules.  Je  puis  rester. 
Il  faut  qu'en  restant  je  sois  une  garantie  pour  la  poli- 
tique de  conservation,  et  que  ma  retraite,  si  elle  doit 
arriver  un  jour,  soit  un  signal  décisif. 


MON-  AMBASSADE  EN  ANGLETERRE.  19 

«  Des  choses  je  viens  aux  personnes.  » 

«  Je  ne  me  fais  aucune  illusion  sur  ce  qui  vient  de  se 
passer  et  sur  son  péril.  Mais  je  ne  puis  équitablement, 
raisonnablement,  honorablement,  me  retirer  parce 
qu'un  cabinet  arrive,  formé  sous  l'influence  du  duc  de 
Broglie,  contenant  Rémusat  et  Jaubert,  et  me  retirer 
avant  aucun  acte,  sur  le  seul  indice  de  certains  noms 
propres.  Je  n'ai  jamais  manqué  à  mes  amis.  Tous  le 
savent.  Au  moment  où  ils  paraissent  se  diviser,  je  ne 
manquerai  pas  plus  aux  uns  qu'aux  autres.  Je  ne  me 
séparerai  de  personne  sur  des  préventions,  des  présomp- 
tions, des  craintes,  des  dangers  même.  Le  jour  où  les 
actes  viendront,  s'ils  viennent  justifier  les  craintes  et 
faire  éclater  les  dangers,  ce  jour-là,  je  me  séparerai 
hautement  et  sans  hésiter.  A  ne  parler  que  de  moi,  je 
ne  suis  pas  fâché,  je  vous  l'avouerai,  de  me  trouver  un 
peu  en  dehors  des  luttes  de  personnes  et  des  décompo- 
sitions de  partis  :  nul  ne  s'y  est  engagé  plus  que  moi, 
dans  l'intérêt  commun  et  sans  retour  sur  moi-même; 
il  me  convient  de  m'en  reposer.  Si  quelque  autre  com- 
binaison de  gouvernement  me  semblait  possible,  je 
pourrais  la  chercher;  pour  le  moment,  je  n'en  vois 
aucune,  et  je  ne  crois  pas  qu'il  soit  utile,  pour  le  pays  et 
pour  nous-mêmes,  ni  honorable  et  conséquent  après  la 
coalition,  d'aggraver  encore,  sans  nécessité  absolue  et 
évidente,  ce  fardeau  d'incompatibilités  et  d'impossibi- 
lités qui  a  tant  pesé  sur  nous. 

«  Si  je  ne  me  trompe,  mon  cher  ami,  toute  la  por- 
tion modérée,  patriotique,  étrangère  à  toute  intrigue. 


50  CIIAPITUE  XXVI I. 

de  l'ancien  parti  de  gouYernement  (et  c'est  de  beaucoup 
la  plus  considérable)  doit  se  rallier  autour  de  nous. 
C'est,  dans  le  présent,  une  force  immense;  dans  l'ave- 
nir, un  succès  presque  certain.  Gardez  cette  position, 
.le  vous  y  aiderai  d'ici,  car  je  la  garderai  également. 
Nous  n'avons  pas,  ce  me  semble,  de  meilleure  ni  de  plus 
sure  conduite  à  tenir.  » 

M.  Duchâtel  a  de  premières  impressions  très-vives, 
et  s'abandonne  quelquefois  un  peu  vivement,  en  paro- 
les, à  ses  premières  impressions;  mais  à  l'heure  de 
la  réflexion  sérieuse  et  de  la  résolution  définitive,  je  ne 
connais  point  de  jugemeiit  ni  d'honneur  plus  sûr  que 
le  sien.  H  avait  laissé  paraître  quelque  désir  que  je 
revinsse  sur-le-champ  à  Paris  prendre  ma  place  dans 
la  lutte  qu'il  prévoyait;  mais  il  comprit  et  approuva 
pleinement  mes  raisons  pour  rester  à  Londres,  et  il 
m'en  donna  une  assurance  à  laquelle  j'attachais  beau- 
coup de  prix. 

J'avais  également  à  cœur  de  m'expliquer  sans  réserve 
avec  M.  de  Rémusat,  prévoyant,  comme  il  le  prévoyait 
lui-même,  que  la  voie  dans  laquelle  il  entrait  pourrait 
bien  im  jour  compliquer  tristement  des  relations  qui 
me  resteraient  chères,  même  quand  elles  cesseraient 
d'être  intimes.  Je  lui  écrivis  le  5  mars  : 

«  Mon  cher  ami,  j'ai  attendu  le  Moniteur  pour  vous 
répondre.  J'y  ai  bien  pensé;  je  reste  a  mon  poste.  J'y 
reste  sérieusement.  Je  concourrai  loyalement.  Je  ne 
nie  séparerai  pas,  sur  le  seul  indice  des  noms  propres 
et  à  cause  de  l'embarras  des  situations,  d'un  cabinet  où 


MON  AMBASSADE  EX  ANGLETERRE.  21 

VOUS  êtes,  et  que  le  duc  de  Broglie  a  tant  contribué  à 
former.  Votre  pente  est  périlleuse;  elle  l'est  surtout  à 
cause  de  votre  propre  nature  à  vous,  de  ce  goût  aven- 
tureux dont  vous  me  parlez  vous-même,  et  qui  ne  peut 
guère  trouver  sa  satisfaction  que  vers  la  gauche.  Croyez- 
moi;  il  y  a  ])ar  moments  de  la  force  à  prendre  dans  la 
gâiiche,  jamais  un  point  d'appui  permanent.  Elle  ne 
possède  ni  le  bon  sens  pratique  ni  les  vrais  principes, 
les  principes  moraux  du  gouvernement,  et  moins  du 
gouvernement  libre  que  de  tout  autre.  Elle  n'a  de  quoi 
satisfaire  et  soutenir  ni  l'homme  d'affaires  ni  le  philo- 
sophe. Elle  ébranle  et  énerve,  au  lieu  de  les  affermir, 
les  deux  bases  de  l'ordre  social,  les  intérêts  réguhers 
et  les  croyances  morales.  Elle  peut  donner,  elle  a  donné 
quelquefois  des  secousses  utiles  et  glorieuses  ;  son 
influence  prolongée,  sa  domination  abaissent  et  dis- 
solvent, tôt  ou  tard,  le  pouvoir  et  la  société.  Vous  me 
dites  que  le  ministère  se  forme  sur  cette  idée  :  point  do 
réforme  électorale,  point  de  dissolution.  Perrneltez-moi 
d'en  prendre  acte,  car  j'en  ai  besoin  pour  moi-même. 
Je  ne  puis  marcher  que  sous  ce  drapeau  et  dans  cette 
voie.  Si  le  cabinet  s'en  écartait,  je  serais  contraint  de 
me  séparer  de  lui.  » 

Ce  ne  fut  pas  seulement  à  mes  intimes  amis,  aux 
principaux  acteurs  politiciues  que  je  fis  ainsi  bien  con- 
naître les  motifs  et  les  limites  de  ma  résolution  ;  je 
voulus  que  le  gros  du  parti  conservateur,  les  specta- 
teurs et  les  juges  de  la  lutte  parlementaire  en  fussent 
aussi  positivement  informés;  et  j'écrivis,  le  8  mars,  à 


22  CHAPITRE  XXVII. 

l'un  des  plus  éclairés,  M.  Molin,  député  du  Puy-de- 
Dôme  :  «  Mon  cher  collègue,  après  y  avoir  bien  pensé, 
je  me  suis  décidé  à  rester,  quant  à  présent,  à  mon  poste. . 
Il  arrivera  l'une  de  ces  trois  choses  :  ou  le  cabinet  lut- 
tera contre  le  vice  de  son  origine  et  de  sa  pente  ;  dans 
ce  cas,  j'aiderai,  dans  cette  lutte,  à  la  bonne  cause;  je 
pèserai  du  bon  côté  :  ou  le  cabinet  succombera  bientôt 
sous  sa  mauvaise  position;  dans  ce  cas,  j'aurai  fait 
preuve  de  modération  et  d'équité;  je  serai  resté  un  peu 
en  dehors  de  ces  luttes  de  personnes,  de  ces  décompo- 
sitions de  partis,  de  ces  incompatibilités,  impossibilités, 
séparations  et  alliances  précaires  dans  lesquelles  je  me 
suis  engagé,  depuis  quelques  années,  plus  vivement 
que  nul  autre,  et  qui  nous  ont  tant  embarrassés  et  las- 
sés, le  pays  et  nous-mêmes.  Ou  bien,  enfin,  le  cabinet 
vivra  en  marchant  du  côté  où  il  penche,  et  dans  ce 
cas,  dès  que  les  actions  iront  à  gauche,  je  me  séparerai 
de  lui,  et  j'irai  reprendre  ma  place  sur  mon  banc  et 
ma  part  dans  le  combat.  Les  ministres  m'ont  écrit  : 
«  Le  ministère  s'est  formé  sur  cette  idée  :  point  de 
réforme  électorale,  point  de  dissolution.  »  J'ai  pris  acte 
de  ces  paroles,  en  disant  que  c'était  là  le  seul  drapeau 
sous  lequel  je  pusse  et  voulusse  agir.  Je  reste  donc, 
inquiet  et  en  observation,  pour  défendre  ici  la  politique 
de  la  paix,  tant  que  la  politique  de  l'ordre  ne  me  paraî- 
tra pas,  au  dedans,  encore  plus  compromise  et  encore 
plus  nécessaire  à  défendre.  C'est  là,  si  je  ne  me  trompe, 
la  position  qui  convient  à  mes  amis  à  Paris,  comme  à 
moi  ici.  Une  hostilité  soudaine,  déclarée,  un  parti  pris 


MON  AMBASSADE   EN  ANGLETERRE.  '23 

de  renverser  le  nouveau  cabinet  en  Tempêchant  abso- 
lument de  marcher^,  quand  il  contient  quelques-uns 
des  nôtres,  hommes  d'esprit  et  d'honneur,  et  avant 
qu'il  ait  rien  fait,  une  telle  hostilité,  dis-je,  me  paraî- 
trait une  politique  mauvaise  en  soi  et  peu  convenable 
pour  nous.  Nous  avons  toujours  offert  de  soutenir  le 
gouvernement  qui  voudrait  marcher  avec  nous.  Celui- 
ci  penche  vers  la  gauche,  et  bien  des  causes  l'y  pous- 
seront. D'autres  causes  aussi,  les  nécessités  du  pouvoir, 
l'instinct  de  sa  propre  conservation  le  ramèneront  vers 
nous.  Je  me  fie  un  peu,  je  l'avoue,  à  l'incorrigible 
nature  de  la  gauche  pour  espérer  qu'elle  nous  renverra 
les  hommes  mêmes  qui  sont  arrivés  poussés  par  son 
souffle.  Restons  fermes  dans  notre  camp;  mais  n'en  sor- 
tons pas  pour  attaquer,  et  n'en  fermons  pas  les  portes 
à  qui  voudrait  y  entrer.  Peut-être  réussirons-nous  à 
reformer  ainsi,  dans  la  Chambre,  une  majorité  gou- 
vernementale. C'est  le  but  que  nous  avons  poursuivi, 
à  travers  des  situations  bien  diverses,  depuis  la  chute 
du  cabinet  du  1  i  octobre  ;  c'est  encore  aujourd'hui,  à 
mon  avis,  celui  que  nous  devons  poursuivre.  )i 

J'étais  pleinement  en  droit  de  donner  à  mon  attitude 
et  à  ses  motifs  la  pubhcité  qui  devait  résulter  de  toute 
cette  correspondance,  car  je  m'en  étais,  dès  le  premier 
moment,  nettement  exphqué  avec  M.  Thiers  lui-même. 
Le  lendemain  même  de  la  formation  du  cabinet, 
le  2  mars,  avant  que  j'eusse  fait  connaître  à  personne 
ma  résolution  de  rester  à  Londres,  il  m'avait  écrit  : 
«  Mon  cher  collègue,  je  me  hâte  de  vous  écrire  que  le 


21  CIIAPITRE  XXYir. 

ininistère  est  constitué.  Vous  y  Terrez,  parmi  les 
membres  qui  le  composent,  deux  de  vos  amis,  Jaubert 
et  Rémusat,  et  dans  tous  les  autres,  des  hommes  aux  - 
quels  TOUS  vous  seriez  volontiers  associé.  Nos  fréquentes 
communications  depuis  dix-huit  mois  nous  ont  prouvé, 
à  l'un  et  à  l'autre,  que  nous  étions  d'accord  sur  ce  qu'il 
y  avait  à  faire,  soit  au  dedans,  soit  au  dehors.  En  par- 
tant de  Paris,  vous  m'avez  déclaré,  dans  la  salle  des 
conférences,  que  votre  politique  extérieure  était  la 
mienne.  Je  serais  bien  heureux  si,  en  réussissant  tou:> 
les  deux  dans  notre  tâche,  vous  à  Londres,  moi  à  Paris, 
nous  ajoutions  une  page  à  l'histoire  de  nos  anciennes 
relations;  car,  aujourd'hui  comme  au  11  octobre,  nous 
travaillons  à  tirer  le  pays  d'affreux  embarras.  Vous 
trouverez  en  moi  la  même  confiance,  la  même  amitié 
qu'à  cette  époque.  Je  compte  en  retour  sur  les  mêmes 
sentiments.  Je  ne  vous  parle  pas  d'atîaires  aujourd'hui. 
Je  ne  le  pourrais  pas  utilement.  J'attends  vos  pro- 
chaines communications  et  les  prochaines  délibérations 
du  nouveau  conseil  pour  vous  entretenir  de  la  mission 
dont  vorrs  êtes  chargé.  Ce  n'est  qu'un  mot  d'atfection 
que  j'ai  voulu  vous  adresser  aujourd'hui,  au  début  de 
nos  relations  nouvelles.  » 

Je  lui  répondis  sur-le-chanq),  le  5  mars  :  «  Mon  cher 
collègue,  je  crois,  comme  vous,  qu'il  y  a  à  tirer  le  pays 
de  graves  embarras.  Je  vous  y  aiderai  d'ici,  loyalement 
et  de  mon  mieux.  Nous  avons  fait  ensemble,  de  1832 
à  1836,  des  choses  qu'un  jour  peut-être,  je  l'espère, 
on  appellera  grandes.  Recommençons.  Nous  nous  cou- 


MON  AMBASSADE  EN  ANGLEIERKE.  20 

naissons  et  nous  n'avons  pas  besoin  de  beaucoup  de 
paroles.  Vous  trouverez  en  moi  la  mèjne  confiance,  la 
même  amitié  que  vous  me  promettez  et  que  je  vous 
remercie  de  désirer.  Nous  nous  sommes  assurés,  en 
effet,  dans  ces  derniers  temps,  que  nous  pouvions  mar- 
cher ensemble  au  même  but.  Rémusat.m'écrit  que  «  le 
cabinet  s'est  formé  sur  cette  idée  :  point  de  réforme 
électorale,  point  de  dissolution.  »  J'accepte  ce  drapeau, 
le  seul  sous  lequel  je  puisse  agir  utilement  pour  le 
cabinet,  honorablement  pour  moi.  Si  quelque  circon- 
stance survenait  qui  me  parût  devoir  modifier  nos  rela- 
tions, je  vous  le  dirais  à  l'instant  et  très-franchement. 
Je  suis  sûr  que  vous  me  comprendriez,  et  même  que 
vous  m'approuveriez. 

«  Je  ne  vous  parle  pas  ici  d'affaires.  Vous  avez  reçu 
hier  le  compte  rendu  de  ma  première  conversation 
avec  lord  Palmerston.  Je  vous  en  transmettrai  aujour- 
d'hui une  seconde.  Je  vous  aurai  dit  alors  tout  ce  que 
j'ai  vu  jusqu'ici,  et  vous  me  direz  ce  que  vous  en 
pensez.  » 


CHAPITRE  XXVlll. 


NEGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT. 

Difficultés  de  ma  situation  à  Londres  en  reprenant  les  négocia- 
tions sur  la  question  d'Orient. — Mes  instructions.— Motifs  et 
bases  de  la  politique  du  cabinet  du  maréchal  Soult. —  Conver- 
sation préliminaire  avec  lord  Palmerston. — J'apprends  la  for- 
mation du  cabinet  de  M.  Thiers. — Ma  première  conversation 
avec  lord  Palmerston  sur  la  question  d'Orient.— Conversation 
avec  lord  Melbourne.  —  Dispositions  de  plusieurs  membres 
du  cabinet  anglais. —  Lord  Holland  ,  lord  Lansdowne  et  lord 
John  Russell.  — Dispositions  des  whigs  étrangers  au  cabinet. 
— Lord  Grey.  —  Lord  Durham.  —  Mes  relations  avec  les  torys. 
— Le  corps  diplomatique  à  Londres.  —  Le  baron  de  Bulow. — 
Le  baron  de  Neumann. — Le  baron  de  Briinnow^.  — M.  Van-de- 
weyer,  le  général  Alava,  M.  Dedel,  le  comte  de  PoUon.— Je 
signale  à  plusieurs  reprises  au  cabinet  français  le  péril  de 
la  situation  et  les  chances  d'un  arrangement  entre  quatre 
puissances  et  sans  la  France.  —  Inslructions  que  me  donne 
M.  Thiers.  —  Commencement  d'amélioration  d;ins  notre  situa- 
tion.—Ma  conversation  du  1"  avril  1840  avec  lord  Palmerston. 
— L'ambassadeur  turc  à  Paris,  Nouri-Efendi,  arrive  k  Londres. 
—  Sa  note  du  7  avril  aux  cinq  puissances.  —  Ma  réponse.  — 
Ouvertures  que  me  font  successivement  le  baron  de  Bulow 
et  le  baron  de  Neumann.  ^ —  Concession  importante  de  lord 
Palmerston.  —  Suspension  de  la  négociation  en  attendant 
l'arrivée  du  nouvel  ambassadeur  turc,  Chékib-Efendi  ,  qui 
vient  de  Constantinople. 

Ma  situation,  en  entrant  en  négociation  à  Londres  sur 
la  question  d'Orient,  était  singulièrement  gênée  et  dif- 
ficile. Par  la  note  remise  à  la  Porte  le  27  juillet  1839, 
nous  nous  étions  engagés  à  traiter  cette  question  de 
concert  avec  TAutriche,  la  Prusse  et  la  Russie  comme 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.       21 

avec  TAngleterre,  et  nous  avions  détourné  le  sultan  de 
tout  arrangement  direct  avec  le  pacha  d'Egypte,  lui 
promettant  que  «  l'accord  entre  les  cinq  grandes  puis- 
sances était  assuré.  »  Dès  lors  cependant  nous  avions 
pris  parti  pour  les  prétentions  du  pacha  à  la  posses- 
sion héréditaire,  non-seulement  de  l'Egypte,  mais  de 
la  Syrie;  et  quand  je  fus  appelé  à  l'ambassade  de  Lon- 
dres, malgré  les  obstacles  que  nous  avions  déjà  ren- 
contrés, nous  persistions  dans  notre  résolution.  «  Le 
gouvernement  du  Roi,  disait  le  maréclial  Soult  dans 
les  instructions  qui  me  furent  données  le  19  février 
18iO  ',  a  cru  et  croit  encore  que,  dans  la  position  où 
se  trouve  Méhémet-Ali,  lui  olîrir  moins  que  l'héré- 
dité de  l'Egypte  et  de  la  Syrie,  c'est  s'exposer  de  sa  part 
à  un  refus  certain  qu'il  appuierait  au  besoin  par  une 
résistance  désespérée  dont  le  contre-coup  ébranlerait 
et  peut-être  renverserait  l'Empire  ottoman.  » 

Ainsi  liés,  d'une  part  au  concert  avec  les  quatre 
autres  grandes  puissances,  de  l'autre  aux  prétentions 
du  pacha  d'Egyi)te,  nous  avions  contre  nous,  dans  la 
négociation,  l'Angleterre  qui  refusait  absolument  au 
pacha  l'hérédité  de  la  Syrie ,  la  Russie  qui  voulait 
conserver  à  Constantinople  son  protectorat  exclusif, 
ou  ne  le  sacrifier  qu'en  nous  brouillant  avec  l'Angle- 
terre, enfin  l'Autriche  et  la  Prusse  elles-mêmes,  assez 
indifférentes  sur  la  question  de  territoire  entre  le  sul- 
tan et  le  pacha,  mais  décidées  à  suivre,  selon  l'occasion, 

'  Pièces  Itistoriques,  n"  I. 


28  CHAPITIŒ  XXVIII. 

tantôt  l'Angleterre,  tantôt  la  Russie,  plutôt  qu'à  s'unir 
avec  nous  pour  contenir  les  prétentions  de  l'une  et  de 
l'autre. 

Le  cabinet  présidé  par  le  maréchal  Soult  avait  le 
^sentiment  de  l'incohérence  et  des  embarras  de  cette 
situation,  car  il  me  recommandait,  dans  ses  instruc- 
tions, «  d'éviter  soigneusement  tout  ce  qui  tendrait  à 
nous  faire  entrer  dans  la  voie  des  conférences  et  des 
protocoles;  il  est  trop  évident,  d'après  ce  qui  s'est 
passé  en  dernier  lieu,  que  nous  aurions  souvent  la 
chance  de  nous  y  trouver  isolés.  »  Mais  c'était  là  une 
précaution  inutile;  aucune  des  puissances  ne  pensait  à 
demander,  sur  les  affaires  d'Orient,  une  conférence 
officielle;  quand  j'en  parlai  à  lord  Palmerston  pour 
écarter  cette  idée,  «  il  n'est  pas  le  moins  du  monde 
question,  me  dit-il,  de  conférence,  de  protocole,  ni  de 
rien  de  semblable;  vous  avez  parfaitement  raison;  nous 
en  serions  tous  embarrassés  et  n'en  retirerions  aucun 
profit.  11  s'agit  uniquement  de  négocier  pour  arriver  à 
quelque  arrangement  dont  nous  soyons  tous  d'accord 
et  qui  termine  Falfaire.  »  C'était  précisément  dans  cet 
accord,  soit  qu'il  fût  ou  non  officiellement  délibéré, 
que  résidait  le  problème  à  résoudre;  et  en  se  défendant 
de  toute  conférence  et  de  tout  protocole,  le  cabinet 
français  se  repaissait  d'une  sécurité  illusoire;  l'absence 
de  ces  formes  diplomatiques  n'atténuait  en  rien  pour 
lui  la  difficulté  de  la  situation. 

Toute  sa  politi(jiie  reposr.it  sur  une  triple  confiance. 
On  comptait  fernicnienf  à  Paris  sur  la  persévérance  de 


NÉGOCIATIOXS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        29 

Méhémet-Ali  dans  ses  prétentions  à  la  possession  héré- 
ditaire de  la  Syrie  et  sur  son  énergie  à  les  soutenir  par 
les  armes  s'il  était  attaqué.  On  regardait  les  moyens  de 
coaction  qui  pouvaient  être  employés  contre  lui  ou 
comme  absolument  inefficaces  et  vains,  ou  comme  gra- 
vement compromettants  pour  la  sûreté  de  l'Empire  otto- 
man et  la  paix  de  l'Europe.  Enfin  on  ne  croyait  pas  que 
la  Russie  consentît  jamais  à  abandonner  efîectivement 
son  protectorat  exclusif  ou  du  moins  prépondérant  à 
Constantinople.  Fort  de  toutes  ces  confiances,  le  cabinet 
français  se  prêtait  volontiers  à  la  vive  pression  de  l'opi- 
nion jiublique  en  faveur  du  pacha  d'Egypte,  et  ne  sen- 
tait aucune  impérieuse  nécessité  d'y  résister. 

J'avais  pour  mission  à  Londres  d'obtenir  du  gouver- 
nement anglais  de  grandes  concessions  au  profit  du 
pacha,  et  pour  armes  dans  ce  travail  la  triple  conjec- 
ture que  je  viens  d'indiquer  sur  les  chances  de  l'avenir 
en  cas  de  lutte,  et  la  nécessité  de  l'union  permanente 
de  la  France  et  de  l'Angleterre  pour  maintenir  l'inté- 
grité de  l'Empire  ottoman  et  la  paix  de  l'Europe. 

Mon  entrée  en  relation  avec  lord  Palmerston  fut 
facile  et  agréable.  Il  me  savait  sincèrement  attaché 
aux  intimes  rapports  de  la  France  avec  l'Angleterre, 
et  dès  notre  première  entrevue  il  s'empressa  de  me 
donner  à  cet  égard,  sincèrement  aussi,  je  crois,  les  plus 
fermes  assurances  :  «  Les  intérêts  supérieurs  et  domi- 
nants des  deux  pays  finiront  toujours,  me  dit-il,  par 
dissiper  les  nuages  qu'élèvent  quelquefois,  entre  eux, 
tantôt  des  faits  accidentels,  tantôt  les  efforts  malveil- 


30  CHAPITRE  XXYIII. 

lants  de  tels  ou  tels  organes  de  la  presse  périodique. 
Cependant,  ajoula-t-il,  ces  nuages  sont  un  mal  réel;  ce 
mal  s'est  aggravé  depuis  une  certaine  époque,  et,  je 
l'avoue,  nous-mêmes,  depuis  le  ministère  de  M.  le 
comte  Mole,  nous  avons  cru  remarquer,  dans  le  gou- 
vernement français,  une  disposition  moins  amicale  à 
notre  égard  et  quelque  penchant  vers  d'autres  alliés.  » 
Je  repoussai  cette  supposition  :  «  Les  sentiments  du 
Roi  pour  l'Angleterre  sont  toujours  les  mêmes,  lui 
dis-je;  il  n'y  a  eu  de  modifié  que  sa  situation  en 
Europe  envers  les  puissances  continentales.  Par  l'in- 
fluence du  temps,  et  surtout  par  suite  des  elTorts  et 
des  succès  du  gouvernement  du  Roi  pour  le  maintien 
de  Toidre  et  de  la  paix,  la  méfiance  et,  pour  parler  sans 
détour,  l'éloignement  que  ressentaient  pour  lui  quelques- 
unes  de  ces  puissances  se  sont  dissipés  ou  du  moins 
fort  affaiblis;  elles  lui  ont  rendu  justice  et  ont  compris 
de  quelle  importance  était,  pour  l'Europe,  son  affer- 
missement. Elles  lui  ont  témoigné  dès  lors  plus  de 
confiance  et  de  bon  vouloir,  et  il  s'est  trouvé  plus  rap- 
proché d'elles,  mais  sans  s'être,  pour  cela,  éloigné  de 
vous.  Son  attachement  à  l'alliance  anglaise  est  resté 
aussi  profond,  aussi  sincère  que  dans  les  premiers 
temps,  quoique  plus  libre  et  moins  exclusif.  Vous  ne 
pensez  certainement  pas,  mylord,  que,  pour  être  unis 
avec  l'Angleterre,  nous  devions  rester  isolés  en  Europe 
ou  en  mauvais  rapports  avec  les  autres  États. — Non, 
non,  reprit  lord  Palmerston;  nous  ne  sommes  pas 
jaloux  à  ce  i)oint;  mais  tant  de  faits  ont  concouru  pour 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        31 

nous  inspirer  des  doutes  qu'il  était  difficile  que  nous  n'y 
vissions  que  des  accidents.  »  Il  passa  alors  en  revue  les 
diverses  questions,  petites  ou  grandes,  qui,  depuis  1836, 
en  Europe,  en  Amérique,  en  Afrique,  s'étaient  élevées 
entre  les  deux  pays,  et  leur  avaient  été  des  sujets  de 
dissentiment  ou  d'inquiétude.  Il  insista  particulière- 
ment sur  les  obstacles  que  rencontraient,  de  notre  part, 
les  négociations  commerciales  poursuivies  par  le  cabi- 
net anglais  soit  en  Espagne,  soit  avec  nous-mêmes.  Je 
saisis"  volontiers    cette    occasion    d'indiquer    quelles 
maximes  dirigeaient  et  devaient,  à  mon  avis,  diriger, 
en  pareille  matière,  le  gouvernement  français  :  «  Il  y 
a  ici,  mylord,  lui  dis-je,  des  faits  impérieux  auxquels, 
de  part  et  d'autre,  nous  devons  nous  résigner,  des  inté- 
rêts essentiellement  divers  que,  de  part  et  d'autre,  nous 
sommes  chargés  de  protéger  et  obligés  de  ménager.  Le 
gouvernement  du  Roi  est  disposé  et  décidé  à  faire  tous 
ses  efforts  pour  amener,  entre  ces  intérêts,  les  transac- 
tions les  plus  équitables,  et  pour  seconder,  par  l'appli- 
cation des  principes  libéraux,  le  bien-être  général  des 
deux  pays;  il  vient  de  vous  en  donner  une  preuve  dans 
les  négociations  qu'il  a  acceptées  et  qui  se  poursuivent 
pour  la  modification  de  nos  tarifs  mutuels.  Mais  le  pro- 
grès dans  cette  voie  est  difficile  et  doit  être  lent.  Le 
gouvernement  du  Roi  est  tenu  de  penser  d'abord  aux 
intérêts  actuels  des  manufacturiers  français  et  de  la 
population  ouvrière  qui  vit  du  travail  qu'ils  lui  four- 
nissent. Vous  n'ignorez  pas,  mylord,  qu'en  France  une 
partie  des  propriétaires  du  sol,  même  sans  s'associer  à 


3-2  CHAPITRE  XXVIII. 

aucune  conspiration,  à  aucun  projet  de  renversement, 
restent  encore,  envers  le  gouvernement  de  Juillet  1830, 
dans  une  disposition  malveillante,  et  ne  lui  prêtent  point 
la  force  que  cette  classe  de  la  société  donne  en  général  au 
pouvoir.  Une  autre  classe,  celle  des  grands  manufactu- 
riers, maîtres  de  forges,  négociants,  s'est  au  contraire 
empressée  vers  le  gouvernement  du  Roi,  et  lui  a  apporté, 
lui  apporte  en  toute  occasion,  l'appui  de  son  activité, 
de  son  intelligence,  de  sa  richesse,  de  son  influence 
sociale.  Il  est  impossible  que  le  gouvernement  du  Roi 
ne  porte  pas,  aux  intérêts  et  aux  sentiments  de  cette 
classe  et  de  la  population  qui  se  rattache  à  elle,  un  soin 
très-attentif  ;  et  ce  n'est  qu'après  de  scrupuleuses 
enquêtes,  des  discussions  approfondies  et  par  des 
démonstrations  évidentes  de  l'intérêt  général  du  pays 
qu'il  peut  lui  imposer  des  sacrifices  et  des  efforts  dont 
elle  reconnaisse  la  nécessité.  » 

Je  ne  laissai  passer  sans  réfutation  ou  explication 
aucun  des  griefs  que  lord  Palmerston  venait  de  rappe- 
ler. Il  n'insista  sur  aucun;  aucune  aigreur  prolongée 
n'avait  percé  dans  ce  petit  résumé  rétrospectif;  il  avait 
plutôt  voulu,  au  début  de  ses  rapports  avec  moi,  se 
débarrasser  de  ses  mécontentements  passés  que  s'en 
prévaloir  pour  l'avenir;  et  sa  disposition  me  parut 
exempte  de  toute  arrière-pensée  malveillante,  mais 
empreinte  d'une  certaine  susceptibilité  générale  et  de 
quelque  doute  sur  le  bon  accord  futur  et  solide  des 
deux  gouvernements. 
Pas  un  mot  ne  fut  dit,  entre  nous,  ce  jour-là,  sur  les 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        33 

affaires  d'Orient.  Pressé  d'aller  à  la  Chambre  des  com- 
munes et  de  préparer  les  documents  qu'il  avait  à  lui 
communiquer  à  propos  de  la  guerre  de  Chine,  lord 
Palmerston  me  demanda  de  remettre  au  surlendemain, 
A  mars,  notre  premier  et  sérieux  entretien  sur  la  grande 
question  qui  était  l'objet  essentiel  de  ma  mission. 

Je  me  rendis  chez  lui  le  surlendemain,  à  une  heure. 
Je  venais  d'apprendre  la  chute  du  maréchal  Soult  à 
qui  j'avais  adressé  mes  premières  dépèches,  et  la  for- 
mation du  ministère  présidé  par  M.  Thiers.  Je  dis  en 
entrant  à  lord  Palmerston  :  «  Je  n'ai  et  ne  puis  encore 
avoir  reçu,  mylord,  sur  les  afftiires  d'Orient  et  sur  l'idée 
que  s'en  forme  le  nouveau  cabinet,  aucune  instruction 
positive. — Tant  mieux,  me  répondit-il,  nous  en  cause- 
rons plus  librement  sur  la  question  même;  nous  avons 
besoin  de  nous  tout  dire. — Je  m'en  féliciterai,  mylord; 
je  ne  suis  pas  un  diplomate  de  profession;  c'est  au  gou- 
vernement intérieur  de  mon  pays  que  j'ai  pris  quelque 
part  ;  c'est  l'état  des  esprits  dans  les  Chambres  et  dans 
le  public  que  je  désire  mettre  sous  les  yeux  de  votre 
gouvernement.  L'unanimité  est  grande  chez  nous  sur 
la  question  d'Orient;  nos  débats  mêmes  en  témoignent; 
j'ose  dire  que  je  sjrai  en  môme  temps,  auprès  de  vous, 
l'organe  des  intentions  du  gouvernement  du  Roi  et  de 
l'opinion  générale  du  pays.  Ce  n'est  i)as,  mylord,  que 
le  gouvernement  du  Roi  se  dirige,  dans  cette  affaire, 
d'après  les  préjugés  publics  et  les  prenne  pour  règle 
de  sa  politique;  il  en  est  de  fort  accrédités,  de  fort 
bruyants  auxquels  il  est  bien  loin  de  s'associer.  Vous 


34  CHAPITRE  XXVIII. 

entendez  sans  cesse  parler  en  Angleterre  des  préten- 
tions ambitieuses,  des  vues  d'agrandissement  de  la 
France,  et  vous  ne  partagez  certainement  pas,  à  ce 
sujet,  toutes  les  craintes  dont  on  vous  assiège.  Nous 
aussi,  mylord,  nous  avons  nos  méfiances  populaires; 
à  nous  aussi  on  parle  sans  cesse  de  l'ambition  et  des 
projets  d'agrandissement  de  l'Angleterre;  elle  veut 
s'emparer  de  Candie,  dominer  seule  en  Egypte  et 
en  Syrie.  Le  gouvernement  du  Roi  sait  fort  bien  que 
ces  rumeurs  n'ont  aucun  fondement.  Il  est  par- 
faitement convaincu  que  votre  gouvernement  est  trop 
sage  pour  vouloir,  en  Orient,  autre  chose  que  le  main- 
tien de  la  paix  et  de  l'ordre  établi  entre  les  Étals.  Nous 
regardons,  mylord,  l'intérêt  français  et  l'intérêt  anglais 
dans  cette  question,  je  veux  dire  l'intérêt  supérieur 
et  dominant  des  deux  pays,  comme  semblables.  Vous 
voulez,  nous  voulons  comme  vous  que  l'Empire  otto- 
man subsiste  et  tienne  sa  place  dans  l'équilibre  euro- 
péen. Pour  nous  comme  pour  vous,  c'est  à  Constanti- 
nople  qu'est  la  grande  question  ;  c'est  la  sûreté  et 
l'indépendance  de  Constantinople  que,  vous  et  nous, 
avons  à  cœur  de  garantir.  Les  événements  ont  élevé 
en  Egypte  et  en  Syrie  une  autre  question  sur  laquelle 
on  peut  croire  que  nous  ne  sommes  pas  aussi  una- 
nimes; mais  cette  question  nouvelle  n'empêche  pas 
que  celle  de  Constantinople  ne  demeure  la  question 
première,  essentielle.  Ce  sont  les  événements  de  Syrie 
qui  nous  obligent  à  nous  occuper  de  Constantinople; 
mais  c'est  toujours  à  Constantinople  qu'est,  pour  vous 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        35 

comme  pour  nous,  la  grande  affaire  ;  c'est  toujours  en, 
vue  de  Constanlinople,  et  pour  arriver  à  une  bonne 
solution  de  la  question  qui  réside  là,  que  toutes  les 
autres  questions  doivent  être  considérées  et  résolues. 
Eh  bien,  mylord,  pour  que  la  question  de  Constanti- 
nople  soit  résolue  comme  il  convient  à  vous,  à  nous, 
à  la  paix  et  à  l'équilibre  de  l'Europe,  il  faut  que  la  ques- 
tion d'Egypte  soit  résolue  pacifiquement,  par  un  arran- 
gement agréé  du  sultan  et  du  pacha,  et  qui  règle 
définitivement,  de  leur  aveu,  leur  situation  réciproque. 
Quel  doit  être  cet  arrangement,  quelle  délimitation  ter- 
ritoriale en  résultera  entre  les  deux  rivaux,  ce  sont  là  des 
questions  graves  sans  doute,  mais,  à  nos  yeux,  secon- 
daires. Que  le  sultan  ou  le  pacha  possède  telle  ou  telle 
étendue  de  territoire,  cela  nous  préoccupe  peu  ;  ce  qui 
nous  préoccupe  beaucoup,  c'est  que  l'Orient  ne  soit  pas 
livré  aux  chances  d'un  grand  trouble,  qu'on  n'y  mette 
pas  le  feu  en  y  employant  la  force.  Pensez-y  bien,  my- 
lord,  consultez  le  passé;  tout  événement,  toute  secousse 
en  Orient  compromet  la  sûreté  et  l'indépendance  de 
Constantinople  en  y  favorisant  les  progrès  de  l'influence 
que,  vous  et  nous,  souhaitons  d'y  restreindre.  Tout 
emploi  de  la  force  en  Orient  tourne  au  profit  de  la 
Russie;  d'abord,  parce  que  c'est  toujours  la  Russie  qui 
paraît  sur  cette  scène  avec  les  forces  les  plus  considé- 
rables; ensuite,  parce  que  tout  emploi  de  la  force,  toute 
grande  secousse  amène  des  chances  qu'il  est  impossible 
de  prévoir,  et  dont  la  Russie  est,  plus  que  toute  autre 
puissance,  en   mesure   de  profiter.  Permettez -moi, 


m  CHAPITRE  XXVIII. 

fnylord,  de  vous  adresser  une  question  :  je  sais  que 
vous  avez  regardé  l'arrangement  conclu  à  Kutahié, 
en  1833,  comme  mauvais,  et  je  n'en  veux  pas  discuter 
en  ce  moment  le  mérite  ;  pourtant,  si  on  eût  pu,  il  y  a 
quelques  mois,  avant  l'explosion  de  la  nouvelle  lutte 
entre  le  sultan  et  le  pacha,  garantir  la  durée  de  l'arran- 
gement de  Kutaliié  pour  dix  ans,  pour  le  reste  de  la  vie  de 
Méhémet-Ali,  vous  auriez,  à  coup  sûr,  accepté  ce  slalu 
quo  comme  un  bien  réel,  comme  un  gage  de  sécurité  pour 
l'Empire  ottoman,  et,  par  conséquent,  pour  l'Europe. 
Pourquoi?  Parce  que  ce  qui  importe  avant  tout  à  l'Eu- 
rope, en  Orient,  c'est  la  paix,  l'absence  de  tout  ébran- 
lement qui  ouvre  des  perspectives  et  des  chances  à 
l'ambition  étrangère.  » 

Lord  Palmerston,  qui  m'avait  écouté  jusque-là  avec 
une  attention  immobile,  m'interrompit  à  ces  i)aroles  : 
(c  Le  statu  quo  de  l'arrangement  de  Kutahié  était  im- 
possible, dit-il;  l'ambition  de  Méhémet-Ali  va  toujours 
croissant;  il  n'a  jamais  pu  se  contenir  dans  ses  li- 
mites. 

— «  Pardon,  mylord;  je  ne  doute  pas  que  Méhémet- 
Ali  ne  soit  fort  ambitieux;  mais  on  ne  peut,  dans  cette 
dernière  occurrence,  le  charger  du  tort  de  l'agression. 

—  «  Oui,  je  sais  qu'on  dit  cela  en  France,  mais  on  se 
trompe;  c'est  sur  le  territoire  turc,  non  sur  le  territoire 
égyptien  que  la  bataille  de  Nezib  a  été  livrée. 

—  «  Il  est  vrai,  mylord;  mais  le  territoire  égyptien 
avait  été  préalablement  envahi  par  les  Turcs  ;  ils  avaient 
occupé  plusieurs  villages  égyptiens  ;  Aïn-Tab,  où  ils 


iNEGOCIATlONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        37 

étaient  d'abord   entrés ,  est   sur  le   territoire   égyp- 
tien. 

—  «  Je  ne  crois  pas,  »  dit  lord  Palmerston,  et  il  alla 
chercher  une  carte  de  Syrie  sur  laquelle  nous  eûmes 
bientôt  constaté  qu'Aïn-Tab  était  sur  la  rive  droite  du 
Sed-Jour  qui  faisait  alors  la  limite  des  deux  territoires. 
Lord  Palmerston  éleva  des  doutes  sur  l'exactitude  de  sa 
carte  :  «  J'ai  apporté,  dis-je,  une  excellente  carte  de 
Syrie,  publiée  naguère  à  Gotha,  et  dans  laquelle  Aïn-Tab 
est  aussi  placé  sur  la  rive  droite  du  Sed-Jour.  »  Lord 
Palmerston  abandonna  ce  terrain  de  discussion  :  «  Peu 
importe,  dit-il,  que,  ce  jour-là,  le  sultan  ou  le  pacha 
ait  été  l'agresseur;  dans  leur  situation  réciproque,  il 
ne  pouvait  manquer  d'y  avoir  un  agresseur;  comment 
contenir  un  vassal  ambitieux  et  un  souverain  irrité 
ayant  leurs  armées  en  présence,  sans  frontières  fortes  et 
bien  précises?  Ce  qui  vient  d'arriver  devait  arriver  et 
recommencerait  toujours.  Nous  aurions  dû  le  prévoir 
en  1833.  Je  l'ai  dit  alors  et  j'ai  demandé  qu'on  prît 
d'autres  mesures  que  l'arrangement  de  Kutahié.  Mais 
nous  avions  ici  d'autres  atî.iires  pressantes;  le  cabinet 
n'a  pas  voulu.  Nous  avons  eu  tort.  11  ne  faut  pas  que 
nous  retombions  dans  la  même  faute.  Il  faut  que  nous 
prévenions  le  retour  d'événements  pareils  à  ceux  dont 
nous  sommes  si  embarrassés.  Le  moyen,  c'est  de  ren- 
dre le  sultan  plus  fort,  le  pacba  plus  faible,  et  de  pré- 
venir entre  eux  ce  contact  habituel,  inévitable,  qui 
tente,  à  chaque  instant,  l'ambition  de  l'un  et  la  ven- 
geance de  l'autre.  Pour  fortifier  l'Empire  ottoman,  il 


38  CHAPITRE  XXVIU. 

faut  lui  rendre  une  partie  des  territoires  qu'il  a  perdus; 
la  Syrie  est  une  province  peuplée  et  riche;  la  Porte  en 
tirera  des  hommes  et  de  l'argent;  elle  résistera  alors 
bien  mieux  au  pacha  qui,  de  son  côté,  aura  bien  moins 
d'occasions  et  de  moyens  de  l'attaquer. 

—  «  Croyez-vous,  mylord,  que  vous  fortifierez  réelle- 
ment l'Empire  ottoman  en  lui  rendant  plus  de  territoires? 
Ne  nous  repaissons  pas  d'illusions;  cet  Empire  n'est  pas 
mort,  mais  il  se  meurt;  il  tombe  en  lambeaux  ;  nous  pou- 
vons prolonger  sa  vie,  mais  non  le  ressusciter  eflective- 
ment.  Vous  ne  lui  rendrez  pas,  avec  la  Syrie,  la  force  de 
la  gouverner  et  de  la  garder  ;  l'anarchie,  le  pillage,  la 
violence  et  l'impuissance  turques  reprendront  posses- 
sion de  cette  province,  et  vous  serez  responsable  de  son 
sort;  vous  serez  obligé  tantôt  d'y  réprimer,  tantôt  d'y 
soutenir  les  Turcs.  Je  suppose  que  vous  ayez  réussi;  je 
suppose  Méhémet-Àli  dompté,  refoulé  en  Egypte,  croyez- 
vous  qu'il  se  résigne  et  qu'il  renonce  à  son  ambition 
que  vous  jugez  si  indomptable?  Non,  mylord;  il  a  fait 
ses  preuves  de  persévérance  et  d'adresse  ;  il  reprendra 
ses  desseins;  il  travaillera  à  reconquérir  la  Syrie.  Les 
moyens  ne  lui  manqueront  pas  ;  quand  Méhémet-xVli 
possède  la  Syrie,  c'est  le  sultan  qui  y  a  des  intelligences 
et  qui  y  fomente  des  rébellions;  quand  le  sultan 
la  possédera,  ce  sera  le  pacha  qui  fomentera  les 
rébellions,  rendra  précaire  la  domination  de  son  rival, 
et  ressaisira  peut-être  bientôt  la  sienne.  Au  lieu  d'avoir 
assuré  la  domination  de  la  Porte,  vous  aurez  au  con- 
traire échauffé  la  lutte,  aggravé  le  trouble  et  pré[)aré 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        39 

de  nouveaux  hasards  dont  la  Russie  sera,  comme  tou- 
jours, la  première  à  profiter. 

— «  Vous  avez,  me  dit  lord  Palmerston,  trop  mau- 
vaise opinion  de  l'Empire  ottoman,  et  vous  n'êtes  pas 
au  courant  de  la  disposition  actuelle  du  gouvernement 
russe.  Un  État  qui  est  un  cadavre,  un  corps  sans  âme 
et  qui  tombe'  en  lambeaux,  ce  sont  là  des  figures  aux- 
quelles il  ne  faut  pas  croire;  qu'un  État  malade  retrouve 
des  territoires  pour  y  lever  de  l'argent  et  des  hommes, 
qu'il  remette  de  la  régularité  dans  son  administration, 
il  se  guérira,  il  redeviendra  fort.  C'est  ce  qui  arrive 
déjà  en  Turquie;  le  hatti-schériff  de  Reschid-Pacha 
s'exécute;  ses  bons  effets  se  développent.  Et  quant  à  la 
Russie,  soyez  sûr  que  sa  disposition  à  se  concerter 
avec  les  autres  puissances  sur  les  affaires  d'Orient  est 
sérieuse.  Je  ne  dis  pas  que  le  désir  de  nous  diviser,  vous 
et  nous,  ne  soit  pour  rien  dans  sa  conduite;  mais  elle 
désire  aussi  de  ne  pas  rester  en  Orient  dans  la  situa- 
tion où  elle  s'est  mise;  son  traité  d'Unkiar-Sklélessi 
lui  pèse  ;  si  des  troubles  éclatent  en  Turquie,  si 
Méhémet-AIi  menace  Constantinople ,  si  la  Porte  ré- 
clame le  secours  russe,  aux  termes  du  traité,  l'empe- 
reur Nicolas  est  décidé  à  l'exécuter;  il  croit  que  son 
honneur  le  lui  prescrit;  mais  cette  nécessité  ne  lui  plaît 
point;  il  prévoit  que,  ni  vous,  ni  nous,  ne  le  laisserions 
faire,  et  il  ne  veut  pas  engager  cette  lutte;  il  cherche 
à  se  placer  sur  un  terrain  moins  compromettant.  Il  est 
de  notre  intérêt,  du  vôtre,  de  l'intérêt  de  l'Europe  de 
lui  en  faciliter  les  moyens.  Saisissons  cette  disposition 


40  CHAPITRE  XXVIII. 

de  la  Russie  pendant  qu'elle  existe;  profilons-en  pour 
ramener  la  question  ottomane  dans  le  droit  public  eu- 
ropéen. Ce  sera  pour  nous  tous  un  grand  avantage 
d'avoir  détruit,  sans  combat,  ce  protectorat  exclusif 
qui  nous  inspire  de  si  justes  méfiances,  et  d'avoir  lié 
par  les  traités  la  puissance  qui  voulait  se  l'arroger. 

— «Je  souhaite  que  vous  ayez  raison  sur  l'un  et 
l'autre  point,  m  y  lord  ;  je  souhaite  que  l'Empire  otto- 
man retrouve  de  la  force  et  que  la  Russie  renonce  à  le 
dominer  en  le  protégeant.  Mais  l'abdication  russe  me 
paraît  bien  douteuse,  et  quant  à  la  restauration  turque, 
les  dangers  que  court  en  ce  moment  l'Empire  ottoman 
sont  plus  pressants  que  ne  seront  prompts  les  remèdes 
dont  vous  parlez.  Dans  les  suppositions  les  plus  favo- 
rables, cet  Empire  ne  sera  de  longtemps  en  état  de  se 
suffire  à  lui-même,  et  quand  de  grands  désordres  inté- 
rieurs lui  imposeront  de  grands  eCTorts,  pendant  long- 
temps encore  ce  seront  des  forces  étrangères,  c'est-à- 
dire  des  Russes  qui  viendront  le  protéger. 

—  «  Quand  les  Russes  viendront  en  vertu  d'un  traité 
et  au  nom  de  l'Europe,  le  danger  ne  sera  plus  le  même; 
et  le  but  une  fois  atteint,  ils  s'en  iront. 
f9  —  «  Je  crois  à  la  vertu  des  traités,  mylord;  je  crois  à 
la  loyauté  des  souverains;  mais  je  crois  aussi  à  l'em- 
pire des  situations,  des  passions  et  d'une  politique 
séculaire.  Ce  sera  beaucoup  sans  doute  que  les  Russes 
sortent  de  Turquie  après  y  être  venus  ;  mais  même 
quand  ils  en  seront  sortis,  ce  sera  un  grand  mal  qu'ils 
y   soient  venus.    Et  qui  vous  dit  qu'ils  en   pourront 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        41 

sortir  promptemenl?  Qui  vous  dit  que  la  guerre,  une 
fois  allumée  en  Syrie,  ne  durera  pas  plus  longtemps 
que  vous  ne  l'aurez  prévu?  Le  pacha  a  là  une  armée 
considérable;  il  peut,  même  quand  ses  communications 
par  mer  seront  interrompues,  la  soutenir  et  la  pourvoir 
dans  le  pays  même  et  par  la  voie  de  terre.  Déjà,  dit- 
on,  il  en  organise  les  moyens  à  travers  le  désert  et  la 
Palestine;  on  parle  de  cinq  mille  chameaux  réunis  dans 
ce  dessein.  Vous  ne  débarquerez  pas  en  Syrie  des 
troupes  anglaises;  l'Autriche  n'y  enverra  pas  les  sien- 
nes ;  contre  toutes  les  difficultés  de  cette  guerre,  partout 
où  elle  écl-itera,  en  Syrie  comme  dans  l'Asie  Mineure 
et  à  Constantinople,  ce  seront  des  Russes  qui  seront 
chargés  de  la  soutenir. 

— «  Des  troupes  anglaises,  non;  nous  n'en  avons  pas 
à  mettre  là;  des  troupes  autrichiennes....  eh,  eh,  on  ne 
sait  pas,  on  ne  sait  pas.  » 

Je  restais  incrédule  ;  lord  Palmerslon  reprit  :  «  D'ail- 
leurs il  ne  serait  peut-être  pas  nécessaire  que  des 
Russes  vinssent  dans  l'Asie  Mineure  ou  en  Syrie;  on 
pourrait  débarquer  en  Egypte  même,  au  cœur  de  la 
puissance  de  Méhémet-Ali,  un  corps  turco -russe;  il  n'a 
là  que  de  mauvaises  troupes,  des  ouvriers;  il  faudrait 
qu'il  rappelât  son  armée  de  Syrie,  »  et  lord  Palmerston,  ■ 
rouvrant  sa  carte,  me  montrait  comment  on  pourrait 
occuper  la  basse  Egypte  :  «  Mylord,  lui  dis-je,  nous 
avons  fait  cette  épreuve;  nous  savons  ce  qu'elle  exige 
d'efforts  et  ce  qu'elle  fait  courir  de  chances;  vous  n'au- 
rez pas  là  une  meilleure  armée  ni  un  plus  grand  capi- 


42  CHAPITRE  XXVIII. 

taine  que  nous  n'y  avons  eu  en  1797.  Mais  permettez- 
moi  de  revenir  à  la  question  même  :  pourquoi  tous 
ces  efforts?  Pourquoi  faire  courir  à  la  paix  de  l'Orient, 
à  la  sécurité  de  la  Porte  et  de  l'Europe,  tant  de  hasards? 
Pour  refuser  l'hérédité  à  un  vieillard  de  soixante- 
douze  ans.  Qu'est-ce  donc  que  l'hérédité  en  Orient, 
mylord,  dans  cette  société  violente  et  précaire,  dans  ces 
familles  nombreuses  et  désunies?  L'histoire  de  Mélié- 
met-Ali  n'est  pas  un  fait  nouveau  dans  l'Empire  otto- 
man ;  plus  d'un  pacha,  avant  lui,  s'est  élevé,  a  fait  des 
conquêtes,  s'est  rendu  puissant  et  presque  indépendant. 
Qu'a  fait  la  Porte?  Elle  a  attendu;  les  pachas  sont  morts, 
leurs  fils  se  sont  divisés,  et  la  Porte  a  ressaisi  ses  terri- 
toires et  son  pouvoir.  C'est  encore  ici  pour  elle  la  meil- 
leure chance  et  la  conduite  la  plus  prudente. 

—  «  Ily  a  du  vrai  dans  ce  que  vous  dites  là;  l'héré- 
dité n'aurait  peut-être  pas  grande  valeur.  Pourtant 
Ibrahim-Pacha  est  un  chef  habile,  aimé  de  ses  troupes, 
meilleur  administrateur  que  son  père,  dit-on;  il  a  au- 
près de  lui  des  officiers  capables,  des  Français.  Nous 
nous  disons  tout,  n'est-ce  pas?  Est-ce  que  la  France  ne 
serait  pas  bien  aise  de  voir  se  fonder,  en  Egypte  et  en 
Syrie,  une  puissance  nouvelle  et  indépendante,  qui  fût 
presque  sa  création  et  devînt  nécessairement  son  alliée? 
Vous  avez  la  régence  d'Alger;  entre  vous  et  votre  allié 
d'Egypte,  que  resterait-il?  Presque  rien,  ces  pauvres 
États  de  Tunis  et  de  Tripoli.  Toute  la  côte  d'Afrique  et 
une  partie  de  la  côte  d'Asie  sur  la  Méditerranée,  depuis 
le  Maroc  jusqu'au  golfe  d'Alexandrette,  serait  ainsi  en 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        43 

votre  pouvoir  et  sous  votre  influence.  Cela  ne  peut  nous 
convenir.  » 

La  discussion,  en  se  prolongeant,  pénétrait  ainsi  plus 
avant;  j'entrai  sans  hésiter  dans  sa  nouvelle  voie  :  «  Vous 
avez  raison,  mylord;  nous  nous  disons  tout,  et  nous  pou- 
vons bien  librement  nous  tout  dire,  car  nos  paroles  ne 
disposent  pas  de  l'avenir.  Ce  qu'il  amènera  peut-être  un 
jour,  quelles  nouvelles  combinaisons  d'États  et  de  politi- 
que pourront  se  former  tout  autour  de  la  Méditerranée, 
je  n'en  sais  rien,  ni  vous,  mylord,  ni  personne.  Nous  pou- 
vons amuser  notre  esprit  à  (enter  de  le  prévoir;  mais 
ce  n'est  certainement  pas  sur  de  telles  hypothèses  ni  par 
de  tels  pressentiments  que  notre  politique  doit  aujour- 
d'hui se  régler.  Le  gouvernement  du  Roi  ne  manquera 
jamais  à  ses  devoirs  envers  les  destinées  de  la  France  ; 
mais  il  est  convaincu  que  le  grand  intérêt  français  est 
maintenant  la  durée  de  la  paix,  l'affermissement  de 
l'ordre  européen,  le  développement  régulier  des  divers 
Étals  contenus  chacun  dans  ses  limites.  C'est  là  notre 
politique,  mylord;  c'est  aussi  la  vôtre;  et,  en  vérité,  je 
ne  comprendrais  pas  qu'en  Orient  nous  n'agissions  pas 
de  concert  lorsque,  en  dehors  ou  au-dessus  de  toutes 
les  dissidences  secondaires  ou  futures,  nous  y  avons  si 
évidemment  le  même  intérêt  et  le  même  dessein.  » 

Je  m'arrêtai,  et  regardant  fixement  lord  Paimerston  : 
«  Permettez-moi,  mylord,  lui  dis-je,  de  vous  faire  tout 
simplement,  à  brûle -pourpoint,  une  question  directe  : 
Y  a-t-il,  dans  cette  affaire,  quelque  chose  de  plus  avancé 
que  nous  ne  savons?  On  a  dit  ailleurs,  on  a  du  moins 


44  CHAPITRE  XXVIII. 

donné  à  croire  que  la  négociation  dont  nous  nous  occu- 
pons ici  était  presque  conclue,  et  les  moyens  de  coac- 
tion  à  employer  contre  Méhémet-Ali  presque  réglés.  Y 
a-t-il  à  cela  quelque  chose  de  vrai?  » 

Lord  Palmerston  me  répondit  tout  simplement  :  «  H 
n'y  a  rien,  absolument  rien  de  plus  que  ce  que  vous  sa- 
vez. »  Il  se  leva,  alla  ouvrir  un  pupitre  sur  lequel  il  avait 
l'habitude  d'écrire  debout,  et  il  en  rapporta  deux  pa- 
piers :  «  Voici,  me  dit-il,  deux  projets  d'arrangement, 
de  traité,  si  l'on  veut,  entre  toutes  les  puissances,  sur 
cette  affaire.  Le  premier  est  de  moi;  c'est  une  pure 
ébauche,  une  simple  rédaction  de  mes  propres  idées 
que  je  n'ai  pas  même  montrée  à  mes  collègues.  Le  se- 
cond est  une  ébauche  analogue  qui  me  vient  des  puis- 
sances du  continent.  »  Il  ne  me  nomma  p;is  la  puis- 
sance; mais  j'eus  lieu  de  croire  que  cette  seconde 
ébauche  était  d'origine  autrichienne.  «  Lisez-les  toutes 
les  deux,  »  me  dit-il.  Il  me  lut  effectivement  le  premier 
de  ces  projets  et  je  lus  moi-même  le  second.  Ils  étaient 
conçus,  en  principe,  dans  des  systèmes  différents  :  le 
projet  de  lord  Palmerston  était  un  traité  entre  les  cinq 
puissances  et  la  Porte  ottomane;  dans  le  second,  les 
cinq  puissances  ne  traitaient  qu'entre  elles,  et  la  Porte 
recevait  et  acceptait  leurs  propositions.  Cette  différence 
essentielle  mise  de  côté,  les  deux  projets  ne  différaient 
pas  beaucoup  d'ailleurs;  ils  contenaient  l'un  et  l'autre  : 
1°  l'engagement  des  cinq  puissances  de  garantir  l'Em- 
pire ottoman  contre  toute  nouvelle  attaque  du  pacha 
d'Egypte  et  toute  invasion  au  delà  du  Taurus;  2°  le  rè- 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        46 

glement,  dans  ce  cas,  du  mode  d'occupation  de  Constan- 
tinople  et  de  la  mer  de  Marmara;  3°  enfin  l'indication 
des  moyens  à  employer  contre  le  pacha  d'Egypte  dans 
le  cas  où  il  se  refuserait  aux  injonctions  du  sultan  et 
des  cinq  puissances.  Sauf  l'emploi  des  flottes  euro- 
péennes pour  intercepter  les  communications  entre 
l'Egypte  et  la  Syrie,  et  pour  seconder  les  insurrec- 
tions locales  ou  les  débarquements  des  forces  turques 
ou  alliées,  ces  moyens  de  coaction  étaient  très-vague- 
ment indiqués  et  aboutissaient  à  l'engagement  de  se 
concerter  de  nouveau  si  des  mesures  plus  actives  deve- 
naient nécessaires. 

En  lisant  le  paragraphe  qui  retirait  la  Syrie  à  Méhé- 
met-Ali  et  ne  lui  accordait  que  l'hérédité  de  l'Egypte, 
lord  Palmerston  me  dit  :  «  Passons;  ceci  est  en  litige.  » 
Là  finit  notre  entretien.  «Je  suis  fort  aise,  me  dit  lord 
Palmerston,  que  nous  ayons  ainsi  causé  à  fond  de  l'af- 
faire; j'attendrai  maintenant  que  vous  en  ayez  rendu 
compte  au  gouvernement  du  Roi  et  qu'il  vous  ait  trans- 
mis ses  instructions.  » 

Quoique  nouvellement  arrivé  à  Londres  et  encore 
imparfaitement  instruit  de  la  mesure  des  importan- 
ces et  des  influences  personnelles  dans  le  cabinet  et 
le  monde  politique  anglais,  je  savais  que  lord  Palmer- 
ston était  bien  réellement,  dans  les  affaires  étrangères, 
le  ministre  efficace,  et  que  c'était  sur  lui  qu'il  fallait 
agir  pour  agir  sur  son  gouvernement.  Mais  plusieurs  de 
ses  collègues,  lord  Melbourne  d'abord,  chef  du  cabinet, 
lord  Lansdowne,  lord  John  RusscU,  lord  HoUand  se 


46  CHAPITRE  XXVIII. 

préoccupaient  vivement  des  questions  de  politique  exté- 
rieure, et  exerçaient,  à  des  titres  divers,  sur  les  résolu- 
tions du  ministère  et  sur  l'esprit  de  lord  Palmerston 
lui-même,  une  assez  grande  action.  J'avais,  avec  quel- 
ques-uns d'entre  eux,  d'anciennes  et  bonnes  relations 
de  société  que  je  pris,  dès  les  premiers  jours,  soin  de 
cultiver;  mais  je  ne  connaissais  pas  du  tout  lord  Mel- 
bourne ;  je  venais  de  le  rencontrer  pour  la  première  fois 
dans  le  salon  de  lady  Palmerston  ;  il  était  naturel  et 
convenable  que  j'entrasse  avec  lui  en  rapport  officiel  et 
en  matière;  je  lui  demandai  et  il  me  donna  rendez- 
vous  chez  lui  le  8  mars.  Je  le  trouvai  bienveillant  pour 
la  France  et  très  persuadé  que  le  bon  accord  des  deux 
pays  leur  importait  également  à  l'un  et  à  l'autre,  soit 
pour  leur  prospérité  intérieure,  soit  comme  gage  de  la 
paix  de  l'Europe,  leur  intérêt  commun.  Étendu  dans 
son  fauteuil  à  côté  du  mien,  détournant  la  tête  et  pen- 
chant vers  moi  l'oreille,  parlant  anglais  et  moi  français, 
chacun  à  notre  tour  et  dans  un  dialogue  régulier,  in- 
terrompu seulement  par  ses  rires,  lord  Melbourne  m'é- 
coutait  et  me  répondait  avec  ce  mélange  d'insouciance 
et  d'attention  sérieuse  qui  indique  une  conviction  libre 
plutôt  qu'une  intention  préméditée,  et  qui  semble  ap- 
peler et  autoriser  un  complet  abandon.  Je  le  mis  au 
courant  de  ce  que  j'avais  dit  d'essentiel  à  lord  Palmer- 
ston. Comme  il  insistait  complaisamment  sur  les  avan- 
tages mutuels  de  l'alliance  :  «  Convenez,  mylord,  lui 
dis-je,  qu'il  serait  étrange  que  cette  bonne  intelligence, 
ce  concert  des  deux  pays  n'eût  pas  lieu  précisément  dans 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        47 

la  question  où  leur  intérêt  dominant  est  évidemment 
le  même.  Je  comprends  telle  contrée,  telle  occasion  où, 
malgré  notre  alliance  générale,  nous  pouvons  avoir  des 
intérêts  réellement  divers  ;  mais  il  est  clair  qu'en  Orient 
nous  sommes  voués,  vous  et  nous,  aux  mêmes  craintes, 
aux  mêmes  désirs,  aux  mêmes  desseins,  voués  à  vou- 
loir que  la  paix  se  maintienne,  que  l'Empire  ottoman 
subsiste,  et  que  la  Russie  ne  s'en  empare  pas,  soit  maté- 
riellement et  par  voie  de  conquête,  soit  moralement  et 
par  voie  d'influence.  Je  ne  saurais  donc  assez  m'éton- 
ner  si^,  à  propos  de  questions  secondaires  ou  lointaines, 
nous  perdions  en  quelque  sorte  de  vue  notre  commune 
étoile,  et  si  nous  cessions  de  penser  et  d'agir  ensemble 
sur  le  théâtre  même  où  nous  y  sommes  le  plus  natu- 
rellement appelés.  A  coup  sûr,  mylord,  en  ce  cas,  l'un 
ou  l'autre  des  deux  cabinets  se  tromperait  gravement,  et 
manquerait  à  sa  vraie,  à  sa  grande  politique.  Revenons 
constamment,  en  traitant  des  affaires  d'Orient,  à  cette 
politique  générale  et  permanente  qui  fait  le  fond  de  no- 
tre situation  et  de  notre  intérêt;  que  ce  soit,  pour  nous, 
la  pierre  de  touche  de  toutes  les  combinaisons,  de 
toutes  les  démarches.  Je  suis  sûr  qu'en  définitive,  vous 
et  nous,  nous  nous  en  trom^rons  également  bien.  » 

Lord  Melbourne  approuvait  visiblement,  et  me  répéta 
plusieurs  fois,  dans  le  cours  de  la  conversation  :  «  Oui, 
nous  avons  au  fond  le  même  intérêt,  nous  devons  agir 
de  concert;  il  n'y  a,  pour  nous,  rien  de  bon  à  faire  sans 
vous.  Mais  croyez-vous  possible,  me  dit-il  en  se  pen- 
chant vers  moi,  de  laisser  au  pacha  d'Egypte  la  Syrie 


48  CHAPITRE  XXVIII. 

sans  que  la  guerre  qui  vient  d'éclater  et  les  embarras 
où  elle  nous  jette  recommencent  sans  cesse?  Le  pacha 
voudra  toujours  s'étendre  au  delà  de  la  Syrie  ;  le  sultan 
voudra  toujours  reprendre  la  Syrie.  C'est  une  situation 
qui  n'est  pas  tenable;  il  faut  que  nous  y  mettions  fin.  » 

Je  repris  tout  ce  que  j'avais  dit  à  lord  Palmerston 
pour  lui  démontrer  que  le  retrait  de  la  Syrie,  loin  de  ré- 
tablir entre  le  sultan  et  le  pacha  une  paix  durable,  ne 
ferait  qu'envenimer  la  querelle  et  accroître  en  Orient 
les  chances  de  trouble  :  «  Le  sultan,  dis-je,  qui  n'a  pu 
ni  défendre  ni  reprendre  la  Syrie  par  ses  propres  for- 
ces, sera  hors  d'état  de  la  gouverner  ;  et  l'Europe,  qui 
la  lui  aura  rendue,  sera  sans  cesse  compromise  et  obli- 
gée d'intervenir  ou  pour  la  lui  conserver,  ou  pour  la 
protéger  contre  lui-même.  11  y  a  là  des  populations 
chrétiennes  que  les  Turcs  vexeront,  pilleront,  opprime- 
ront d'une  façon  intolérable;  nous  avons  envers  elles 
des  devoirs  traditionnels;  leurs  souffrances,  leurs  cla- 
meurs exciteront  la  sympathie  européenne.  L'admi- 
nistration de  Méhémet-Ali  ne  manque,  dans  cette  pro- 
vince, ni  de  force,  ni  d'une  certaine  équité  religieuse  ; 
qu'elle  reste  entre  ses  mains;  nous  n'en  entendrons 
guère  parler,  et  cette  partie  du  moins  de  l'Orient  jouira 
d'un  peu  de  paix  et  donnera  à  l'Europe  un  peu  de  sécu- 
rité. » 

Lord  Melbourne  m'écoutait  avec  une  attention  presque 
curieuse,  donnant  de  temps  en  temps  à  mes  paroles  un 
assentiment  marqué,  m'adressant  quelquefois  des  ques- 
tions qui  semblaient  désirer  une  bonne  réponse,  et  se 


NÉC40CIATIOXS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        49 

montrant  animé  d'un  sincère  désir  de  trouver  le  point 
où  nous  pourrions  nous  accorder.  Mais  rien  n'indiquait 
qu'il  entrevît  lui-môme  ce  point  d'union,  et  il  semblait 
plutôt  rejeté  dans  une  indécision  favorable  que  ramené 
à  notre  sentiment. 

«  Permettez-moi,  mylord,  lui  dis-je  en  finissant,  de 
réduire  la  question  à  sa  plus  simple  expression.  De 
quoi  s'agit-il?  D'accorder  ou  de  refuser  la  possession 
héréditaire  de  la  Syrie  à  un  vieillard  de  soixante-douze 
ans,  qui  désire  l'hérédité  parce  qu'il  n'a  maintenant  rien 
de  plus  à  désirer,  mais  qui  n'a,  bien  s'en  faut,  aucune 
certitude  de  la  transmettre  etfectivement  à  sa  famille, 
et  de  fonder  là  une  dynastie  et  un  État.  Si  on  la  lui  ac- 
corde, si  on  lui  propose  une  transaction  qu'il  puisse 
accepter,  on  s'assure  la  paix  en  Orient  tant  qu'il  vivra 
et  on  court,  après  sa  mort,  les  chances  de  cette  confu- 
sion, de  ces  querelles  entre  ses  héritiers,  de  ces  retours 
vers  le  centre  de  la  foi  musidmane  qui  ont  toujours  ac- 
compagné, dans  l'Empire  ottoman,  la  disparition  de  ces 
grandes  existences  personnelles  soudainement  créées  et 
qui  ont  bien  i)lus  de  brillants  rayons  que  de  fortes  ra- 
cines. Si  on  refuse  à  Méhémet-Ali  la  Syrie  héréditaire, 
si  on  entreprend  de  la  lui  retirer  par  la  force,  on  sus- 
cite en  Orient  de  nouveaux  troubles;  on  allume  une 
nouvelle  guerre  dont  il  est  impossible  de  prévoir  les 
conséquences  ni  la  durée,  et  qui  aura  pour  résultat 
d'accroître,  dans  ces  contrées,  la  prépondérance  de  la 
Russie,  car  de  quelque  façon  qu'on  s'y  prenne,  quelques 
limitations  qu'on  y  apporte,  ce  sera  toujours  par  la  pré- 


50  CHAPITRE  XXVIII, 

sence  russe,  par  des  forces  russes  qu'il  faudra  accom- 
plir ce  qu'on  aura  résolu  et  soutenir  ce  qu'on  aura 
fait.  » 

Je  m'arrêtai.  Lord  Melbourne,  toujours  enfoncé  dans 
son  fauteuil,  gardait  le  silence  comme  s'il  écoutait  en- 
core. Puis  il  me  regarda  en  souriant  et  sans  me  répon- 
dre. Je  le  laissai  l'esprit  préoccupé  et  un  peu  troublé 
dans  son  insouciance,  mais  pas  sérieusement  alarmé  ni 
convaincu.  Je  me  heurtais  contre  les  assurances  de  lord 
Palmerston  qui  promettait  à  ses  collègues  une  victoire 
facile  surMéhcmet-Ali  et  une  large  complaisance  diplo- 
matique de  la  Russie,  avec  peu  de  chances  qu'on  eût 
besoin  de  lui  demander,  sur  les  lieux  mêmes,  un  con- 
cours actif  et  compromettant. 

Parmi  les  collègues  de  lord  Palmerston,  lord  Holland, 
lord  Lansdowne,  lord  John  Russell  et  lord  Minto  étaient 
ceux  avec  qui  j'avais  les  relations  les  plus  fréquentes  et 
les  plus  libres.  Lord  Holland,  d'un  esprit  charmant, 
d'un  cœur  généreux  et  d'un  caractère  aussi  aimable  que 
son  esprit,  était  l'ami  déclaré  de  la  France,  l'hôte  bien- 
veillant des  visiteurs  français  eff  Angleterre,  le  partisan 
persévérant  de  l'alliance  des  deux  pays,  et  il  se  plaisait 
à  manifester,  en  toute  occasion,  ses  sentiments.  Il  m'ac- 
cueillit, et  lady  Holland  autant  que  lui,  avec  l'empres- 
sement le  plus  gracieux;  je  retrouve,  dans  une  lettre 
que  j'écrivais  le  iî2  mars  à  Paris  :  «  Lady  Holland  m'a 
invité  à  dhier  pour  mercredi.  J'étais  engagé.  Pour  di- 
manche. J'étais  engagé.  Je  crois  qu'il  faudra  attendre 
leur  retour  à  Kensinglon.  Ils  iront  bientôt.  Lord  Hol- 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        51 

land  en  meurt  d'envie.  Dans  sa  maison  de  Soulh-Slreet, 
il  a  à  peine  une  chambre.  Il  fait  sa  toilette  dans  la  salle 
h  manger.  Et  pas  un  coin  pour  mettre  des  livres,  des 
papiers;  il  a  tout  son  bagage  dans  un  petit  coffre  qu'il 
transporte  dans  la  salle  à  manger,  dans  le  salon,  partout 
avec  lui.  Lady  Holland  tient  beaucoup  à  cette  petite 
maison,  qui  est,  m'a-t-on  dit,  sa  propriété  personnelle.  » 
Dès  qu'ils  furent  établis  à  Kensington,  ce  fut  à  HoUand- 
House  que  j'allai  "chercher  et  que  je  trouvai  les  plus 
nobles  plaisirs  de  la  conversation  et  de  la  vie  sociale. 
Lord  Lansdowne  et  lord  John  Russell  étaient  moins  ex- 
pansifs,  mais  également  sincères  dans  leurs  libérales  et 
bienveillantes  dispositions  envers  la  France  :  je  dînais 
avec  eux,  le  28  mars,  chez  lord  Normanby;  nous  ve- 
nions d'apprendre  le  vote  favorable  de  la  Chambre  des 
députés  pour  le  cabinet  de  M.  Thiers  dans  la  question 
des  fonds  secrets  :  «  Eh  bien,  me  dirent-ils  tous  deux 
ensemble  du  ton  le  plus  amical,  il  faut  finir  à  présent 
cette  affaire  d'Orient;  il  faut  la  finir  de  concert.  »  Les 
whigs  n'avaient  point  de  chef  plus  considérable,  plus 
éclairé,  plus  honoré  que  lord  Lansdowne;  et  lord  John 
Russell,  par  son  inépuisable  facihté  et  son  infatigable 
énergie,  grandissait  tous  les  jours  dans  son  parti;  le 
vieux  poëte  Rogers  l'appelait  oiir  Ullle  giant  (notre  petit 
géant).  Une  circonstance  inattendue  me  donna  avec  lord 
Minto  un  lien  particulier  :  je  rencontrai  chez  lui,  un 
soir,  son  beau-frère,  sir  John  Roileau,  que  je  ne  con- 
naissais point,  mais  qui  vint  à  moi  avec  un  empresse- 
ment affectueux,  me  disant  qu'il  était  issu  d'un  gentil- 


02  CHAPITRE  XXVm. 

homme  protestant  français,  parti  de  Nîmes  après  la 
révocation  de  l'éditde  Nantes,  et  réfugié  en  Angleterre, 
où  ses  descendants  avaient  trouvé  la  prospérité  avec  la 
liberté.  Il  avait,  en  partant,  laissé  dans  sa  patrie  im  de 
ses  frères  en  bas  âge  qui  y  avait  continué  sa  famille,  tou- 
jours protestante  et  unie  à  la  mienne  par  des  liens  de 
parenté  et  d'amitié.  Cette  rencontre,  qui  me  fut  en  1840 
une  agréable  surprise,  est  devenue  pour  moi  et  tous 
les  miens,  en  1848,  la  source  d'une  "profonde  et  très- 
douce  intimité. 

J'avais  ainsi,  dans  le  sein  même  du  cabinet,  des  amis 
qui  désiraient  sincèrement  que  ma  négociation  aboutît 
à  une  solution  pacifique  des  affaires  d'Orient  et  au  main- 
tien de  l'alliance  entre  nos  deux  pays  ;  mais  ils  tenaient 
encore  plus  au  succès  de  leur  politique  et  de  leur  mi- 
nistère; et  je  ne  me  faisais  point  d'illusion  sur  la  valeur 
de  la  bienveillance  qu'ils  me  témoignaient  et  de  l'appui 
(ju'ils  avaient  l'air  de  me  donner.  J'écrivais  le  7  avril 
au  duc  de  Broglic  :  «  Il  y  a  ici  du  progrès,  et  je  le  dis  à 
Tiiiers  et  à  Rémusat;  mais  soyez  sûr  que  j'en  dis  bien 
autant  qu'il  y  en  a;  lord  Palmerston  est  excessivement 
engagé,  elle  travail  môme  qui  se  fait  dans  uu  sens  con- 
traire au  sien  l'engage  quelquefois  encore  plus,  car  il  se 
défend.  J'ai  beau  y  mettre  un  soin  infini,  être  extrême- 
ment bien  pour  lui  et  avec  lui,  ne  rien  dire  à  personne 
qu'après  le  lui  avoir  dit  à  lui-môme,  m'abstenir  de  toute 
pratique  cachée,  de  toute  conversation  intempestive, 
me  refuser  même  quelquefois  à  la  faveur  que  me  té- 
moignent les  hommes  qui  ne  sont  pas  de  son  avis;  en 


NEGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        53 

dépit  de  tous  mes  ménagements^  il  voit,  il  sent  que  l'at- 
mosphère change  un  peu  autour  de  lui,  que  des  idées 
différentes,  des  raisons  auxquelles  il  n'avait  pas  pensé 
s'élèvent,  se  répandent,  et  modifient  ou  du  moins  ébran- 
lent les  convictions  et  les  desseins.  Cela  l'embarMsse  et 
l'impatiente.  Quelquefois  ébranlé  lui-même,  il  travaille 
à  se  raffermir.  Il  agit,  il  fait  agir  auprès  de  ses  collègues 
ébranlés.  Si  j'ai  du  temits,  je  ne  désespère  de  rien; 
mais  aurai-je  du  temps?  Rendez-vous  bien  compte  de 
ma  situation  :  tout  le  monde  est  aux  pieds  de  l'Angle- 
terre; tout  le  monde  offre  de  faire  ce  qui  lui  plaît;  nous 
seuls  nous  disons  non,  nous  qui  nous  disons  ses  amis 
particuliers.  Et  c'est  au  nom  de  notre  amitié,  pour 
maintenir  notre  alliance  que  nous  lui  demandons  de  ne 
j)as  accepter  ce  que  lui  offrent  tous  les  au  1res.  Nous 
avons  raison;  mais  ce  n'est  pas  connnode.  » 

«  Ajoutez  à  cela  les  méfiances  contractées  depuis 
([uatre  ans,  et  qui  sont  profondes,  plus  profondes  que 
je  ne  soupçonnais.  Et  sachez  bien  que  lord  Palmerston 
est  influent,  très-influent  dans  le  cabinet,  comme  tous 
les  hommes  actifs,  laborieux  et  résolus.  On  entrevoit 
souvent  qu'il  n'a  pas  raison;  mais  il  a  fait,  il  fait.  Et 
pour  se  refuser  à  ce  qu'il  fait,  il  faudrait  faire  autre 
chose;  il  faudrait  agir  aussi,  prendre  de  la  peine.  Bien 
peu  d'hommes  s'y  décident.  » 

En  dehors  du  cabinet,  parmi  les  whigs  ses  amis,  la 
f.iveur  ne  me  manquait  pas  non  plus,  et  j'avais,  dans  la 
conversation,  beaucoup  d'alliés.  Le  plus  illustre  des 
whigs,  le  clief  du  cabinet  qui,  neuf  ans  auparavant, 


54  CHAPITRE  XXYIir. 

avait  proposé  et  accompli  la  réforme  parlementaire, 
lord  Grey  revint  à  Londres  quelques  semaines  après 
mon  arrivée.  Je  le  rencontrai  pour  la  première  fois 
chez  lord  Lansdowne.  Sa  figure,  son  accent,  ses  ma- 
nières»me  plurent  infiniment  ;  la  tête  haute,  l'air  digne 
et  doux,  le  regard  languissant  mais  prêt  à  s'animer  si 
quelque  chose  l'eût  intéressé,  des  restes  de  beauté  jeune 
sous  la  tristesse  et  l'ennui  de  la  vieillesse.  Il  me  témoi- 
gna le  désir  de  me  revoir  et  de  causer  avec  moi  : 
«  Nous  ne  devons  pas  nous  séparer  de  vous,  me  dit-il  ; 
sans  vous,  nous  ne  pouvons  rien  faire  de  bon.  »  Son 
beau-frère,  M.  Ellice,  membre  très-actif  de  la  Chambre 
des  communes,  causeur  très-spirituel  et  maître  de 
maison  très-hcspitalier,  s'empressait  à  me  rendre  tous 
les  bons  offices  qui  pouvaient  contribuer,  pour  moi,  à 
l'agrément  de  la  vie  de  Londres  ou  au  succès  de  ma 
mission  de  bonne  entente  entre  nos  deux 'pays.  Nous 
nous  promenions  souvent  ensemble.  Il  me  conduisit 
un  jour  à  Putney,  chez  le  gendre  de  lord  Grey,  lord 
Durham,  naguère  ambassadeur  à  Saint-Pétersbourg, 
puis  gouverneur  général  des  possessions  anglaises  dans 
l'Amérique  septentrionale,  maintenant  hors  des  alfaires 
et  malade  à  la  mort:  enfant  gâté  du  monde,  spirituel, 
populaire,  encore  jeune  et  beau,  blasé  sur  les  succès  et 
irrité  des  épreuves  de  la  vie.  Nous  causâmes  de  la 
Russie,  de  l'Orient,  du  Canada;  la  conversation  le  rani- 
mait un  moment;  mais  il  retombait  brusquement  dans 
le  silence,  ennuyé  même  de  ce  qui  lui  plaisait,  et  su- 
bissant avec  une  fierté  triste  et  nonchalante  la  maladie 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        SS 

qui  le  minait  comme  les  échecs  politiques  et  les  cha- 
grins domestiques  qui  l'avaient  frappé.  Il  m'aurait  vive- 
ment intéressé  si,  dans  son  orgueilleuse  mélancolie,  je 
n'avais  reconnu  une  forte  empreinte  d'égoïsme  et  de 
vanité. 

Les  torys  ne  m'accueillirent  pas  moins  bien  que  les 
whigs.  Ces  deux  grands  partis  n'étaient  pas  alors  aussi 
désorganisés  et  effacés  qu'ils  le  sont  maintenant  ;  l'ar- 
dente animosité  suscitée  par  le  bill  de  réforme  s'était 
[)OurtantTm  peu  calmée;  les  torys  revenaient  à  la  cour 
où  la  reine  recommençait  à  les  inviter.  Lord  Melbourne 
le  lui  conseillait  avec  une  modération  libérale,  l'enga- 
geant spécialement  à  bien  traiter  sir  Robert  Peel,  «  chef 
d'un  parti  puissant,  disait-il,  et  de  plus  fort  capable  et 
fort  galant  homme,  avec  qui  il  fau!;  que  la  reine  soit 
en  bons  rapports.  »  Il  est,  je  crois,  convenable  et  utile 
pour  un  ambassadeur  de  se  tenir  en  dehors  des  di- 
visions de  parti  dans  le  pays  où  il  réside,  et  de  ne 
pas  accepter  tous  les  petits  jougs  de  société  qu'elles 
imposent;  cette  indépendance,  exercée  avec  intelli- 
gence et  mesure ,  lui  devient  un  gage  d'influence 
comme  de  dignité.  Je  reconnus  bientôt  que  je  pouvais, 
sans  inconvénient,  me  prêter  au  bon  accueil  des  torys  ; 
dès  mon  arrivée,  presque  tous  les  hommes  impor- 
tants du  parti  étaient  venus  me  voir;  quelques  jours 
après,  j'en  rencontrai  plusieurs  à  dîner  chez  sir  Robert 
Peel;  j'entrai  librement  en  relation  avec  eux.  Lord 
Londondcrry  fut  le  seul  que  je  m'abstins  de  visiter; 
son  langage  contre  le   gouvernement  de  Juillet  était 


56  CHAPITRE  XXVIII. 

violent  ;  le  général  Sébastiani  et  personne  de  l'ambas- 
sade française  n'était  allé  chez  lui.  Je  restai  fidèle  à 
cette  tradition. 

Les  représentants  des  puissances  étrangères  qui  for- 
maient à  Londres  le  corps  diplomatique  avaient  pour 
moi,  comme  affaire  et  comme  société,  beaucoup  d'im- 
portance. Je  n'y  trouvai  pas  les  deux  principaux,  le 
prince  Paul  Esterhazy  et  le  comte  Pozzo  di  Borgo,  am- 
bassadeurs l'un  d'Autriche,  l'autre  de  Russie  ;  le  pre- 
mier était  en  congé  à  Vienne  et  le  second  malade  à 
Paris.  Ils  étaient  remplacés,  le  prince  Esterhazy  par  un 
chargé  d'affaires,  le  baron  de  Neumann,  et  le  comte 
Pozzo  di  Borgo  par  le  baron  de  Brimnow,  ministre  de 
Russie  à  Darmstadt,  envoyé  à  Londres,  comme  je  l'ai 
déjà  dit,  en  mission  extraordinaire  et  spéciale  pour  les 
affaires  d'Orient.  Parmi  les  grandes  puissances  conti- 
nentales, la  Prusse  seule  avait,  en  ce  moment,  à  Lon- 
dres un  ministre  titulaire,  le  baron  de  Bûlow,  homme 
d'esprit,  éclairé,  fort  au  courant  des  alfaires  de  l'Eu- 
rope, plus  libéral  et  plus  bienveillant  pour  la  France 
qu'il  ne  voulait  le  paraître,  mais  préoccupé  de  sa  santé 
avec  une  inquiétude  que  tantôt  il  s'efforçait  de  cacher, 
tantôt  il  affichait  tristement;  le  vent,  le  brouillard,  la 
pluie,  le  soleil,  le  froid,  le  chaud,  le  monde,  la  solitude, 
tout  l'agitait,  tout  lui  faisait  mal;  il  était  évidemment 
dans  un  état  nerveux  pénible  qui  menaçait  de  devenir 
et  qui,  plus  tard,  lorsqu'il  fut  ministre  des  affaires 
étrangères  à  Berlin,  devint  en  effet  très-grave.  Dès  mon 
arrivée  à  Londres,  il  vint  me  voir  souvent,  bientôt 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.         57 

presque  amical  et  prenant  plaisir  à  parler  d'histoire,  de 
philosophie,  de  littérature  aussi  hien  que  de  politique, 
avec  une  étendue  de  connaissances  et  d'idées  qui  ne 
manquaient  ni  de  précision  ni  de  finesse.  Le  baron  de 
Neumann  était  un  serviteur  confidentiel  du  prince  de 
Mettcrnich,  intelligent,  prudent,  discret  avec  solennité, 
évitant  surtout  de  compromettre  sa  cour  et  lui-même, 
et  portant,  je  crois,  bien  autant  de  goût  à  mon  cuisinier  - 
qu'à  ma  conversation.  La  relation  du  baron  de Brùnnow 
avec  moi  était  plus  significative  et  plus  compliquée  :  seul 
dans  le  corps  diplomatique  et  contre  l'usage,  il  ne  vint 
pas  me  voir  pendant  près  de  six  semaines  après  mon 
arrivée  ;  nous  nous  rencontrions  dans  le  monde  ;  il  se 
fit  préscnier  à  moi  chez  lord  Clarendon,  et  le  17  mars, 
au  lever  de  la  reine,  il  me  présenta  lui-même  le  fils  du 
comte  de  Ncsselrode;  nous  échangions  quelques  pa- 
roles, mais  toujours  point  de  visite.  Je  rendais  froideur 
pour  froideur,  impolitesse  pour  impolitesse  ;  un  soir, 
chez  lady  Palmerston,  je  passai,  à  plusieurs  reprises, 
devant  M.  de  Brïmnow  sans  le  voir.  Vers  la  fin  de  mars, 
il  commença  à  s'excuser,  auprès  de  nos  amis  com- 
muns, de  n'être  pas  encore  venu  chez  moi,  donnant 
pour  prétexte,  dit-il  au  baron  de  Biilow  et  à  M.  de 
Bourqueney,  qu'il  n'avait  à  Londres  point  de  caractère 
bien  déterminé  ;  il  était  toujours  ministre  de  Russie  à 
Darmstadt;  il  regrettait  l'embarras  que  cette  circon- 
stance avait  mis  dans  nos  rapports  ;  mais  dès  qu'il  au- 
rait présenté  ses  lettres  de  créance  à  la  reine  Victoria, 
il  viendrait  me  faire  visite.  Il  me  l'annonça  lui-même 


58  CHAPITRE  XXVIIÎ. 

le  8  avril,  dans  le  salon  d'attente  du  palais  de  Saint- 
James,  et  il  Tint  en  effet  le  lendemain  s'acquitter,  en- 
vers moi,  d'une  politesse  officielle  que  sans  doute  les 
instructions  de  son  maître  lui  avaient  jusque-là  inter- 
dite. Frivole  marque  de  l'humeur  impériale. 

Les  représentants  des  autres  puissances  continentales, 
le  général  Alava,  ministre  d'Espagne,  M.  Yan  de  Weyer, 
ministre  de  Belgique,  M.  Dedel,  ministre  de  Hollande, 
le  comte  de  Bjœrnstierna,  ministre  de  Suède,  le  baron 
de  Blome,  ministre  de  Danemark,  le  comte  Pollon, 
ministre  de  Sardaigne,  me  témoignèrent,  dès  les  pre- 
miers jours,  un  empressement  amical  ou  curieux,  et 
prirent  bientôt  l'habitude  de  venir  souvent  s'entretenir 
chez  moi.  Les  représentants  des  grandes  puissances 
tiennent  en  général  trop  peu  de  compte  de  la  diplomatie 
de  second  ordre,  et  des  informations  comme  de  l'appui 
qu'ils  en  pourraient  recevoir.  Peu  engagés  directement 
dans  les  grandes  questions  du  jour,  et  exposés  à  en  su- 
bir les  conséquences  plutôt  qu'à  y  prendre  une  part 
active,  les  agents  des  puissances  secondaires  sont  des 
spectateurs  à  la  fois  intéressés  et  impartiaux,  attentifs 
à  observer  les  faits  et  libres  d'esprit  dans  les  jugements 
qu'ils  en  portent.  Le  général  Àlava  était  un  loyal  Espa- 
gnol, aimé  en  Angleterre  et  point  hostile  ni  méfiant 
envers  la  France;  M.  Van  de  Weyer  était  un  interprète 
spirituel,  discret  et  bien  placé  dans  la  société  anglaise, 
du  roi  Léopold  et  de  sa  pensée  pohtique  sur  les  affaires 
européennes;  M.  Dedel  représentait  avec  une  franchise 
et  une  convenance  parfaites  la  vieille  aristocratie  repu- 


NÉGOCrATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        59 

blicainedela  Hollande,  toujours  habile  et  digne,  même 
depuis  qu'elle  a  cessé  d'être  puissante  en  Europe; 
le  comte  de  Pollon  était  un  gentilhomme  éclairé  et 
d'un  esprit  très-cultivé,  libéral  avec  modestie.  J'eus 
constamment  à  me  louer,  pendant  mon  ambassade,  de 
mes  rapports  avec  ces  diplomates  tranquilles,  et  leur 
commerce  m'éclaira  plus  d'une  fois  sans  me  compro- 
mettre jamais. 

J'informais  avec  soin  mon  gouvernement  de  tout  ce 
qui  se  passait  dans  ce  foyer  anglais  de  la  politique  euro- 
péenne; je  rendais  à  M.  Thiers,  et  dans  mes  dépêches 
officielles  et  dans  mes  lettres  particulières,  un  compte 
exact  de  mes  observations,  de  mes  conversations,  de 
mon  attitude,  de  l'état  des  esprits,  soit  dans  le  cabinet, 
soit  dans  le  public,  et  des  craintes  comme  des  espérances 
que  je  ressentais.  Dès  le  12  mars,  quinze  jours  après 
mon  arrivée  à  Londres,  en  lui  racontant  mes  pre- 
miers entretiens  avec  lord  Palmerston,  je  lui  écrivis  : 
«  Je  suis  maintenant  convaincu  que  lord  Palmerston 
n'a  aucun  dessein  de  rien  faire  ni  de  rien  décider  avant 
l'arrivée 4u  plénipotentiaire  turc;  nous  avons  donc  du 
temps.  Mais  je  dois  faire  observer  dès  aujourd'hui  à 
Votre  Excellence  que  cet  avantage  deviendrait  peut-être 
un  danger  si  nous  nous  laissions  aller  à  supposer  que, 
parce  qu'il  ne  se  fait  rien  à  présent,  il  ne  se  fera  rien 
plus  tard,  et  que  nous  serons  définitivement  dispensés 
de  prendre  une  résolution  parce  que  nous  n'en  sommes 
pas  pressés  immédiatement.  Plus  j'observe,  plus  je  me 
persuade  que  le  cabinet  britannique  croit  les  circon- 


60  CHAPITRE  XXVlll. 

stances  favorables  pour  régler  les  affaires  d'Orient,  et 
veut  sérieusement  en  profiter.  Il  aime  beaucoup  mieux 
agir  de  concert  avec  nous;  il  est  disposé  à  nous  faire 
des  concessions  pour  établir  ce  concert.  Cependant,  si, 
de  notre  côté,  nous  n'arrivions  à  rien  do  positif,  si  nous 
paraissions  ne  vouloir  qu'ajourner  toujours  et  conver- 
tir toutes  les  difficultés  en  impossibilités,  un  moment 
viendrait,  je  pense,  où,  par  quelque  résolution  sou- 
daine, le  cabinet  britahniquc  agirait  sans  nous  et  avec 
d'autres,  plutôt  que  de  ne  rien  faire.  Le  temps  peut 
nous  servir  beaucoup  pour  amener  ce  cabinet  au  plaii 
de  conduite  et  aux  arrangements  qui  nous  paraissent 
sages  et  praticables;  mais  si  nous  n'employions  pas  le 
temps  à  marcher  effectivement  vers  un  tel  résultat,  je 
craindrais  fort,  je  l'avoue,  qu'en  définitive  il  ne  tournât 
contre  nous.  » 

Quatre  jours  après,  le  16  mars,  au  sortir  d'un  long 
entretien  avec  lord  Palmerston  qui  m'avait  annoncé  le 
consentement  de  la  Russie  à  l'admission  du  plénipoten- 
tiaire turc  dans  la  négociation  et  la  prochaine  arrivée  de 
ce  plénipotentiaire,  je  dis  à  M.  Thiers  :  «  Ce  sont  là  deux 
faits  graves,  dont  l'origine]  est  bien  antérieure  à  mon 
arrivée  à  Londres  et  qui  modifient  l'état  de  l'affaire.  Il  se 
peut  que  ces  deux  faits  soient  entravés  ou  annulés  par 
quelque  incident  nouveau ,  et  nous  nous  retrouverons 
alors  dans  la  situation  d'attente  où  nous  étions  naguère. 
Mais  s'ils  se  réalisaient,  comme  lord  Palmerston  me  l'a 
dit,  il  pourrait  arriver  qu'au  lieu  de  négociations  pro- 
longées, nous  nous  vissions  bientôt  en  face  de  la  solu- 


NÉOOCTATIOXS  SUR  LES  AFFAIRES  DORIExNT.        61 

tion  et.  de  ses  difficultés.  »  Et  le  lendemain,  17  mars, 
dans  ime  lettre  particulière,  en  appelant  toute  l'attention 
de  M.  Tliiers  sur  ma  dépêche  du  16,  j'ajoutai  :  «  Il  est 
possible  que  nous  puissions  rentrer  dans  la  politique 
d'attente  et  de  difficultés  sans  cesse  renouvelées,  au 
bout  de  laquelle  nous  entrevoyons,  en  Orient,  le  main- 
tien du  statu  quo;  mais  il  se  peut  aussi  que  les  événe- 
ments se  précipitent  et  que  nous  nous  trouvions  bientôt 
obligés  de  prendre  un  parti.  Si  cela  arrive,  l'alternative 
où  nous  serons  placés  sera  celle-ci  :  Ou  nous  mettre 
d'accord  avec  l'Angleterre  en  agissant  avec  elle  dans 
la  question  de  Constantinople  et  en  obtenant  d'elle, 
dans  la  question  de  Syrie,  des  concessions  pour  Méhé- 
met-Ali  ;  ou  nous  retirer  de  l'afTaire,  la  laisser  se  con- 
clure entre  les  quatre  puissances,  et  nous  tenir  à  l'écart 
en  attendant  les  événements.  Je  n'affirme  pas  qae,  dans 
ce  cas,  la  conclusion  entre  les  quatre  puissances  soit 
certaine;  de  nouvelles  difficultés  peuvent  survenir;  je 
dis  seulement  que  celte  conclusion  me  paraît  probable, 
et  que,  si  nous  ne  faisons  pas  la  tentative  d'amener 
entre  nous  et  l'Angleterre,  sur  la  question  de  Syrie, 
une  transaction  dont  le  pacba  doive  se  contenter,  il  faut 
s'attendre  à  l'autre  issue  et  s'y  tenir  préparés.  » 

Ce  n'était  pas  à  M.  Thiers  seulement  que  j'exprimais 
mes  pronostics  et  mes  in(juiétudes  ;  le  général Baudrand 
m'écrivait  le  30  mars  :  «  Le  Roi  m'a  demandé  hier  si 
j'avais  reçu  de  vos  nouvelles;  sur  ma  réponse  négative, 
ce  prince  m'a  dit  :  «  Je  vois  que  M.  Guizot  est  bien 
accueilli  à  Londres  par  les  hommes  de  tous  les  rangs 


62  CHAPITRE  XXVIII. 

de  la  société,  et  qu'il  y  jouit  d'une  juste  considération. 
J'espère  que  cette  considération  s'accroîtra  encore  ;  je 
trouve  seulement  que,  dans  ses  dernières  lettres  au 
président  du  conseil,  M.  Guizot  paraît  trop  préoccupé 
des  dispositions  de  l'Angleterre  qui  lui  semblent  dou- 
teuses envers  nous.  Il  est  enclin  à  croire  que  les  mi- 
nistres anglais  traiteront,  sur  les  affaires  de  la  Turquie, 
avec  les  puissances  étrangères,  sans  nous.  Soyez  bien 
convaincu,  mon  cher  général,  que  les  Anglais  ne  feront 
jamais,  sur  un  tel  sujet,  aucune  convention  avec  les 
autres  puissances  sans  que  la  France  soit  une  des  parties 
contractantes.  Je  voudrais  que  notre  ambassadeur  en 
fût  aussi  convaincu  que  je  le  suis.  »  Je  répondis  sur- 
le-cbamp  au  général  Baudrand  :  «  Je  voudrais  bien 
avoir  la  même  sécurité  que  le  Roi  vous  a  témoignée. 
J'espère  qu'on  ne  fera  rien  sans  nous,  et  j'y  travaille  ; 
mais  ce  n'est  qu'une  espérance  et  le  travail  est  difficile. 
La  politique  anglaise  s'engage  quelquefois  légèrement 
et  bien  témérairement  dans  les  questions  extérieures. 
Dans  cette  affaire-ci  d'ailleurs,  toutes  les  puissances, 
excepté  nous,  flattent  les  pencbants  de  l'Angleterre,  et 
se  montrent  prêtes  à  faire  ce  qu'elle  voudra.  Nous 
seuls,  ses  alliés  particuliers,  nous  disons  non.  Les  autres 
ne  songent  qu'à  plaire;  nous,  nous  voulons  être  rai- 
sonnables, au  risque  de  déplaire.  Ce  n'est  pas  une 
situation  bien  commode,  ni  parfaitement  sûre.  On  peut 
y  réussir  avec  de  la  bonne  conduite  et  du  temps  ;  je 
crois  qu'on  aurait  tort  de  s'y  confier.  Il  faut  toujours 
craindre  quelque  coup  fourré  et  soudain.  » 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        63 

M.  Thiers  ne  se  méprenait  pas  sur  les  périls  de  cette 
situation  ;  il  m'écrivait,  le  21  mars  : 

«  Si  lord  Palmerston  veut  absolument  prendre  une 
mesure  contre  le  pacha,  avec  trois  cours  du  continent 
au  défaut  de  quatre,  s'il  en  est  ainsi,  un  peu  plus  tôt, 
un  peu  plus  tard,  les  propositions  Brûnnow  seront  si- 
gnées, sous  une  forme  ou  sous  une  autre.  Cette  situation 
n'a  été  créée  ni  par  vous  ni  par  moi.  Nous  n'y  pouvons 
rien.  »  C'était  à  la  note  du  27  juillet  1839,  par  laquelle 
les  cinq  grandes  puissances  avaient  détourné  le  sultan 
de  l'arrangement  direct  avec  le  pacha,  en  lui  promet- 
tant leur  accord  et  leur  action  commune,  que  M.  Thiers 
faisait  remonter  le  mal  :  «  A  l'origine,  m'écrivait-il  le 
16  juillet,  on  aurait  pu  tenir  une  autre  conduite;  mais 
depuis  la  note  du  27  juillet  1839,  il  n'est  plus  temps. 
Vous  pouvez  juger  maintenant  si  j'avais  raison  de  dire 
aux  ministres  du  12  mai  que  cette  note  était  la  plus 
grande  faute  qu'on  pût  commettre.  C'est  l'ornière  dans 
laquelle  le  char  a  échoué,  et  de  laquelle  nous  n'avons 
encore  pu  l'arracher.  »  M,  Thiers  attribuait,  je  crois, 
à  cette  note  plus  d'importance  qu'elle  n'en  avait  réelle- 
ment; quand  la  France  ne  s'y  serait  pas  associée,  quand 
la  démarche  européenne  aurait  été  faite  auprès  de  la 
Porte,  en  juillet  1839,  par  quatre  grandes  puissances  au 
heu  de  cinq,  elle  aurait  également  empêché  tout  arran- 
gement direct  du  sultan  avec  le  pacha,  et  le  concert 
qui,  en  juillet  18i0,  s'établit,  sans  nous,  entre  les  quatre 
autres  puissances,  aurait  seulement  commencé  un  an 
plus  tôt.  Quoi  qu'il  en  soit,  M.  Thiers  entreprit  de  lutter 


64  CHAPITRE  XXVIII. 

sans  bruit  contre  les  vices  de  la  situation  dont  il  héri- 
tait, qu'il  ne  voulait  pas  accepter  pleinement,  et  qu'il  ne 
croyait  pas  pouvoir  répudier  ouvertement.  Dans  cet 
espoir,  il  me  donna  deux  instructions  principales  :  la 
première,  de  gagner  du  temps,  de  dire  que  nous  n'avions 
point  d'opinion  absolue,  point  de  parti  pris,  de  discuter 
les  politiques  diverses,  de  démontrer  les  inconvénients 
de  celle  que  lord  Palmerston  voulait  faire  prévaloir,  et 
de  relarder  ainsi  toute  résolution  définitive;  la  seconde, 
de  me  refuser  à  toute  délibération  commune  avec  les 
quatre  puissances,  de  n'avoir  en  quelque  sorte  de  rap- 
ports officiels  qu'avec  les  ministres  anglais,  et  de  déga- 
ger ainsi  le  gouvernement  français  des  liens  que  la  note 
du  27  juillet  1839  lui  avait  imposés.  Il  s'appliquait  à 
bien  établir  qu'il  ne  négociait,  sous  main,  entre  la  Porte 
et  le  pacha,  aucun  arrangement  direct,  et  que  la  France 
ne  manquait  point  aux  obhgations  de  concert  européen 
qu'elle  avait  contractées;  mais  il  espérait,  qu'avec  le 
temps,  sous  le  poids  des  périls  et  des  embarras  de  la 
situation,  en  présence  des  difficultés  sans  cesse  renais- 
santes du  concert  entre  les  cinq  cours,  le  sultan  et  le 
pacha  finiraient  en  effet  par  s'arranger  directement;  ou 
bien  que,  de  guerre  lasse,  les  puissances  elles-mêmes  se 
résigneraient  à  accepter  et  à  garantir,  entre  la  Porte  et 
son  vassal,  le  maintien  du  statu  quo;  ce  qui  éiait,  à  son 
avis,  la  meilleure  des  combinaisons. 

Cette  politique  avait  le  grave  défaut  d'être  plus  com- 
pliquée et  plus  exigeante,  au  fond,  qu'elle  ne  voulait  le 
paraître  :  elle  marchait  à  son  but  i)ar  de.?  voies  lentes  el 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        65 

indirectes;  et  ce  but,  s'il  eût  été  atteint,  eût  été,  pour  les 
quatre  puissances,  surtout  pour  le  cabinet  anglais,  un 
éclatant  échec.  Tout  l'espoir  de  M.  Thiers  se  fondait  sur 
la  double  confiance  que  Méliémet-Ali  résisterait  énergi- 
quement  à  toute  combinaison  qui  lui  enlèverait  la  Syrie, 
et  que  tous  les  moyens  de  coaction  qu'on  tenterait  contre 
lui  seraient  vains.  Sa  conviction  sur  ces  deux  points 
était  si  profonde  qu'il  regardait  la  politique  de  lord  Pal- 
mer  ston  à  l'égard  de  l'Orient  comme  une  politique 
d'aveuglement  et  de  ruine  :  «  On  perdra  ce  qu'on  veut 
sauver,  m'écrivait  il  ;  on  expose  l'Empire  turc  à  la  dis- 
solution par  une  incertitude  prolongée,  et  l'Empire 
égyptien  à  l'agression  par  des  provocations  impruden- 
tes. »  Et  l'état  des  esprits  en  France,  dans  les  Chambres 
comme  dans  le  pidîlic,  mettait  cette  confiance  du  cabinet 
français  dans  Méliémet-Ali  bien  à  l'aise,  car  on  lui  faisait 
un  devoir  de  soutenir  la  cause  égyptienne;  la  fortune 
du  pacha  semblait  un  gage  assuré  de  sa  force  comme 
de  son  énergie;   il  avait  frappé  les  imaginations;  il 
excellait  à  caresser  les  intérêts  et  les  personnes.  Il  y 
avait  là  une  de  ces  illusions  précipitées  qui  s'emparent 
quelquefois  des  i)euples,  et  que  l'expérience,  la  plus 
rude  expérience,  peut  seule  dissiper. 

J'avais  encore  ma  part  de  cette  illusion;  je  m'en  mé- 
fiais pourtant  et  je  commençais  à  sentir  vivement  le  fai- 
ble de  la  politique  que  j'étais  chargé  de  défendre.  Je 
m'efforçais  de  faire  partager  à  mon  gouvernement  mon 
impression  en  lui  signalant,  tantôt  le  péril  prochain 
d'une  solution  adoptée  et  imposée,  sans  nous,  par  le 


66  CHAPITRE  XXVIII. 

concert  des  quatre  autres  puissances,  tantôt  le  grave  in- 
convénient de  notre  tendance  à  laisser  de  côté  les  trois 
puissances  continentales  pour  ne  traiter  sérieusement 
qu'avec  l'Angleterre  seule.  En  répondant  le  16  avril  à 
la  dépêche  du  li,  dans  laquelle  M.  Thiers  me  donnait 
cette  instruction,  je  lui  dis  :  «  Il  y  aurait  plus  d'incon- 
vénient que  d'avantage  à  faire,  de  la  dépêche  que  Votre 
Excellence  vient  de  m'adresser,  un  usage  officiel.  Je 
crois  que,  si  j'en  donnais  communication,  même  par- 
tielle et  par  simple  voie  de  lecture,  à  lord  Palmerstôn, 
elle  le  porterait  peut-être  à  des  résolutions  extrêmes, 
comme  contenant,  non  un  refus  de  nous  associer  à  des 
conférences,  ce  qu'il  ne  demande  point,  mais  un  refus 
de  continuer  à  négocier  de  concert  avec  les  quatre 
puissances,  par  simple  voie  de  conversation  et  dans 
l'unique  but  de  se  mettre  d'accord  sur  quelque  arran- 
gement. Lord  Palmerstôn  met,  à  ce  concert,  une  extrême 
importance;  soit  parce  que  son  amour-propre  y  est  en- 
gagé, soit  parce  qu'il  le  regarde  comme  le  seul  moyen 
de  profiter  de  la  disposition  de  la  Russie  à  abandonner 
le  protectorat  exclusif  de  Constantinoplc,  et  à  prendre 
simplement  sa  place  dans  le  protectorat  européen.  Le 
cabinet  anglais  ne  demandera  pas  mieux,  je  pense,  que 
de  nous  voir  traiter  de  cette  grande  affaire  surtout  avec 
lui  et  par  son  entremise;  la  position  qui  lui  est  faite 
par  là  lui  convient,  et  nous  pouvons,  de  notre  côté,  en 
tirer  parti.  Mais  la  cessation  de  toute  communication 
sur  la  question  d'Orient  'avec  les  trois  autres  puis- 
sances continentales ,  l'abandon  officiel  de  tout  tra- 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        67 

vail  pour  amener,  entre  elles  et  nous,  un  concert  effi- 
cace, embarrasseraient,  irriteraient,  non-seulement 
l'Autriche  et  la  Prusse  qui  se  montrent  en  ce  moment 
bien  disposées,  mais  peut-être  le  cabinet  anglais  lui- 
même,  et  altéreraient  la  situation  actuelle  dans  ce  qu'elle 
a  de  favorable.  » 

Notre  situation  en  effet  était  alors  en  voie  d'amélio- 
ration. Beaucoup  de  gens,  dans  les  Chambres  et  dans  le 
public  anglais,  se  montraient  de  plus  en  plus  frappés 
du  prix  de  notre  alliance,  de  la  nécessité  de  faire  des 
sacrifices  pour  la  maintenir,  et  du  danger  que  tout  ar- 
rangement conclu  sans  nous  ne  fût  inefficace  et  ne  tour- 
nât au  profit  de  l'influence  russe.  Je  connaissais  bien 
les  dissentiments  intérieurs  du  cabinet,  les  efforts  de 
lord  Holland  pour  que  la  politique  anglaise  se  rappro- 
chât de  la  nôtre,  les  incertitudes  croissantes  de  lord 
Melbourne,  les  hésitations  naissantes  de  lord  Lansdowne, 
peut-être  même  de  lord  John  Russell.  Je  savais  que, 
parmi  les  radicaux  de  la  Chambre  des  communes  et  les 
whigs  les  plus  A'oisins  des  radicaux,  l'idée  de  se  sépa- 
rer de  la  France  pour  s'unir  à  la  Russie,  et  de  risquer 
une  guerre  en  Orient  et  toutes  les  dépenses  comme 
toutes  les  chances  de  la  guerre,  pour  arracher  la  Syrie 
à  Méhémet-Ali,  inquiétait  et  choquait  de  plus  en  plus 
beaucoup  d'hommes  influents.  Mais  si  je  me  fusse  hâté 
d'intervenir  dans  ce  travail,  si  j'eusse  donné  le  moindre 
prétexte  à  sup[)0ser  que  je  voulais  le  fomenter  pour 
l'exploiter,  non-seulement  il  se  serait  arrêté,  mais  il  au- 
rait probablement  fait  place  à  une  réaction  en  sens  con- 


68  CHAPITRE  XXVIII. 

traire.  Je  crus  donc  devoir  laisser  le  mouvement  à  son 
cours  naturel,  et  ne  pas  clierclier  aie  pousser  trop  "vite 
ou  à  en  profiter  trop  tôt.  Je  me  tins  fort  tranquille  ;  je 
n'allai  avec  personne  au-devant  de  la  conversation  ;  je 
ne  l'acceptai  même  pas  toujours  quand  on  me  l'offrait, 
et  les  occasions  ne  m'en  manquaient  pas.  Le  lundi 
30  mars,  j'étais  au  bal  chez  la  reine.  Lord  Palmerston, 
passant  avec  moi  dans  un  salon  voisin  de  la  galerie  de 
Buckingliam-Palace ,  se  montra  clairement  disposé  à 
entrer  en  conversation  sur  l'Orient.  Je  crus  qu'il  valait 
mieux  me  tenir  encore  à  l'écart,  et  le  laisser  aux  prises 
avec  le  travail  purement  anglais  qui  se  faisait  autour  de 
lui.  Quelques  bruits  me  revenaient  pourtant  qu'il  pa- 
raissait croire,  ou  cki  moins  qu'il  afTeclaitde  dire  qu'on 
avait  tort  de  s'inquiéter,  qu'on  n'en  serait  pas  réduit  à 
se  séparer  de  la  France,  qu'au  dernier  moment,  plutôt 
que  de  rester  seule,  elle  accepterait  les  arrangements  pro- 
posés. 11  ajoutait,  me  disait-on,  que,  pourvu  que  lord 
Melbourne,  lord  John  Russell  et  lui  demeurassent  bien 
unis,  ce  résultat  était  assuré.  Ces  bruits  prenaient 
d'heure  en  heure  plus  de  consistance.  Il  me  parut  dès  lors 
évident  que  lord  Pahnerston  lui-même  était  préoccupé 
de  la  disposition  des  esprits  et  des  dissentiments  inté- 
rieurs du  cabinet;  si  je  continuais  à  éluder  plutôt  qu'à 
chercher  la  conversation  avec  lui,  il  m'attribuerait  l'in- 
tention formelle  de  diriger  contre  lui  ce  petit  travail,  et 
en  prendrait  beaucoup  de  méfiance  et  d'humeur;  le 
moment  était  donc  venu  d'essayer  d'attirer  lord  Pal- 
merston lui-même  dans  le  mouvement  qui  nous  était 


NEGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'OUIE.XT.        09 

favorable,  au  lieu  de  paraître  l'on  exclure,  et  la  légère 
inquiétude  qu'il  ressentait  toiu-ncrait  peut-être  à  notre 
profit  si,  après  l'avoir  laissé  naître,  je  venais  moi- 
même  la  dissiper  en  reprenant  avec  lui  la  question 
comme  si  son  avis  seul  devait  la  décider;  entîn  il  me 
f)arut  que  le  moment  était  venu  aussi  de  bien  mar- 
quer de  nouveau,  conformément  à  mes  instructions,  la 
limite  de  notre  politique,  et  de  ne  laisser  à  lord  Pal- 
merston  aucun  espoir  de  nous  entraîner  dans  la  sienne. 
Je  lui  écrivis  donc,  le  l*"^  avril,  que  je  désirais  m'entre- 
tenir  avec  lui,  et  ce  même  jour,  vers  quatre  heures,  je 
me  rendis  au  Foreign-Office  où  il  m'attendait. 

Nous  causâipes  d'abord,  et  trcs-amicalement,  très- 
confldemment,  du  cabinet  anglais  et  de  ce  qui  faisait  sa 
force  réelle  dans  une  situation  sans  cesse  menacée  et 
en  apparence  si  précaire.  Lord  Palmerston  me  parla 
beaucoup  de  l'Irlande,  de  ses  progrès  dans  les  voies  de 
l'ordre  et  du  bien-être  général,  de  l'impossibilité  absolue 
de  la  gouverner  comme  on  la  gouvernait  autrefois  :  «  On 
en  est  bien  convaincu  en  Angleterre  même,  me  dit-il, 
plus  convaincu  qu'on  n'en  veut  convenir;  si  le  Parle- 
ment était  dissous,  nous  n'aurions  rien  à  en  craindre; 
nous  gagnerions  quelque  chose  dans  les  bourgs  et  nous 
ne  perdrions  pas  dans  les  comtés.  »  Je  remarquai  cette 
parole  que  rien  n'avait  provoquée,  mais  sans  y  attacher 
grande  importance;  c'était  l'expression  d'un  sentiment 
et  non  l'indication  d'un  dessein. 

Comme  la  conversation  tombait  :  «  M^lord,  lui  dis-je, 
j'ai  désiré  causer  avec  vous,  non  que  j'aie  rien  de  nou- 


70  CHAPITRE  XXVIIT. 

Veau  à  vous  dire,  non  que  je  désire  recevoir  de  vous 
une  réponse  à  ce  que  je  pourrai  vous  dire;  je  vous  prie 
d'avance  au  contraire  de  ne  pas  me  répondre.  Mais  au 
moment  où  Nouri-Efendi  vient  d'arriver  et  où  la  négo- 
ciation va  recommencer,  je  tiens  beaucoup  à  ce  que 
vous  sachiez  exactement  ce  que  nous  pensons,  où  nous 
en  sommes,  ce  que  nous  pouvons  et  ce  que  nous  ne  pou- 
vons pas  accepter.  Vous  m'avez  fait  l'honneur  de  me 
témoigner  quelque  confiance;  je  serais  désolé  que  vous 
pussiez  jamais  me  reprocher  de  vous  avoir  laissé  un 
moment  dans  le  doute  sur  les  intentions  du  gouverne- 
ment du  Roi.  S'expliquer  bien  complètement,  dire  au 
commencement  ce  qu'on  dira  à  la  fin,  c'est,  à  mon  avis, 
la  meilleure  preuve  de  sincérité  et  le  plus  sûr  gage  de 
bonne  intelligence  que  se  puissent  donner  des  alliés.  » 

Lord  Palmerston  approuva  fort;  il  était  évidemment 
bien  aise  de  me  voir  rentrer  avec  lui  en  conversation; 
il  attendait  curieusement  ce  que  j'allais  lui  dire;  je  con- 
tinuai : 

«  Eh  bien,  mylord,  nous  sommes  convaincus  que  le 
seul  bon  arrangement  en  Orient,  le  seul  efficace,  c'est 
un  arrangement  pacifique,  équitable  envers  les  deux 
parties,  accepté  librement  par  toutes  les  deux.  Nous 
sommes  convaincus  en  même  temps  qu'un  tel  arran- 
gement est  possible.  Et  pour  aller  droit  au  fait,  nous 
pensons  que  si  le  pacha,  en  obtenant,  toujours  à  titre 
de  vassal,  l'hérédité  de  l'Egypte  et  de  la  Syrie,  res- 
tituait à  la  Porte  Candie,  les  villes  saintes  et  le  district 
d'Adana,  ce  serait  là  une  transaction  raisonnable,  et  que 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        71 

la  Porte  devrait  accepter.  Remarquez  bien,  mylord,  que 
ceci  n'est  point  de  ma  part  une  proposition,  et  que  je 
ne  demande  de  la  vôtre  aucune  réponse.  Je  ne  veux  que 
vous  dire  bien  nettement  ce  qui  nous  paraîtrait  sage  et 
ce  que  nous  pourrions  appuyer.  Au  delà  de  ces  limites, 
nous  ne  voyons  qu'impossibilité  et  danger.  Toute  ten- 
tative de  contraindre  le  pacha  à  rendre  la  Syrie  est,  à 
nos  yeux,  d'abord  inefficace,  ensuite  pleine  de  péril 
pour  l'équilibre  et  le  repos  de  l'Europe,  car  elle  ne  peut 
avoir  que  deux  effets  :  le  premier,  d'allumer  en  Orient 
la  guerre  civile;  le  second,  d'y  accroître  l'influence 
russe.  Nous  ne  saurions  donc  nous  y  associer;  et  si,  ce 
qu'à  Dieu  ne  plaise,  une  pareille  tentative  pouvait  être 
commencée,  nous  serions  forcés,  après  avoir  loyale- 
ment dit  à  nos  alliés  ce  que  nous  en  pensons,  de  nous 
tenir  à  l'écart,  n'en  acceptant,  pour  notre  compte,  ni 
les  embarras  ni  les  périls.  » 

Lord  Palmcrston  m'écoutait  avec  une  extrême  atten- 
tion et  en  silence.  Je  m'arrêtai  un  moment;  il  ne  prit 
point  la  parole;  je  repris  :  «Je  vous  le  répète,  mylord, 
bien  loin  de  vous  demander  une  réponse,  je  désire  que 
vous  ne  me  répondiez  pas,  et  que  vous  veuilliez  bien  ré- 
fléchir de  nouveau,  à  part  vous,  sur  cette  grande  affaire, 
sur  toutes  les  chances  qui  l'accompagnent  et  sur  l'idée 
que  nous  nous  en  formons.  Toutes  les  fois  que  j'ai  eii 
l'honneur  de  vous  en  entretenir,  vous  m'avez  paru 
justement  préoccupé  du  désir  de  rendre  à  l'Empire  ot- 
toman quelque  ensemble,  quelque  force,  pour  qu'il  fût 
en  mesure  de  servir  lui-même,  et  par  son  propre  poids. 


72  ClIAl'ITKli  XXVIir. 

de  barrière  contre  la  Russie.  C'est  dans  cette  vue  que 
vous  vous  êtes  montré  si  frappé  de  l'importance  de  re- 
mettre entre  les  mains  du  sultan  les  villes  saintes,  seul 
symbole  du  lien  religieux  dans  un  Empire  où  le  lien 
religieux  est  presque  le  seul  qui  subsiste  encore.  Ce  que 
vous  m'avez  dit  à  ce  sujet  m'a  beaucoup  frappé,  et  nous 
croyons  qu'en  effet  les  villes  saintes  doivent  être  resti- 
tuées au  sultan.  Mais  cette  restitution,  mylord,  ne  signi- 
fie rien  si  elle  n'est  qu'une  apparence.  En  même  temps 
que  vous  remettrez  au  sultan  le  symbole  de  l'unité  reli- 
gieuse du  mabométisme,  il  faut  que  vous  rétablissiez 
cette  unité  elle-même  ;  il  faut  que  tous  les  musulmans 
se  retrouvent  ensemble  et  agissent  de  concert.  Or,  si 
vous  prétendez  enlever  la  Syrie  au  paclia,  vous  ferez 
précisément  le  contraire;  vous  diviserez  profondément 
les  musulmans  ;  vous  mettrez  entre  eux  la  guerre  civile. 
Au  moment  même  où  vous  rétablirez  en  apparence  l'u- 
nité religieuse  de  l'Empire  turc,  vous  la  détruirez  en 
réalité;  vous  rendrez  au  sultan  les  clefs  d'un  tombeau, 
et  vous  lui  ferez  perdre  les  armées  de  son  plus  puissant 
vassal.  » 

«  Quel  vassal  que  le  pacba!  s'écria  lord  Palmtfrston. 

«  Oui,  mylord,  un  vassal  très-ambitieux,  sans  doute, 
et  qui  a  besoin  d'être  contenu,  mais  qui  a  su  aussi, 
dans  l'occasion,  se  contenir  lui-même  et  prêter  à  son 
suzerain  un  très-utile  appui.  Avec  quelles  troupes,  avec 
quels  trésors  le  sultan  a-t-il  lutté  contre  l'insurrection 
grecque?  Avec  les  troupes  et  les  trésors  du  pacba.  C'est 
le  pacba  qui  a  soutenu  alors  l'intérêt  nmsulman.  Et  il 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        73 

l'a  soutenu  loyalement^  énergiquement.  Et  si  la  Porte 
a  perdu  la  Grèce,  c'est  vous,  c'est  nous,  mylord,  c'est 
l'Europe  qui  la  lui  a  fait  perdre,  quand  le  pacha  tra- 
vaillait à  la  lui  conserver.  Ce  que  Méliémet-Ali  fit  dans 
ce  temps-là,  il  le  ferait  encore  s'il  était  content  de  sa 
situation  et  de  ses  rapports  avec  le  sultan.  Qu'un  arran- 
gement se  fasse  aujourd'hui  qui  satisfasse  à  ses  justes 
espérances  tout  en  lui  imposant,  envers  la  Porte,  de 
justes  devoirs,  il  remplira  ses  devoirs  quand  le  jour  en 
viendra;  il  a  prouvé  qu'il  savait  le  faire.  L'Empire  otto- 
man aura  retrouvé  ainsi,  en  lui,  un  appui  efficace,  et 
vous  aurez  vraiment  rendu  à  cet  Empire,  dans  les 
limites  et  aux:  conditions  aujourd'hui  possibles,  l'unité 
que  vous  lui  souhaitez  avec  tant  de  raison.  » 

Lord  Palmerston  persista  à  combattre  ces  idées,  qui 
I)Ourtant  le  frappaient;  il  rechercha  toutes  les  diifé- 
rences  qu'on  pouvait  signaler  entre  la  situation  de 
Méhémet-Ali  lors  de  l'insurrection  grecque  et  sa  situa- 
tion en  1840.  Il  insista  sur  l'importance  de  la  Syrie 
pour  l'Empire  ottoman,  non-seulement  à  cause  des 
ressources  que  cet  Empire  en  pouvait  tirer,  mais  parce 
que,  entre  les  mains  du  pacha,  elle  coupait  les  terri- 
toires du  sultan  et  ne  lui  laissait,  avec  ses  provinces 
orientales,  que  des  communications  difficiles  et  pré- 
caires. Il  reprit  ses  arguments  habituels  sur  la  nécessité 
de  relever  la  Porte  et  de  ne  pas  consacrer  les  préten- 
tions d'un  vassal  ambitieux.  «  Est-il  donc  impossible, 
me  demandait-il,  de  faire  comprendre  à  la  France  que 
là  aussi  est  son  grand  et  véritable  intérêt? — La  France 


74  CHAPITRE  XXVII [. 

le  croit,  mylord,  lui  répondis-je,  et  il  n'est  pas  néces- 
saire de  l'en  convaincre;  mais  elle  ne  se  forme  pas, 
nous  ne  nous  formons  pas  la  même  idée  que  vous  de 
l'état  des  faits  en  Orient  et  des  moyens  d'y  atteindre 
notre  but  commun.  Là  est  notre  dissidence,  et  nous 
donnerions  beaucoup  pour  qu'elle  cessât,  car,  au  fond, 
je  ne  me  lasserai  pas  de  le  répéter,  il  n'y  a  de  diversité 
entre  nous,  en  Orient,  que  pour  des  intérêts  secon- 
daires; le  grand,  le  véritable  intérêt  est  le  même, 
comme  vous  le  dites,  pour  vous  et  pour  nous.  » 

Arrivé  à  ce  point,  loin  de  rien  faire  pour  soutenir  la 
discussion,  je  la  laissai  languir  et  tomber.  De  la  part 
de  lord  Palmerston,  elle  avait  été  molle  et  incertaine  ; 
tout  en  persistant  dans  sa  politique,  il  se  sentait  dans 
une  situation  un  peu  embarrassée  et  avec  une  convic- 
tion un  peu  troublée.  Il  ne  voulait  ni  adhérer  aux  idées 
que  j'exprimais,  ni  les  écarter  absolument.  Il  me  savait 
gré  de  la  confiance  amicale  de  mon  langage,  peut-être 
même  de  la  netteté  de  mes  déclarations,  et  sans  me 
rien  céder,  il  hésitait  à  m'opposer  des  déclarations  éga- 
lement nettes.  Je  n'eus  garde  de  le  jeter  dans  la  polé- 
mique, et  je  sortis  le  laissant,  je  crois,  assez  préoccupé 
de  notre  entretien.  Il  ne  m'avait  rien  dit  qui  m'auto- 
risât à  penser  que  ses  intentions  fussent  changées  ou 
près  de  changer;  mais  depuis  que  nous  discutions 
ensemble  cette  grande  affaire,  c'était  la  première  fois 
que  la  possibilité  d'un  arrangement  qui  donnât  à  Méhé- 
met-Ali  Thérédité  de  la  Syrie  comme  de  l'Egypte  en 
ne  rendant  à  la  Porte  que  l'île  de  Candie,  le  district 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        75 

d'Adana  et  les  villes  saintes,  s'était  présentée  à  lui  sans 
révolter  son  amour-propre  et  sans  qu'il  la  repoussât 
péremptoirement. 

Je  rendis  compte  immédiatement  à  M.  Tliiers  de  cet 
entretien;  mais  tout  en  lui  faisant  entrevoir  des  chances 
plus  favorables,  je  les  trouvais  moi-même  si  incertaines 
que  je  m'empressai  d'ajouter  :  «  Je  prie  Votre  Excel- 
lence de  ne  pas  donner  à  mes  paroles  plus  de  portée 
qu'elles  n'en  ont  dans  mon  propre  esprit.  Je  la  tiens 
exactement  au  courant  de  toutes  les  oscillations,  bonnes 
ou  mauvaises,  d'une  situation  difficile,  complexe,  où 
le  péril  est  toujours  imminent,  et  dans  laquelle,  jusqu'à 
ce  jour,  nous  avons  plutôt  réussi  à  ébranler  nos  adver- 
saires sur  leur  terrain  qu'à  les  attirer  sur  le  nôtre.  » 

Le  7  avril  au  soir,  je  trouvai,  en  rentrant  chez  moi, 
une  note  du  plénipotentiaire  turc,  Nouri-Efendi,  datée 
du  même  jour  et  qui  demandait  la  reprise  de  la  négo- 
ciation. Nouri-Efendi  était  ambassadeur  ordinaire  de 
la  Porte  à  Paris  et  venait  à  Londres  en  mission  spéciale 
et  temporaire.  «  S'il  est  chargé  de  résoudre  la  question, 
me  disait  M.  ïhiers  en  m'annonçant  son  départ,  nous 
avons  le  temps  de  la  réflexion,  et  nous  ne  serons  pas 
devancés  par  un  résultat  inattendu  et  précipité.  Je  dois 
vous  avertir  qu'il  m'a  dit,  à  moi,  qu'il  n'avait  ni  pou- 
voirs ni  instructions.  Il  a  insisté  pour  avoir,  auprès  de 
vous,  des  recommandations  très-vives  ;  il  voulait,  disait- 
il,  se  diriger  par  vos  conseils.  J'ai  accueilli  tout  cela 
avec  une  politesse  démonstrative,  mais  sans  y  compter 
beaucoup.  Cependant  Nouri-Efendi,  étant  destiné  à 


76  CHAPITRE   XXVIII. 

retourner  à  Paris,,  veut  bien  vivre  avec  vous.  11  est  pos- 
sible qu'il  veuille  notre  faveur  plutôt  que  celle  de  l'An- 
gleterre. Vous  pouvez  donc  tirer  quelque  parti  de  cette 
circonstance.  »  La  noie  do  Nouri-Efendi  ne  répondait 
guère  à  cette  attente  :  évidemment  rédigée  par  un 
Européen  et  probablement  concertée,  plus  ou  moins 
directement,  avec  lord  Palmerston,  elle  avait  pour 
principal  objet  de  représenter  la  France  comme  étroi- 
tement liée  aux  quatre  autres  puissances,  et  l'hérédité 
de  l'Egypte  comme  la  seule  concession  que  la  Porte 
voulût  faire  à  Méhémet-Ali.  Nouri-Efendi  se  déclarait 
«  muni  de  l'autorisation  nécessaire  pour  conclure  et 
signer,  avec  MM.  les  représentants  des  cinq  cours^  une 
convention,  laquelle  aurait  pour  but  d'aider  le  sultan 
à  faire  exécuter  cet  arrangement;  »  et  c'était  à  la  note 
du  27  juillet  1839  que  le  plénipotentiaire  turc  ratta- 
chait sa  demande,  comme  à  la  source  et  à  la  règle  de 
toute  la  négociation  ^ 

Je  répondis  sur-le-champ  à  Nouri-Efendi  par  un 
simple  accusé  de  réception  et  en  lui  disant  que  je  m'em- 
pressais de  porter  sa  note  à  la  connaissance  de  mon 
gouvernement.  Deux  jours  après,  j'étais  allé  voir  lord 
Palmerston  pour  d'autres  affaires  :  «  Eh  bien,  me  dit-il 
comme  je  sortais,  nous  avons  tous  reçu  une  note  de 
Nouri-Efendi.— Oui,  mylord,  je  l'ai  transmise  sur-le- 
champ  à  mon  gouvernement. — Elle  m'a  paru  assez 
bien  rédigée  ;  en  tous  cas,  c'est  un  point  de  départ.  » 

1  Pièces  historiques,  N"  II. 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        77 

Je  ne  répondis  rien.  Le  surlendemain,  12  avril,  j'appris 
h Holland-IIouse  que  les  quatre  plénipotentiaires  d'An- 
gleterre, d'Autriche,  de  Prusse  et  de  Russie,  avaient, 
non  pas  officiellement,  mais  de  fait,  concerté  leurs 
réponses,  qu'elles  étaient  à  pou  près  identiques,  qu'elles 
ne  se  bornaient  point  à  un  accusé  de  réception  pur  et 
simple,  et  qu'ils  regrettaient  que  la  mienne  ne  fût  pas 
semblable  à  la  leur,  et  qu'elle  fût  partie  auparavant. 
Je  reçus,  le  lendemain  matin,  ce  billet  de  lord  Pal- 
merston  :  «  Mon  cher  ambassadeur,  voici  copie  de  la  ré- 
ponse que  j'ai  donnée  n  la  note  de  Nouri-Efendi. N'est-ce 
pas  que  vous  répondrez  à  peu  près  dans  le  même  sens?  » 
La  réponse  anglaise  ne  limitait  pas  expressément  à 
l'hérédité  de  l'Egypte,  comme  le  faisait  la  note  turque, 
les  concessions  de  la  Porte  à  Méhémct-Ali  ;  mais  elle 
se  rattachait  également  aux  engagements  prinjitifs  et 
communs  des  cinq  puissances,  déclarant  que  «  le  gou- 
vernement britannique  était  prêt  à  concerter,  avec 
Nouri-Efendi,  et  d'accord  avec  les  représentants  d'Au- 
triche, de  France,  de  Prusse  et  de  Russie,  les  meilleurs 
moyens  de  réaliser  les  intentions  amicales  que  ces 
plénipotentiaires  des  cinq  puissances  avaient  manifes- 
tées, au  nom  de  leurs  cours  respectives,  à  l'égard  de  la 
Porte,  par  la  note  collective  du  27  juillet  1839.  » 

J'avais,  par  ma  réserve,  bien  pressenti  les  intentions 
et  ménagé  la  situation  du  gouvernement  du  Roi. 
M.  Thiers,  en  me  répondant,  jugea  sévèrement  la  note 
de  Nouri-Efendi.  Sa  première  impression  fut  de  ne  pas 
prendre  au  sérieux  un  document  dans  Ic({ucl,  sans 


78  CHAPITRE  XXVIII. 

tenir  aucun  compte  des  incidents  survenus  dans  la 
négociation  depuis  le  27  juillet  1839,  on  se  bornait  à 
reproduire  purement  et  simplement  une  argumentation 
si  souvent  et  si  victorieusement  repoussée  :  «  Comme 
il  serait  superflu,  me  dit-il,  de  prolonger  indéfiniment 
un  pareil  débat,  nous  ne  répondrons  pas  à  la  note  dont 
il  s'agit.  »  Il  reconnut  bientôt  que  le  complet  silence 
amènerait  une  rupture  inopportune  ,  et  n'était  pas 
nécessaire  pour  assurer  l'indépendance  de  notre  poli- 
tique; et  je  fus  autorisé  à  répondre,  le  28  avril,  à 
Nouri-Efendi  par  une  note  qui,,  sans  aucun  rappel  de 
la  note  du  27  juillet  1839,  sans  aucun  engagement  col- 
lectif, se  bornait  à  déclarer  que  «  conformément  aux 
instructions  que  j'avais  reçues  du  gouvernement  du 
Roi,  j'étais  prêt  à  rechercber,  avec  les  représentants 
des  cours  d'Autriche,  de  la  Grande-Bretagne,  de  Prusse 
et  de  Russie,  les  meilleurs  moyens  d'amener  en  Orient 
un  arrangement  qui  mît  un  terme  à  un  état  de  choses 
aussi  contraire  au  vœu  commun  des  cinq  puissances 
qu'aux  intérêts  de  la  Porte  ottomane.  » 

Ni  la  demande  ni  les  réponses  ne  faisaient  faire  en- 
core à  la  négociation  aucun  progrès;  mais  le  mouve- 
ment y  était  rentré.  Dès  qu'on  avait  su  Nouri-Efendi 
arrivé  à  Londres,  et  avantla  remise  de  sa  note,  le  baron 
de  Biilow  était  venu  me  voir  :  «  Tout  ce  que  nous  dési- 
rons, m'avait-il  dit,  c'est  que  la  France  ne  se  sépare 
pas  des  autres  puissances  dans  cette  affaire  ;  c'est  pres- 
que la  seule  instruction  que  j'aie  reçue  de  mon  roi.  N'y 
aurait-il  pas  quelque  moyen  terme  qui  mît  à  couvert. 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIEES  D'ORIENT.        19 

pour  tout  le  monde,  les  anciens  engagements,  les  situa- 
tions personnelles,  et  qui  pût  devenir,  entre  le  sultan 
et  le  pacha,  la  base  d'un  arrangement  pacifique?  Il  faut 
chercher  des  combinaisons  variées,  quelques  petites 
concessions  de  plus,  de  l'une  et  de  l'autre  part,  quel- 
ques modifications  dans  la  forme  ou  dans  la  qualifica- 
tion de  la  domination  du  pacha,  en  un  mot  un  terrain 
un  peu  nouveau  sur  lequel  nous  puissions  nous  réunir.  » 
La  même  idée  s'était  laissé  entrevoir  dans  la  conver- 
sation de  quelques  membres  du  corps  diplomatique, 
étrangers  à  l'affaire,  mais  qui  m'en  parlaient  quelque- 
fois. Je  ne  l'avais  ni  accueillie  ni  repoussée.  Je  m'étais 
borné  à  redire,  comme  à  lord  Palmerston  et  à  lord 
Melbourne,  que  le  gouvernement  du  Roi  n'avait,  quant 
à  la  distribution  des  territoires  et  à  la  forme  des  domi- 
nations en  Orient,  point  de  système  personnel  ni  de 
résolution  irrévocable,  et  que  son  seul  principe  fixe 
était  le  maintien  de  la  paix  par  une  transaction  agréée 
des  deux  parties.  Après  la  note  de  Nouri-Efendi,  les  in- 
sinuations devinrent  plus  précises  et  plus  pressantes;  le 
baron  de  Bûlow  revint  me  chercher  :  «  Il  ne  m'appar- 
tient pas,  me  dit-il,  de  rien  proposer,  de  rien  indiquer 
même  directement;  mon  gouvernement  est,  de  tous,  le 
plus  étranger  à  la  question;  mais  il  désire  beaucoup, 
beaucoup,  qu'elle  soit  résolue  de  concert  entre  les  cinq 
puissances.  Il  y  a  des  embarras  ;  il  faut  que  ce  qu'on 
fera  se  rattache  à  la  note  commune  du  27  juillet  1839, 
et  satisfasse,  dans  une  certaine  mesure,  à  ses  promesses; 
il  faut  que  la  dignité,  que  la  situation  de  tous  soient 


80  CHAPITRE  XXVIII. 

ménagées^  et  que  chacun  puisse  accepter  la  transaction 
sans  se  donner  à  lui-même  un  démenti.  Pourquoi 
n'accorderait-on  pas,  par  exemple,  à  Méhémet-Ali  l'iié- 
rédité  de  l'Egypte  et  le  gouvernement  viager  de  la 
Syrie?  Voilà  une  transaction  possible.  Peut-èlre  y  en 
a-t-il  d'autres.  Je  répète  qu'il  ne  m'appartient  pas  de 
les  proposer;  mais  il  faut  les  chercher;  nous  finirons 
par  en  adopter  une.  » 

J'écoutais  attentivement;  je  répondais  d'une  façon 
générale  et  peu  significative;  M.  de  Biilow  continua  : 
«  Eh  mon  Dieu,  l'hérédité  même  de  la  Syrie  accordée 
au  pacha  qui  rendrait  à  la  Porte  l'Arabie  et  le  district 
d'Adana,  cela  môme  ne  serait  peut-être  pas  impossible 
si  nous  étions  sûrs  qu'en  cas  de  refus  du  pacha,  vous 
serez  effectivement  avec  nous  pour  l'obliger  à  en  finir, 
et  que  nous  ne  nous  retrouverons  pas  dans  la  situation 
où  nous  sommes  aujourd'hui.  La  crainte  de  retomber 
dans  cette  situation,  même  après  avoir  cédé,  c'est  peut- 
être  là  ce  qui  embarrasse  et  retient  le  plus  lord  Pal- 
merston.  L'empereur  de  Russie  répète  sans  cesse  qu'il 
ne  met  pas  grande  importance  à  telle  ou  telle  distribu- 
tion des  territoires  entre  le  sultan  et  le  pacha,  et  qu'il  est 
prêt  à  accepter  celle  qui  comiendra  aux  autres  puis- 
sances; mais  que,  lorsqu'une  fois  on  aura  décidé,  la 
décision  doit  être  efficace,  et  qu'il  ne  veut  pas  s'exposer 
au  ridicule  de  l'Europe  impuissante  contre  le  pacha. 
Et  l'Autriche  elle-même,  quoiqu'elle  n'ait  aucun  goût 
pour  les  moyens  de  coaction,  le  jour  cependant  où  l'on 
se  serait  mis  d'accord  sur  une  transaction,  l'Autriche  la 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        81 

voudrait  efficace  et  lé  dirait.  Ne  vous  y  trompez  pas  : 
si  nous  étions  sûrs  que,  l'arrangement  une  fois  convenu, 
les  cinq  puissances  seront  bien  unies  pour  peser  sur  le 
pacha  de  manière  à  le  lui  faire  accepter,  il  est  probable 
que,  sur  l'arrangement  même,  nous  serions  plus  fa- 
ciles. » 

Deux  jours  plus  tard,  le  15  avril,  ce  fut  le  plénipo- 
tentiaire autrichien,  le  baron  de  Neumann,  qui  vint  me 
voir.  J'étais  sorti.  11  revint  deux  heures  après,  et  me 
confirma  tout  ce  que  le  baron  de  Biilow  m'avait  dit  de 
ses  dispositions.  Il  alla  plus  loin.  Il  me  témoigna  un  vif 
désir  que  des  instructions  positives  m'arrivassent,  et 
que  les  autres  plénipotentiaires  pussent  bien  savoir 
quel  arrangement  aurait  décidément  l'approbation  du 
gouvernement  du  Roi.  J'allais  prendre  la  parole;  M.  de 
Neumann  continua  :  «  Nous  regardons  comme  indis- 
pensable, me  dit-il,  que  le  sultan  ne  reste  pas  dans 
l'état  d'humiliation  et  d'impuissance  auquel  il  est  ré- 
duit, qu'il  recouvre  une  certaine  étendue  de  territoire, 
qu'il  obtienne  des  sûretés  contre  les  nouveaux  desseins 
ambitieux  que  pourrait  former  le  pacha ,  que  les  villes 
saintes,  par  exemple,  rentrent  sous  sa  domination,  que 
(Candie  lui  soit  rendue,  que  la  restitution  du  district 
d'Adana  le  remette  en  possession  des  défilés  du  Tau- 
rus....  »  Je  continuais  d'écouter;  M.  de  Neumann  s'ar- 
rêta là  :  «  Nous  n'avons,  quant  à  nous,  dis-je  alors, 
aucune  objection  à  cet  arrangement  ;  nous  le  trouvons 
raisonnable  et  nous  pensons  que,  si  la  proposition  en 
était  faite,  le  pacha  devrait  l'accepter. — Mais  la  propo- 


8-2  -  CHAPITRE  XXVIII. 

sition  pourrait  en  être  faite  par  la  Porte  elle-même, 
reprit  M.  de  Neumanii;  c'est  avec  la  Porte  que  nous 
avons  traité  et  que  nous  traitons;  c'est  à  elle  que  nous 
avons  adressé  ensemble  la  note  du  27  juillet  4839;  nous 
ne  connaissons  que  la  Porte;  nous  sommes  derrière 
elle.  Si  le  sultan  proposait  au  pacha  l'arrangement  dont 
nous  parlons,  en  lui  accordant  l'hérédité  de  l'Egypte  et 
lui  laissant  la  Syrie  comme  il  la  possède  aujourd'hui, 
les  cinq  puissances  n'auraient  rien  à  faire  que  de  dé- 
clarer qu'elles  approuvent  cette  transaction  et  qu'elles 
l'appuieront  de  concert.  — J'ignore  tout  à  fait,  monsieur 
le  baron,  lai  dis-je,  si  le  pacha  se  contenterait  de  gar- 
der la  Syrie  comme  il  la  possède  aujourd'hui,  et  s'il  ne 
persisterait  pas  à  en  réclamer  l'hérédité  comme  celle  de 
l'Egypte.  Le  gouvernement  du  Ptoi  ne  met,  pour  son 
propre  compte,  que  peu  d'importance  à  la  distribution 
des  territoires  entre  les  deux  parties  ;  mais  il  en  met 
beaucoup  à  ce  que  la  transaction  soit  agréée  de  toutes 
deux  et  demeure  pacifique  ;  or  rien  ne  nous  autorise  à 
penser  que  le  pacha  soit  disposé  à  céder  sur  l'hérédité 
delà  Syrie.  » 

M.  de  Neumann  n'approuva  et  ne  contesta  rien  à  cet 
égard;  cependant  son  silence  avait  assez  l'air  de  dire 
que  l'hérédité  même  de  la  Syrie  n'était  pas,  à  ses  yeux, 
une  concession  impossible  à  faire  faire  par  la  Porte  si 
du  reste  l'arrangement  dont  nous  venions  de  parler 
était  approuvé  et  efficacement  soutenu  par  les  cinq 
puissances.  Il  reprit  :  «  Mon  gouvernement  désire  au- 
tant que  le  vôtre  le  maintien  de  la  paix  en  Orient  j  il  est 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.        83 

fort  peu  enclin  à  l'emploi  des  moyens  de  contrainte; 
il  en  connaît,  comme  vous,  les  difficultés  et  les  périls; 
ce  qui  importe,  c'est  qu'il  y  ait  arrangement,  arrange- 
ment efficace,  et  l'arraugement  efficace  ne  peut  avoir 
lieu  que  si  nous  en  tombons  tous  d'accord.  L'empereur 
mon  maître  et  le  roi  de  Prusse  le  désirent  également. 
Qu'une  transaction  agréée  par  vous  soit  donc  proposée; 
elle  peut  l'être  de  plusieurs  manières  ;  nous  serons  fort 
disposés  à  l'appuyer,  et  lord  Palmerston  lui-même  y 
sera  amené.  Soyez  sur  que  la  question  est  près  de  sa 
maturité,  et  que  le  moment  approche  de  s'entendre 
définitivement.  » 

Peu  après  m'avoir  fait  ces  ouvertures,  les  deux  plé- 
nipotentiaires allemands  allèrent,  avec  le  plénipoten- 
tiaire russe,  passer  quelques  jours  à  Stratfieldshaye,  et 
demander  conseil  au  duc  de  Wellington  dont  l'opinion 
avait  toujours,  auprès  des  cours  de  Vienne,  de  Saint- 
Pétersbourg  et  de  Berlin,  beaucoup  de  poids.  On  m'avait 
dit  que  le  duc  était  assez  vif  contre  le  pacha  d'Egypte 
et  favorable  à  l'emploi  des  moyens  de  contrainte.  Il  n'en 
était  rien;  les  conseils  du  duc  de  Wellington  furent^u 
contraire  modérés;  il  dit  aux  plénipotentiaires  conti- 
nentaux que,  dans  l'arrangement  à  intervenir,  [les 
limites  des  territoires  importaient  assez  peu,  qu'il  fallait 
qu'il  y  eût  un  arrangement,  un  arrangement  agréé  des 
cinq  puissances,  que  toute  séparation  de  l'une  d'elles 
serait  un  mal  plus  grave  que  telle  ou  telle  concession 
territoriale,  et  que  c'était  là  surtout  ce  qu'il  fallait 
éviter.  A  leur  retour  de  Stratfieldshaye,  MM.  de  Neumann 


84  CHAPITRE  XXVIII. 

et  de  Bûlow  me  témoignèrent  les  mêmes  dispositions 
qu'avant  leur  départ. 

Dans  ces  entretiens  des  deux  plénipotentiaires  alle- 
mands, rien  ne  m'avait  indiqué  s'ils  avaient  déjà  parlé 
à  lord  Palmerston  des  concessions  dont  ils  me  faisaient 
entrevoir  la  possibilité,  et  s'ils  l'avaient  trouvé  disposé 
à  s'y  prêter.  En  rendant  compte  à  Paris  de  leurs  ouver- 
tures, je  demandai  des  instructions  précises  sur  la  suite 
que  j'y  devais  donner.  Le  cabinet  ne  vit  dans  ces 
ouvertures  qu'un  symptôme  de  l'embarras  et  de  l'iiési- 
tation  des  deux  puissances  continentales  qui  voulaient 
naguère  encore  imposer  au  pacha  d'Egypte  des  condi- 
tions si  dures  ;  les  perpétuelles  tergiversations  par  les- 
quelles avait  été  marquée,  depuis  un  an,  la  politique 
du  cabinet  de  Vienne  ne  permettaient  pas,  m'écrivit- 
on,  d'attacher  beaucoup  de  valeur  à  ce  retour  si  incom- 
plet vers  des  idées  plus  raisonnables,  et  le  seul  principe 
auquel  l'Autriche  fût  restée  fidèle  dans  cette  grande 
question  était  évidemment  la  volonté  absolue  de  ne  pas 
nous  donner  raison  contre  les  autres  cabinets,  alors 
même  que  nos  intérêts  étaient,  au  fond,  d'accord  avec 
les  siens.  D'ailleurs  les  nouvelles  de  Constantinople  don- 
naient lieu  de  croire  que  les  espérances  que  la  Porte 
avait  fondées  sur  les  négociations  de  Londres  commen- 
çaient à  s'évanouir  ;  elle  ne  comptait  plus  guère  sur 
un  prochain  accord  des  puissances  pour  forcer  Méhé- 
met-Ali  à  abandonner  ses  prétentions  ;  et  comme  l'épui- 
sement des  ressources  de  l'Empire  ottoman  ne  lui 
permettait  pas  d'accepter  un  slatu  quo  indéfini,  les 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.       85 

idées  de  conciliation  et  les  chances  d'arrangement  direct 
entre  le  sultan  et  le  pacha  regagnaient  peu  à  peu  du 
terrain.  Je  ne  fus  donc  chargé  de  donner  aux  tentatives 
de  la  Prusse  et  de  rAutriche  aucun  encouragement. 

Mais  des  ouvertures  à  la  fois  plus  limitées  et  plus 
pressantes  ne  tardèrent  i)as  à  m'arriver.  Je  reçus  le 
5  mai  une  nouvelle  visite  du  baron  de  Neumann;  il 
venait,  me  dit-il,  non  pas  m'apporter,  sur  les  affaires 
d'Orient,  une  proposition  du  cabinet  autrichien,  mais 
me  dire  quelles  étaient,  dans  la  pensée  de  ce  cabinet  et 
d'après  les  instructions  qu'il  venait  d'en  recevoir,  les 
bases  sur  lesquelles  on  pourrait  s'entendre,  et  en  faveur 
desquelles  il  était  prêt  à  insister  de  toute  sa  force 
auprès  de  lord  Palmerston,  avec  l'espoir  de  les  lui  faire 
accepter.  Ces  bases  seraient  un  partage  de  la  Syrie  entre 
le  sultan  et  le  pacha  ;  partage  dans  lequel  le  pacha  con- 
serverait tout  le  territoire  compris  au  sud  et  à  l'ouest 
d'une  ligne  partant  de  Beyrouth  et  allant  rejoindre  la 
pointe  septentrionale  du  lac  de  Tibériade,  c'est-à-dire 
la  plus  grande  partie  du  pachalik  de  Saint- Jean  d'Acre, 
y  compris  cette  place  même,  et  presque  jusqu'aux 
frontières  des  pachaliks  de  Tripoli  et  de  Damas. 

C'était  là  une  addition  considérable  à  la  concession 
que,  le  30  octobre  1839,  lord  Palmerston  avait  faite  un 
moment  au  générai  Sébastiani,  car  cette  première  con- 
cession ne  comprenait  ni  la  partie  septentrionale  du 
pachalik  de  Saint-Jean  d'Acre  ni  surtout  cette  place 
même.  Et  sur  notre  hésitation  à  l'accepter,  lord  Pal- 
merston s'était  empressé  de  retirer  son  offre,  évidem- 


86  CHAPITRE  XX VIII. 

ment    moins   élendue    que    celle  que   le   baron   de 
Neumann  venait  m'apporter. 

Sans  faire  au  plénipotentiaire  autrichien  aucune 
observation,  je  lui  demandai  si  ce  serait  à  titre  héré- 
ditaire que  ces  territoires  seraient  concédés  au  pacha. 
Il  ne  pouvait,  dit-il,  me  répondre  à  cet  égard  avec 
certitude;  il  y  aurait  là  encore,  auprès  de  lord  Palmer- 
ston,  une  grosse  difficulté  ;  cependant  il  croyait  qu'on 
arriverait  à  la  concession  de  l'hérédité,  pour  cette  partie 
de  la  Syrie  comme  pour  l'Egypte.  Il  ajouta  qu'il  avait 
fait,  la  veille,  à  lord  Palmerston  la  même  ouverture,  et 
que  lord  Palmerston  l'avait  engagé  à  m'en  parler,  disant 
qu'il  m'en  parlerait  aussi.  Le  baron  de  Neumann  finit 
par  me  dire  que,  si  Méhémet-Ali  n'acceptait  pas  cet 
arrangement,  l'Autriche,  sans  fournir  aucunes  troupes, 
était  disposée  à  unir  son  pavillon  à  celui  de  l'Angleterre 
et  de  la  Russie  dans  l'emploi  des  moyens  de  contrainte 
maritime,  et  que  lord  Palmerston  lui  avait  paru  décidé 
à  pousser  l'affaire  jusqu'au  bout,  quand  même  l'Angle- 
terre en  resterait  seule  chargée. 

Je  vis  lord  Palmerston  le  surlendemain,  et  il  me 
parla  le  premier,  en  y  adhérant  positivement,  de  l'ou- 
verture que  le  baron  de  Neumann  venait  de  me  faire. 
L'abandon  de  la  forteresse  de  Saint-Jean  d'Acre  à  Méhé- 
met-Ali lui  coûtait  évidemment  beaucoup  ;  il  s'en 
dédommagea  en  me  disant,  ce  que  je  savais  déjà,  que, 
pour  cet  arrangement  et  si  le  pacha  s'y  refusait,  l'Au- 
triche consentait  à  concourir  aux  moyens  de  contrainte 
en  joignant  son  pavillon  aux  pavillons  de  l'Angleterre 


NÉGOCIATIONS  SUR  LES  AFFAIRES  D'ORIENT.       87 

et  de  la  Russie.  Il  me  développa  alors  son  plan  de  con- 
trainte, qui  consistait  dans  un  triple  blocus  d'Alexandrie, 
des  côtes  de  la  Syrie  et  de  la  mer  Rouge.  Il  se  montra 
persuadé  qu'un  tel  blocus,  obstinément  prolongé,  s'il  le 
fallait,  forcerait  le  pacha  à  céder,  sans  qu'il  y  eût  aucune 
nécessité  de  faire  une  campagne  de  terre  et  d'y  employer 
des  troupes  russes.  Il  était,  me  dit-il,  très-décidé  à 
poursuivre  vigoureusement  ce  moyen  si  les  nouvelles 
bases  d'arrangement  n'étaient  pas  acceptées.  Je  lis  quel- 
ques observations  sans  entrer  en  discussion.  Au  point 
où  l'affaire  était  parvenue,  la  discussion  suscitait  plus 
d'obstination  qu'elle  ne  pouvait  résoudre  de  difficultés. 
Le  moment  d'ailleurs  était  peu  favorable  ;  je  voyais  lord 
Palmerston  à  la  fois  vivement  contrarié  d'abandonner 
Saint-Jean  d'Acre  et  rendu  très-confiant  par  l'adhésion 
de  l'Autriche  à  l'emploi  des  moyens  de  contrainte. 
Je  me  bornai  à  persister  dans  le  système  que  j'avais 
jusque-là  soutenu,  en  disant  que  j'avais  déjà  transmis 
ces  nouvelles  ouvertures  au  gouvernement  du  Roi,  que 
j'attendais  sa  réponse,  et  que,  dans  tous  les  cas,  il  aurait 
besoin  de  temps  pour  voir  si  le  succès  d'un  tel  arrange- 
ment pouvait  être  amené  par  les  voies  pacifiques,  qu'il 
regardait  toujours  comme  les  seules  praticables  et 
efficaces. 

Le  temps  ne  devait  pas  manquer  au  gouvernement 
du  Roi  pour  délibérer  sur  la  résolution  qu'il  avait  à 
prendre.  La  Porte  n'avait  fait  aller  Nouri-Efendi  de 
Paris  à  Londres  que  pour  prendre  acte  de  l'admission 
de  son  plénipotentiaire  dans  la  négociation  ;  elle  y 


88  CHAPITRE  XXVIII. 

voulait  avoir  un  agent  plus  capable  et  qui,  venant  de 
Constantinople,  fût  mieux  informé  de  l'état  des  affaires 
en  Orient  et  pût  mieux  éclairer  les  diplomates  d'Oc- 
cident sur  les  chances  de  succès  de  leurs  diverses 
combinaisons.  On  annonça  l'arrivée  prochaine  de 
Chekib-Efendi,  l'un  des  plus  intelligents  confidents  de 
Reschid-Pacha.  La  question  d'Orient  fut  ainsi  quelque 
temps  suspendue;  et  d'autres  affaires,  beaucoup  moins 
graves  mais  d'un  vif  intérêt  momentané,  devinrent 
pour  quelques  semaines,  entre  Paris  et  Londres,  le 
principal  objet  d'attention  et  de  négociation. 


CHAPITRE  XXfX 

NÉGOCIATIONS    DIVERSES. 

Querelle  entre  l'Angleterre  et  le  royaume  de  Naples  à  propos 
des  soufres  de  Sicile.  — Son  origine  et  ses  causes.  —  Légiti- 
mité des  réclamations  du  cabinet  anglais  et  violence  de  ses 
•  actes.  —  Ouvertures  que  je  fais  à  lord  Palmerston  pour  la 
médiation  de  la  France  —  Il  les  accepte.  —  Instructions  de 
M.  Thiers  à  ce  sujet. —  La. négociation  se  poursuit. — Oscilla- 
tions du  roi  de  Naples  Ferdinand  II. — Il  se  décide  à  accepter 
la  médiation  de  la  France.  —  Doutes  de  lord  Palmerston. — 
Bonne  issue  de  la  négociation  et  arrangement  définitif.  — 
M.  Thiers  me  charge  de  demander  la  restitution  à  la  France 
des  restes  de  l'empereur  Napoléon  enseveli  à  Sainte-Hélène. 
— Mon  sentiment  à  ce  sujet.  — Note  que  j'adresse  le  10  mai  à 
lord  Palmerston. — Le  gouvernement  anglais  accède  à  la  de- 
mande.— Jfesures  d'exécution  à  Paris  et  à  Londres.  —  Chqix 
des  commissaires  envoyés  à  Sainte-Hélène. — Mon  interven- 
tion à  l'appui  de  la  compagnie  chargée  de  la  construction  du 
chemin  de  fer  de  Paris  à  Rouen. — Tentative  d'assassinat  sur 
la  reine  Victoria.  —  Démarche  du  corps  diplomatique  à  Lon- 
dres.—  Mon  dîner  dans  la  Cité  à  Mansion-House. — Dîner  anni- 
versaire de  l'Académie  royale  pour  l'encouragement  des 
beaux-arts.  —  Discours  que  j'y  prononce  et  accueil  que  j'y 
reçois. 

Quelques  semaines  après  mon  arrivée  à  Londres,  le 
bruit  se  répandit  que  la  guerre  était  près  d'éclater  entre 
l'Angleterre  et  le  royaimie  de  Naples.  On  ne  savait  pas 
bien  pourquoi  cette  guerre,  ni  dans  quelle  mesure  elle 
était  probable  ;  on  parlait  des  soufres  de  Sicile,  des  obs- 
tacles apportés  par  le  roi  de  Naples  à  leur  libre  exporta- 
tion, du  dommage  qui  en  résultait  pour  le  commerce 


■90  CHAPITRE  XXIX. 

anglais  ;  mais  aucun  acte  connu,  aucune  déclaration 
publique  du  cabinet  britannique  ne  donnaient  lieu  de 
croire  que  la  guerre  pût  naître  de  cette  cause;  et  les 
préparatifs  militaires  bruyamment  ordonnés  à  Naples 
semblaient  hors  de  toute  proportion  avec  la  question 
et  le  péril  ;  toutes  les  côtes  du  royaume  devaient  être 
mises  en  état  d'armement;  un  camp  se  formait  près  de 
Reggio;  une  levée  en  masse  de  la  réserve  était  pres- 
crite ;  dix  à  douze  mille  hommes  recevaient  l'ordre  de 
partir  pour  la  Sicile;  le  roi  Ferdinand  lui-même  était, 
disait-on,  sur  le  point  de  s'embarquer  pour  aller  veiller 
en  personne  à  la  défense  de  l'île.  On  ne  s'expliquait  pas 
de  telles  alarmes;  les  journaux  anglais  les  mieux  infor- 
més y  cherchaient  d'autres  motifs  que  l'affaire  des 
soufres  ;  selon  le  Morning  Chronicle,  qui  |:)assait  alors 
pour  dévoué  à  lord  Palmerston,  les  mesures  napoli- 
taines devaient  être  attribuées  à  h.  probabilité  d'une 
rupture  avec  le  bey  de  Tunis  plutôt  qu'à  la  crainte 
d'hostilités  de  la  part  de  l'Angleterre.  L'incertitude  était 
si  grande  à  Londres  que  je  cherchais  des  informations 
à  Paris  :  «  Je  demande  ici  à  tout  le  monde,  écrivais-je, 
des  nouvelles  de  cette  guerre;  personne  ne  me  répond; 
personne  ne  semble  en  rien  savoir;  pas  plus  les  minis- 
tres que  les  autres;  et  ils  ont  vraiment  l'air  de  ne  pas 
me  répondre  parce  qu'ils  ne  savent  pas.  Du  reste  c'est 
bien  de  ce  temps  et  de  ce  pays-ci  d'avoir  deux  guerres 
sur  les  bras,  l'une  en  Chine  pour  des  pilules,  l'autre  à 
Naples  pour  des  allumettes.  » 
Je  reçus,  sous  la  date  du  29  mars  ISiO,  une  lettre  de 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES.  91 

M.  d'Haussonville,  alors  chargé  d'affaires  de  France  à 
Naples,  qui  me  donna,  sur  la  question  et  sur  la  situa- 
tion, des  notions  plus  complètes  et  plus  précises.  Jus- 
qu'en 1838,  l'exploitation  et  le  commerce  des  soufres  de 
Sicile  avaient  été  parfaitement  libres  ;  beaucoup  de  né- 
gociants français  et  anglais  s'y  étaient  engagés;  plu- 
sieurs Anglais  avaient  même  acheté  ou  pris  à  bail  en 
Sicile  des  mines  de  soufre  [solfatare),  et  étaient  deve- 
nus propriétaires  ou  fermiers  exploitants  aussi  bien  que 
commerçants;  la  fabrication  de  la  soude  artificielle, 
d'abord  enFrance,  puis  en  Angleterre,  avaitiait  prendre 
à  ce  commerce  un  rapide  développement;  pour  la 
France  seule,  l'importation  des  soufres  siciliens  s'était 
élevée,  de  53C,G28  kilogrammes  en  1815  à  18,578,710 
kilogrammes  en  1838.  Des  intérêts  considérables  s'étaient 
ainsi  formés,  plus  considérables  encore  pour  l'Angle- 
terre que  pour  la  France.  En  même  temps  des  abus 
s'étaient  introduits,  surtout  dans  l'exploitation  des 
soufres;  des  plaintes  s'élevaient  de  la  part  des  petits 
propriétaires  de  mines  de  soufre  dans  l'intérieur  de 
l'île.  Aucun  droit  n'avait  été  jusque-là  perçu  sur  l'ex- 
ploitation de  cette  denrée.  Le  roi  Ferdinand  II  crut 
pouvoir  à  la  fois  apaiser  les  plaintes,  réformer  les  abus 
et  assurer  au  trésor  de  l'État  napolitain  un  revenu  con- 
sidérable en  concédant  à  une  compagnie  française  de 
Marseille,  sous  certaines  conditions  et  moyennant  une 
redevance  annuelle  de  -400,000  ducats  \  le  monopole, 

1  1,700,000  francs. 


92  CHAPITRE  XXIX. 

un  peu  déguisé  mais  réel  au  fond,  du  commerce  des 
soufres  de  Sicile.  Ce  contrat,  passé  le  9  juillet  1838  et 
qui  dérogeait  aux  maximes  les  plus  élémentaires  de 
l'économie  politique  et  commerciale,  devint  aussitôt, 
de  la  part  de  l'Angleterre,  et  même  un  peu  aussi  de  la 
France,  l'objet  des  réclamations  les  plus  vives.  Deux 
chargés  d'affaires  anglais,  M.  Kennedy  etM.Mac-Gregor, 
demandèrent,  à  plusieurs  reprises,  l'abolition  du  mo- 
nopole. Après  beaucoup  de  consultations  et  d'hésita- 
tions, le  roi  de  Naples  la  promit  pour  le  l"^' janvier  18i0. 
Le  prince  de  Cassaro,  son  ministre  des  affaires  étran- 
gères, y  engagea  sa  parole.  Le  1^'  janvier  venu,  le  mo- 
nopole continua.  D'après  l'ordre  de  lord  Palmerslon,  et 
par  une  note  plus  fondée  en  droit  que  convenable  dans 
les  termes,  M.  Kennedy  réclama  l'exécution  de  la  pro- 
messe qu'il  avait  reçue,  c'est-à-dire  l'annulation  du 
contrat  passé  avec  la  compagnie  Taix  et  l'abolition  du 
monopole.  La  promesse  fut  rehouvelée  et  demeura  en- 
core vaine.  Dans  les  premiers  jours  de  mars,  M.  Temple, 
ministre  d'Angleterre  à  Naples  et  frère  de  lord  Palmer- 
ston,  revint  à  son  poste  après  une  longue  absence  et 
réclama  de  nouveau,  par  une  note  dure,  l'abolition  du 
monopole  et  une  indemnité  pour  les  négociants  anglais 
qui  en  avaient  souffert.  Le  roi  Ferdinand,  plus  touché 
de  l'offense  qu'il  recevait  que  de  la  promesse  qu'il  avait 
faite,  déclara  qu'il  ne  céderait  point  aux  exigences  an- 
glaises, et  ordonna  au  prince  de  Cassaro  de  notifier  à 
M.  Temple  son  refus  pércmptoire.  Le  prince  de  Cassaro, 
homme  d'honneur  et  de  sons,  donna  sa  démission  et 


NÉGOCIATIONS  DIVEltSES.  93 

partit  pour  Rome,  à  demi  exilé.  M.  Temple,  en  vertu 
des  instructions  de  lord  Palmerston,  transmit  aussitôt  à 
l'amiral  sir  Robert  Stopford,  qui  commandait  les  forces 
maritimes  anglaises  dans  la  Méditerranée,  Tordre  d'en- 
voyer, dans  les  eaux  de  Naples  et  de  Sicile,  des  bâti- 
ments de  guerre  chargés  de  saisir  tous  les  navires 
napolitains  qu'ils  rencontreraient,  et  de  les  emmener  à 
Malte,  où  ils  seraient  retenus  jusqu'à  ce  que  les  pro- 
messes du  roi  de  Naples  fussent  exécutées  et  les  récla- 
mations de  l'Angleterre  satisfaites.  Dans  la  première 
quinzaine  d'avril,  ces  représailles  étaient  en  plein  exer- 
cice, et  le  roi  de  Naples,  redoutant  des  coups  encore 
plus  graves,  prenait  toutes  les  mesures  militaires  que  je 
viens  de  rappeler. 

Me  trouvant  le  5  avril  au  Forcitig-Office,  je  demandai 
à  lord  Palmerston  quelques  détails  sur  cette  singulière 
querelle  dont  les  journaux  commençaient  à  faire  grand 
bruit,  et  dont  personne,  parmi  les  gens  les  mieux  infor- 
més, ne  me  paraissait  à  peu  pr^s  rien  savoir.  Lord  Pal- 
merston me  fit  alors  un  long  récit  des  faits  que  je  viens 
de  résumer,  et  arrivant  à  la  dernière  phase  de  l'afTaire  : 
«  Quand  j'ai  vu,  me  dit-il,  que  le  roi  de  Naples,  au  lieu 
d'accorder  ce  qu'on  lui  demandait  et  ce  qu'il  avait  pro- 
mis, prenait  des  mesures  défensives,  j'ai  envoyé  à  mon 
frère  un  courrier  porteur  d'une  note  à  communiquer 
au  gouvernement  napolitain  ;  et  si,  dans  quinze  jours, 
ce  gouvernement  n'a  pas  donné  une  réponse  satisfai- 
sante, moft  frère  enverra  immédiatement  à  l'amiral 
Stopford  des  ordres  en  vertu  desquels  Tamiral  exercera 


94  CHAPITRE  XXIX. 

des  représailles  qui,  j'espère,  seront  efficaces.  »  Et 
comme  j'avais  l'air  de  ne  pas  bien  comprendre  ce  que 
pouvaient  être  ces  représailles,  «  l'amiral  saisira  des 
bâtiments  napolitains,  me  dit  lord  Palmerston,  et  nous 
verrons  après.  » 

Les  réclamations  du  cabinet  britannique  étaient  fon- 
dées; il  y  avait  là  des  intérêts  anglais  gravement  lésés 
et  des  promesses  napolitaines  étrangement  méconnues. 
Mais  il  n'y  a  point  de  si  bonne  cause  que  de  mauvais 
arguments  et  de  mauvais  procédés  ne  puissent  gâter,  et 
qui  n'en  reçoive  une  fâcheuse  apparence.  Au  lieu  de 
fonder  uniquement  leurs  réclamations  sur  le  dommage 
qu'avaient  soulTert  leurs  nationaux  et  sur  les  promesses 
qu'avait  reçues  leur  gouvernement,  les  agents  anglais 
prétendirent  que  le  monopole  des  soufres  était  une 
violation  flagrante  du  traité  de  commerce  conclu  le 
26  septembre  1816  entre  l'Angleterre  et  le  royaume  de 
NapleSj  et  ils  soutinrent  leurs  prétentions  avec  une  ar- 
rogance qui  rendait,  pour  le  roi  de  Naples,  les  conces- 
sions plus  amères  et  plus  difficiles.  En  principe,  l'ar- 
gument puisé  dans  le  traité  du  26  septembre  1816  ne 
valait  rien;  et  les  jurisconsultes  anglais,  sir  Frédéric 
Pollock  et  le  docteur  Phillimore,  consultés  par  la  cou- 
ronne, le  reconnurent  avec  une  honorable  loyauté;  ils 
déclarèrent,  d'une  part,  que  d'après  les  maximes  géné- 
rales du  droit  des  gens,  un  souverain  avait  pleinement 
le  droit  de  prendre,  dans  ses  États,  des  mesures  sem- 
blables au  monopole  en  question,  à  moins  que,  par  des 
stipulations  conclues  avec  d'autres  souverains,  il  n'eût 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES.  95 

expressément  renoncé  à  ce  droit;  d'autre  part,  que  le 
traité  du  26  septembre  1816  ne  contenait  aucune  stipula- 
tion semblable,  et  n'était  ainsi  point  violé  par  le  monopole 
décrété  à  Naples  en  1838.  En  fait,  la  dureté  hautaine 
des  agents  anglais,  'dans  leurs  conversations  comme 
dans  leurs  notes,  avait  été  choquante  :  «  Il  faut  en  finir 
avec  ce  roitelet,  »  disaient-ils  ;  et  les  mesures  prises  par 
le  cabinet  à  l'appui  de  ce  langage,  quoique  naturelles 
et  probablement  les  seules  efficaces,  avaient  été  si  inat- 
tendues qu'elles  étaient  regardées  en  général  comme 
excessives,  et  que  le  roi  de  N  iples,  eût-il  tort  au  fond, 
semblait  autorisé  à  défendre,  comme  il  le  faisait,  sa  sou- 
veraineté et  sa  dignité.  On  disait  partout  qu'il  y  avait 
peu  de  vraie  fierté  à  être  si  rude  envers  les  faibles,  et 
que,  si  le  cabinet  anglais  avait  eu  ce  différend  avec  la 
France  ou  les  États-Unis  d'Amérique,  il  y  eût  apporté 
plus  de  ménagements.  Lord  Palmerston  lui-même  avait 
le  sentiment  de  cette  situation  et  en  était  uti  peu  em- 
barrassé. Ayant  eu  occasion  d'aller  le  voir  le  10  avril,  je 
lui  parlai  de  l'état  intérieur  du  royaume"  de  Naples  et- 
des  conséquences  que  pouvaient  amener  les  récentes 
mesures  du  cabinet,  conséquences  bien  plus  graves  et 
tout  autres,  à  coup  sûr,  qu'il  ne  voulait.  Lord  Palmer- 
ston me  raconta  de  nouveau  toute  l'affaire,  avec  un  dé- 
sir marqué  de  me  prouver  qu'il  n'avait  aucun  tort,  qu'il 
n'avait  pu  faire  autrement,  qu'au  fond  le  roi  de  Naples, 
malgré  ses  promesses  répétées,  ne  voulait  pas  abolir  le 
monopole  des  soufres,  et  que,  de  son  côté,  le  gouver- 
nement anglais  ne  pouvait  ni  laisser  sans  protection  des 


96  '  CHAPITRE  XXIX. 

intérêts  anglais  si  considérables,  ni  souffrir  qu'on  ne  lui 
tînt  pas  les  paroles  qu'on  lui  avait  données.  Il  me  fut 
clair  que,  malgré  sa  persévérance  dans  ses  résolutions, 
lord  Palmerston  était  assez  inquiet  de  celte  affaire,  du 
retentissement  qu'elle  avait  en  Europe,  de  l'ébranle- 
ment qu'elle  pouvait  causer  en  Italie,  et  qu'il  n'avait 
nulle  envie  d'être  forcé  de  la  pousser  jusqu'au  bout. 
J'insistai  sur  les  périls  de  cette  situation,  sur  l'état 
des  esprits  en  Sicile ,  l'irritation  personnelle  du  roi 
de  Naples,  les  complications  si  faciles  en  Europe  ;  je 
rappellai  que,  sur  la  question  des  soufres  et  à  son  ori- 
gine, le  gouvernement  français  soutenait  des  intérêts 
analogues  à  ceux  du  cabinet  anglais  et  avait  agi  de 
concert  :  «  Je  le  sais,  me  dit  lord  Palmerston;  aussi  ne 
demandons-nous  pas  mieux  que  de  marcber  toujours 
avec  vous.  Pouvez-vous  nous  aider  à  finir  cette  affaire, 
et  comment?  —  Mylord,  lui  dis-je,  le  mot  de  médiation 
est  peut-être  trop  gros  pour  la  circonstance,  et  je  n'ai 
absolument  aucune  instruction  à  ce  sujet;  mais  je  suis 
sûr  que  le  gouvernement  du  Roi  emploierait  volontiers 
ses  bons  offices  pour  mettre  fin  à  une  querelle  qui  pour- 
rait avoir  de  si  factieux  résultats.  — Eh  bien,  que  votre 
gouvernement  emploie  en  effet  dans  ce  sens  ses  bons 
offices,  son  influence,  son  intervention;  nous  les  accep- 
terons et  nous  en  serons  fort  aises.  Ce  qui  est  fait  est 
fait.  Aidez-nous  à  obtenir  justice.  En  attendant,  nous 
ne  ferons  rien  de  plus;  nous  ne  donnerons  point  d'ordres 
nouveaux.  Nous  ne  demandons  pas  mieux  que  de  finir 
l'affaire  à  l'amiable  et  de  vous  en  avoir  l'obligation.  » 


NÉaOCIATIONS   DIVERSES.  97 

Je  rendis  compte  sur-le-champ  à  M.  Tliiers  de  cet 
entretien  :  «  Je  n'ai  fait^  lui  dis-je^,  aucune  proposition, 
ni  pris,  au  nom  du  gouvernement  du  Roi,  aucun  engage- 
ment ;  mais  au  moment  où  lord  Palmerston  se  montrait 
empressé  d'accepter  l'intervention  de  la  France,  il  m'a 
paru  convenable  et  utile  d'accepter  à  notre  tour  son 
empressement.  Le  gouvernement  du  Roi  trouvera  peut- 
être,  dans  ce  caractère,  sinon  de  médiateur  officiel,  du 
moins  d'intermédiaire  officieux,  les  moyens  d'arranger 
un  différend  plein  de  périls.  En  tout  cas,  il  nous  con- 
vient, je  crois,  plus  que  jamais  de  monti  er  l'Angleterre 
unie  à  nous,  s'entendant  avec  nous,  et  recherchant, 
dans  ses  propres  embarras,  nos  bons  offices.  J'ai  donc 
saisi  sans  hésiter  l'occasion  qui  s'en  offrait.  Le  gouver- 
nement du  Roi  donnera  à  ces  ouvertures  la  suite  et  le 
tour  qu'il  jugera  convenables.  Je  i)rie  seulement  Votre 
Excellence  de  vouloir  bien  appeler  promptement,  sur 
cet  incident',  Tattention  du  Roi  et  de  son  conseil,  car 
lord  Palmerston  m'ayant  dit  de  lui-même  qu'il  sus- 
pendrait toute  mesure  nouvelle,  il  importe  que  je  puisse 
lui  apprendre  bientôt  ce  que  pense  et  croit  pouvoir 
faire  le  gouvernement  du  Roi.  » 

La  réi)onse  du  cabinet  français  ne  se  fit  pas  attendre; 
M.  Thiers  m'écrivit  le  12  avril  :  «  Dites  à  lord  Palmer- 
ston que,  dépliant  donner  preuve  à  l'Angleterre  de 
noire  bonne  volonté,  nous  lui  offrons  d'intervenir,  de 
la  manière  suivante,  dans  la  question  de  Naples.  Nous 
serons  médiateurs  ou  négociateurs,  comme  on  voudra 
nous  appeler;  mais  on  déclarera  au  prince  de  Castel- 

T.    V.  7 


1)8  CHAPITRE  XXIX. 

cicala,  qui  part  de  Paris  pour  Londres  sous  trois  jours, 
que  c'est  la  France  à  laquelle  esl  confié  le  soin  de  traiter 
relativement  au  différend  survenu.  Si  en  effet  il  y  avait, 
sur  cette  question,  négociation  à  Naples,  négociation  à 
Paris,  négociation  à  Londres,  notre  rôle  serait  des  plus 
ridicules  ;  l'arbitrage  ne  serait  pins  qu'une  confusion. 
(1  faut  que  la  France  soit  seule  chargée  de  traiter.  Cela 
fait,  nous  signifierons  au  roi  de  Naples  que  l'Angleterre 
nous  a  chargés  du  soin  de  négocier  cet  arrangement, 
et  que  nous  l'invitons  à  nous  en  charger  aussi.  Pour  le 
décider  à  nous  accepter  comme  intermédiaires,  il  faudra 
que  nous  soyons  munis  d'une  faculté,  celle  de  suspendre 
les  hostilités  contre  le  pavillon  napolitain.  Munis  de  ce 
pouvoir  par  lord  Palmerston,  nous  obligerons  le  roi  de 
Naples  à  nous  accepter  comme  arbitres.  Lord  Palmerston 
doit  s  ivoir  que  nous  prononcerons  l'abolition  du  mono- 
pole. Quant  à  la  question  de  l'indemnité  pour  les  négo- 
ciants anglais,  si  notre  avis  ne  convennit  pas  à  lord 
Palmerston,  il  serait  libre  de  ne  pas  accepter  notre 
décision  finale.  Dans  ce  cas  les  représailles  recommen- 
ceraient, et  chacun  des  deux  contondants  serait  laissé  à 
lui-même  et  à  fcs  forces.  Cela  est  évidemment  une 
médiation;  mais  il  faut  laisser  le  cabinet  anglais  choisir 
le  nom  qui  lui  conviendra.  » 

Le  cabinet  anglais  accepta  sans  hésiter  et  le  fait,  et 
son  vrai  nom.  Je  communiquai  le  1  i  avril  à  lord  Pal- 
merston les  propositions  de  M.  Thiers.  Il  reconnut 
pleinement  la  nécessité  des  deux  conditions  que 
M.  Tliiers  attachait  à  la  médiation,  et  se  montra  content 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES.  99 

de  cette  occasion  de  donner  uiie  preuve  publique  de  Ja 
bonne  intelligence  de  nos  gouvernements  et  de  leur 
confiance  mutuelle,  ajoutant  qu'il  avait  seulement  be- 
soin d'en  parler  à  lord  Melbourne  et  qu'il  ne  me  ferait 
pas  attendre  longtemps  sa  réponse.  Le  surlendemain 
en  effet  le  cabinet  décida  qu'il  acceptait  la  médiation 
de  la  France  sur  les  bases  que  nous  avions  indiquées; 
lord  Granville  l'annonça  officiellement  à  Paris  ;  le 
ministre  d'Angleterre  à  Naples,  M.  Temple,  fut  autorisé 
à  suspendre  l'exécution  des  mesures  liostiles  à  partir 
du  moment  des  négociations,  et  M.  Tliiers  m'écrivit  le 
20  avril  :  «  J'ai  écrit  hier  par  le  télégraphe  et  j'écris 
aujourd'hui  par  exprès  à  M.  d'Haussonville  pour  le 
charger  de  porter  au  gouvernement  napolitain  la  pro- 
position de  la  médiation.  11  devra  demander  qu'elle  ait 
heu  h  Paris  et  que  l'ambassadeur  de  Naples,  le  duc  de 
Serra-Capriola,  soit  muni  de  pouvoirs  illimités.  Cette 
dernière  condition  est  tellement  absolue  que,  si  on  la 
refusait,  nos  ofTres  d'intervention  devraient  être  consi- 
dérées comme  non  avenues.  Ce  qui  me  fait  juger 
nécessaire  d'établir  ici  le  siège  de  la  négociation,  c'est 
beaucoup  moins  encore  le  désir  de  ménager  la  suscep- 
tibilité du  roi  des  Deu.x-Siciles  en  lui  épargnant  l'humi- 
liation d'un  traité  conclu,  pour  ainsi  dire,  en  vue  des 
forces  anglaises,  que  l'avantage  bien  autrement  sérieux 
de  soustraire  cette  négociation  aux  tergiversations,  aux 
incertitudes,  aux  revirements  continuels  qui  constituen 
aujourd'hui  toute  la  politi(jue  du  cabinet  napolitain. 
C'était  là  en  eiïet  l'écueil  sur  lequel  la  nègociatioi. 


100  CHAPITRE  XXIX. 

courait  risque  d'ccliouer.  Il  n'y  a  point  de  plus  mau- 
vaise école  de  gouvernement  que  le  pouvoir  absolu  : 
les  princes  qui  l'exercent  deviennent  étrangers  à  la 
clairvoyance^  à  la  prévoyance,  à  la  juste  appréciation 
des  faits,  des  obstacles,  des  forces;  parce  qu'ils  peuvent, 
sans  rencontrer  aucune  résistance,  dire  chez  eux 
je  veux,  ils  se  figurent  qu'ils  peuvent  aussi  le  dire  aux 
étrangers  et  aux  événements;  ils  agissent  selon  leur 
impression  et  leur  fantaisie  du  moment,  à  la  fois  légers 
et  obstinés,  hautains  et  étourdis.  S'ils  sont  puissants, 
ils  poussent  leurs  volontés  jusqu'tà  la  démence;  s'ils 
sont  faibles,  ils  avancent  et  reculent,  ils  font  et  défont, 
comme  des  enfants.  Leurs  qualités  mêmes  tournent 
contre  eux;  la  fierté  ne  les  sauve  ni  de  l'inconséquence 
ni  de  la  faiblesse,  et  la  dignité  de  leur  caractère  ne  fait 
qu'aggraver  leurs  fautes  et  leurs  périls.  Le  roi  Ferdi- 
nand 11  portait,  dès  18i0,  la  peine  de  ce  fri^  oie  aveugle- 
ment des  souverains  absolus,  et  tout  en  voulant  sortir 
de  la  mauvaise  situation  qu'il  avait  encourue,  il  per- 
sistait dans  les  procédés  qui  l'y  avaient  conduit.  Il 
accepta  le  2G  avril  la  médiation  de  la  France;  niais  au 
même  moment,  pour  satisfaire  son  humeur,  il  mit 
l'embargo  sur  les  bâtiments  anglais  mouillés  dans  le 
port  de  Naples,  ce  qui  empêcha  le  ministre  d'Angleterre 
de  donner,  comme  il  l'avait  promis,  l'ordre  de  sus- 
pendre les  hostilités,  et  sept  bâtiments  napolitains  furent 
capturés  en  même  temps  que  la  médiation  était  pro- 
clamée. Vingt-quatre  heures  après,  le  roi  sentit  la 
nécessité  de  lever  l'embargo,  et  les  hostilités  cessèrent; 


NEGOCIATIONS  DIVERSES.  loi 

mais  les  premières  instructions  envoyées  à  Paris  au 
duc  de  Serra-Gapriolà,  pour  suivre  la  négociation, 
étaient  incomplètes  ;  et  à  Londres^  quoique  toute  inter- 
vention dans  l'atfaire  fût  interdite  au  prince  de  Castel- 
cicala,  et  que  lord  .Palmerston  lui  refusât  même  la 
conversation  à  ce  sujet,  cet  ambassadeur  mécontent 
essayait  toujours  de  s'en  mêler,  soit  pour  satisfaire  sa 
propre  vanité,  soit  qu'il  se  flattât  de  plaire  à  son  maître 
en  suscitant  à  la  médiation  quelques  embarras. 

Ces  tergiversations,  ces  complications  qui  semblaient 
volontaires  ranimaient  les  méfiances  et  les  exigences 
dé  lord  Palmerston  ;  il  les  témoignait  en  insistant  pour 
que  notre  médiation  mît  promptement  fin  à  une  affaire 
dont  l'issue  lui  paraissait  toujours  douteuse.  M.  Thiers 
m'écrivit  le  il  juin  :  «  Lord  Granville  m'a  donné  con- 
naissance d'une  dépêche  de  lord  Palmerston  dans 
laquelle  ce  ministre  témoigne  une  certaine  impatience 
de  voir  résoudre  sans  plus  de  retards  la  question  des 
soufres  de  Sicile.  Vous  pouvez  l'assurer  que  je  fais  tout 
ce  qui  est  en  mon  pouvoir  pour  hâter  les  résultats  de 
la  médiation  confiée  à  mes  soins;  mais  n'ayant  encore 
reçu  ni  de  Londres  ni  de  Naples  les  données  indispen- 
sables pour  pouvoir  déterminer  les  catégories  d'indem- 
nitaires qui  devront  être  appelés  à  liquidation,  je  suis 
obligé  d'attendre  que  ces  renseignements  me  soient 
parvenus.  Quant  aux  objections  de  lord  Palmerston 
contre  l'idée  d'une  d'une  commission  siégeant  à  Paris 
pour  le  règlement  des  indemnités,  et  composée  d'An- 
glais, de  Napolitains  et  de  Français,  je  regretterais  qu'il 


102  CHAPITRE   XXIX. 

y  persistât.  Le  roi  de  Naples  aurait  voulii  que  le  gou- 
vernement français  fixât  seul,  en  bloc,  un  chiffre 
d'indemnités.  Il  lui  répugne  beaucoup  de  voir  ce  chiffre 
résulter  d'ure  liquidation  proprement  dite.  A  plus 
forle  raison  peut-être  se  croirait-il  humilié  si  cette 
liquidation  s'effectuait  à  Naples,  sous  ses  yeux.  J'ajouterai 
d'ailleurs  que  le  mode  proposé  par  lord  Palmerston 
serait  d'une  efficacité  plus  qu'incertaine  ;  car  il  est 
évident  que  des  conmiissaires  anglais  et  napolitains, 
sans  commissaire  surarbitre  pour  les  départager, 
n'auraient  que  bien  peu  de  chances  de  tomber  d'accord. 
J'aime  à  penser  que  ces  considérations  suffiront  pour 
ramener  le  cabinet  de  Londres  à  notre  manière  de  voir. 
Lord  Palmerston  voudrait  aussi  que,  sans  attendre  l'issue 
de  la  négociation,  le  roi  de  Naples  proposât  dès  à  présent 
la  suppression  du  monopole.  L'obstacle  que  j'y  vois, 
c'est  que  le  gouvernement  napolitain,  avant  de  prendre 
cette  mesure,  veut  avoir  constaté  son  droit  d'imposer 
les  soufres  et  d'en  réglementer  l'exploitation.  Ce  droit 
est  au  surplus  d'une  telle  évidence  que  je  ne  comprends 
pas  bien  comment  lord  Palmerston  peut  croire  que, 
pour  le  reconnaître  pleinement,  il  a  besoin  d'attendre 
des  éclaircissements  plus  complets.  Vous  pouvez  lui 
donner  l'assurance  que,  sur  ce  point,  la  législation 
napolitaine  est  tout  à  fait  conforme  à  la  nôtre.  C'est 
donc  sous  l'empire  du  principe  posé  dans  notre  code 
sur  les  droits  du  gouvernement  en  matière  d'exploita- 
tion des  mines  qu'ont  traité  les  sujets  anglais  acquéreurs 
ou  fermiers  des  soufrières  siciliennes.  » 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES.  103 

Lord  Palmerston  se  rendit  à  presque  toutes  les  obser- 
vations de  M.  Tliiers,  mais  en  insistant  toujours  pour 
que  la  question  fût  promptement  vidée  :  «  Je  l'ai  trouvé, 
répondis-je  le  15  juin  à  M.  Thiers,  très-pressé  en  effet 
que  la  médiation  atteignît  son  but  et  que  le  monopole 
des  soufres  fût  aboli.  Il  m'a  rappelé  les  craintes  qu'il 
m'avait  témoignées  dès  l'origine  sur  le  désir  qu'on 
pouvait  avoir  à  Naples  de  gagner  du  temps  et  sur  les 
lenteurs  de  la  négociation  à  Paris. — Je  ne  comprends  pas, 
m'a-t-il  dit,  pourquoi  le  roi  de  Naples  n'abolirait  pas 
immédiatement  le  monopole  par  un  acte  de  propre 
mouvement  et  sans  attendre  le  terme  de  la  médiation. 
Il  a  concédé  cette  abolition.  Il  a  concédé  également  le 
principe  d'une  indemnité  en  faveur  des  Anglais  qui  ont 
souffert  du  monopole.  Qu'a-t-il  besoin  de  connaître  le 
montant,  même  approximatif,  de  cette  indemnité  et  les 
diverses  catégories  des  réclamants  pour  que  le  monopole 
soit  aboli?  Cette  abolition  prononcée,  le  médiateur  sera 
toujours  là  pour  protéger  le  gouvernement  napolitain 
dans  la  question  des  indemnités.  Et  quant  au  droit  du 
roi  de  Naples  d'imposer  les  soufres  et  d'en  réglementer 
l'exploitation,  je  ne  comprends  pas  non  plus  en  quoi  ce 
droit  peut  s'opposer  à  l'abolition  immédiate  du  mono- 
pole. Le  roi  de  Naples  ne  peut  prétendre  que  nous 
attendions,  pour  que  cette  abolition  soit  prononcée, 
qu'il  ait  publié  son  nouveau  tarif  sur  l'exploitation  des 
mines.  Nous  ne  contestons  point  les  droits  inliérents  à 
la  souveraineté.    Nous  comprenons,  en    matière  de 
mines,  une  législation  différente  de  la  notre;  et  nous 


104  CHAPITRE  XXIX. 

admettons,  sauf  à  examiner  si  l'application  en  est  faite 
avec  justice,  que  le  principe  général  auquel  nous  avons 
droit,  c'est  que  celte  législation  n'établisse  en  Sicile 
aucune  exception,  aucun  privilège  défavorable  à  nos 
nationaux.  Mais,  en  aucun  cas,  l'abolition  du  monopole 
ne  peut  être  à  la  merci  des  mesures  futures  de  l'admi- 
nistration napolitaine,  et  en  suspens  jusqu'à  ce  que  ces 
mesures  soient  adoptées.  Le  roi  de  Naples  devrait  penser 
d'ailleurs  que,  plus  l'abolition  se  fait  attendre,  plus  les 
dommages  que  souffrent  les  Anglais  en  Sicile,  par 
l'effet  du  monopole,  seront  grands  et  leurs  réclamations 
élevées.  En  sorte  qu'en  définitive  le  retard  n'est  bon  à 
personne,  et  ne  peut  amener  qu'un  surcroît  de  cbarges 
et  de  difficultés.  C'était  ce  que  j'avais  voulu  prévenir 
en  assignant,  à  la  suspension  des  hostilités,  un  terme 
de  trois  semaines.  Je  vous  prie  instamment  de  mettre 
ces  considérations  sous  les  yeux  du  gouvernement  du 
Roi.  » 

31.  Thiers  persista,  avec  une  fermeté  patiente  envers 
le  cabinet  anglais  comme  envers  le  roi  de  Naples,  dans 
les  principes  qu'il  avait  posés  et  dans  l'attitude  impar- 
tiale qu'il  avait  prise  dès  le  commencement  de  la  négo- 
ciation. Il  rédigea ,  sous  le  nom  de  conclusum,  un  pro- 
jet d'arrangement  qui,  en  ménageant  la  dignité  du  roi 
de  Naples  et  en  maintenant  expressément  ses  droits  de 
souveraineté,  soit  sur  l'exploitation  des  mines  dans  ses 
Etats,  soit  sur  la  fixation  des  tarifs  imposés  à  l'exporta- 
tion des  soufres,  prononçait  l'abolition  du  monopole 
accordé  à  la  compagnie  Taix,  déterminait  les  limites 


NÉGOCIATIONS    DIVERSES.  105 

assignées  aux  demandes  d'indemnités  anglaises,  et  ré- 
glait, en  assurant  aux  deux  parties  des  garanties  effi- 
caces, le  mode  de  leur  liquidation.  Les  termes  de  cet 
arrangement  furent  encore,  pendant  six  semaines,  l'ob- 
jet de  négociations  minutieuses;  j'eus  quelque  peine  à 
les  faire  adopter  tous  par  lord  Palmerston;-non  qu'il  y 
portât  aucun  mauvais  vouloir;  il  désirait  sincèrement 
le  succès  de  la  médiation  et  ne  mil  en  avant  point  de  pré- 
tention excessive  ou  intraitable;  mais  il  a  l'esprit  exact, 
attentif  aux  détails,  ne  craint  pas  la  dispute,  et  la  sou- 
tient, même  quand  il  est  dans  sa  meilleure  disposition, 
avec  une  opiniâtreté  subtile.  A  Paris,  de  son  côté,  le  duc 
de  Serra- Capriola  hésitait  souvent,  craignant  de  ne  pas 
bien  saisir  les  intentions  flottantes  de  son  maître.  Enfin 
le  roi  de  Naples  donna  à  son  ambassadeur  des  instruc- 
tions précises  et  des  pouvoirs  complets  ;  et  lord  Pal- 
merston  trouva  suffisantes  les  satisfactions  et  les  garan- 
ties que  contenait  le  projet  d'arrangement  préparé  par 
M.  Thiers.  Je  transmis  officiellement,  le  7  juillet,  ce  con- 
clusum  au  cabinet  anglais,  et  j'en  reçus,  le  même  jour, 
l'acceptation  officielle  K  La  médiation  avait  pleinement 
atteint  son  but  spécial  en  mettant  fin  à  la  querelle  qui 
menaçait  de  troubler  le  royaume  de  Naples,  et  son  but 
général  en  témoignant  de  la  bonne  intelligence  entre  les 
cabinets  de  Paris  et  de  Londres,  et  de  leur  désir  de 
s'aider  mutuellement.  Et  les  relations  des  souverains 
se  trouvèrent  bien  de  cette  conclusion,  comme  les  inté- 

'  Pièces  historiques ,  N"  ill. 


106  CHAPITRE  XXIX. 

rêls  des  États  :  le  roi  Louis-Philippe  avait  efficacement 
soutenu  à  Naples  la  maison  de  Bourbon;  et  le  roi  de 
Naples,  malgré  ses  boutades  d'hésitation  et  d'humeur, 
sentait  si  bien  quel  service  la  médiation  lui  avait  rendu 
que,  pour  manifester  sa  reconnaissance,  il  fit' célébrer 
le  i"  mai,  à  Naples,  la  fête  du  roi  Louis-Philippe  avec 
une  solennité  inaccoutumée. 

J'avais  eu  à  conduire  simultanément  une  négociation 
d'une  tout  autre  nature  et  à  laquelle  j'étais  loin  de 
m'attendre.  Un  de  mes  amis  m'écrivit  de  Paris  le 
7  avril  :  «  M.  Mole  dit  que  M.  Thiers  négocie  avec  le 
gouvernement  anglais  la  translation  du  corps  de  Napo- 
léon en  France.  Est-ce  vrai  ?  M.  Mole  dit  que  ce  sera  un 
moment  de  grande  émotion,  qu'il  en  juge  par  lui- 
même.  Politiquement,  cela  produirait  de  l'exaltation 
belliqueuse,  et  l'à-propos  en  venant,  cela  ne  manquera 
pas  son  effet.  Mais  faut-il  cela?  »  Je  répondis  sur-le- 
champ  :  «  Il  n'est  pas  le  moins  du  monde  question  de 
la  translation  du  corps  de  Napoléon  en  France,  »  et  en 
effet  je  n'en  avais  nullement  entendu  parler.  Mais  le 
4  mai,  après  m'avoir  entretenu  de  la  question  d'Orient 
et  de  la  médiation  napolitaine,  M.  Tliiers  m'écrivit  : 
«  J'ai  maintenant  à  vous  parler  d'une  affaire  toute  dif- 
férente, mais  qui  a  aussi  son  importance,  bien  que  ce 
soit  une  aifaire  de  sentiment.  J'invoque  ici  tout  votre 
zèle,  car,  si  vous  réussissez,  cela  vous  fera  autant 
d'honneur  qu'à  nous,  et  je  vous  aurai  une  grande  re- 
connaissance personnelle  du  succès.  Voici  ce  dont  il 
s'agit.  Le  roi  consent  à  transporter  les  restes  de  Napo- 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES.  107 

léon  de  Sainte- Hélène  aux  Invalides,  à  Paris.  Il  y  tient 
autant  que  moi,  et  ce  n'est  pas  peu  dire.  Il  faut  donc 
obtenir  cela  du  cabinet  anglais.  Je  ne  sais  aucune  ma- 
nière honorable  de  motiver  un  refus.  Si  nous  nous  y 
prenions  d'une  manière  détournée,  en  sondant  le  ter- 
rain sourdement,  nous  donnerions  des  commodités 
pour  nous  refuser;  mais  en  demandant  la  chose  pure- 
ment et  simplement,  on  sera  placé  en  présence  d'un 
refus  pur  et  simple,  et  on  y  regardera.  L'Angleterre  ne 
peut  pas  dire  au  monde  qu'elle  veut  retenir  prisonnier 
un  cadavre.  Quand  on  a  exécuté  un  condamné,  on  rend 
son  corps  à  la  famille.  Et  je  demande  pardon  au  ciel  de 
comparer  le  plus  grand  des  hommes  à  un  condamné 
mort  sur  l'échafaud;  mais  je  veux  exprimer  à  quel 
point  je  sens  l'indignité  qu'il  y  aurait  à  ne  pas  nous 
rendre  les  restes  de  l'illustre  prisonnier.  Si  l'Angleterre 
nous  donne  ce  que  nous  lui  demandons  ici,  elle  mettra 
le  sceau  à  sa  réconciliation  avec  la  France;  tout  le  passé 
de  cinquante  ans  sera  aboli  ;  l'efTet,  pour  elle,  en  France 
sera  inunense.  C'est  sous  ce  point  de  vue  qu'il  faut  pré- 
senter la  chose.  Le  refus  au  contraire  produirait  une 
impression  funeste.  Je  n'y  crois  pas;  je  n'y  puis  croire; 
mais  il  faut  être  armé  contre  toute  hypothèse.  Faites 
sentir  combien  cela  serait  révoltant.  Je  vous  dirai  entre 
nous  qu'il  faut  cependant  faire  cette  démarche  de  ma- 
nière à  pouvoir  la  laisser  secrète,  afin  de  ne  pas  être 
obligés  de  nous  brouiller  là-dessus.  Lord  Granville  a 
été  chargé  d'écrire  de  son  côté.  Conduisez  la  chose  de 
manière  à  pouvoir  parler  ou  nous  taire  si  nous  avions 


108  CHAPITRE  XXIX. 

un  refus.  Lord  Granville  ne  croit  pas  au  refus.  Si  la 
chose  est  accordée,  un  bâtiment  partira  sur-le-champ 
pour  aller  chercher  la  dépouille.  Il  faudrait  qu'un 
commissaire  anglais  accompagnât  le  navire  pour  assu- 
rer la  restitution.  Réussissez  dans  cette  affaire,  et  nous 
vous  en  laisserons  tout  l'honneur.  » 

Mon  premier  mouyement,  en  recevant  cette  instruc- 
tion, fut  la  surprise.  L'empereur  Napoléon  n'avait-il 
donc  plus  de  partisans  et  d'héritier?  Les  menées  du  roi 
Joseph  en  1830,  l'entreprise  de  Strasbourg  en  1836 
étaient-elles  oubliées?  Était-ce  au  gouvernement  du  roi 
Louis-Philippe  à  glorifier  et  à  ressusciter  ainsi  un  rival? 
La  présence,  en  France,  du  corps  et  du  tombeau  de 
Napoléon  serait -elle,  au  dedans  un  gage  de  sécurité,  au 
dehors  un  symbole  de  paix?  Selon  le  bon  sens,  les  ob- 
jections se  présentaient  en  foule.  Mais  il  y  avait,  dans 
cette  démarche,  de  la  générosité  et  de  la  grandeur.  Et 
aussi  une  noble  confiance  du  Roi  et  de  ses  conseillers 
dans  la  force  de  son  gouvernement,  dans  la  bonté  de  sa 
cause  et  l'adhésion  de  la  France  à  sa  politique.  C'était  le 
caractère  particuHer  et  ce  sera  l'honneur  du  roi  Louis- 
Philippe  qu'il  s'associait  toujours  vivement,  spontané- 
ment, au  sentiment  national,  tout  en  étant  toujours 
prêt  et  décidé  à  lui  résister  quand,  à  ses  yeux,  l'intérêt 
national  le  commandait.  Il  était  à  la  fois,  dans  ses  rap- 
ports avec  son  pays,  plein  de  sympathie  et  d'indépen- 
dance, ému  de  ce  qui  émouvait  le  peuple  et  ferme  dans 
sa  politique  de  gouvernement.  Et  aucune  inquiétude 
personnelle,  aucune  jalousie  subalterne  ne  le  gênait 


NÉGOCIATIONS    DIVERSES.  109 

quand  il  se  trouvait  en  présence  d'un  \œu  populaire  ; 
il  fallait,  pour  qu'il  ne  l'accueillît  i)as  avec  complaisance, 
que  le  bien  public  lui  en  fît  une  loi. 

Pour  moi,  passé  le  premier  mouvement  de  surprise, 
je  fus  touché  du  sentiment  qui  inspirait  cette  démarche, 
et  j'acceptai  de  bonne  grâce  la  part  qu'on  me  demandait 
d'y  prendre.  Quelques-uns  de  mes  amis  me  témoignè- 
rent leurs  doutes  et  leurs  inquiétudes;  je  leur  répondis  : 
«  Je  comprends  tout  ce  qu'on  dit,  tout  ce  qu'on  peut 
dire  de  cette  affaire.  On  me  demande  de  l'arranger  ici. 
Je  ne  suis  pas  chargé  des  conséquences.  Les  pays  hbres 
sont  des  vaisseaux  à  trois  ponts;  ils  vivent  au  milieu 
des  tempêtes  ;  ils  montent,  ils  descendent,  et  les  vagues 
qui  les  agitent  sont  aussi  celles  qui  les  portent  et  les 
font  avancer.  J'aime  cette  vie  et  ce  spectacle;  j'y  prends 
part  en  France;  j'y  assiste  en  Angleterre.  Cela  vaut  la 
peine  de  vivre.  Si  peu  de  choses  méritent  qu'on  en  dise 
cela!  » 

Je  me  rendis  sur-le-champ  chez  lord  Palmerston,  et 
je  lui  communiquai  le  vœu  du  gouvernement  du  Roi. 
Lui  aussi  fut  un  peu  surpris,  et  quelque  soin  qu'il  prît 
de  ne  pas  le  témoigner,  je  vis  passer  sur  ses  lèvres  un 
sourire  fugitif  qui  révélait  son  sentiment.  Il  accueillit 
ma  demande  avec  courtoisie,  me  promit  d'en  entretenir 
sans  retard  le  cabinet,  et  deux  jours  après,  le  9  mai,  je 
pus  écrire  à  M.  Thiers  que  le  gouvernement  anglais 
consentait  à  la  translation  des  restes  de  Napoléon. 
«  Je  vous  remercie,  m'écrivit-il  le  il,  de  la  bonne 
nouvelle  que  vous  me  donnez.  Maintenant  je  vous  prie 


110  CHAPITRE  XXIX. 

de  me  répondre  immédiatement  sur  les  points  que 
voici.  Il  nous  importe  de  savoir  au  plus  tôt  comment 
va  procéder  le  cabinet  anglais.  Ya-t-il  envoyer  à  Sainte- 
Hélène  un  ordre  ou  dépêcher  un  commissaire?  Ordre 
ou  commissaire,  envcrra-t-il  l'un  ou  l'autre  par  bâti- 
ment anglais?  Dans  ce  cas,  il  faudrait  que  ce  fût  immé- 
diatement, pour  que  notre  bâtiment  n'arrivât  pas  le 
premier.  Ce  qui  vaudrait  tout  autant,  ce  serait  que  le 
bâtiment  français  transportât  le  commissaire  ou  l'ordre 
anglais.  Y  a-t-il  des  relâches  avec  du  charbon  sur  la 
route?  Dites-moi  tout  cela  le  plus  tôt  possible.  Je 
voudrais  avoir  aussi  la  réponse  officielle  afin  de  pou- 
voir présenter  le  projet  de  loi  aux  Chambres  pour  la 
dépense.  C'est  Rémusat  qui  fera  cette  présentation. 
Nous  vous  sommes  bien  reconnaissants  du  zèle  que 
vous  avez  mis  pour  faire  réussir  cette  affaire.  » 

J'adressai  le  10  mai,  en  ces  termes,  à  lord  Palmerston 
la  demande  officielle  qui  devait  amener  la  réponse 
officielle  qu'attendait  M.  Thiers  : 

«  Le  soussigné,  ambassadeur  extraordinaire  et  pléni- 
potentiaire de  S.  31,  le  roi  des  Français,  conformément 
aux  instructions  qu'il  a  reçues  du  gouvernement  du 
Roi,  a  Ihonneur  d'informer  S.  Exe.  31.  le  ministre  des 
affaires  étrangères  de  S.  31.  la  reine  du  royaume-uni 
de  la  Grande-Bretagne  et  d'Irlande  que  le  Roi  a  forte- 
ment à  cœur  le  désir  que  les  restes  de  Napoléon  reposent 
en  France,  dans  cette  terre  qu'il  a  défendue  et  illustrée, 
et  qui  garde  avec  respect  les  dépouilles  de  tant  de 
milliers  de  ses  compagnons  d'armes,  chefs  et  soldats. 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES,  111 

dévoués  avec  lui  au  service  de  leur  patrie.  Le  soussigné 
est  convaincu  que  le  gou\ernement  de  Sa  Majesté 
Britannique  ne  verra^  dans  ce  désir  de  S.  M.  le  roi  des 
Français,  qu'un  sentiment  juste  et  pieux,  et  s'empressera 
de  donner  les  ordres  nécessaires  pour  que  les  restes 
de  Napoléon  soient  transportés  de  Sainte-Hélène  en 
France.  » 

Je  reçus  le  même  jour  de  lord  Palmerston  cette 
réponse  : 

«  Le  soussigné,  principal  secrétaire  d'État  de  Sa 
Majesté  -pour  les  affaires  étrangères,  a  l'honneur  d'ac- 
cuser réception  de  la  note,  en  date  de  ce  jour,  qu'il  a 
reçue  de  M.  Guizot,  ambassadeur  extraordinaire  et 
pléni[)otentiaire  de  S.  M.  le  roi  des  Français,  et  dans 
laquelle  est  exprimé  le  désir  du  gouvernement  français 
que  les  restes  de  Napoléon  soient  transportés  en  France. 
Le  soussigné  ne  peut  mieux  répondre  à  cette  note  de 
M.  Guizot,  qu'en  transmettant  à  Son  Excellence  la  copie 
d'une  dépèche  que  le  soussigné  a  adressée  hier  à  l'am- 
bassadeur de  Sa  Majesté  à  Paris,  en  réponse  à  une 
communication  verbale  que  le  président  du  conseil 
(M.  Thiers)  avait  faite  à  lord  Granville  sur  le  même 
sujet  auquel  se  rapporte  la  note  de  M.  Guizot.  » 

Le  9  mai  en  effet,  aussitôt  après  la  décision  de  son 
cabinet,  lord  Palmerston  avait  adressé  à  lord  Granville 
cette  dépêche  : 

«  Mylord,  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  ayant  pris 
en  considération  la  demande  du  gouvernement  français 
pour  obtenir  l'autorisation  de  transporter  de  Sainte- 


112  CHAPITRE   XXIX. 

Hélène  en  France  les  restes  de  Napoléon  Bonaparte, 
j'invite  Votre  Excellence  à  assurer  M.  Thiers  que  le 
gouvernement  de  Sa  Majesté  accédera  avec  grand 
plaisir  à  cette  demande.  Le  gouvernement  de  Sa  Majesté 
espère  que  la  promptitude  de  cette  réponse  sera  consi- 
dérée en  France  comme  une  preuve  de  son  désir 
d'effacer  toute  trace  de  ces  animosités  nationales  qui, 
pendant  la  vie  de  l'empereur,  armèrent  l'une  contre 
l'autre  la  nation  française  et  la  nation  anglaise.  Le  gou- 
vernement de  Sa  Majesté  a  la  confiance  que,  si  de  pareils 
sentiments  existent  encore  quelque  part,  ils  seront 
ensevelis  dans  le  tombeau  où  vont  être  déposés  les 
restes  de  Napoléon.  » 

Ces  belles  paroles  furent  répétées  dans  le  discours 
que  prononça  M.  de  Rémusat  en  présentant,  le  12  mai, 
à  la  Chambre  des  députés  le  projet  de  loi  qui  annon- 
çait le  résultat  de  la  négociation,  et  demandait  un  crédit 
d'un  million  pour  les  dépenses  de  la  translation  et  du 
tombeau.  L'enthousiasme  fut  d'abord  général;  ceux  à 
qui  la  mesure  n'inspirait  aucune  inquiétude  étaient 
vivement  émus  ,  et  l'émotion  gagnait  ceux-là  même 
qui  s'en  inquiétaient.  Mais  bientôt  un  retour  de  réflexion 
se  fit  sentir  ;  quand  la  commission  chargée  d'examiner 
le  projet  de  loi  en  fit  le  rapport  par  l'org.me  du  maré- 
chal Clauzel,  les  termes  de  ce  rapport  dépassèrent 
beaucoup  ceux  du  discours  du  ministre  de  l'intérieur, 
et  au  lieu  d'un  million  que  le  gouvernement  avait 
demandé,  la  commission  proposa  un  crédit  de  deux 
millions.  Plusieurs  journaux,  soit  par  entraînement, 


NÉGOCIATIOXs;  DIVERSES.  113 

soit  avec  préméditation,  tenaient  un  langage  où  perçait 
une  hostilité  plus  ou  moins  déguisée  contre  le  gouver- 
nement du  Roi.  La  discussion  fut  courte  mais  signifi- 
cative; M.  de  Lamartine  exprima,  avec  une  éloquence 
courageuse,  les  appréhensions  que  lui  inspirait  cette 
ovation  solennelle  en  l'honneur  «  du  despotisme  heu- 
reux et  du  génie  à  tout  prix  ;  »  et  il  marqua  les  limites 
dans  lesquelles  les  amis  de  la  liberté  renfermaient  leur 
adhésion.  Animée  du  même  sentiment,  la  majorité  de 
la  Chambre  rejeta  l'augmentation  de  crédit  qu'avait 
proposée  la  commission  :  non  par  mesquine  économie, 
tout  le  monde  savait  que  les  dépenses  de  la  translation 
et  du  tombeau  iraient  fort  au  delà  de  la  première  pro- 
position du  cabinet  ;  mais  on  voulait  se  tenir  en  dehors 
de  toute  idolâtrie  rétrospective,  et  faire  acte  d'attache- 
ment à  la  monarchie  libre  en  même  temps  qu'on 
rendait  hommage  à  la  gloire  du  pouvoir  absolu.  Et  le 
sentiment  public  répondit  à  celui  de  la  Chambre,  car 
plusieurs  journaux  ayant  essayé  de  recueillir,  par  voie 
de  souscription,  la  somme  qu'elle  n'avait  pas  voulu 
voter^  la  tentative  échoua  ridiculement  et  ses  auteurs 
furent  obligés  de  l'abandonner. 

En  négociant,  avec  le  gouvernement  anglais,  les 
mesures  nécessaires  à  l'accomplissement  de  sa  pro- 
messe, je  me  trouvai,  à  Londres,  en  présence  d'autres 
inquiétudes  et  d'autres  susceptibilités  suscitées  par  la 
même  cause.  J'en  informai  aussitôt  M.  Thiers:  «  Le 
cabinet,  lui  dis-je,  trouve  plus  convenable  pour  lui- 
même  d'envoyer  ses  ordres  à  Sainte-Hélène  par  un 


114  CHAPITRE  XXIX. 

bâtiment  anglais.  Il  y  en  a  un  à  Portsmoiith  tout  prêt  à 
partir.  Le  capitaine  sera  mandé  demain  dimanche  à 
Londres.  On  lui  donnera  ses  instructions  et  on  causera 
avec  lui.  Il  sera  de  retour  à  Portsmoutli  mardi  et  mettra 
à  la  voile  mercredi  20  mai.  J'ai  lu  les  instructions  offi- 
cielles dont  nous  aurons  copie  authentique.  Elles  sont 
parfaitement  convenables.  Elles  prescrivent  et  règlent 
l'exhumation,  la  translation  du  tombeau  au  lieu  d'em- 
barquement, enfin  la  remise  aux  commissaires  français 
et  la  rédaction  d'un  procès-verbal.  Lord  Palmeriton 
m'a  donné  connaissance  confidentielle  des  instructions 
particulières  qui  seront  adressées  aussi  au  gouverneur 
de  Sainte-Hélène,  le  major  Middlemore.  Elles  lui  ordon- 
nent et  lui  recommandent  extrêmement  de  ne  rien 
faire  qui  contienne,  en  réalité  ou  en  apparrence,  un 
démenti  ou  un  reproche  à  la  conduite  antérieure  du 
gouvernement  anglais  pendant  le  séjour  de  Napoléon  à 
Sainte-Hélène.  Le  cabinet  verrait  avec  un  vif  déplaisir 
tout  acte,  toute  parole  qui  donneraient  aux  torys  sujet 
ou  prétexte  de  se  plaindre  ou  de  réclamer.  Jusqu'ici  les 
torys  sont  bien  dans  rafifaire.  Le  duc  de  Wellington  a 
été  très-bien.  11  a  positivement  approuvé  dès  le  premier 
moment,  quand  lord  Melbourne  lui  en  a  parlé  en 
confidence.  Il  approuve  tout  haut  depuis  que  la  chose 
est  publique.  Il  ne  faut  pas  que  rien  trouble  cette  har- 
monie, et  vienne  élever  des  récriminations  ou  des 
questions  de  parti.  Tenez  pour  certain  que  le  cabinet 
met  à  ceci  une  extrême  importance.  Je  sais  que  lord 
John  Russell  particulièrement  en  est  très-préoccupé. 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES.  115 

On  ne  voit  pas  sans  inquiétude  les  anciens  compagnons 
de  la  captivité  de  Napoléon  chargés  d'aller  recevoir  ses 
cendres.  On  craint  leurs  souvenirs,  la  vivacité  de  leurs 
sentiments,  peut-être  quelque  parole  amère,  impru- 
dente. On  désire,  on  demande  qu'ils  reçoivent  de  vous 
les  instructions  les  plus  précises,  les  plus  fortes  recom- 
mandations. On  le  désire  dans  un  esprit  d'amitié  sincère, 
pour  la  dignité  même  de  ce  grand  acte  international  si 
noblement  commencé,  et  qui  doit  s'accomplir  comme 
il  a  été  commencé.  » 

Le  même  esprit  d'amitié  sincère  et  de  prévoyance 
délicate  présida  aux  mesures  d'exécution  adoptées  par 
le  cabinet  français  :  «  Tout  est  pour  le  mieux  dans  ce 
qui  vient  de  se  passer,  m'écrivit,  le  23  mai,  M.  Thiers; 
il  vaut  mieux  que  le  bâtiment  et  le  commissaire  anglais 
nous  précèdent;  nous  trouverons  ainsi  toutes  choses 
préparées.  Je  vais  choisir  un  commissaire  qui  repré- 
sentera le  gouvernement  français  et  signera  le  procès- 
verbal  de  remise  du  corps.  Ce  commissaire  ne  sera  pas 
un  des  quatre  captifs  qui  ont  accompagné  Napoléon; 
ce  ne  sera  ni  Bertrand,  ni  Gourgaud,  ni  Las-Cases,  ni 
Marchand  ;  ce  sera  un  employé  des  affaires  étrangères. 
Ainsi  rien  ne  pourra  oflYisquer  la  susceptibilité  des  torys 
anglais.  Les  quatre  compagnons  d'exil  qui  vont  chercher 
les  restes  de  leur  maître  auront  pour  instruction  d'être 
témoins  muets  et  impassibles  de  l'exhumation  et  de  la 
translation  à  bord.  Il  n'y  aura  pas  un  discours,  pas  une 
manifestation.  Les  peintres,  les  gens  de  lettres,  tout  ce 
qui  pourrait  faire  du  bruit  est  écarté.  Le  bruit  se  fera 


116  CHAPITRE  XXIX. 

en  France  et  en  famille.  Le  cabinet  anglais  n'aura  pas 
à  se  repentir  de  sa  conduite  dans  cette  circonstance,  et 
nous  ne  l'exposerons  pas  à  quelque  sortie  des  torys. 
Nous  lui  devons  cette  réserve  en  retour  de  son  loyal 
enipre? sèment.  » 

Le  choix  du  commissaire,  le  comte  de  Rohan-Chabot, 
répondit  parfaitement  à  la  situation  et  à  l'intention  des 
deux  cabinets.  D'un  cœur  aussi  français  que  dévoué  au 
Roi,  et  bien  connu  en  Angleterre  où  il  résidait  depuis 
plusieurs  années  comme  secrétaire  de  l'ambassade  de 
France,  personne  ne  convenait  mieux  pour  accompa- 
gner M.  le  prince  de  Joinville  que  le  Roi  son  père  avait 
l)lacé  à  la  tête  de  cette  pacifique  expédition.  Avec  un 
tel  commandant  naval  et  un  tel  commissaire  diploma- 
tique, le  gouvernement  français  était  assuré  que  ni  la 
dignité  ni  le  tact  ne  feraient  défaut  dans  cette  délicate 
mission.  J'écrivis  à  M.  Thiers  que  le  cabinet  anglais  ne 
conservait  plus  aucune  inquiétude  et  qu'il  donnerait 
toutes  les  instructions  que  nous  pouvions  désirer.  Un 
bruit  s'était  répandu  qu'en  J821,  lors  de  l'ensevelisse- 
ment de  l'empereur  Napoléon,  de  la  chaux  vive  avait 
été  mise  dans  le  cercueil  ;  ce  bruit  fut  formellement 
démenti  :  la  dépêche  de  sir  Hudson  Lowe  à  lord  Ba- 
thurst,  en  date  du  14  mai  1821,  qui  contenait  tous  les 
détails  de  l'inhumation,  nous  fut  communiquée  •,  et 
l'exhumation,  accomplie  le  15  mai  1840,  en  confirma 
pleinement  l'exactitude.  Lord  John  Russell,  chargé, 

*  Pièces  historiques ^  N*  IV. 


NEGOCIATIONS  DIVERSES.  317 

comme  secrétaire  d'État  des  colonies,  de  tous  les  ordres 
à  donner  sur  les  lieux  mêmes,  avait  un  moment  pensé 
que  le  cercueil,  une  fois  exhumé,  devait  être  livré  aux 
commissaires  français  sans  être  préalablement  ouvert; 
M.  Thiers  m'exprima  le  désir  que  cette  ouverture  pût 
avoir  lieu  afin  de  faire  tomber,  en  constatant  l'identité, 
beaucouj)  de  bruits  absurdes.  11  me  chargea  également 
de  demander  que  le  titre  d'Empereur,  admis  par  lord 
Palmerston  dans  sa  note  du  9  mai  qui  nous  avait  an- 
noncé la  restitution  du  corps,  fût  conservé  dans  le  pro- 
cès-verbal qui  en  constaterait  la  remise.  L'une  et  l'autre 
autorisations  furent  données  au  gouverneur  de  Sainte- 
Hélène  ;  et  le  15  mai,  au  moment  où  la  mission  s'ac- 
complit, le  procès-verbal,  signé  par  le  major  Middle- 
more  et  le  comte  de  Rohan-Ghabot,  fut  rédigé  en 
conséquence.  Enfin  la  dépêche  qui  contenait,  pour  le 
gouverneur  anglais,  ces  instructions  supplémentaires 
fut  portée  à  Sainte-Hélène  parle  commissaire  français; 
et  lorsque,  le  7  juillet  1840,  la  frégate  la  Belle-Poule  mit 
à  la  voile  sous  les  ordres  de  son  royal  commandant, 
elle  partit  chargée  de  toutes  les  marques  de  bienveil- 
lance et  de  confiance  mutuelles  (\ue  pouvaient  se  don- 
ner les  deux  gouvernements,  emi)ressés  l'un  et  l'autre 
de  mettre  ce  dernier  sceau  à  la  paix. 

On  m'écrivit  de  Paris  qu'on  s'étonnait  que,  dans  tout 
le  bruit  que  faisait  cette  affaire  et  après  la  part  que  j'y 
iivais  prise,  mon  nom  n'eût  pas  été  inie  fois  prononcé, 
ni  dans  les  Chambres  ni  ailleurs.  Je  répondis  :  «J'ai  été 
peu  surpris  de  ne  pas  voir  mon  nom  dans  le  discours 


118  CHAPITRE  XXTX. 

de  M.  de  Rémusat,  et  j'ai  trouvé  cela  convenable  ;  il  ne 
devait  y  avoir  dans  ce  discours,  comme  il  n'y  a  en  effet, 
que  quatre  noms  :  le  roi,  Napoléon,  la  France  et  l'An- 
gleterre. Ce  que  je  remarque  sans  surprise,  c'est  l'art 
avec  lequel  les  journaux  ministériels,  ou  de  la  gauche, 
ont  évité  de  parler  de  moi  à  ce  propos.  Cela  m'arrivera 
souvent,  même  quand  on  m'aura  écrit  :  «  Réussissez 
dans  cette  atfaire,  et  nous  vous  en  laisserons  tout 
l'honneur.  » 

En  même  temps  que  nous  cherchions  ainsi  à  effacer, 
entre  les  deux  pays,  les  traces  de  leurs  inimitiés ,  nous 
nous  appliquions  à  multiplier  leurs  relations  pacifiques 
et  à  unir  leurs  intérêts  matériels.  Le  comte  Jaubert, 
ministre  des  travaux  publics,  préparait  alors  un  projet 
de  loi  pour  l'exécution  du  chemin  de  fer  de  Paris  à 
Rouen.  De  riches  capitalistes  anglais,  qui  jusque-là 
étaient  restés  étrangers  aux  associations  tentées  pour 
nos  entreprises  naissantes  de  grands  travaux  publics, 
annoncèrent  l'intention  de  concourir  à  celle  ci  pour 
une  somme  de  vingt  millions.  Quatre  d'entre  eux  vin- 
rent me  prier  de  soumettre,  en  leur  nom,  au  gouver- 
nement français,  leur  désir  de  quelques  modifications 
au  cahier  des  charges  projeté;  j'écrivis  au  comte  Jau- 
bert :  «  Si  ces  modifications  ne  sont  pas  obtenues,  par- 
ticulièrement celle  de  l'art.  42  du  cahier  des  charges, 
je  crois  fermement  que  vous  n'aurez  pas  le  concours 
des  capitaux  anglais,  et  qu'ainsi  cette  grande  affaire 
échouera  encore.  Les  quatre  hommes  dont  les  noms 
sont  au  bas  de  cette  demande  sont  au  nombre  des  meil- 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES.  119 

leurs  garants  d'argent  que  ce  pays-ci  puisse  offrir.  Tout 
le  monde  me  dit  qu'à  eux  quatre  ils  fourniraient  sans 
embarras  les  vingt  millions  dont  il  s'agit.  L'un  des 
quatre,  M.  Eastliope,  est  le  propriétaire  du  Morning 
Chronide  et  membre  de  la  Chambre  des  communes.  Le 
chemin  de  Rouen  à  part,  il  est  bon  d'être  bien  pour  lui  et 
avec  lui.  Il  est  venu  me  voir  à  ce  sujet.  Il  n'avait  jamais 
mis  le  pied  à  l'ambassade.  »  Les  modifications  désirées 
n'avaient  rien  que  de  raisonnable  ;  le  comte  Jaubert 
agréa  les  principales,  et  les  capitaux  anglais  entrèrent 
largement  dans  l'entreprise.  J'intervins  à  plusieurs  re- 
prises pour  lever  les  difficultés  que  rencontrait  l'asso- 
ciation ou  lui  procurer  les  facilités  dont  elle  avait 
besoin.  Quand  la  Chambre  des  députés  eut  adopté  le 
projet,  la  ville  de  Southampton  voulut  saluer  par  une 
fête  municipale  l'acte  législatif  qui  devait  faire  bientôt, 
de  son  port,  l'une  des  principales  stations  du  commerce 
anglo -français  ;  j'y  fus  invité  le  20  juin,  avec  le  duc  de 
Sussex,  lord  Palmerston  et  beaucoup  d'autres,  acteurs 
intéressés  ou  spectateurs  curieux.  La  fête  fut  célébrée 
avec  cette  solennité  à  la  fois  animée  et  régulière  où  se 
révèlent  la  satisfaction  des  intérêts  et  les  habitudes  de 
la  liberté.  Dans  le  cours  du  banquet,  je  prononçai  en 
anglais  quelques  paroles  bien  accueillies  ',  et  je  revins 
le  jour  même  à  Londres,  content  d'avoir,  le  premier, 
pris  acte  publiquement  de  ce  nouveau  gage  de  paix  et 
de  prospérité  pour  les  deux  pays. 

1  Pièces  historiques,  N"  V. 


120  CHAPITRE  XXIX. 

Huit  jours  auparavant,  un  incident  fort  inattendu 
avait  montré  à  quel  point,  de  l'une  à  l'autre  rive  de  la 
Manche,  le  mal  comme  le  bien  était  contagieux.  Le 
10  juin,  entre  six  et  sept  heures  de  l'après-midi,  au  mo- 
ment où  la  reine  Victoria,  seule  avec  le  prince  Albert, 
passait  en  calèche  le  long  de  St.  James's  Parle,  deux 
coups  de  pistolet  furent  tirés  sur  elle.  Arrêté  à  l'instant 
par  les  passants  qui  se  trouvaient  près  de  lui,  l'auteur 
de  l'attentat,  Edouard  Oxford,  était  un  jeune  homme 
de  dix-huit  ans,  qui  avait  à  peine  l'air  d'en  avoir 
quinze,  employé  comme  garçon  cabarelier  dans  une 
taverne  d'Oxford  Slreet.  Soudainement  répandu  dans 
Londres,  le  bruit  de  l'attentat  suscita  un  mouvement 
général  d'indignation  mêlée  de  surprise  et  d'une  sorte 
de  honte  triste;  l'Angleterre  se  croyait  à  l'abri  de  tels 
crimes  et  de  tels  dangers.  Je  dînais  ce  jour-là  chez  sir 
Robert  Inglis,  le  i)lus  décidé,  le  plus  respectable  et  le 
plus  bienveillant  tory  que  j'aie  rencontré.  J'allai  en  sor- 
tant de  chez  lui,  dans  un  salon  whig,  chez  lord  Grey, 
où  l'on  faisait  de  la  musique.  Je  trouvai  partout  la 
même  impression.  La  reine,  grosse  en  ce  moment, 
avait  montré  un  courage  ferme  et  simple;  on  était 
touché  du  mouvement  qui  l'avait  portée  à  se  faire  con- 
duire  sur-le-champ  chez  sa  mère,  la  duchesse  de  Kent; 
on  racontait,  on  écoutait  avidement  les  détails  qui 
arrivaient  de  moment  en  moment.  J'écoutais  comme 
les  autres,  tantôt  la  conversation,  tantôt  la  musique  ; 
et  en  écoutant,  je  pensais  à  ces  quelques  têtes  couron- 
nées, partout  le  point  de  mire  de  ces  frénétiques,  in- 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES.  121 

connus  de  nombre  comme  de  nom,  dont  les  sombres 
passions  fermentaient  à  côté  de  ces  plaisirs  frivoles.  On 
parlait  de  l'assassin  lui-même  au  moins  autant  que  de 
la  reine  :  «  Qu'est-ce  que  ce  jeune  homme?  De  quelle 
classe?  A-t-il  l'air  bien  élevé?  Est-il  beau?  Comment 
parle-t-il?  Que  dit-il  de  ses  motifs?  »  J'assistais  avec  un 
sentiment  pénible  à  cette  explosion  d'une  curiosité 
aussi  vive  dans  les  salons  que  dans  les  rues  :  «  C'est 
précisément  là,  me  disais- je,  ce  que  veulent  ces  fana- 
tiques pervertis,  un  théâtre,  un  public,  paraître  et 
briller  au  grand  soleil,  eux  petits  et  obscurs.  Sous  quel 
régime  et  dans  quel  pays  aura-t-on  assez  de  sens  moral 
et  politique  pour  les  laisser  à  leur  niveau,  et  ne  pas 
leur  donner  ce  qu'ils  cherchent?  » 

Le  lendemain  matin  il  juin,  plusieurs  membres  du 
corps  diplomati(]ue  accoururent  chez  moi,  me  deman- 
dant s'il  ne  serait  jias  convenable  que  nous  fissions  en 
commun",  auprès  de  la  reine,  une  démarche  qui  té- 
moignât des  sentiments  que  nous  inspirait  l'attentat 
dont  elle  venait  d'être  l'objet.  De  concert  avec  eux, 
j'écrivis  sur-le-champ  à  lord  Palmerston  : 

«  Mon  cher  vicomte ,  plusieurs  membres  du  corps 
diplomatique^  entre  autres,  M.  le  baron  de  Bûlow,  M.  de 
Hummelauer  et  M.  le  comte  de  Pollon  qui  sont  chez  moi, 
et  le  général  Alava  qui  vient  de  m'en  écrire,  me  témoi- 
gnent un  vif  désir  qu'il  y  ait  pour  eux  quelque  manière 
d'exprimer  à  la  reine  l'intérêt  profond  que  leur  a 
inspiré  le  triste  événement  d'hier,  et  la  part  qu'ils 
prennent  à  la  joie  de  son  peuple.  Je  viens  vous  deman- 


122    .  CHAPITRE  XXIX. 

der  ce  que  nous  pouvons  faire,  et  par  exemple  s'il 
vous  paraîtrait  convenable  de  prendre  les  ordres  de  Sa 
Majesté,  et  de  solliciter,  pour  le  corps  diplomatique , 
une  audience  où  il  pût  lui  offrir,  ainsi  qu'à  S.  A.  R.  le 
prince  Albert,  l'expression  de  ses  sentiments.  Veuillez, 
mon  cher  vicomte,  me  répondre  à  ce  sujet,  car  nous 
serons,  en  attendant  votre  réponse,  dans  une  immobi- 
lité qui  nous  déplaît.  » 

Lord  Palmerston  me  répondit  quelques  heures  après  : 

«  Mon  cher  ambassadeur,  je  suis  encore  au  conseib; 
nous  sommes  occupés  à  examiner  les  témoins  sur  l'at- 
tentat d'hier.  Je  crains  que  nous  n'aurons  pas  fini  jus- 
qu'à cinq  heures;  et  il  faut  alors  que  je  me  rende  à  la 
Chambre  des  communes.  Je  vous  écrirai  demain  matin 
pour  vous  dire  à  quelle  heure  et  où  je  pourrai  vous 
recevoir.  » 

Il  me  donna  rendez- vous  le  lendemain  12  juin,  à  six 
heures,  et  d'après  la  conversation  que  nous  «unies  en- 
semble, je  fis  porter,  le  jour  même,  chez  tous  les 
membres  du  corps  diplomatique,  cette  note  : 

c(  J'ai  vu  lord  Palmerston  à  six  heures.  Il  m'a  remer- 
cié de  la  demande  que  je  lui  avais  adressée  d'après  l'avis 
d'un  grand  nombre  de  membres  du  corps  diplomatique. 
Il  m'a  dit  qu'après  avoir  consulte  les  personnes  compé- 
tentes et  les  précédents,  notamment  ce  qui  s'était 
passé  lors  des  tentatives  d'assassinat  contre  George  III, 
George  IV  et  Guillaume  IV,  le  cabinet  avait  reconnu  que 
le  souverain  n'avait  jamais,  en  pareille  occasion,  reçu 
le  corps  diplomatique  en  masse  et  comme  corps.  Mais 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES.  123 

il  a  ajouté  que  la  demande  serait  mise  sous  les  yeux  de 
la  reine  qui  en  serait,  il  pouvait  me  l'assurer,  vivement 
touchée.  » 

Dans  ma  première  impression,  je  n'avais  pas  assez 
bien  présumé  du  bon  sens  anglais,  gouvernement  et 
peuple,  juges  et  jurés.  Quand  Edouard  Oxford  fut  tra- 
duit, le  9  juillet,  devant  la  cour  d'assises,  la  procédure 
et  les  papiers  trouvés  chez  lui  ne  permirent  pas  de 
mettre  en  doute  le  caractère  politique  de  son  fanatisme  ; 
il  appartenait  à  une  association  dite  la  Jeune  Angleterre, 
petite  imitation  des  grandes  sociétés  secrètes  du  conti- 
nent :  «  11  y  a  deux  choses  sûres,  disaient  les  personnes 
chargées  d'instruire  l'affaire;  c'est  qu'il  n'est  pas  fouet 
qu'il  n'est  pas  seul.  »  Mais  en  même  temps  tout  indi- 
quait que  cette  association  était  peu  nombreuse,  sans 
but  précis,  et  que  la  contagion  qui  l'avait  suscitée  n'é- 
tait ni  bien  ardente  ni  très-répandue.  11  y  eut  un  soin 
instinctif  et  général  pour  ne  pas  donner  à  l'incident  ni 
à  l'homme  plus  d'importance  et  d'éclat  qu'ils  n'en 
avaient  réellement  :  après  les  interrogatoires  et  un 
court  débat  conduits  par  le  grand  juge,  lord  Denman, 
avec  une  équité  scrupuleuse,  quand  la  question  défini- 
tive de  la  culpabilité  d'Edouard  Oxford  fut  posée,  le  jury 
répondit  :  «  Coupable,  et  en  môme  temps  point  sain 
d'esprit.  «—C'est-à-dire,  fit  observer  le  baron  Alderson, 
l'un  des  juges,  non  coupable,  vu  qu'il  n'est  pas  sain 
d'esprit.— Oui,  mylord,  répondit  le  chef  du  jury;  c'est 
notre  intention.  — En  ce  cas,  dit  le  procureur  général, 
je  demande  humblement  à  Vos  Seigneuries  l'apphca- 


124  CHAPITRE  XXIX. 

tion  au  prévenu  de  l'acte  rendu  par  le  Parlement  dans 
la  40^  année  du  roi  George  III,  qui  ordonne  que  toute 
personne  acquittée  comme  n'étant  pas  saine  d'esprit 
restera  en  prison  sous  le  bon  plaisir  du  roi.  »  Telle  fut 
en  effet  l'issue  légale  de  la  poursuite,  et  Edouard  Oxford, 
puni  et  mis  hors  d'état  de  nuire  sans  être  grandi,  fut 
promptement  oublié. 

Pendant  la  lune  de  miel  de  mon  ambassade,  c'est-à-dire 
tant  que  la  question  d'Orient  n'eut  pas  ostensiblement 
désuni  les  deux  pays,  j'eus  deux  occasions  obligées  de 
paraître  et  de  parler  devant  le  public  anglais, devant  des 
publics  très- différents.  J'étais  populaire  à  Londres;  de- 
puis Sully  et  Ruvigny,  j'étais  le  premier  ambassadeur 
français  protestant  qu'on  y  eût  vu  ;  mes  études  histo- 
riques m'avaient  valu  l'estime  des  lettrés;  politique- 
ment, on  me  connaissait  à  la  fois  comme  libéral  et 
comme  conservateur;  les  ^vhigs  me  savaient  gré  de 
mon  attachement  aux  principes  du  gouvernement  libre, 
et  les  torys  de  ma  résistance  aux  tendances  anarchi- 
ques.  C'était  à  mes  propres  travaux  que  je  devais  ce  que 
j'avais  acquis  de  bonne  situation  et  de  bon  renom.  Les 
classes  diverses  et  les  divers  partis  me  témoignaient  la 
même  faveur.  Le  lord  maire  de  Londres,  sir  Chapman 
Marshall,  vint  m'inviter,  pour  le  20  avril,  au  grand 
banquet  de  la  Cité.  Je  me  trouvai  là  au  milieu  de  la  bour- 
geoisie de  Londres  qui  prenait  plaisir  à  déployer  ses 
magnificences  et  ses  sentiments.  La  seule  circonstance 
remarquable  de  la  réunion  fut  qu'aucun  des  membres 
du  cabinet  whig   n'y  parut.  La  dernière  fois  qu'ils 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES.  125 

étaient  venus  au  dîner  de  la  Cité,  ils  y  avaient  été  fort 
mal  reçus  et  à  peu  près  siffles.  Lord  Melbourne  s'en 
était  tiré  très-dignement;  mais  ni  lui  ni  ses  collègues 
ne  se  souciaient  de  recommencer.  Lord  Palmerston,  à 
qui  je  dis  le  matin  môme  que  j'irais,  me  répondit  que 
les  ministres  n'iraient  pas,  et  pourquoi.  Leur  absence 
fut  remarquée,  mais  sans  étonnement,  et  leur  santé  fut 
portée  avec  une  froideur  décente.  Tous  les  témoignages 
d'empressement  et  de  faveur  me  furent  réservés.  Quand 
le  lord  maire  eut  porté  ma  santé  et  celle  des  autres  mi- 
nistres étrangers,  j'y  répondis  en  anglais,  par  un  petit 
discours  accueilli  avec  une  satisfaction  cordiale  et 
bruyante  K  Dans  tous  les  toasls  portés  après  celui-là, 
chaque  orateur  se  crut  obligé  de  me  faire  un  compli- 
ment, et  ce  compliment  était  un  remcrcîment  amical. 
«  Bizarre  spectacle,  écrivais-je  le  lendemain  à  Paris, 
que  celui  d'un  dîner  d'il  y  a  trois  siècles!  Les  cérémo- 
nies, les  costumes,  the  loving  cup  et  le  bassin  d'eaii  de 
rose  passant,  l'une  de  lèvre  en  lèvre,  l'autre  de  main  en 
main,  tout  cela  m'a  amusé  et  intéressé.  Mais  les  hom- 
mes m'intéressent  toujours  infiniment  plus  que  les 
choses;  et  j'oublie  tous  les  spectacles  du  monde  pour 
des  yeux  qui  s'animent  en  m'écoutant  et  des  figures 
graves  et  timides  qui  me  parlent  avec  une  émotion  bien- 
veillante. » 

Quelques  jours  après,  le  2  mai,  je  pris  part  à  une 
réunion  très-différente.  C'était  le  dîner  anniversaire  de 

t  Pièces  historiques,  N"  VI. 


126  CHAPITRE  XXIX. 

l'Académie  royale  pour  l'encoiiragement  des  beaux-arts, 
à  l'ouverture  de  leur  Exposition.  Rien  ici  n'avait  le 
caractère  des  anciens  temps  et  des  longues  traditions; 
l'Académie  royale  était  d'origine  récente  ;  elle  avait  été 
fondée  en  1768  parle  roi  George  III  ;  sir  Josuah Reynolds 
avait  été  son  premier  président,  et  le  bâtiment  qu'elle 
occupait  dans  Trafalgar-Square  ne  datait  que  de  1834. 
Tout  était  nouveau,  l'institution,  l'édifice,  et  aussi  le 
goût  public.  L'assemblée  ne  ressemblait  pas  plus  que 
le  lieu  et  les  mœurs  au  dîner  de  Mansion-House  ;  c'était 
l'aristocratie  anglaise  au  lieu  de  la  bourgeoisie  de  la 
Cité,  l'aristocratie  de  toute  opinion,  et  les  savants,  les 
lettrés,  les  artistes  l'accueillant  et  accueillis  par  elle  dans 
le  Palais  des  arts,  avec  une  mutuelle  dignité.  Le  corps 
diplomatique  avait  été,  selon  l'usage,  invité  à  cette  réu- 
nion, et  c'était  k  moi  de  répondre,  en  son  nom,  au  toast 
porté  en  son  honneur.  On  était  un  peu  curieux  de 
m'entendre,  curieux  aussi  de  savoir  si  je  parlerais  en 
français  ou  en  anglais.  Je  reçus,  à  cet  égard,  des  avis 
divers;  lord  Granville  me  fit  dire,  de  Paris,  qu'il  lui 
semblait  préférable  que  je  parlasse  anglais;  mon  impres- 
sion fut  différente  ;  outre  que  le  français  m'était  beau- 
coup plus  commode,  il  me  parut  qu'un  ambassadeur  de 
France  devait  parler  sa  langue  partout  oi^i  il  pouvait  être 
compris,  et  j'avais  cliance  de  l'être  dans  la  réunion  de 
l'Académie  royale,  du  moins  de  la  plupart  des  assistants; 
je  ne  l'aurais  été  presque  de  personne  au  dîner  de  la  Cité. 
A  la  Cité  d'ailleurs  on  n'avait  vu,  dans  mon  médiocre 
anglais,  que  ma  bonne  volonté  ;  à  l'Académie  royale,  on 


NÉGOCIATIONS  DIVERSES.  127 

verrait  surtout  mon  mauvais  accent.  Je  répondis  donc 
au  toast  porté  aux  étrangers  :  «  Le  corps  diplomatique 
est  vivement  touché,  messieurs,  de  votre  noble  et  bien- 
veillante hospitalité,  et  je  suis  heureux  d'avoir,  en  ce 
moment,  l'honneur  d'être  l'organe  de  ses  sentiments  de 
reconnaissance  et  de  sympathie.  Nulle  part,  à  coup  sûr, 
ils  ne  sont  plus  naturels,  ni  mieux  placés  que  dans  cette 
enceinte  et  dans  cette  solennité.  Il  y  a  bien  des  siècles, 
quand  l'empereur  Vespasien  conçut  le  dessein  de  réunir 
dans  un  même  lieu  tous  les  chefs-d'œuvre  des  arts  que 
la  conquête  avait  amassés  dans  Rome,  il  choisit  le 
temple  de  la  Paix.  Il  voulut  que  tous  les  peuples,  oubliant 
leurs  anciennes  inimitiés,  pussent  jouir  ensemble  de  ce 
beau  spectacle.  Rien  ne  se  convient  mieux  que  la  paix 
et  les  arts.  Il  y  a  entre  eux  une  naturelle  et  puissante 
harmonie.  Quiconque  en  douterait  n'aurait  qu'à  jeter 
les  yeux  sur  ce  qui  se  passe  en  Europe  depuis  vingt-cinq 
ans.  On  ne  saurait  dire  que  ces  années  aient  été  pour  les 
arts  une  époque  de  grande  et  originale  création,  ni 
qu'elles  aient  produit  beaucoup  de  ces  chefs-d'œuvre 
nouveaux  qui  rendent  un  siècle  illustre  entre  les  siècles. 
Cependant  l'intelligence  et  le  goût  des  arts  se  sont 
répandus,  ont  pénétré  dans  des  lieux  et  parmi  des 
hommes  qui,  jusque-là,  y  étaient  demeurés  étrangers. 
En  parcourant  l'Allemagne,  la  France,  et  sans  doute 
aussi  l'Angleterre,  on  voit  s'élever  partout,  dans  les. 
provinces  comme  dans  les  capitales,  une  foule  de  monu- 
ments, grands  ou  petits,  ambitieux  ou  modestes.  Les 
statues  des  grands  hommes  viennent  peupler  les  places 


128  CHAPITRE  XXIX. 

publiques.  Si  f[uelquc  exposition  analogue  à  celle-ci 
s'ouvre  quelque  part,  la  foule  y  accourt.  La  peinture, 
la  sculpture,  la  musique,  tous  les  arts  entrent  clans  les 
goûts,  dans  les  mœurs,  deviennent  presque  populaires. 
C'est  un  grand  bonheur,  messieurs,  à  cette  époque  et 
dans  l'état  des  sociétés  modernes  ;  que  feriez- vous,  que 
ferions-nous,  dans  toutes  nos  patries,  de  tous  ces  hom- 
mes, de  ces  millions  d'hommes  qui  s'élèvent  incessam- 
ment à  la  civilisation,  à  l'influence,  à  la  liberté,  s'ils 
étaient  exclusivement  livrés  à  la  soif  du  bien-être  maté- 
riel et  aux  passions  politiques,  s'il  ne  songeaient  qu'à 
s'enrichir  ou  à  débattre  leurs  droits?  Il  leur  faut  encore 
d'autres  intérêts,  d'autres  sentiments,  d'autres  plaisirs. 
Non  pour  les  détourner  de  l'amélioration  de  leur  condi- 
tion et  du  progrès  de  leurs  libertés  ;  non  pour  qu'ils 
soient  moins  actifs  et  moins  fiers  dans  la  vie  sociale  ; 
mais  pour  les  rendre  capables  et  dignes  de  leur  situation 
plus  élevée,  capables  et  dignes  de  porter  plus  haut,  à 
leur  tour,  cette  civilisation  vers  laquelle  ils  montent  en 
foule.  Et  aussi  pour  satisfaire  en  eux  ces  penchants,  ces 
instincts  de  notre  nature  auxquels  ne  suffisent  ni  le 
bien-être  matériel  ni  même  les  travaux  et  les  spectacles 
de  la  liberté  politique.  Comme  les  lettres,  comme  les 
sciences,  les  arts  ont  cette  vertu  ;  ils  ouvrent,  à  l'activité 
et  aux  jouissances  des  hommes,  une  belle  et  large 
carrière.  Ils  répandent  des  plaisirs  brillants  et  pacifi- 
ques. Ils  animent  et  calment  en  même  temps  les  esprits. 
Us  adoucissent  les  mœurs  sans  les  énerver.  Ils  rappro- 
chent et  unissent  dans  une  satisfaction  commune  des 


NEGOCIATIONS  DIVERSES.  1-29 

hommes  d'ailleurs  fort  divers  de  silualioii,  d'habitudes, 
d'opinions,  de  volontés.  Ce  n'est  donc  pas  pour  vous 
seuls,  messieurs,  pour  votre  plaisir  à  vous  seuls  que  vous 
cultivez,  que  vous  encouragez  les  arts.  L'Académie 
royale,  son  institution,  ses  expositions  ont  une  plus 
grande  portée,  un  mérite  vraiment  social.  Nous  nous 
félicitons  d'être  associés  aujourd'hui  à  ses  solennités. 
Nous  sympathisons  avec  ses  travaux  et  ses  espérances. 
Dans  une  telle  réunion,  en  présence  de  ces  chefs- 
d'œuvre,  sous  l'empire  du  sentiment  qu'ils  nous  inspi- 
rent, nous  sommes  vos  hôtes,  messieurs,  mais  il  n'y  a 
ici  point  d'étrangers.  » 

A  l'accueil  que  reçurent  ces  paroles,  je  ne  pus  pas 
douter  qu'elles  n'eussent  été  comprises  et  approuvées. 


CHAPITEE  XXX 

LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  ]840. 

En  quoi  et  à  quelles  conditions  la  vie  mondaine  peut  servir  en 
Angleterre  à  la  vie  diplomatique.  —  Prépondérance  sociale 
des  whigs  en  1840.  —  Mes  relations  habituelles  avec  eux.  — 
HoUand-House.  —  Lord  Holland. — Lady  Holland. — Lans- 
downe-House  et  lord  Lansdowne. — Lord  Grej. — Mon  dîner 
avec  Daniel  O'Connell  chez  mistriss  Stanley.  —  Le  doc- 
teur Arnold.  —  M.  Hallam.  — M.  (depuis  lord)  Macaulay. —  Ma 
visite,  avec  lui,  à  Westminster-Abbey. —  M.  Sidney  Smith. — 
Lord  JefTrey. — Miss  Berry. — Mes  relations  avec  les  torys. — 
Lady  Jersey.  —  Lord  Lyndhurst,  lord  Ellenborougli  et  sir 
Stratford  Canning. — M.  Croker. — Les  radicaux  en  1840. — 
M.  et  M"'°  Grote. — L'Eglise  anglicane. — Fausses  idées  répan- 
dues en  France  h  son  sujet. — État  réel  de  l'Église  anglicane. 
—  Ma  visite  à  Saint-Paul.  —  L'archevêque  de  Dublin.  —  Les 
dissidents. — M'""  Fry. — Pourquoi  je  ne  parle  pas  aujourd'hui 
de  la  cour  d'Angleterre.  —  Mon  isolement  et  mes  loisirs.  — 
Mes  promenades  dans  Londres  et  aux  environs.  —  Regent's 
Parh. — Sion-House. — Chiswik.  — École  populaire  de  Norwood. 
— Collège  d'Eton.  —  Caractère  actuel  et  progrès  moral  de  la 
société  anglaise. 

C'est  le  caractère  et  l'attrait  particulier  de  la  diplo- 
matie que  les  agréments  de  la  vie  mondaine  s'y  unissent 
aux  intérêts  de  la  vie  politique  et  les  plaisirs  superficiels 
aux  sérieux  travaux.  Non-seulement  le  représentant 
d'un  État  à  l'étranger  se  trouve  placé,  dès  l'abord,  dans 
la  société  la  plus  élevée  du  pays  où  il  réside  ;  il  est 
naturellement  provoqué  et  amené  à  prendre  cette  so- 
ciété en  grande  considération  ;  pour  s'y  plaire  et  pour 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  131 

y  réussir,  il  a  besoin  d'y  plaire;  il  faut  qu'il  acquière, 
au  sein  de  ce  monde  indifférent,  des  relations  et  des 
habitudes  un  peu  intimes,  qu'il  s'y  fasse  une  situation 
personnelle  qui  lui  devienne  une  force  dans  sa  mission. 
Pour  lui,  des  soins  en  apparence  frivoles  sont  une  pré- 
occupation nécessaire;  il  a  tort  si,  dans  les  salons  et 
au  milieu  des  fêtes,  la  pensée  des  affaires  ne  lui  est  pas 
présente  ;  une  conversation  fugitive  peut  le  servir  aussi 
bien  qu'une  entrevue  officielle,  et  les  impressions  qu'il 
laisse  dans  le  monde  où  il  passe  ne  lui  importent  guère 
moins  que  les  arguments  qu'il  développe  dans  le  tôle- 
à-tête  du  cabinet. 

Nulle  part  ce  mélange  de  la  vie  mondaine  et  de  la  vie 
politique  et  cet  art  de  les  faire  servir  l'une  à  l'autre  n'ont 
plus  d'importance  qu'en  Angleterre,  car  il  n'y  a  nulle 
part,  à  côté  du  gouvernement,  une  société  aussi  grande, 
aussi  indépendante,  aussi  attentive  aux  affaires  publi- 
ques, et  dont  l'opinion,  soit  qu'elle  approuve,  soit  qu'elle 
blâme,  ait  autant  de  poids  et  d'effet.  Ce  n'est  pas  qu'un 
ministre  étranger  eût,  en  Angleterre,  la  moindre  chance 
de  succès  s'il  essayait  d'en  appeler  à  cette  société  et  de  se 
servir  d'elle  contre  son  gouvernement  ;  nulle  part  toute 
apparence  d'influence  étrangère  n'est  plus  suspecte; 
nulle  part  toutes  les  classes  de  la  nation,  aristocratiques 
ou  populaires,  ne  sont  plus  susceptibles  sur  ce  point, 
et  moins  disposées  à  livrer,  à  un  étranger  quelconque, 
la  réputation  ou  la  force  du  pouvoir  qui  les  gouverne. 
Et  les  Anglais  sont  des  observateurs  très -attentifs,  sin- 
guhèrement  vigilants  et  fins,  tout  en  ayant  l'air  de  ne 


132  CHAPITRE  XXX. 

pas  y  regarder  ;  un  ministre  étranger  se  perdrait  s'il 
blessait  le  moins  du  monde,  en  ceci,  le  sentiment  na- 
tional. Mais  il  y  a,  pour  lui,  un  moyen  d'exercer,  sans 
la  chercher,  sur  la  société  anglaise,  une  sérieuse  in- 
lluence;  c'est  d'y  acquérir  une  grande  considération 
personnelle  et  quelques  vrais  amis.  Nulle  part  l'opinion 
qu'on  se  forme  du  caractère  et  de  l'esprit  d'un  homme 
n'exerce  plus  de  puissance;  nulle  part  l'estime  qu'on  lui 
porte  n'est  plus  efficace.  Et  s'il  a,  parmi  les  hommes 
considérables  et  honorés,  des  amis  qui  tiennent  forte- 
ment à  lui  et  aient  confiance  en  lui,  leur  confiance  se 
propage  dans  le  public  et  lui  assure  un  crédit  véritable. 
Cette  influence  indirecte,  lointaine,  patiente,  toute  dé- 
rivée de  la  valeur  et  de  la  situation  de  l'homme  lui- 
même,  est  la  seule  à  laquelle,  en  Angleterre,  un 
ambassadeur  étranger  puisse  prétendre;  mais  si  elle 
est  exercée  prudemment,  sans  tentative  de  dépasser  sa 
portée  naturelle,  et  si  elle  a  du  temps  pour  agir,  elle 
peut,  à  un  moment  donné,  être  d'une  grande  valeur. 

C'est  à  celte  condition  et  dans  ces  limites  que  la  vie 
mondaine  peut,  en  Angleterre,  venir  en  aide  à  la  diplo- 
matie; elle  devient  alors  un  moyen  d'observation  et 
d'information  d'autant  plus  important  qu'il  n'y  en  a 
guère  d'autre  ;  la  publicité  et  la  conversation  dans  le 
monde,  les  journaux  et  les  salons,  par  ces  deux  voies 
seulement  un  ministre  étranger  peut,  à  Londres,  re- 
cueillir des  faits,  des  indices,  et  apprécier  les  intentions 
ou  pressentir  les  résolutions  du  gouvernement;  tout 
autre  procédé  de  recherche  serait  à  la  fois  compromet- 


LA  SOCIETE  ANGLAISE  EN  1840.  133 

tant  et  inutile  ;  la  politique  du  gouvernement  anglais 
est  essentiellement  publique  ;  ce  qu'on  n'en  apprend  ou 
n'en  entrevoit  pas  dans  les  journaux  ou  dans  les  réunions 
du  monde  ne  vaut  pas  la  peine  d'être  recherché,  et 
toute  apparence  d'effort  ou  d'intrigue  dans  cette  re- 
cherche nuirait  infiniment  plus  que  ne  servirait  ce 
qu'on  croirait  découvrir. 

Quand  j'arrivai  à  Londres,  la  domination  des  whigs 
dans  le  gouvernement,  à  la  cour  et  dans  l'opinion  pu- 
blique, était  encore  bien  établie  :  en  vain  ils  avaient 
successivement  perdu,  depuis  1 830,  d'abord  quelques- 
uns  de  leurs  plus  importants  alliés,  lord  Stanley  et  sir 
James  Graham,  ensuite  leur  plus  illusire  chef,  lord 
Grey;  en  vain,  à  la  fin  de  1834,  sir  Robert  Peel  avait 
tenté  de  fonder  un  cabinet  tory  ;  cette  tentative  avait 
échoué ,  et  malgré  leurs  pertes,  les  whigs  restaient, 
en  1840,  en  pleine  possession  du  pouvoir.  J'avais  eu 
avec  eux,  en  France  et  avant  mon  ambassade,  plus  de 
relations  qu'avec  les  torys;  en  général  les  whigs  ve- 
naient plus  souvent  et  séjournaient  plus  longtemps  que 
les  torys  sur  le  continent  ;  ils  avaient  i)lus  de  goût 
pour  les  idées  et  les  mœurs  étrangères,  notamment 
pour  les  idées  et  les  mœurs  françaises;  ils  avaient  con- 
tracté, avec  le  gouvernement  du  roi  Louis-Philippe, 
une  éclatante  alliance;  c'était  avec  eux  qu'à  mon  ar- 
rivée en  Angleterre,  je  me  trouvais  en  rapports  mutuels 
et  déjà  un  peu  intimes.  Ils  m'accueillirent  tous  avec 
une  extrême  bienveillance,  ceux  qui  ne  me  connais- 
saient pas  encore  comme  ceux  que  j'avais  connus  en 


134  CHAPITRE  XXX. 

France,  le  duc  de  Devonshire  et  lord  Clarendon 
aussi  bien  que  lord  Holland  et  le  marquis  de  Lans- 
downe.  Les  Anglais  excellent  à  témoigner  la  faveur 
avec  réserve  et  à  se  montrer  particulièrement  cour- 
tois sans  être  empressés. 

Lord  Holland  n'était  point  le  chef  des  wliigs;  mais 
Holland-Uouse  était  toujours  leur  centre,  leur  lieu 
favori,  le  home  du  parti.  Ils  retrouvaient  là  leurs  tradi- 
tions, leurs  plus  glorieux  souvenirs,  une  hospitalité 
héréditaire,  une  entière  liberté  d'esprit  et  de  conversa- 
tion. Lord  et  lady  Holland  ne  s'établirent  à  Kensington 
qu'à  l'approche  du  printemps,  et  ce  fut  le  12  avril  au 
soir  que  j'allai  les  y  voir  pour  la  première  fois.  Je  ne 
saurais  assez  dire  à  quel  point  cette  maison  me  frappa 
et  me  plut  ;  je  lui  trouvai  un  aspect  essentiellement 
historique,  et  sociable  depuis  je  ne  sais  combien  de  gé- 
nérations. J'ai  horreur  de  l'oubli,  de  ce  qui  passe  vite  ; 
rien  ne  me  plaît  tant  que  ce  qui  porte  un  air  de  durée 
et  de  longue  mémoire.  Je  puis  prendre  plaisir  aux 
choses  agréables  du  moment  et  qui  fuient  sans  laisser 
de  trace;  mais  le  plaisir  qu'elles  me  donnent  est  petit 
et  fugitif  comme  elles;  j'ai  besoin  que  mes  joies  soient 
d'accord  avec  mes  plus  sérieux  instincts,  qu'elles  m'in- 
spirent le  sentiment  de  la  grandeur  et  de  la  durée  ;  je 
ne  me  désaltère  et  ne  me  rafraîchis  réellement  qu'à  des 
sources  profondes.  Cette  demeure  antique  et  à  demi 
gothique,  cet  escalier  tapissé  de  cartes  et  de  gravures, 
avec  sa  forte  et  sombre  rampe  en  chêne  sculpté,  cette 
bibliothè([ue  pleine  de  livres  écrits  dans  toutes  les  lan- 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  135 

gues,  venus  de  tous  les  pays  du  monde,  dépôt  de  tant 
de  curiosité  et  d'activité  intellectuelle,  cette  longue 
série  de  portraits  peints,  dessinés,  gravés,  portraits  de 
morts,  portraits  de  vivants,  tant  d'importance  depuis 
si  longtemps  et  si  fidèlement  attachée,  par  les  maîtres 
du  lieu,  à  l'esprit,  à  la  gloire,  aux  souvenirs  d'amitié, 
tout  cela  m'intéressa  et  m'émut  fortement,  et  j'en  garde 
encore  aujourd'hui  toute  l'impression. 

Les  maîtres  du  lieu,  lord  Holland  surtout,  étaient  à 
la  fois  en  harmonie  et  en  contraste  avec  leur  demeure. 
Par  quelques-unes  de  ses  idées  et  de  ses  sympathies 
politiques  et  philosophiques,  par  ses  goûts  et  le  tour  de 
sa  conversation,  lord  Holland  tenait  au  continent  et  à 
la  France  presque  autant  qu'à  l'Angleterre;  et  il  eût  été 
au  moins  aussi  bien  placé  à  Paris,  dans  un  salon  du 
xvni*  siècle,  qu'à  Holland-Housc,  dans  le  sien.  Par 
l'ensemble  de  sa  situation  et  de  ses  mœurs,  par  ses 
traditions  et  ses  habitudes  aristocratiques,  par  son  en-  .^ 
tourage  et  sa  popularité  héréditaire,  il  était  très-anglais, 
et  le  possesseur,  l'habitant  très-approprié  de  cette  belle 
maison  tout  anglaise  où  il  exerçait  une  si  noble  hospi- 
talité. C'était  à  la  fois  un  whig  anglais  et  un  libéral 
français;  ce  mélange  de  l'esprit  national  et  de  l'esprit 
continental,  cette  intelligence  européenne  sous  cette 
physionomie  saxonne  entrait  pour  beaucoup  dans  le 
<;harme  de  sa  personne  et  de  sa  société.  Il  avait  beau- 
coup voyagé  et  souvent  vécu  sur  le  continent;  il  con- 
naissait à  merveille  les  langues  et  les  littératures  fran- 
çaise, italienne,  espagnole;  et  en  même  temps  très- 


136  CHAPITRE  XXX. 

familier  avec  sa  propre  littérature    anglaise ,  il  en 
reproduisait  sans  cesse,  ayec  un  à-propos  cliarniant,  les 
souvenirs  et  les  chefs-d'œuvre.  J'avais  dîné  un  jour  à 
Holland-House  en  très-petit  comité;  je  ne  me  rappelle 
que  deux  des  convives,  lord  Clarendon  et  un  vieux 
M.  Luttrel,'tous  deux  habitués  et  très-bien  placés  dans 
la  maison;   nous    venions  de  causer  longtemps  des 
grands    écrivains  et   orateurs   français,  La  Bruyère, 
Pascal,  madame  de  Sévigné,  Bossuet,  Fénelon;  je  ne 
sais  plus  par  quelle  transition  nous  i)assàmes  de  la 
France  du  xvu^  siècle  à  l'Angleterre  moderne;  lord 
HoUand  se  mit  à  parler  de  quelques-uns  de  ses  contem- 
porains célèbres,  de  son  oncle  M.  Fox,  de  Sheridan, 
Grattan,  Curran  ;  non-seulement  à  en  parler,  mais  à 
reproduire  leurs  manières,  leur  langage,  et  à  les  con- 
trefaire pour  les  peindre.  Il  excellait  dans  cette  mim.ique 
sans  caricature  :  ce  gros  corps  goutteux  qui  se  remuait 
à  grand'peine  el  qu'on  roulait  dans  son  fauteuil,  cette 
grosse  figure  gaiement  animée,  ces  gros  sourcils  qui 
ombrageaient  ces  yeux  si  vifs,  tout  cela  devenait  sou- 
ple, mobile,  gracieux,  avec  un  air  de  moquerie  fine  et 
bienveillante,  et  je  m'amusais  presque  autant  à  le  re- 
garder qu'à  l'écouter. 

Cette  figure  si  originale  se  prêtait  à  de  singulières  res- 
semblances :  nous  dînions  un  jour  chez  lord  Clarendon 
qui  venait  de  recevoir  de  Madrid  un  tableau  dont  il 
faisait  cas  ;  il  le  fit  apporter  dans  le  salon;  un  personnage 
de  moine  s'y  trouvait  qui  ressemblait  vraiment  beau- 
coup à  lordHolland,  à  tel  point  qu'à  Madrid,  en  voyant 


La  iiOCIÉTE  ANGLAISE  EN  1840.  137 

ce  tableau,  le  général  Charles  Fox  s'était  récrié.  A  cette 
vue,  lad  y  HoUand  se  fâcha,  d'abord  tout  haut,  puis 
tout  bas  :  «  Je  suis  courroucée,  vraiment  courroucée, 
dit-elle  à  lord  Clarendon  ;  faites  enlever  ce  tableau  ;  un 
moine  si  laid,  si  dégoûtant!  »  11  y  avait  quelque  chose 
de  vrai  dans  ce  courroux  conjugal,  mais  encore  plus  de 
fantaisie  impérieuse  que  de  vérité  ;  il  fallait  que  la  vo- 
lonté de  lady  Holland  fût  faite,  que  sur-le-champ  on 
écarlcàt  d'elle  ce  petit  déplaisir.  Lord  Clarendon  se  dé- 
fendit bien,  surpris  d'abord,  puis  un  peu  fâché  à  son 
tour  et  obstiné.  Lady  Holland  insista,  mais  habilement, 
mêlant  la  caresse  à  la  colère,  et  d'une  voix  douce, 
quoique  les  regards  fort  animés.  Lord  Clarendon  céda 
un  peu  à  son  tour,  sans  se  retirer  complètement,  et 
la  querelle  finit  par  une  transaction  ;  le  tableau  resta 
dans  le  salon,  mais  retourné  contre  le  mur. 

Lady  Holland  était  bien  plus  purement  anglaise  que 
son  mari  :  non  qu'elle  ne  partageât,  comme  lui,  les 
idées  philosophiques  du  xvui"  siècle  français;  mais, 
en  politique,  elle  était  whig  très-aristocratiquement  et 
sans  aucune  tendance  radicale,  libérale  avec  hauteur  et 
aussi  attachée  à  la  hiérarchie  sociale  que  fidèle  à  son 
parti  et  à  ses  amis.  11  y  avait  en  elle  de  la  grandeur,  de 
la  force,  une  autorité  à  la  fois  naturelle  et  conquise, 
souvent  impérieuse,  quelquefois  gracieuse,  de  la  di- 
gnité jusque  dans  le  caprice,  un  esprit  très-cultivé  sans 
prétention,  et  quoique  assez  égoïste  au  fond,  elle  était 
capable  d'affection,  surtout  de  ce  dévouement  soigneux 
et  délicat  qui  rend  faciles  et  agréables  les  détails  fami- 


13S  CHAPITRE  XXX. 

liers  de  la  vie.  Elle  se  prit  de  goût  pour  moi,  et  me  le 
témoignait  non-seulement  par  son  bon  accueil,  mais  en 
me  rendant,  sans  qu'il  y  parût,  de  bons  offices,  et  en 
me  donnant,  dans  l'occasion,  de  bons  avis.  Elle  m'en- 
voyait les  livres  qui  pouvaient  m'intéresser  ou  me  ser- 
vir. Elle  avait  à  cœur  que  je  ne  fisse  pas  trop  de  fautes 
en  parlant  anglais,  et  me  redressait  avec  un  soin  ami- 
cal; il  m'arriva  un  jour  de  rappeler  un  proverbe  popu- 
laire :  HeU's  icaîj  is  paved  wilh  good  intenlions  (le  che- 
min de  l'enfer  est  pavé  de  bonnes  intentions)  ;  elle  se 
pencha  vers  moi  et  me  dit  tout  bas  :  «  Vous  me  par- 
donnerez mon  impertinence  ;  on  ne  prononce  jamais 
ici  le  mot  de  Hell,  à  moins  que  ce  ne  soit  en  citant  des 
vers  de  Milton  :  la  haute  poésie  est  la  seule  excuse.  » 
Comme  beaucoup  d'autres  en  Angleterre,  elle  était 
gourmande  et  sensible  au  mérite  d'un  bon  dîner;  peu 
après  mon  établissement  à  Londres  où  j'avais  amené  un 
excellent  cuisinier,  longtemps  au  service  de  M.  de  Tal- 
leyrand,  elle  écrivait  à  Paris  :  «  M.  Guizot  plaît  ici  à 
tout  le  monde,  à  la  reine  aussi.  Le  public  tire  un  bon 
augure  de  ce  qu'il  a  placé  le  célèbre  Louis  à  la  tète  du 
département  de  sa  cuisine;  peu  de  choses  contribuent 
plus  ici  à  la  popularité  que  la  bonne  chère.  »  Quelques 
semaines  après,  lady  Holland  dînait  chez  moi;  elle 
n'avait  pas  déjeuné  le  matin  et  attendait  impatiemment 
qu'on  se  mît  à  table.  Lord  Palmerston  n'arriva  qu'à 
huit  heures  et  demie.  Lady  Holland  commença  par  l'hu- 
meur; puis,  un  vrai  chagrin;  puis,  l'inanition.  Au  mo- 
ment de  passer  dans  la  salle  à  manger,  elle  appela  lord 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  139 

Duncannon  et  se  recommanda  à  lui,  «  car  je  ne  suis 
pas  sûre,  dit -elle,  de  pom^oir  aller  jusque-là  sans  me 
trouver  mal.  »  Le  dîner,  qui  lui  convint,  dissipa  l'hu- 
meur comme  l'inanition;  mais  je  ne  suis  pas  sûr  qu'il 
ne  lui  soit  pas  toujours  resté  un  peu  de  rancune  de  ce 
que,  ce  jour-là,  j'avais  attendu  lord  et  lady  Palmerston. 

Cette  personne  si  décidément  incrédule  était  accessi- 
ble, pour  ses  amis  comme  pour  elle-même,  à  des  crain- 
tes puérilement  superstitieuses  :  elle  avait  été  un  peu 
malade  ;  elle  allait  mieux  et  elle  en  convenait  :  «  Ne  le 
répétez  pas,  me  dit-elle,  cela  porte  malheur.  »  Elle  me 
raconta  elle-même  qu'en.  1827  M.  Canning  malade  lui 
ayant  dit  qu'il  allait  se  reposer  à  Chiswik,  maison  de 
campagne  du  duc  de  Devonshire,  elle  lui  avait  dit  : 
c(  N'allez  pas  là;  si  j'étais  votre  femme,  je  ne  vous  lais- 
serais pas  aller  là.— Pourquoi  donc?  dit  M.  Canning. — 
M.  Fox  y  est  mort.  »  M.  Canning  sourit;  et  une  heure 
après,  en  quittant  IIoUand-House,  il  revint  à  lady  Rol- 
land et  lui  dit  tout  bas  :  «  Ne  parlez  de  cela  à  personne  ; 
on  s'en  troublerait.  » — «  Et  il  mourut  à  Chiswik,  »  me 
disait  avec  trouble  lady  HoUand. 

Pendant  tout  le  cours  de  mon  ambassade,  et  à  propos 
de  la  question  d'Orient,  je  trouvai  toujours  à  TloUand- 
House  le  même  bon  vouloir  sympathique,  le  même  dé- 
sir que  l'Angleterre  s'entendît  avec  la  France  plutôt 
qu'avec  la  Russie.  Quand  le  cabinet  anglais  faisait  un 
pas  hors  de  cette  voie,  lord  Holland  était  visiblement 
contrarié  et  troublé;  il  aurait  voulu  que  la  France  et  son 
ambassadeur  eussent  toujours  sujet  d'être  contents  de 


140  CHAPITRE  XXX. 

l'Angleterre,  et  il  se  montrait  alors,  pour  moi,  plus 
aimable  que  jamais.  Lady  Holland,  moins  douce,  témoi- 
gnait en  pareil  cas  son  déplaisir  par  de  l'humeur,  tantôt 
contre  les  journalistes  qui  soutenaient  la  politique 
qu'elle  n'aimait  pas,  tantôt  contre  la  Russie  et  le  baron 
de  Briinnow  lui-même  qu'elle  traitait  en  général  avec 
peu  de  faveur.  J'allais  souvent  passer  la  soirée  à  Hol- 
land-IIouse ;  si  quelque  incident  désagréable  à  ma  né- 
gociation était  survenu  la  veille  ou  le  matin,  lord  et  lady 
Hoiland  prenaient  grand  soin  d'écarter  tout  ce  qui  eût 
pu  s'y  rattacher  et  de  porter  la  conversation  sur  de  tout 
autres  sujets.  Ils  avaient  l'un  et  l'autre  à  cœur  qu'on  ne 
se  brouillât  pas  avec  la  France,  et  que  rien  n'altércàt 
l'agrément  de  leur  société  intime.  Un  de  leurs  habi- 
tués, ami  dévoué  de  lord  Palmerston,  médit  un  jour  : 
«  Prenez  garde;  lord  Hoiland  est  très-aimable;  mais  il 
parle  trop  pour  un  ministre  et  devant  les  étrangers  qui 
ne  connaissent  pas  assez  bien  notre  intérieur  pour  me- 
surer exactement  ce  que  ses  paroles  ont  d'importance 
et  celle  qu'il  y  attache  lui-même.  A  entendre  ses  eau- 
séries,  on  s'imagine  qu'il  y  a  de  grandes  difîérences 
d'opinion  dans  le  cabinet;  on  ne  peut  pas  se  résoudre 
à  regarder  tout  cela  comme  des  fantaisies  de  conversa- 
tion, sans  conséquence  pour  les  alfciires.  »  Mon  interlo- 
cuteur avait  raison;  les  dissentiments  de  lord  Hoiland 
étaient  plus  sincères  que  sérieux. 

Après  HoUand-House,  le  principal  foyer  whig  était 
Lansdowne-Eouse,  et  sans  exercer  une  influence  pré- 
pondérante, le  marquis  de  Lansdowne  avait,  dans  le  ca- 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1810.  141 

binet,  bien  plus  d'importance  que  lord  Holland;  il  ne 
dirigeait  pas,  mais  ceux  qui  dirigeaient  ne  croyaient  pas 
pouvoir  se  passer  de  son  approbation.  Je  n'ai  connu, 
parmi  les  whigs,  point  de  grand  seigneur  plus  considé- 
rable, plus  éclairé,  plus  généreusement  et  plus  judi- 
cieusement libéral  que  lord  Lansdowne;  la  naissance,  la 
fortune,  la  parfaite  éducation,  les  lumières,  un  carac- 
tère plein  de  loyauté  et  d'honneur,  rien  ne  lui  a  man- 
qué; mais  il  a  toujours  paru  plus  attentif  à  jouir  de  ces 
avantages  que  pressé  de  les  faire  valoir  dans  un  but 
d'ambition  et  de  pouvoir.  Il  avait  besoin  d'être  Jionoré 
et  compté,  non  d'agir  et  de  dominer.  Je  dirais  volon- 
tiers qu'il  y  avait  quelque  ressemblance  entre  lui  et  sa 
maison  de  Londres,  grande,  belle,  très-bien  ornée,  mais 
un  peu  froide  par  la  nature  morne  de  ses  ornements  :  la 
salle  à  manger  et  la  galerie  du  fond  étaient  remplies 
de  statues  antiques  que  son  père,  lord  Shelburne, 
avait  achetées  en  Itahe.  Magnifique  décoration,  mieux 
ap{)ropriée  à  des  édifices  publics  qu'à  des  bals,  des 
routs  ou  des  concerts.  Je  me  suis  trouvé  plusieurs 
fois  dans  les  grandes  réunions  de  Lansdowne-IIouse, 
entre  autres  à  un  bal  que,  le  2  avril,  lord  Lansdowne 
donna  à  la  reine  ;  c'était  un  singulier  effet  que  ces  huit 
ou  neuf  cents  personnes  très-vivantes,  très-brillantes, 
entourées  de  soixante  ou  quatre-vingts  personnes  de 
marbre  immobiles  et  glacées  au  milieu  de  ce  mouve- 
ment, de  ces  danses,  de  ces  flots  de  musique  et  de  lu- 
mière. Hors  de  ces  jours  de  fête,  dans  le  cours  Iiabituel 
de  la  vie,  dans  les  petits  dîners  moitié  politiques,  moitié 


142  CHAPITRE  XXX. 

littéraires  qu'il  donnait  souvent,  lord  Lansdowne  était 
d'un  commerce  aussi  agréable  que  sûr,  et  ne  cessa  de 
me  témoigner,  pour  les  bons  rapports  de  son  pays  avec 
le  mien  et  pour  moi-même,  une  bienveillance  à  la  fois 
sincère  et  réservée. 

L'attitude  de  lord  Grey  et  mes  relations  avec  lui 
étaient  tout  autres.  Ce  grand  chef  whig  qui,  après  avoir 
donné,  pendant  quarante-quatre  ans,  l'exemple  de  la 
plus  ferme  fidélité  à  ses  principes,  avait  eu  la  rare  for- 
tune d'accomplir  l'œuvre  à  laquelle  il  s'était  voué,  la 
réforme  parlementaire,  et  d'atteindre  ainsi  le  but  de  sa 
vie,  lord  Grey,  en  1840,  ne  pouvait  se  consoler  d'être 
vieux,  et  vivait  presque  hors  du  monde,  dans  la  mélan- 
colie et  Fennui,  toujours  très-honoré  quand  il  reparais- 
sait, et  recevant  les  témoignages  de  respect  avec  un  sin- 
gulier mélange  de  dignité  et  d'iiumeur.  11  dînait  un  jour 
chez  moi  avec  les  principaux  wliigs,  entre  autres  plu- 
sieurs membres  du  cabinet,  lord  Melbourne,  lord  Pal- 
merston,  lord  John  Russell,  lord  Clarendon.  Arrivé 
l'un  des  premiers,  lord  Grey  s'était  assis  près  de  la  che- 
minée, et  les  autres  convives,  en  arrivant,  allèrent  tous 
le  saluer.  Je  vois  encore  ce  noble  vieillard,  avec  sa 
grande  taille  et  sa  belle  figure,  se  soulevant  à  peine  de 
son  fauteuil  et  ne  répondant  que  par  une  inclination  de 
tête  fière  et  triste  aux  hommages  qu'on  lui  rendait.  Il 
fut  très-sensible  à  l'empressement  respectueux  que  je 
lui  témoignai  en  toute  occasion.  J'allais  le  voir  assez 
souvent,  et  mes  visites  lui  faisaient  évidemment  plaisir. 
Un  matin,  je  le  trouvai  tout  à  fait  seul;  il  me  le  fit  re- 


LA  SOCIETE  ANGLAISE  EN  1840.  14Ï 

marquer  :  «  Jadis,  me  dit-il,  quand  j'étais  jeune,  on  ne 
passait  guère  devant  ma  porte,  hommes  ou  femmes, 
sans  venir  me  voir;  aujourd'hui,  par  cette  fenêtre,  je 
les  vois  passer;  ils  n'entrent  plus.  »  Un  autre  jour,  le 
soir,  il  était  avec  sa  femme,  lady  Grey,  qui  lui  faisait  la 
lecture;  elle  me  toucha  par  sa  sollicitude  pour  son 
mari;  elle  le  gronda,  devant  moi,  de  ce  qu'il  n'allait 
plus  à  la  Chambre  des  lords,  ne  parlait  plus,  ne  se  sou- 
ciait plus  de  rien.  Avec  un  abandon  plein  de  simplicité 
et  presque  de  confiance,  comme  si  elle  me  connaissait 
depuis  longtemps,  elle  me  demanda  de  venir  souvent 
les  voir,  de  l'aider,  elle,  à  combattre  la  disposition  de 
lord  Grey.  J'entrai  dans  son  désir;  je  flattai  son  malade. 
J'ai  du  goût  pour  les  âmes  nobles  et  un  peu  faibles;  leur 
noblesse  me  plaît,  et  il  me  semble  que  je  suis  bon  à 
leur  faiblesse. 

Je  m'étonnais  de  ne  jamais  rencontrer  dans  ce  monde 
whig  un  homme  à  qui  les  whigs  avaient  depuis  long- 
temps affaire  et  dont  l'appui  leur  était  toujours  indis- 
pensable, le  célèbre  Irlandais  Daniel  O'Connell.  Je 
témoignai  un  jour  mon  étonnemenl  chez  mistriss 
Stanley,  aujourd'hui  lady  Stanley  d'Alderley,  fille  de 
lord  Dillon,  aimable  personne,  de  qui  les  souvenirs  de 
famille  m'avaient  rapproché,  et  dont  le  mari  était  alors, 
dans  la  Chambre  des  communes,  le  Whipper-in  des 
whigs,  c'est-à-dire  chargé  de  rallier,  dans  l'occasion, 
tous  les  membres  whigs  et  de  veiller  à  leur  exacte  pré- 
sence. Mistriss  Stanley  était  elle-même  de  sentiments 
très-whigs,  et  très-active  dans  l'intérêt  du  parti  et  du 


144  CHAPITRE  XXX. 

cabinet:  «Elle  est  notre  chef  d'état-major,  »  disait 
lord  Palmerston.   «  Avez-vous  envie,  me  dit-elle,  de 
connaître  M.  O'Connell? — Oui  certainement. — Eh  bien, 
j'arrangerai  cela.  »  Elle  me  donna  en  effet  à  dîner  le 
4    avril  avec   lui   et   cinq   ou   six    personnes  seule- 
ment, entre  autres  lord  Jolin  Russell  et  lord  Duncan- 
non.  Je  trouvai  M.  0'  Connell  parfaitement  tel  que  je 
l'attendais.  Je  le  vis  peut-être  comme  je  l'attendais, 
mais  c'est  toujours  beaucoup  de  répondre  à  l'attente. 
Grand,  gros,  robuste,  animé,  la  tête  un  peu  dans  les 
épaules,  l'air  de  la  force  et  de  la  finesse  ;  la  force  par- 
tout, la  finesse  dans  le  regard  prompt  et  un  peu  dé- 
tourné,  quoique  sans    fausseté  ;    point  d'élégance   et 
pourtant  point  vulgaire;  des  manières  un  peu  embar- 
rassées et  pourtant  fermes  ;  quelque  arrogance  même, 
quoique  cachée.  11  était,  avec  les  Anglais  considérables 
qui  se  trouvaient  là,  d'une  politesse  à  la  fois  un  peu 
humble  et  impérieuse  ;  on  sentait  qu'ils  avaient  été 
ses  maîtres  et  qu'il  était  puissant  sur  eux  ;  il  avait  subi 
leur  domination  et  il  recevait  leurs  empressements.  Il 
était  évidemment  flatté  d'être  invité  à  diner  avec  moi; 
je  lui  dis  quand  on  me  le  présenta  :  «  Nous  sommes 
ici,  vous  et  moi,  monsieur,  deux  grandes  preuves  du 
progrès  de  'la  justice  et  du  bon  sens;  vous,  catholique, 
membre  de  la  Chambre  des  communes  d'Angleterre  ; 
moi,  protestant,  ambassadeur  de  France.  »  Cette  entrée 
en  matière  lui  plut,  et  nous  causâmes,  pendant  le  dîner, 
presque  comme  d'anciennes  connaissances.  Le  matin, 
mistriss  Stanley  avait  hésité  à  inviter  quelques  person- 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN   1840.  14t> 

nés  pour  le  soir;  elle  s'y  était  pourtant  décidée,  et  je  \is 
arriver,  après  le  dîner,  lord  et  lad  y  Palnierston,  lord 
Normanby,  lord  Clarendon,  l'évêque  de  Norwich,  lady 
William  Russell  et  quelques  autres.  En  sortant  de  table, 
un  accès  de  modestie  sociale  prit  à  i\l.  O'Connell;   il 
voulait  s'en  aller  :  «  Vous  avez  du  monde,  »  dit-il  à 
M.  Stanley. — Oui,  mais  restez,  restez;  nous  y  comp- 
tons.— Non,  je  m'en  vais. — Restez,  je  vous  prie,  »  Et 
il  resta,  avec  une  satisfaction  visible  qui  ne  manquait 
pourtant  pas  de  fierté.  «  C'est  donc  là  M.  O'Connell  ?  » 
me  dit  lady  William  Russell  qui  probablement  ne  l'avait 
jamais  vu. — Oui,  lui  dis-je,  et  je  suis  venu  de  Paris 
pour  vous  l'apprendre. — Vous  croyiez  peut-être  que 
nous  passions  notre  vie  avec  lui  ?— Je  vois  bien  que 
non.  »  Ils  étaient  tous  évidemment  bien  aises  d'avoir 
cette  occasion  de  lui  être  agréables,  et  lui  bien  aise 
d'en  profiter.  Il  parla  beaucoup;  il  raconta  les  progrès 
de  la  tempérance  en  Irlande,  les  ivrognes  disparaissant 
par  milliers,  le  goût  des  babits  propres  et  des  manières 
moins  grossières  venant  à  mesure  que  l'ivrognerie  s'en 
allait.  Personne  ne  voulait  élever  de  doute.  Je  lui  de- 
mandai si  c'était  là  une  bouffée  de  mode  populaire  ou 
une  réforme  durable.  Il  me  répondit  avec  gravité  : 
«  Cela  durera,  nous  sommes  une  race  persévérante, 
comme  on  l'est  quand  on  a  beaucoup  souffert.  »  Il  pre- 
nait plaisir  à  s'adresser  à  moi,  à  m'avoir  pour  témoin 
du  meilleur  sort  de  sa  patrie  et  de  son  propre  triompbe. 
Je  me  retirai  vers  minuit,  et  je  me  retirai  le  premier, 
laissant  M.  O'Connell  au  milieu  de  quatre  ministres 

T.    V.  10 


146  CHAPITRE  XXX. 

anglais  et  de  cinq  ou  six  grandes  dames  qui  l'écoutaient 
avec  un  mélange  un  peu  comique  de  curiosité  et  de 
hauteur,  de  déférence  et  de  dédain. 

Je  fis  aussi  connaissance,  quelques  jours  après,  avec 
lin  autre  homme,  beaucoup  moins  célèbre  et  moins 
important  dans  la  sphère  politique,  mais  investi,  en 
Angleterre,  d'une  influence  et  d'une  faveur  publique 
très-originale  et  personnelle.  La  duchesse  de  Suther- 
land,  alors  grande]  maîtresse  de  la  garde-robe  de  la 
reine  et  l'une  des  plus  nobles  parures  du  parti  ^vhig, 
autant  par  sa  bonté  que  par  sa  beauté,  m'écrivit  un 
matin  que  le  docteur  Arnold  désirait  me  voir  et  viendrait 
passer  un  jour  chez  elle  dans  ce  dessein.  Neuf  ans 
auparavant,  sans  que  nous  eussions  jamais  eu  aucune 
relation  personnelle,  il  m'avait  envoyé  une  édition  de 
Thucydide  qu'il  venait  de  publier,  en  me  témoignant 
une  sympathie  qui  n'avait  rien  de  superficiel  ni  de  ba- 
nal. Il  vint  en  effet  à  Londres  le  10  avril,  et  ce  fut  pour 
moi  un  jour  de  vive  jouissance  intellectuelle  et  morale. 
Le  docteur  Arnold  était  de[)uis  longtemps  déjà  à  la  tète 
du  collège  de  Rugby ,  grand  établissement  d'éducation 
publique,  fondé  sous  la  reine  Elizabeth,  dans  le  comté 
de  Warwick;  et  sans  la  moindre  charlatanerie,  par  ses 
seuls  et  propres  mérites,  il  l'avait  porté  au  plus  haut 
degré  de  prospérité  et  de  popularité.  Je  trouvai  en  lui 
un  homme  d'un  esprit  singulièrement  élevé,  animé, 
ouvert,  large,  exempt  de  préjugé  et  de  routine,  curieux 
de  progrès,  et  en  môme  temps  ferme,  pratique,  sans 
fantaisies  bizarres  ou  vagues,  fidèlement  attaché  à  toutes 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  147 

les  fortes  bases  de  l'ordre  moral  et  social.  Je  n'ai  point 
rencontré  d'âme  plus  puissamment  sympathique,  plus 
Immaine  avec  autorité.  Il  avait,  en  littérature  classique, 
en  histoire,  dans  les  sciences,  un  savoir  aussi  solide 
que  varié';  et  sans  être  bien  nouvelles,  ses  idées  et  ses 
méthodes,  en  fait  d'éducation  comme  d'instruction,  lui 
appartenaient  en  propre,  et  il  les  appliquait  avec  une 
verve  communicative  et  efficace.  Il  agissait  beaucoup 
par  la  conversation,  d'âme  à  âme,  et  savait  se  servir  de 
la  liberté  aussi  bien  que  de  la  règle.  Jamais  peut-être 
aucun  chef  d'établissement  semblable  n'a  exercé,  sur 
la  génération  qui  a  passé  par  ses  mains,  une  influence 
plus  intime,  ni  laissé,  dans  les  esprits  et  dans  les 
cœurs,  un  plus  profond  souvenir. 

Les  whigs  avaient  alors  la  bonne  fortune  de  compter 
dans  leurs  rangs,  soit  au  sein  même  des  affaires,  soit 
sur  leshsièresde  la  politique  active,  plusieurs  hommes 
éminents  qui,  par  leurs  écrits,  agissaient  puissamment 
sur  le  public;  et  j'eus  aussi  la  bonne  fortune  de  con- 
tracter avec  plusieurs  d'entre  eux,  à  cette  époque,  des 
rapports  de  grande  bienveillance  ou  même  d'étroite 
amitié.  Ils  sont  tous  morts  aujourd'hui,  les  uns,  avant 
de  ressentir  les  atteintes  de  l'âge,  et  dans  la  vigueur 
comme  dans  la  maturité  de  leur  talent;  les  autres, 
après  avoir  parcouru  toute  la  carrière  et  atteint,  par  un 
noble  travail,  un  juste  renom  et  un  honorable  repos. 
Je  ne  me  refuserai  pas  le  mélancolique  plaisir  de  rap- 
peler ici  leur  mémoire,  les  impressions  que  j'ai  reçues 
d'eux  et  les  liens  qui  nous  ont  unis. 


148  CHAPITRE  XXX. 

M.  Hallam  est  celui  avec  qui  j'ai  été  le  plus  intime- 
ment lié.  Dès  que  je  l'ai  connu,  et  plus  je  l'ai  connu, 
son  caractère  et  son  esprit  m'ont  également  attiré  et 
attaché.  Avant  1830,   ses  beaux  travaux  historiques, 
surtout   son    Hisloirc    constilutionnelle  d'Angleterre, 
firent  naître  entre   nous   de   bienveillants  rapports; 
dans  la  préface  de  ce  dernier  ouvrage,  il  avait  parlé  de 
moi  et  de  mon  Histoire  de  la  Révolution  d'Angleterre 
en  termes  dont  je  ne  pouvais  qu'être  très-honoré  et  tou- 
ché. Après  1830,  je  le  vis  à  Paris;  nous  entrâmes  en 
correspondance  ;  il  m'exprima  plusieurs  fois  son  opi- 
nion sur  ce  qui  se  passait  en  Angleterre,  entre  autres 
sur  la  réforme  parlementaire  de  1831,  et  je  fus  frappé 
de  la  ferme  indépendance  comme  de  la  judicieuse  saga- 
cité, soit  de  ses  idées  générales,  soit  de  ses  appréciations 
des  mesures  et  des  événements  contemporains.  Je  n'ai 
point  connu  d'homme  plus  sincèrement,  plus  profon- 
dément libéral,  et  en  même  temps  plus  exempt  de  tout 
préjugé  national  et  de    tout  esprit  de   parti;    point 
d'homme  qui  s'inquiétât  plus  exclusivement  de  cher- 
cher la  vérité  et  de  rendre  justice  à  tous,  sans  aucun 
souci  de  plaire  ou  de  déplaire  à  ses  adversaires  ou  à  ses 
amis.  La  rectitude  naturelle  de  son  jugement,  son  vaste 
et  exact  savoir,  la  généreuse  élévation  de  son  âme  et  son 
parfait  désintéressement  le  rendaient  imperturbable- 
ment équitable,  et  étranger,  dans  la  cause  même  qui  lui 
tenait  le  plus  à  cœur,  celle  de  la  liberté  religieuse  et 
politique,  à  toute  espèce  de  badauderie  comme  de  fana- 
tisme. Il  me  reçut  à  Londres,  en  1840,  avec  un  emprcs- 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1810.  149 

sèment  amical  ;  il  aimait  la  société,  la  conversation,  la 
discussion  familière  des  souvenirs  ou  des  idées,  et  il 
réunissait  souvent  à  sa  table  les  hommes  les  plus  dis- 
tingués de  son  pays,  lettrés  par  profession  ou  par  goût, 
M.  Macaulay,  lord  Lansdowne,  lord  Mahon,  sir  Francis 
Palgrave,  M.  Milman,  tous  charmés  de  se  trouver  en- 
semble et  autour  de  lui.  En  1848,  après  la  Révolution 
de  février,  M.  Hallam  fut  pour  moi  le  plus  véritable, 
je  dirai  le  plus  infatigable  ami  ;  il  n'y  avait  point  de 
bons  offices  qu'il  ne  recherchât  l'occasion  de  me  rendre, 
point  de  soins,  point  de  prévenances  qu'il  n'eût  tous  les 
jours  pour  mes  enfants  et  pour  moi,  avec  cette  cordia- 
lité atîectueuse  qui  rend  tout  facile  et  agréable  à  ceux 
qu'elle  oblige,  car  elle  prend,  à  ce  qu'elle  fait  pour  eux, 
autant  de  plaisir  qu'elle  peut  leur   en   faire  à  eux- 
mêmes.  J'ai  entendu  dire  que,  dans  la  première  partie 
de  sa  vie,  M.  Hallam  avait  été  un  peu  âpre  et  impérieux; 
mais  il  avait  subi  de  grandes  douleurs  domestiques;  il 
avait  perdu  sa  femme  et  plusieurs    de    ses   enfants, 
entre  autres  son  fils  aîné  Arthur,  jeune  homme  d'une 
distinction  rare,  à  la  mémoire  duquel  son  ami,  le  poète 
Tennyson,  a  consacré  une  de  ses  plus  belles  œuvres  de 
poésie  morale,  intitulée  :  In  memoriam.  Au  lieu  d'aigrir 
ou  d'assombrir  M.  Hallam,  le  malheur  et  l'âge  l'avaient 
adouci  et  attendri;  personne  n'apercevait  plus  en  lui  la 
moindre  trace  de  rudesse  ;  il  conservait  tout  son  mou- 
vement d'esprit,  tous  ses  goûts  littéraires  et  sociables, 
et  semblait  jouir  de  la  vie  en  homme  qui  la  trouve  en- 
core douce  et  veut  la  rendre  douce  à  ceux  qui  l'entou- 


150  CHAPITRE  XXX. 

rent^  mais  qui  en  a  connu  les  poignantes  tristesses,  et 
qui,  au  fond  de  l'âme  et  pour  son  propre  compte,  ne  s'y 
passionne  plus.  Après  mon  retour  en  France,  M.  Hal- 
lam  vint,  en  1 853,  avec  sir  John  Boileau,  passer  quel- 
ques jours  au  Val-Riclier;  il  était  encore  le  même,  l'es- 
prit toujours  aussi  animé  et  le  cœur  aussi  affectueux; 
mais  peu  de  temps  après,  il  fut  frappé  d'une  attaque 
d'apoplexie  qui  le  laissa  impotent  et  presque  éteint. 
Pendant  le  voyage  que  je  fis  en  Angleterre  en  1858, 
j'allai  le  voir  à  la  campagne,  à  Pensliurst,  près  de  Lon- 
dres, où  il  vivait  retiré  chez  sa  fdle,  mistriss  Cator.  Je 
le  trouvai  enfoncé  dans  son  fauteuil,  auprès  d'une  table 
encore  chargée  de  livres,  quelques-uns  entr'ouverts,  et 
tenant  à  la  main  le  Times  du  jour  qu'il  laissa  tomber 
à  terre  quand  j'entrai;  il  pouvait  à  peine  marcher,  ne 
parlait  qu'avec  embarras,  et  il  arrêta  sur  moi  des  re- 
gards lents  et  tristes  où  perçaient  un  souvenir  d'affec- 
tion et  le  plaisir  qu'il  éprouvait  à  me  revoir,  mais 
qu'il  n'exprimait  pas.  J'abrégeai  ma  visite  qui  le  fati- 
guait autant  qu'elle  m'attristait.  Il  mourut  quelques 
mois  après.  Homme  rare,  et  modeste  autant  que  rare, 
à  qui  il  n'a  manqué  que  plus  d'éclat  dans  le  talent  et  une 
soif  plus  passionnée  du  succès  pour  exercer,  sur  le 
public,  autant  de  puissance  qu'il  a  obtenu  d'estime  et 
d'amitié  de  ceux  qui  l'ont  bien  connu. 

Je  n'ai  pas  vécu  aussi  intimement  avec  lord  Macauïay 
(M.  Macauïay  en  1810),  et  môme  après  l'avoir  beaucoup 
vu,  j'ai  moins  connu  l'homme  que  l'écrivain.  Avant 
que  nous  nous .  fussions  rencontrés,  j'admirais  son  art 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  151 

savant  et  brillant  pour  recueillir  les  faits^  les  grouper, 
les  animer,  transformer  le  récit  en  drame,  et  semer,  à 
travers  les  scènes  et  les  acteurs  du  drame,  les  observa- 
tions et  les  jugements  du  spectateur;  il  a  excellé  à  ré- 
pandre sur  le  passé  des  flots  de  lumière  et  de  couleur, 
en  le  mettant  constamment  en  face  des  idées  et  des 
mœurs  du  temps  présent.  Quand  j'ai  personnellement 
connu  lord  3Iacaulay,  j'ai  joui  plus  vivement  encore  de 
mon  plaisir  à  l'admirer;  l'harmonie  était  parfaite  entre 
l'homme  et  l'artiste,  le  causeur  et  l'écrivain;  rien  ne  se 
ressemblait  plus  que  les  écrits  de  lord  Macaulay  et  sa 
conversation  ;  même  richesse  et  même  à-propos  dans 
la  mémoire,  môme  impétuosité  facile  dans  la  pensée, 
même  vivacité  d'imagination,  même  clarté  de  langage, 
même  tour  à  la  fois  naturel  et  piquant  dans  les  ré- 
flexions. Il  j  avait,  à  l'écouter,  autant  d'agrément  et 
presque  autant  d'instruction  qu'à  le  lire.  Et  lorsque, 
après  tant  de  curieux  et  charmants  Essais,  il  a  publié 
son  grand  ouvrage,  l'Histoire  d'Angleterre  depuis  Va- 
vénement  de  Jacques  II,  les  mêmes  qualités  s'y  sont 
déployées  avec  encore  plus  d'abondance  et  d'éclat.  Je 
ne  connais  point  d'histoire  où  le  passé  et  l'historien  qui 
le  raconte  vivent  plus  intimement  et  plus  familièrement 
ensemble  ;  lord  Macaulay  peint  les  faits  et  les  hommes 
du  xvii^  siècle  avec  autant  de  détails  et  des  couleurs 
aussi  vives  que  s'ils  étaient  ses  contemporains.  Méthode 
pleine  de  puissance  et  d'attrait,  mais  qui  entraîne  un 
péril  auquel  lord  Macaulay  n'a  pas  toujours  échappé. 
J'éprouve  souvent,  en  le  lisant,  le  regret  de  rencontrer. 


152  CHAPITRE  XXX. 

dans  rhistoire,  l'esprit  de  parti  de  la  politique.  Je  n'ai 
garde  de  mal  penser  ni  de  mal  parler  des  partis  ;  ils 
sont  les  éléments  nécessaires  d'un  gouvernement  libre. 
J'ai  passé  bien  des  années  de  ma  vie  dans  cette  arène,  et 
je  sais  combien,  pour  lutter  avec  succès,  pour  gouver- 
ner comme  pour  résister  efficacement,  il  est  indispen- 
sable d'être  entouré  d'un  parti  compacte,  discipliné, 
permanent.  Les  whigs  et  les  torys  ont  fait^  en  Angle- 
terre, depuis  deux  siècles,  la  force  du  pouvoir  et  de  la 
liberté.  Mais  les  partis  et  l'esprit  de  parti  ne  sont  bien 
placés  que  dans  la  politique  active  et  actuelle  ;  quand 
on  rentre  dans  le  passé,  quand  on  rouvre  les  tombeaux, 
on  doit,  aux  morts  qu'on  en  fait  sortir,  une  complète 
et  scrupuleuse  justice;  il  faut,  en  les  ramenant  sur  la 
scène,  mettre  en  lumière  les  idées  et  les  sentiments 
qu'ils  y  ont  portés  ;  il  faut  faire  équitablement,  dans 
leur  rôle,  la  part  de  leurs  intérêts  et  leurs  droits,  et  ne 
pas  mêler  à  leurs  cendres  les  charbons  ardents  de  notre 
propre  foyer.  Lord  Macaulay  n'a  pas  toujours  obéi  à 
cette  loi  de  la  vérité  comme  de  l'équité  historique;  il  a 
porté  quelquefois  dans  ses  récits,  et  surtout  dans  ses 
appréciations  des  actes  et  des  hommes,  les  passions  et 
les  préventions  des  whigs  engagés  dans  les  luttes  an- 
ciennes ou  modernes.  El  j'ai  lieu  de  croire  qu'il  s'en  est 
lui-même  aperçu;  j'en  ai  deux  preuves  décisives  pui- 
sées, l'une  dans  son  grand  ouvrage  même,  l'autre- dans 
mes  rapports  avec  lui.  En  avançant  dans  son  travail,  il 
s'est  mieux  dégagé  de  ses  impressions  premières;  la 
justice  de  l'historien  a  pris  le  dessus  sur  les  habitu- 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  153 

des  du  politique;  il  a  été  beaucoup  plus  impartial  dans 
son  histoire  du  règne  de  Guillaume  lll  que  dans  celle 
du  règne  de  Jacques  II;  et  surtout  que  dans  son  résumé 
des  règnes  de  Charles  I"  et  de  Charles  II.  Il  juge  les 
whigs  de  d69-2  plus  sévèrement  que  les  répubhcains  de 
1648;  et  si  je  suis  bien  informé,  son  impartialité  nou- 
velle lui  a  valu,  de  la  part  de  quelques  whigs  intéres- 
sés ou  ardents,  d'assez  vifs  reproches.  Ma  preuve  person- 
nelle n'est  pas  moins  concluante.  Au  printemps  de  1848, 
je  voulais  que  mon  fils  Guillaume  reprît  à  Londres  ses 
études  classiques  forcément  interrompues  à  Paris;  j'hé- 
sitais entre  deux  grands  établissements,  le  collège  de 
l'Université  de  Londres  (  Universiti/s  collège),  fondé 
sous  le  roi  Guillaume  IV,  comme  cette  Université  elle- 
même,  par  l'influence  des  whigs,  et  le  collège  royal 
(  King^s  collège  ),  fondé  vers  la  même  époque,  sous  le 
patronage  de  l'Église  anglicane.  Je  consultai  M.  Macau- 
lay  sur  le  choix  :  «Vous  m'interrogez  comme  père,  me 
dit-il;  je  ne  vous  répondrai  pas  comme  homme  de 
parti;  j'ai  concouru,  avec  mes  amis  whigs,  à  la  fonda- 
tion de  l'Université  de  Londres  et  de  son  collège  ;  en- 
voyez votre  fils  au  King's  collège;  c'est  le  meilleur.»  Je 
le  remerciai  de  sa  sincérité  et  je  suivis  son  conseil  dont 
mon  fils  se  trouva  bien. 

J'eus,  en  1840,  dans  les  loisirs  de  mon  ambassade, 
une  preuve  frappante  de  l'étendue  et  de  l'agrément  de 
son  savoir  :  il  m'offrit  de  me  servir  de  cicérone  dans  la 
visite  de  l'abbaye  de  Westminster  et  de  sa  célèbre 
église  peuplée  de  morts  dispersés  ou  entassés  pèle- 


154  CHAPITRE  XXX. 

mêle  dans  toutes  les  parties  de  l'édifice,  rois,  reines, 
guerriers,  politiques,  magistrats,  orateurs,  écrivains, 
simples  particuliers,  les  uns  glorieux,  placés  là  par 
l'admiration  et  la  reconnaissance  publiques,  les  autres 
obscurs,  consacrés  par  la  piété,  ou  l'affection,  ou  la  va- 
nité domestiques.  Elizabeth  et  Marie  Stuart,  Bucking- 
liam  et  Monk,  lord  Chatbam  et  lord  Rlansfield,  Pilt  et  Fox, 
Shakespeare,  Milton,  Newton,  Gray,  Addison,  Watts,  les 
destinées  et  les  natures  les  plus  diverses  mises  côte  à 
côte,  la  paix  du  ciel  entre  les  hommes  après  les  haines 
et  les  rivalités  de  la  terre.  Je  ne  fus  pas  choqué,  comme 
ont  paru  l'être  beaucoup  de  gens,  du  grand  nombre 
des  morts  obscurs;  qu'importe  aux  morts  illustres? 
Ils  n'en  sont  pas  moins  apparents  ni  moins  seuls.  Il  n'y 
a  pas  de  foule  là;  les  tombeaux  ne  se  gênent  pas,  ne 
se  masquent  pas  l'un  l'autre  ;  on  ne  s'arrête  que  devant 
ceux  qui  renferment  vraiment  un  immortel.  Ce  qui 
est  choquant,  hideux,  barbare,  ce  sont  des  figures 
de  cire  placées  là  dans  des  armoires,  la  reine 
Elizabeth,  la  reine  Anne,  Guillaume  111  et  Marie,  Nel- 
son, Chatham,  debout,  les  yeux  ouverts,  sous  leurs 
propres  vêtements.  Cette  prétention  à  la  réalité,  ce  ma- 
riage de  la  vie  apparente  et  de  la  mort  sont  d'un  elTet 
révoltant  au  milieu  de  ces  tombeaux,  de  ces  statues, 
purs  symboles  qui  proclament  la  mort  en  perpétuant 
la  mémoire,  et  transmettent  le  nom  aux  respects  de  la 
postérité  sans  livrer  la  personne  à  la  curiosité  de  ses 
regards.  Pendant  trois  ou  quatre  heures,  je  me  pro- 
menai avec  M.  Macaulay  dans  cette  galerie  monumen- 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  155 

taie  de  la  nation  et  des  familles  anglaises  ;  je  l'arrêtais 
ou  il  m'arrêtait  à  chaque  pas;  et  tantôt  répondant  à  mes 
questions ,  tantôt  les  devançant ,  il  m'expliquait  un 
monument  allégorique,  me  rappelait  un  fait  oublié, 
me  racontait  une  anecdote  peu  connue,  me  récitait 
'  quelque  beau  passage  des  écrivains  ou  des  orateurs 
dont  nous  rencontrions  les  noms.  Nous  passions  devant 
le  monument  de  lord  Chatham  debout,  la  tête  haute 
et  le  bras  en  avant  comme  dans  un  mouvement 
d'éloquence;  devant  lui,  à  ses  pieds,  sur  une  simple 
pierre,  était  inscrit  le  nom  de  son  fils  William  Pitt, 
déposé  là  en  attendant  qu'on  eût  terminé  et  placé  en 
son  lieu  le  monument  qui  lui  devait  être  consacré  : 
«  Ne  dirait-on  pas,  me  dit  M.  ]\Iacaulay,  que  le  pèrô 
se  lève  et  prononce  là,  devant  le  public,  l'oraison 
funèbre  de  son  fds?  »  Et  à  ce  propos,  quelques-uns 
des  plus  beaux  discours  de  lord  Chatham  et  de  M.  Pitt 
lui  revinrent  en  mémoire,  et  il  m'en  répéta  plusieurs 
fragments.  Les  monuments  des  grands  écrivains,  pro- 
sateurs ou  poètes,  suscitaient  en  lui  la  même  abondance, 
la  même  verve  de  souvenirs;  Blilton  et  Addison  étaient, 
pour  lui,  des  favoris,  et  il  me  retint  plusieurs  minutes 
devant  leurs  noms,  se  complaisant  à  me  rappeler 
quelques  traits  de  leur  vie,  ou  à  me  citer  quelques  pas- 
sages de  leurs  œuvres,  presque  autant  que  je  me  plai- 
sais à  l'écouter.  Un  bas-relief,  qui  retraçait  un  incident 
de  la  grande  guerre  entre -l'Angleterre  et  ses  colonies 
américaines  luttant  pour  leur  indépendance,  se  trouva 
sur  notre  chemin  :  «  Regardez  cette  figure  à  laquelle 


156  CHAPITRE  XXX. 

manque  la  tête,  me  dit  M.  Macaulay  ;  c'est  celle  de 
Washington  ;  le  soir,  sans  doute,  en  se  cachant,  quelque 
ardent  patriote  anglais,  encore  courroucé  contre  ce 
chef  de  rebelles,  se  satisfit  en  lui  cassant  la  tête  ;  on  la 
rétablit  ;  quelque  temps  après  on  la  retrouva  encore 
cassée  ;  on  a  renoncé  à  la  rétablir.  Voilà  comment 
les  patriotes  d'un  pays  comprennent  et  traitent  ceux 
d'un  pays  rival.  »  Toute  cette  visite  fut,  pour  moi, 
pleine  d'intérêt  et  de  charme;  comme  les  grands  morts 
de  l'Italie  sur  le  passage  de  Dante,  les  plus  illustres 
personnages  de  l'histoire  et  de  la  littérature  anglaises 
sortaient  devant  moi  de  leur  tombeau,  à  la  voix  d'un 
représentant  digne  d'eux. 

HoUand-House  n'était  pas  seulement  le  rendez-vous 
habituel  des  whigs  engagés  dans  la  vie  publique;  c'était 
aussi  le  salon  favori,  le  home  adoptif  des  lettrés  libé- 
raux étrangers  à  la  conduite  des  affaires,  mais  dévoués 
à  leurs  idées  et  au  redressement  des  vieilles  injustices 
sociales.  Ce  fut  là  que  je  rencontrai  pour  la  première 
fois  le  révérend  Sidney  Smith  et  lord  Jeffrey,  tous  deux 
fondateurs,  en  tSOI,  de  la  Revue  d'Edimbourg,  et  les 
deux  hommes  de  ce  temps  qui,  en  dehors  du  Parle- 
ment, ont  le  plus  contribué  aux  succès  du  parti  whig 
et  aux  progrès  de  la  hberté.  Ils  étaient  l'un  et  l'autre 
bien  loin,  en  1840,  du  puissant  élan  de  leur  jeunesse  et 
de  leur  influence;  mais  M.  Sidney  Smith  conservait, 
à  soixante-neuf  ans,  cette  vive  originalité  d'imagination 
et  d'esprit,  cette  verve  inattendue  et  plaisante  qui 
éclataient  partout,  dans  la  vie  familière  comme  dans  les 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  157 

salons,  et  probablement  aussi  dans  sa  propre  pensée, 
quand  il  était  seul  dans  son  cabinet.  J'écrivais  à  Paris, 
après  notre  première  rencontre  :  «  J'ai  causé  hier  soir 
avec  M,  Sidney  Smith,  qui  a  vraiment  beaucoup,  beau- 
coup d'esprit.  Mais  tout  le  monde  s'y  attend,  tout  le 
monde  vous  en  avertit.  C'est  son  état  d'avoir  de  l'esprit 
comme  c'est  l'état  de  lady  Seymour  d'être  belle.  On  de- 
mande de  l'esprit  à  M.  Sidney  Smith  comme  une  voiture 
à  un  sellier.  On  rit  trop  de  ses  plaisanteries.  On  rit 
avant,  pendant,  après.  Et  il  plaisante  un  peu  trop  à  pro- 
pos de  toutes  choses,  même  à  propos  des  évêques;  ce 
qui  ne  l'empêche  pas  d'avoir  sa  réserve,  et  même  sa 
timidité  envers  sa  robe;  il  ne  veut  plus  dîner  hors  de 
chez  lui  le  dimanche,  et  il  n'ose  pas  le  dire  à  lady  Hol- 
land  qui  l'invite  le  dimanche  pour  le  plaisir  de  l'embar- 
rasser. »  Là  étaient  en  effet  l'embarras  et  le  côté  faible 
de  M.  Sidney  Smith  ;  le  tour  de  son  esprit  et  de  son  lan- 
gage n'était  pas  en  harmonie  avec  sa  situation  ;  il  n'était 
pas  devenu  ecclésiastique  par  goût  et  de  son  libre  choix; 
il  avait  obéi,  en  cela,  au  pressant  désir  de  son  père;  et 
quelque  soin  scrupuleux  qu'il  apportât  à  remplir  tous 
les  devoirs  de  son  état,  il  n'avait  pu  changer  sa  nature, 
ni  régler  toujours,  selon  de  sévères  convenances,  son 
intarissable  et  quelquefois  bouffonne  gaieté.  D'ailleurs 
le  meilleur  des  hommes,  aussi  doux  que  courageux, 
plein  de  charité  chrétienne  comme  de  sincérité  libé- 
rale, prédicateur  efficace  dans  sa  chaire  autant  que  cri- 
tique éminent  dans  la  Revue  d'Edimbourg,  et  dont  les 
sermons,  recueillis  après  sa  mort,  valent  bien  ses  arti- 


158  CHAPITRE  XXX. 

des,  et  couvrent  amplement  ce  qu'il  y  avait  d'excessif 
dans  ses  saillies  de  moquerie  et  de  gaieté.  Il  vint  me 
voir  un  jour  à  l'ambassade,  et  sa  conversation  fut  un 
agréable  mélange  de  réQexions  sérieuses  et  de  traits  pi- 
quants. 11  me  parla  beaucoup  de  lord  Jobn  Russell  qu'il 
aimait  fort  et  qu'il  regardait  comme  l'âme  du  cabinet  : 
«  Lord  Melbourne,  me  dit-il,  est  un  homme  de  beau- 
coup d'esprit,  un  bon  et  aimable  garçon  plutôt  qu'un 
politique,  a  pu  felloïc  rather  Ihan  a  politician,  et  bien 
moins  insouciant  qu'il  n'en  a  l'air.  »  Il  tenait  beaucoup 
à  n'être  pas  pris  pour  un  radical  :  «  Les  radicaux,  me 
dit-il,  sont  en  déclin  dans  la  Chambre  des  communes, 
découragés  et  ne  comptant  plus  sur  leur  avenir.  Ils 
s'étaient  figurés  qu'ils  changeraient  toutes  choses.  Le 
bon  sens  public  les  paralyse.  La  plupart  se  fondront 
dans  les  %vhigs.  »  Je  ne  lui  demandai  pas  si  les  whigs 
ne  feraient  pas  la  moitié  du  chemin.  Je  l'écoutais  sans 
discuter.  Il  y  a  des  gens  à  qui  on  plaît  en  leur  parlant  ; 
à  d'autres,  en  les  écoutant.  On  les  distingue  bien  vite. 
M.  Sidney  Smith  était  accoutumé  à  être  écouté,  et 
même  attendu. 

Malgré  l'ancienne  union  de  leurs  idées  et  de  leurs 
travaux,  lord  JefPrey,  à  l'époque  où  je  l'alconnu,  ne 
ressemblait  en  rien  au  révérend  Sidney  Smith.  L'ecclé- 
siastique anglais  était  resté,  à  soixante-neuf  ans,  aussi 
animé,  aussi  gai,  aussi  bienveillant,  aussi  confiant  dans 
la  nature  humaine  et  dans  l'avenir  des  sociétés  hu- 
maines qu'il  avait  pu  l'être  dans  sa  jeunesse.  Le  critique 
écossais,  à  soixante-sept  ans,  portait  l'empreinte  des 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  159 

épreuves  et  des  mécomptes  de  la  vie.  Profondément 
sérieux  et  sagace^  il  avait  dans  l'esprit  plus  d'activité  et 
de  fermeté  que  de  penchant  aux  brillantes  et  lointaines 
espérances;  sincèrement  attaché  aux  principes  qu'il 
avait  soutenus  et  au  parti  qu'il  avait  servi  avec  ardeur, 
il  se  méprenait  peu  sur  leurs  mauvaises  pentes  et  leurs 
mauvaises  chances  ;  il  avait  exercé  la  critique  littéraire 
avec  autant  d'intégrité  et  d'indépendance  que  de  péné- 
tration et  de  bon  jugement  ;  mais  il  était  las  de  criti- 
quer et  ne  trouvait  plus  guère  à  admirer.  Il  aimait 
beaucoup  la  conversation,  la  discussion,  l'écliange  et  le 
choc  des  idées;  il  y  était  abondant,  ingénieux,  sensé 
sans  pédanterie  quoique  avec  vigueur;  mais  ses  goûts 
de  société  étaient  combattus  et  attiédis  par  sa  préférence 
de  plus  en  plus  prononcée  pour  sa  petite  maison  de  cam- 
pagne, près  d'Edimbourg,  pour  la  vie  domestique  et  la 
méditation  tranquille  au  sein  d'une  belle  nature.  Après 
l'adoption  de  la  réforme  parlementaire,  il  était  entré 
dans  la  Chambre  des  communes;  mais  il  n'y  avait 
obtenu  ni  un  succès  oratoire,  ni  une  importance  poli- 
tique proportionnés  à  ses  succès  et  à  son  importance  ' 
dans  le  monde  lettré.  Il  était  sorti  du  Parlement  sans 
regret,  quoique  avec  un  peu  de  tristesse,  avait  accepté 
un  siège  dans  la  haute  cour  de  session  d'Ecosse,  et  ne 
venait  plus  à  Londres  que  rarement  et  pour  peu  de 
jours.  Nous  eûmes  un  matin,  chez  moi,  un  long  entre- 
tien sur  l'état  actuel  des  idées  et  des  mœurs,  des  socié- 
tés et  des  gouvernements;  je  fus  frappé  de  la  ferme 
indépendance  et  de  la  longue  prévoyance  de  sa  pensée  ; 


160  CHAPITilE  XXX. 

ce  vaillant  champion  des  idées  libérales  s'inquiétait 
vivement  de  la  domination  exclusive  de  la  démocratie, 
autant  pour  la  dignité  humaine  et  la  liberté  politique 
que  pour  la  sécurité  des  droits  divers  et  la  forte  consti- 
tution des  États.  Mais  il  m'exprimait  ces  judicieux  sen- 
timents avec  cette  nuance  de  découragement  et  d'hu- 
meur qui  donne  à  l'esprit  l'air  vieux,  et  la  vieillesse  ne 
va  pas  mieux  à  l'esprit  qu'au  corps. 

En  sortant  de  Holland- Bouse  ou  de  Lansdowne-House, 
j'allais  quelquefois  finir  ma  soirée  dans  un  modeste 
salon,  chez  deux  vieilles  personnes,  miss  Berry  et  sa 
sœur  Agnès,  que  j'avais  vues  souvent  à  Paris.  Après 
avoir  longtemps  vécu,  sur  le  continent  comme  en  An- 
gleterre, dans  le  monde  élégant  et  lettré,  elles  habi- 
taient Londres ,  âgées  l'une  de  soixante-dix-huit, 
l'autre  de  soixante-quatorze  ans,  restant  chez  elles  tous 
les  soirs,  et  recevant  d'anciens  amis  et  des  gens  d'esprit 
bien  aises  d'être  assurés  de  les  trouver  et  de  s'y  trouver 
ensemble.  Elles  avaient  pour  amie  et  pour  compagne 
fidèle  lady  Charlotte  Lindsay,  fille  de  lord  North,  femme 
d'esprit  aussi,  pleine  des  souvenirs  de  la  cour  et  de 
l'histoire  d'Angleterre  pendant  le  ministère  de  son 
père,  et  prenant  plaisir  à  les  raconter.  L'aînée  des  deux 
sœurs,  miss  Berry,  avait  été  belle  et  l'objet  des  soins 
particuliers  d'Horace  Walpole  qu'elle  avait,  disait-on, 
efusé  d'épouser ,  tout  grand  seigneur  et  homme 
d'esprit  qu'il  était,  le  trouvant  trop  vieux.  Elle  aimait 
la  France  et  la  société  française  qu'elle  avait  vues  dans 
des  temps  et  des  états  bien  différents,  et  elle  rappelait 


LÀ  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  161 

volontiers  que  c'était  à  la  cour  de  Louis  XVI ,  et 
par  une  bonne  grâce  particulière  de  la  reine  Marie- 
Antoinette,  qu'elle  avait  été,  pour  la  première  fois  de 
sa  vie,  invitée  à  un  grand  bal.  En  1815,  elle  avait  pu- 
blié un  premier  recueil  des  Lettres  de  lady  Russell,  en 
le  faisant  précéder  d'un  Essai  biographique  écrit  avec 
une  émotion  intelligente  ;  et  en  18i0,  je  reportai  sur 
l'éditeur  quelque  chose  du  profond  et  tendre  intérêt  que 
la  mémoire  de  cette  personne  si  rare,  admirable  exem- 
ple de  la  passion  dans  la  vertu,  m'avait  dès  lors  inspiré. 
Je  retrouvais  d'ailleurs,  dans  le  petit  salon  de  miss 
Berry,  non-seulement  les  goûts,  mais  les  habitudes  de 
la  société  et  de  la  conversation  françaises,  plus  de  faci- 
lité, de  variété,  de  sympathie  complaisante  que  dans  la 
plupart  des  salons  anglais ,  un  vif  mouvement  d'esprit 
littéraire  et  des  sentiments  libéraux  sans  préoccupations 
politiques.  C'était,  pour  moi,  un  agréable  délassement 
et  comme  un  retour  momentané  vers  ma  jeunesse, 
dans  le  salon  de  madame  Suard  ou  de  madame  d'Hou- 
detot. 

Quelque  liberté  que  je  prisse  soin  de  garder  pour 
mes  relations  personnelles ,  je  voyais  moins  les  torys 
que  les  whigs  :  non-seulement  parce  que  je  n'avais  pas 
à  traiter  avec  eux,  mais  aussi  parce  qu'ils  avaient  à 
Londres  moins  de  foyers  de  réunion  et  de  conversation 
un  peu  intime.  J'ai  déjà  dit  quel  courtois  empressement 
m'avaient  témoigné,  à  mon  arrivée,  les  principaux 
d'entre  eux,  notamment  sir  Robert  Peel  et  lord  Aber- 
deen  ;  dès  le  7  mars  18iO,  sir  Robert  Peel  me  donna  à 

T.    V.  •         11 


162  CHAPITRE  5XX. 

dîner  avec  ses  plus  particuliers  amis.  Lord  Aberdeense 
plaignait  de  ne  pas  me  voir  plus  souvent.  C'était  surtout 
chez  lady  Jersey  que  je  rencontrais  les  hommes  consi- 
dérables du  parti  et  des  diverses  nuances  du  parti  ; 
elle  leur  était  très-fidèle,  et  prenait  beaucoup  de  soin 
pour  les  attirer  chez  elle  et  leur  rendre  son  salon  agréa- 
ble. Je  fis  là  connaissance  avec  lord  Lyndhurst,  lord 
Ellenborough  et  sir  Stratford  Canning,  aujourd'hui 
lord  Stratford  de  Redcliffe  :  le  premier,  déjà  âgé,  me 
frappa  par  la  vigueur,  la  précision,  la  netteté  de  sa 
pensée  et  de  sa  parole,  et  dix  ans  plus  tard,  je  lui  ai 
retrouvé  les  mêmes  qualités,  presque  au  même  degré. 
Sir  Stratford  Canning  n'avait  pas  encore  déployé,  dans 
l'ambassade  de  Constantinople,  sa  dominante  et  indomp- 
table énergie  ;  mais  la  mâle  franchise  de  son  caractère 
et  la  fierté  douce  de  ses  manières  eurent  pour  moi, 
dès  l'abord,  un  attrait  que  les  dissentiments  diploma- 
tiques n'ont  jamais  effacé.  Lord  Mahon,  aujourd'hui 
comte  Stanhope,  aussi  distingué  par  ses  travaux  histo- 
riques que  par  ses  lumières  politiques,  réunissait  sou- 
vent chez  lui,  à  déjeuner,  les  libéraux  et  les  lettrés  du 
parti,  les  adhérents  de  sir  Robert  Peel,  ceux  que  dès  lors 
on  appelait  et  qui  eux-mêmes  s'appelaient  conservateurs 
plutôt  que  tory  s.  Pris  dans  son  ensemble,  ce  parti  do- 
minait dans  la  Chambre  des  lords,  touchait  et  quelque- 
fois atteignait,  dans  la  Chambre  des  communes,  à  la 
majorité,  et  il  avait  pour  chefs  des  hommes  éminents 
par  leurs  talents  comme  par  leur  caractère,  et  en  pos- 
session de  l'estime  du  pays.  Mais  il  était  en  proie  à  un 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  163 

travail,  dirai-je  de  décomposition  ou  de  transformation 
intérieure,  qui  paralysait  sa  force  et  livrait  le  pouvoir 
à  ses  adyersaires.  J'écrivais  le  20  mai  1840  à  l'un  de 
mes  amis  :   «  J'assiste  ici  à  un  étrange  spectacle,  au 
spectacle  d'une  opposition  très-forte,  très-bien  gou- 
Yernée,  et  qui  n'ose  pas,  qui,  de  son  propre  aveu,  ne 
peut  pas  devenir  gouvernement.  Les  vieux  torys,  les 
torys  de  lord  Liverpool  et  de  lord  Castlereagh  sont  à  la 
fois  le  corps  d'armée  et  l'embarras,  le  nerf  et  le  fardeau 
du  parti.  Si  tous  les  conservateurs  étaient  de  l'espèce 
de  sir  Robert  Peel,  ils  seraient  les  maîtres.  Tenez  pour 
certain  que,  bien  qu'il  n'y  ait  pas  eu  naguère  ici,  comme 
chez  nous,  une  révolution,  il  y  a,  ici,  comme  chez 
nous,  des  résistances  et  des  arrogances  de  classe  que  le 
pays  n'acceptera  plus;  il  y  a  des  réformes,  faites  ou  à 
faire,  que  tout  le  monde  devra  accepter,  et  qui  rendront 
incapable  de  gouverner  quiconque  ne  les  acceptera  pas 
sérieusement  et  sincèrement.  Deux  choses  me  frappent 
également  en  xVngleterre,  la  puissance  de  l'esprit  de 
conservation  et  la  puissance  de  l'esprit  de  réforme. 
Malgré  la  violence  des  paroles  et  la  ténacité  des  enga- 
gements de  parti,  ce  pays-ci  est  le  pays  du  bon  sens 
définitif,  du  progrès  lent  mais  continu.  Il  ne  retrouvera 
un  gouvernement  fort  que  lorsque  les  partis  divers, 
sans  abdiquer  leurs  maximes  et  leurs  tendances  carac- 
téristiques, se  seront  tous  décidés  à  pratiquer  cette  poli- 
tique équitable  et  modérée  vers  laquelle,  soit  qu'ils  le 
proclament,  soit  qu'ils  s'en  taisent,  convergent  aujour- 
d'hui tous  les  esprits.  » 


161  CHAPITRE  XXX. 

On  prévoyait  dès  lors  ayec  certitude  que  sir  Robert 
Peel  ne  tarderait  pas  à  arriver  au  gouvernement  par 
cette  voie;  j'écrivais  le  23  mai,  à  la  veille  d'un  échec  des 
whigs  :  «  J'ai  cru  jusqu'ici  que  les  conservateurs,,  les 
gens  d'esprit  du  moins,  ne  se  souciaient  pas,  au  fond, 
de  renverser  le  cabinet.  Je  commence  à  en  douter.  L'un 
d'entre  eux  m'a  dit  hier  :  «  Nous  dissoudrions  le  Parle- 
ment. La  dissolution  nous  donnerait  trente  voix  de  ma- 
jorité. Le  problème  du  moment  est  d'obtenir  de  la 
Chambre  des  lords  les  réformes  nécessaires,  en  Irlande 
et  ailleurs.  Peel  peut  seul  manier  [manage]  cette  cham- 
bre et  lui  faire  faire  des  pas  en  avant.  Peel  n'est  pas  un 
grand  homme,  mais  il  fera  ce  que  de  grands  hommes 
ne  pourraient  pas  faire  K  » 

Sir  Robert  Peel  a  fait  ce  qu'on  attendait  de  lui.  Reste 
maintenant  à  savoir  comment  se  refera  ce  qu'il  a  défait. 
De  grandes  réformes  sociales  ont  été  accomplies;  les 
grands  partis  politiques,  nécessaires  à  la  puissance  et  à  la 
longue  durée  des  gouvernements  libres,  parviendront- 
ils  à  se  réorganiser  ?  C'est  dans  le  travail  de  ce  nouveau 
problème  que  tâtonne  aujourd'hui  TAngleferre. 

De  tous  les  champions  du  vieux  torysme  anglais  que 
j'ai  rencontrés,  c'est  un  homme  étranger  à  la  haute  aris- 
tocratie et  à  la  cour,  c'est  un  bourgeois  lettré  et  placé, 
dans  la  carrière  politique,  au  troisième  rang,  M.  John 
Wilson  Croker,  qui  m'a  le  mieux  représenté  et  fait 
comprendre  son  parti.  Il  avait  été  longtemps  membre 

1  Peel  is  not  a  great  a  man  ;  lut  he  ivill  do  ivhat  great  men  could 
not  do. 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  165 

de  la  Chambre  des  communes  et  secrétaire  de  l'Ami- 
rauté; mais,  depuis  la  réforme  parlementaire  qu'il  avait 
énergiquement  et  spirituellement  combattue,  il  était 
sorti  du  Parlement  et  des  affaires,  et  ne  s'occupait 
plus  que  de  critique  politique  et  littéraire.  11  y  por- 
tait toutes  les  maximes,  toutes  les  traditions,  toutes 
les  passions  d'un  serviteur  du  cabinet  de  lord  Liverpool 
et  de  lord  Castlereagh,  toujours  ardent  adversaire,  au 
dedans,  des  whigs,  même  quand  il  sentait  la  nécessité 
de  certaines  réformes,  au  dehors,  de  la  Révolution  fran- 
çaise, républicaine  ou  impériale,  quoique  sans  haine  ni 
jalousie  envers  la  France,  et  plein  même,  pour  le  génie 
français,  d'admiration  et  presque  de  goût,  comme  un 
spectateur  intelligent  admire  un  grand  acteur.  C'était 
un  homme  d'une  instruction  peu  commune,  d'un  es- 
prit sagace,  vigoureux,  judicieux,  curieux,  mais  l'es- 
prit de  parti  incarné,  intraitable,  résolu  à  tout  défendre, 
de  peur  de  laisser  entamer  le  système  général  auquel 
il  appartenait.  Il  occupait,  dans  le  palais  de  Kensington, 
un  api)artement  que  lui  avait  donné,  pour  sa  vie,  le  roi 
George  IV,  et  c'était  dans  le  Quarlerly  Revieic  qu'il  dé- 
ployait toute  sa  polémique.  Je  l'avais  vu  à  Paris  avant 
1840;  je  le  revis  à  Londres  pendant  mon  ambassade;  et 
quand  je  retournai  en  Angleterre  en  1 8i8,  il  me  donna 
des  marques  d'un  intérêt  aussi  actif  qu'alTectueux.  Nous 
discutions  à  perte  de  vue;  mais  nous  nous  compre- 
nions, même  quand  nous  ne  nous  accordions  pas,  et 
j'ai  beaucoup  appris,  dans  ses  entretiens,  sur  l'état  de 
la  société  anglaise  et  sur  l'histoire  de  son  temps. 


166  CHAPITRE  XXX. 

Les  radicaux  faisaient  peu  de  bruit  à  Londres  en 
i840.  En  Angleterre  comme  ailleurs,  plus  que  partout 
ailleurs,  ce  parti  comprend  deux  éléments  très-divers, 
les  radicaux  révolutionnaires  et  les  radicaux  réforma- 
teurs :  les  uns,  ennemis  passionnes  de  l'ordre  établi  et 
aspirant  à  le  renverser;  les  autres,  novateurs  systéma- 
tiques, travaillant  à  faire  prévaloir  leurs  théories  dans 
les  institutions  nationales  et  par  ces  institutions  mêmes, 
sans  en  changer  les  grandes  bases.  La  réforme  parle- 
mentaire de  i  832  avait,  pour  un  temps,  réduit  ces  deux 
fractions  du  parti,  la  première  à  l'impuissance,  la  se- 
conde à  l'espérance  patiente  :  les  chartistes  ne  tentaient 
plus  de  manifestations  populaires,  et  les  démocrates 
constitutionnels  s'apphquaient  à  faire  prévaloir,  dans  le 
Parlement  comme  dans  le  public,  leurs  projets  de  ré- 
forme :  «  J'ai  dîné  hier  chez  M.  Grote  avec  cinq  ou  six 
radicaux,  écrivais-je  à  Paris  le  19  mars,  esprits  tran- 
quilles quoique  bien  radicaux.  M.  Grote  me  parle  des 
chartistes  à  peu  près  comme  lord  John  Russell,  et  lord 
John  Russell  comme  lord  Aberdeen.  Il  y  a  bien  du  fac- 
tice dans  le  classement  politique  des  hommes,  et  ils  dif- 
fèrent bien  moins  qu'ils  ne  croient.  Mais  c'est  là  le  gou- 
vernement représentatif;  parla  publicité  et  la  discussion 
continues,  il  aggrave  les  dissentiments  et  échauffe  les 
luttes.  La  vie  politique  est  à  ce  prix.  »  En  dehors  du 
Parlement  et  dans  les  relations  sociales,  les  whigs  pre- 
naient bien  du  soin  pour  plaire  aux  radicaux  réforma- 
teurs et  les  attirer  dans  leurs  rangs;  j'écrivais  le 
30  avril  :  «  Madame  Grote  devient  un  personnage;  lady 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  167 

Palmerston  l'a  invitée  à  une  soirée.  J'ai  entendu  avant- 
hier  lady  HoUand  faire  un  petit  complot  pour  l'avoir  à 
dîner  à  Holland-Bouse  la  semaine  prochaine,  et  elle 
recommandait  à  lord  John  Paissell  de  n'y  pas  manquer 
et  de  plaire  à  madame  Grote.  Ils  ne  lui  plaisent  pas  et 
'  elle  ne  leur  plaira  pas.  Elle  a  de  la  hauteur  et  veut  de 
la  place.  Ils  ne  lui  en  feront  pas  assez.  Les  complai- 
sances aristocratiques  ne  réussiront  pas  à  se  mettre  au 
niveau  des  fiertés  hourgeoiscs.  11  doit,  il  peut  y  avoir, 
entre  les  deux  classes,  des  rapprochements  sérieux  et 
efficaces,  par  nécessité,  par  bon  sens,  par  esprit  de 
justice  et  de  prévoyance;  mais  ce  sera  de  l'entente 
pohtique,  non  de  l'assimilation  sociale  ;  on  pourra  agir 
ensemble  dans  le  Parlement;  on  ne  vivra  pas  familiè- 
rement ensemble  dans  les  salons.  On  n'aura  pas  le  vote 
de  M.  Grote  comme  don  Juan  obtient  l'argent  de  M.  Di- 
manche. Tout  ce  qui  est  factice,  superficiel,  momentané 
dans  les  rapports  de  la  vie  mondaine,  demeure  sans 
effet,  si  même  cela  ne  nuit  pas  à  l'accord,  au  heu  d'y 
servir.  » 

En  ma  qualité  de  protestant,  j'étais,  pour  les  divers 
partis  religieux  en  Angleterre,  anglicans  et  dissidents, 
un  objet  de  curieuse  et  bienveillante  attention.  Peu 
après  mon  arrivée,  l'évcque  de  Londres,  M.  Bloomfield, 
savant  helléniste,  me  donna  à  duier  avec  l'archevêque 
de  Cantorbéry,  l'évêque  de  Llandaff,  deux  chanoines  de 
Westminster  et  quelques  laïques  zélés.  Il  me  demanda 
d'aller  avec  lui  un  dimanche,  dans  sa  voiture,  à  l'office 
solennel,  dans  l'église  de  Saint-Paul.  Il  voulait  m'y  faire 


168  CHAPITRE  XXX. 

une  réception  officielle  et  étaler  un  peu,  dans  sa  cathé- 
drale, un  ambassadeur  de  France  protestant.  Je  m'y  re- 
fusai. Je  n'aime  pas  les  grandeurs  humaines  dans  ce  lieu- 
là.  J'allai  en  effet  à  Saint-Paul,  mais  sans  bruit,  entrant 
simplement  avec  l'évêque  et  assis  à  côté  de  lui.  Parmi 
les  prélats  anglicans  avec  qui  je  fis  connaissance,  l'ar- 
chevêque de  Dublin,  M.  Whately,  correspondant  de 
notre  Institut,  m'intéressa  et  me  surprit;  esprit  origi- 
nal, fécond,  inattendu,  instruit  et  ingénieux  plutôt  que 
profond  dans  les  sciences  philosophiques  et  sociales,  le 
meilleur  des  hommes,  parfaitement  désintéressé,  tolé- 
rant, libéral,  populaire,  et,  à  travers  son  infatigable 
activité  et  son  intarissable  conversation,  étrangement 
distrait,  familier,  ahuri,  dégingandé,  aimable  et  atta- 
chant, quelque  impolitesse  qu'il  commette  et  quelque 
convenance  qu'il  oublie.  11  devait  parler  le  13  avril,  à 
la  Chambre  des  lords,  contre  l'archevcque  de  Cantor- 
béry  et  l'évêque  d'Exeter,  dans  la  question  des  biens  à 
réserver  pour  le  clergé  au  Canada  '  :  «  Je  ne  suis  pas 
sûr,  me  dit  lord  Holland,  que,  dans  son  indiscrète  sin- 
cérité, il  ne  dise  pas  qu'il  ne  sait  point  de  bonne  raison 
pour  qu'il  y  ait,  à  la  Chambre  des  lords,  un  banc  des 
évêques.  »  Il  ne  parla  point,  car  le  débat  n'eut  pas  lieu; 
mais,  dans  cette  occasion  comme  dans  toute  autre,  il 
n'eût  certainement  pas  sacrifié,  aux  intérêts  de  sa  cor- 
poration, la  moindre  parcelle  de  ce  qu'il  eût  regardé 
comme  la  vérité  ou  le  bien  public. 

•  Clergy  reserves. 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  169 

On  a  beaucoup  parlé  et  on  parle  encore  beaucoup, 
notamment  en  France,  de  l'Église  anglicane  ;  elle  est,  à 
mon  avis,  peu  connue  et  mal  comprise.  On  lui  repro- 
che d'avoir  pris  naissance,  non  dans  les  croyances  pu- 
bliques, mais  dans  la  tyrannie  de  Henri  VIII  ;  d'avoir, 
à  son  origine,  scandaleusement  varié  dans  ses  profes- 
sions de  foi  ;  de  s'être  approprié  les  dépouilles  de  l'E- 
glise catholique  ;  d'avoir  à  son  tour  tyrannisé  les  dissi- 
dents et  maltraité  le  bas  clergé;  enfin  de  manquer 
d'indépendance,  ayant  et  acceptant,  pour  chef  de  l'É- 
glise, le  chef  laïque  de  l'État.  11  y  a  beaucoup  de  vrai 
dans  ces  reproches,  et  je  ne  chercherai  pas  à  les  atté- 
nuer en  discutant  ce  qu'ils  peuvent  avoir  d'excessif. 
Je  ne  demanderai  même  pas  quels  sont  les  pou- 
voirs, quels  sont  les  étabhssements  humains  dont 
on  pourrait  sonder  l'origine  sans  y  rencontrer  les 
violences  et  les  vices  que  sème  partout  la  main  des 
hommes  quand  elle  prétend  aux  honneurs  de  la  créa- 
tion. Un  fait  spécial  apparaît  dans  l'histoire  de  l'Éghse 
anghcane;  en  durant  et  en  grandissant,  elle  s"est  sin- 
guhèrement  éloignée  et  affranchie  de  son  berceau.  Elle 
est  riche,  riche  de  biens  qui  lui  appartiennent  en  pro- 
pre ;  elle  exerce  sur  la  masse  de  la  population  anglaise 
une  grande  influence;  elle  siège  dans  la  Chambre  des 
lords  ;  par  son  origine,  par  sa  situalion ,  elle  semble 
essentiehement  engagée  dans  la  politique;  elle  y  a  été 
d'abord  intimement  associée  et  presque  asservie;  et 
pourtant  elle  n'a  aujourd'hui  point  de  prétentions  poli- 
tiques ;  elle  se  renferme  dans  sa  mission  religieuse  ;  il 


170  CHAPITRE  XXX. 

n'est  jamais  arrivé  qu'une  Église  si  bien  dotée,  si  haut 
placée  et  investie  d'une  si  puissante  action  morale,  se 
contentât  si  sagement  de  son  rôle  spirituel  et  cherchât 
si  peu  à  intervenir  dans  le  gouvernement  civil  du  pays. 
Est-ce  défaut  d'indépendance  dans  son  propre  domaine 
et  complète  soumission  au  pouvoir  laïque  dont  elle  re- 
connaît la  suprématie  ?  Nullement,  et  ceux-là  se  trom- 
pent fort  qui  jugent,  en  ceci,  d'après  les  inductions  lo- 
giques et  les  premières  apparences  de  l'histoire.  Quand 
la  Réforme  du  xvr"  siècle  a  éclaté,  l'une  de  ses  princi- 
pales causes  a  été  l'ardent  travail  des  laïques,  princes  et 
peuples,  non-seulement  pour  affranchir  l'État  de  la  do- 
mination de  l'Église,  mais  aussi  pour  prendre,  dans  le 
gouvernement  de  l'Église  elle-même,  leur  place  et  leur 
part.  Tels  avaient  été  les  progrès  de  la -civilisation  et  le 
mouvement  des  esprits  que,  dans  une  grande  partie  de 
l'Europe  chrétienne,  la  société  laïque  ne  voulait  plus, 
même  en  matière  de  discipline  religieuse,  subir,  sans 
parlicipation  et  sans  contrôle,  le  pouvoir  absolu  de  la 
société  ecclésiastique,  du  clergé.  A  la  suite  des  luttes 
suscitées  par  cette  fernientation  sociale,  trois  systèmes 
se  sont  trouvés  en  présence  :  1»  le  système  catholique, 
c'est-à-dire  l'autonomie  indépendante  de  l'Église  reli- 
gieusement gouvernée  par  le  clergé  seul;  2"  le  système 
mixte,  c'est-à-dire  l'autonomie  indépendante  de  l'Église 
religieusement  gouvernée  par  les  ecclésiastiques  et  les 
laïques  mêlés  à  divers  degrés  et  sous  diverses  formes  ; 
3o  l'Érastianisme,  c'est-à-dire  l'abolition  de  l'autonomie 
de  l'Église  et  son  gouvernement  passant  aux  mains  du 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  171 

souverain  laïque  de  l'État.  Je  n'ai  garde  de  comparer 
ici  ces  divers  systèmes  ;  je  ne  veux  que  les  constater  et 
les  caractériser.  Les  deux  derniers,  quoique  très-divers, 
puisque  l'un  a  maintenu  et  l'autre  aboli  l'autonomie 
indépendante  de  l'Église,  ont  pris  également  leur  source 
dans  l'influence  croissante  de  la  société  laïque  et  dans 
son  désir  d'échapper  au  pouvoir  absolu  du  clergé.  L'É- 
rastianisme  a  prévalu  en  Angleterre,  dans  l'Église  na- 
tionale, pendant  que  le  système  du  gouvernement  mixte 
prévalait,  sur  le  même  sol,  dans  la  plupart  des  sectes 
dissidentes.  Presbytériens,  Indépendants,  Baptistes,  etc. 
Mais  quoique  soumise,  en  principe,  au  gouvernement 
laïque  de  l'État,  et  d'abord  son  docile  et  quelquefois 
même  son  servile  instrument,  l'Église  anglicane  n'a  pas 
tardé  à  devenir,  en  fait,  très-libre  dans  l'ordre  spirituel. 
Par  quelques-unes  de  ses  maximes  fondamentales,  par 
son  organisation  aristocratique,  par  ses  intérêts  spé- 
ciaux, elle  est  restée  le  naturel  et  très-utile  allié  du 
pouvoir  civil;  mais  depuis  longtemps  la  Couronne  et  le 
Parlement  ne  se  mêlent  guère  de  ses  affaires  propres  et 
intérieures,  pas  plus  qu'elle  ne  se  mêle  elle-même  des 
affaires  de  l'État.  L'Église  nationale  a  sa  part,  en  Angle- 
terre, de  la  liberté  générale  du  pays  ;  le  complet  éta- 
blissement du  régime  libre  a  eu  là  cette  salutaire  con- 
séquence que  le  pouvoir  temporel  etle  pouvoir  spirituel, 
bien  que  nominalement  réunis  dans  les  mêmes  mains, 
se  sont,  dans  la  pratique,  séparés  l'un  de  l'autre  et  mu- 
tuellement respectés.  L'instinct  du  droit  et  le  bon  sens 
ont  prévalu  à  ce  point  que  l'État  et  l'Église,  confondus 


172  CHAPITRE  XXX. 

en  apparence,  sont  distincts  en  réalité,  et  se  renferment 
habituellement  chacun  dans  son  domaine  naturel. 

Et  en  même  temps  que  l'état  général  de  la  société 
anglaise  faisait  ainsi  recouvrer,  en  fait,  à  l'ÉgUse  angli- 
cane, une  partie  de  l'indépendance  qui  lui  manque  en 
principe,  cette  Église  vivait  en  présence  de  sectes  dis- 
sidentes longtemps  persécutées,  opprimées,  jamais 
anéanties  ni  entièrement  dépouillées  de  leurs  libertés 
anglaises,  et  toujours  en  possession  de  leur  autonomie 
religieuse.  Cette  concurrence  continue  n'a  pas  permis  à 
l'Église  anglicane  de  tomber,  d'une  façon  durable,  dans 
l'indifTérence ,  l'apathie,  le  relâchement,  les  mœurs 
mondaines,  la  complaisance  servile  envers  lô  pouvoir;  au 
milieu  de  ses  faiblesses,  de  ses  langueurs,  de  ses  chutes, 
elle  a  eu  constamment  sous  les  yeux  des  exemples  de 
foi  vive,  de  ferveur  pieuse,  de  ferme  indépendance.  A 
travers  leurs  divagations  et  leurs  emporlements,  ces  mé- 
rites n'ont  jamais  manqué,  en  Angleterre,  aux  sectes 
dissidentes;  et  leurs  exemples,  leur  rivalité  ont  agi,  sur 
l'Église  anghcane,  comme  un  aiguillon  dans  ses  flancs; 
elle  a  été  constaînment  provoquée  et  amenée  à  se  re- 
lever, à  se  ranimer,  à  se  retremper  dans  la  foi  et  la  vie 
chrétiennes.  Elle  n'est  certes  pas  exempte  aujourd'hui 
des  doutes,  des  déviations,  de  la  fermentation  hostile 
qui  travaillent  le  christianisme  tout  entier;  comme 
l'Église  catholique,  comme  les  sectes  dissidentes  an- 
glaises, comme  le  protestantisme  continental,  elle  a  ses 
incrédules,  ses  sceptiques,  ses  critiques;  mais  c'est 
une  grande  ignorance  des  faits  ou  un  grand  aveugle- 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  173 

ment  de  la  passion  de  croire  que,  pour  cela,  elle  soit 
en  état  de  décomposition  et  de  décadence  ;  au  milieu 
même  de  la  crise  générale  que  subit  le  christianisme, 
l'Église  anglicane  est  devenue  de  nos  jours  et  devient 
chaque  jour  plus  chaudement  et  plus  efficacement 
chrétienne;  les  croyances  essentielles  du  christianisme, 
les  mœurs  graves,  les  sentiments  pieux,  la  foi,  le  zèle 
et  la  charité  chrétienne  y  sont  en  incontestable  progrès; 
les  édifices  consacrés  à  son  culte  se  multiplient  rapide- 
ment; les  populations  s'y  réunissent  bien  plus  nom- 
breuses et  plus  empressées  ;  ses  œuvres  pieuses,  pro- 
chaines ou  lointaines,  s'étendent  et  prospèrent.  Quand 
j'arrivai  à  Londres,  en  1840,  quand  je  vis  l'Église  an- 
glicane de  près  et  à  l'œuvre,  je  fus  frappé  de  la  féconde 
activité  religieuse  qui  s'y  déployait;  et  depuis  cette 
époque,  les  faits  que  j'ai  recueillis  ou  vus  moi-même 
me  laissent  convaincu  qu'au  sein  de  cette  Église  et  en 
dépit  des  mouvements  contraires,  ce  mouvement  de 
renaissance  chrétienne  n'a  pas  cessé  de  se  développer. 
J'observai,  chez  les  sectes  dissidentes,  un  mouvement, 
non  pas  semblable,  mais  correspondant  et  d'un  effet 
non  moins  salutaire.  Dans  ces  petites  sociétés  persé- 
cutées, la  ferveur  religieuse  avait  toujours  été  grande; 
mais  des  sentiments  violents  et  durs  y  régnaient;  la 
haine  semble  une  vengeance  de  l'injustice,  et  les 
hommes  se  soulagent  de  leurs  maux  en  en  détestant 
les  auteurs.  Quand  une  politique  libérale  a  fait  cesser, 
en  Angleterre,  les  gênes  oppressives,  les  restrictions 
offensantes  qui  pesaient  sur  les  dissidents,  quand  ils 


174  CHAPITRE  XXX. 

ont  VU  l'Église  anglicane  devenir  à  la  fois  plus  zélée 
dans  sa  vie  religieuse  et  plus  bienveillante  envers  eux, 
ils  se  sont  eux-mêmes  apaisés  et  adoucis;  l'isolement 
légal  cessait,  le  rapprochement  volontaire  s'est  accom- 
pli. Progrès  moral  d'abord  plus  qu'intellectuel;  les 
idées  religieuses  de  plusieurs  des  sectes  dissidentes  an- 
glaises restent  encore,  sur  beaucoup  de  points,  bien 
étroites  et  exclusives;  mais  les  sentiments  amers  et  les 
préventions  haineuses  se  sont  singulièrement  effacés. 
Les  cœurs  sont  plus  chrétiens  que  les  esprits. 

J'assistai  un  jour  à  un  remarquable  exemple  de  cet 
heureux  progrès.  J'avais  vu  plusieurs  fois,  à  Paris,  en 
1838  et  1839,  une  femme  déjà  célèbre  alors  par  ses  œu- 
vres pieuses  dans  les  prisons,  mistriss  Ehzabeth  Fry, 
de  la  secte  des  quakers,  si  le  mot  de  secte  peut  être  em- 
ployé à  propos  d'une  personne  dont  le  cœur  était  si 
ouvert  à  toutes  les  sympathies  humaines;  le  nom  que 
se  donnent  eux-mêmes  les  quakers.  Société  des  amis,  lui 
convenait  beaucoup  mieux.  Partout  où  elle  avait  passé, 
en  France  et  en  Allemagne  comme  en  Angleterre,  M""^  Fry 
avait  vivement  frappé  tous  ceux  qui  l'avaient  vue,  les 
grands  comme  les  déshérités  de  la  terre,  les  vertueux 
comme  les  coupables  de  la  société,  par  son  ardeur,  je 
dirai  aussi  par  sa  puissance  chrétienne  et  philanthro- 
pique. Je  la  revis  à  Londres  en  4840,  et  elle  m'engagea  à 
dîner  chez  elle  le  6  juillet,  avec  sa  nombreuse  famille  et 
ses  intimes  amis.  Je  trouvai  là,  avec  les  quakers,  des 
anghcans,  des  presbytériens,  des  indépendants,  proba- 
blement d'autres  dissidents  encore,  tous  conservant  leur 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  175 

croyance  et  leur  physionomie  propres,  et  pourtant 
réunis  dans  un  sentiment  commun  de  piété  libre  et 
affectueuse.  Parmi  les  enfants  mêmes  de  M'""  Fry,  plu- 
sieurs avaient  cessé  d'être  quakers  et  étaient  rentrés 
dans  l'Église  anglicane;  ils  n'étaient  pas  moins  bien 
traités,  ni  moins  à  l'aise  dans  leur  famille.  Évidem- 
ment, le  respect  de  la  liberté  religieuse  et  de  la  foi 
sincère  avait  pénétré  assez  avant  dans  toutes  ces  âmes 
pour  maintenir  la  bienveillance  et  la  paix  au  sein  de  la 
diversité. 

Je  trouve,  dans  les  Mémoires  mêmes  de  M"^  Fry  sur 
sa  vie,  publiés  par  deux  de  ses  filles,  une  mention  de  ce 
dîner  que  je  veux  citer  textuellement,  tant  elle  marque 
bien  le  caractère  original  de  la  personne  et  de  la  réu- 
nion : 

«  Uptcii-Lane,  le  septième  jour  du  septième  mois. 

«  Nous  avons  eu  hier  à  dîner  l'ambassadeur  de 
France  et  une  nombreuse  compagnie.  Ces  occasions 
sont  sérieuses  pour  moi.  Je  me  demande  s'il  est  bien 
fait  de  donner  un  dîner  qui  coûte  cher,  s'il  en  peut  ré- 
sulter quelque  bien,  et  si,  à  l'approche  de  la  mort,  nous 
emploierions  ainsi  notre  temps.  D'un  autre  côté,  après 
l'extrême  bienveillance  qui  nous  a  été  témoignée  en 
France,  môme  par  le  gouvernement  français,  nous 
devons  bien  aux  Français  quelque  marque  d'attention. 
Il  est  juste  d'ailleurs  et  chrétien  de  se  montrer  hospita- 
lier envers  les  étrangers,  et  je  ne  crois  pas  qu'on  ait 
tort  de  les  recevoir,  dans  une  certaine  mesure,  comme 


176  CHAPITRE  XXX. 

ils  ont  coutume  de  \ivre.  Ma  crainte  est  de  n'avoir  pas 
assez  bien  employé  ce  temps  pour  mettre  en  avant  les 
importants  sujets  qui  doivent  toujours  nous  occuper. 
J'ai  essayé  de  le  faire  un  peu;  pas  assez,  j'ai  peur.  » 

jyjme  pj.y  pouvait  se  rassurer;  elle  n'avait  pas  négligé 
cette  occasion  de  conversation  morale  et  pieuse.  Il  est 
vrai  qu'elle  avait  aussi  pris  quelque  plaisir  à  faire  ap- 
porter dans  le  salon  un  grand  portefeuille,  et  à  me 
montrer  les  portraits  et  les  lettres  des  personnages  con- 
sidérables, grands  du  monde  ou  de  l'esprit,  avec  qui 
elle  avait  été  en  rapport.  Femme  forte  et  excellente, 
née  pour  convertir,  consoler  et  commander,  car  elle 
avait  beaucoup  de  charité  chrétienne,  de  sympathie 
féminine,  d'autorité  naturelle  et  un  peu  de  vanité. 

Après  mes  souA'enirs  de  la  société  anglaise,  telle  que 
je  l'ai  vue  en  tSiO,  je  voulais  parler  aussi  de  la  cour 
d'Angleterre  à  cette  époque.  Je  ne  le  ferai  pas  aujour- 
d'hui. Je  voyais  commencer  alors  ce  rare  bonheur 
royal  que  la  mort  du  prince  Albert  vient  de  détruire 
avant  l'heure,  s'il  est  permis  de  dire  que  telle  heure,  et 
non  pas  telle  autre,  convient  à  la  mort.  Comment  re- 
tracerais-je  en  ce  moment  les  réunions  et  les  fêtes  de 
cette  royauté  jeune,  heureuse,  charmée  de  son  ménage 
comme  de  son  trône,  et  de  qui  l'Angleterre  se  plaisait 
à  concevoir  ces  belles  espérances  de  vertu  domestique 
et  de  sagesse  politique  qui  ont  été  si  dignement  rem- 
plies? Les  plus  respectueuses  paroles  ne  me  satisferaient 
pas  moi-même,  et  je  ne  me  permettrais  pas  d'y  mêler 
celte  liberté  d'observation  que  n'interdit  pas  le  plus 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  177 

sincère  respect.  Plus  tard,  quand  uu  peu  de  temps  se 
sera  écoulé,  et  s'il  m'est  donné  de  conduire  ces  Mé- 
moires à  leur  terme,  je  retrouverai  l'occasion  de  ren- 
trer à  Buckingham-Palace,  à  Windsor,  et  de  rappeler 
les  impressions  que  j'en  ai  reçues  et  les  souvenirs  que 
j'en  ai  gardés. 

Chez  moi  comme  hors  de  chez  moi,  par  les  atfaireset 
par  le  monde,  ma  vie  était  très-occupée.  Je  ne  saurais 
dire  qu'elle  fût  pleine.  Je  n'ai  jamais  mieux  reconnu 
quel  vide  peut  exister  dans  des  journées  dont  tous  les  mo- 
ments sontremplis.  Ma  situation  politique  me  convenait; 
j'avais  de  grands  intérêts  à  traiter.  Ce  que  je  puis  ressen-" 
tir  de  curiosité  et  d'amour-propre  mondain  était  satis- 
fait. Je  ne  suis  pas  insensible  à  ces  petits  plaisirs;  même 
quand  je  les  trouve  petits^  quand  j'ai  l'air  de  m'en  amu- 
ser plus  que  je  ne  m'en  amuse  réellement,  je  sais  me 
défendre  contre  leur  ennui  ;  je  ne  m'en  impatiente  pas; 
l'impatience  me  déplaît  et  m'iiumilie;  j'ai  besoin  de 
croire  que  je  veux  ce  que  je  fais,  et  j'accepte  de  bonne 
grâce  la  nécessité  pour  échapper  aux  apparences  de  la 
contrainte.  Mais  ni  les  travaux  de  la  vie  politique,  ni  les 
plaisirs  de  la  vie  mondaine  ne  m'ont  jamais  suffi.  Ce 
sont  des  joies  superficielles,    quelque  fortes  ou  agréa- 
bles qu'elles  puissent  êti'e.  Il  y  a  loin  de  la  surface  au 
fond  de  l'àme;  une  vraie  et  longue  intimité,  des  regards 
d'affection,  des  paroles  de  confiance,  l'abandon,  le  calme 
et  la  chaleur  du  foyer  domestique,  c'est  là  ce  qui  épa- 
nouit et  remplit  vraiment  le  cœur.  Salomon  a  trop  dit 
quand  il  a  dit  :  «  Vanité  des  vanités,  tout  est  vanité  ;  » 

TV.  12 


178  CHAPITRE  XXX. 

l'activité  politique,  l'importance  sociale,  le  pouvoir,  le 
monde,  les  succès  d'ambition  et  d'amour-propre,  tout 
cela  est  quelque  chose,  et,  même  aujourd'hui,  je  ne  le 
dédaigne  point.  Mais  je  ne  m'y  suis  jamais  senti  satisfait 
et  reposé  comme  on  se  sent  satisfait  et  reposé  dans  le 
bonheur  intime.  Pourquoi  donc  faire,  dans  la  vie,  une 
si  large  part,  et  avec  tant  de  travail,  à  ce  qui  suffit  si 
peu  ?  C'est  qu'on  appartient  à  sa  vocation  bien  plus  qu'à 
soi-même  ;  on  obéit  à  sa  nature  bien  plus  qu'à  sa  vo- 
lonté. Je  me  suis  porté  aux  affaires  publiques  comme 
l'eau  coule,   comme  la  flamme  monte.  Quand  j'ai  vu 

'  l'occasion,  quand  l'événement  m'a  appelé,  je  n'ai  pas 
délibéré,  je  n'ai  pas  choisi  ;  je  suis  allé  à  mon  poste. 
Nous  sommes  des  instruments  entre  les  mains  d'une 
puissance  supérieure  qui  nous  emploie,  selon  ou  contre 
notre  goût,  à  l'usage  pour  lequel  elle  nous  a  faits. 
Quand  j'étais  las  de  conversations  diplomatiques,  de 

,.  dépèches,  de  visites  et  d'isolement  dans  ma  maison,  j'al- 
lais me  promener  seul,  dans  les  parcs  de  Londres,  ou 
plus  loin,  aux  environs  de  la  ville.  Régent' s  ParA:  surtout 
me  plaisait  ;  il  est  loin  des  quartiers  populeux;  l'espace 
est  immense,  la  verdure  fraîche,  les  eaux  sont  claires,  les 
massifs  d'arbres  encore  jeunes.  Je  trouvais  là  réunies 
deux  choses  qui  vont  rarement  ensemble,  l'étendue  et 
la  grâce.  Je  n'y  rencontrais,  je  n'y  apercevais  presque 
personne.  Dans  la  complète  solitude  et  en  présence  de  la 
nature,  on  oublie  l'isolement. 

Les  dimanches,  Regent's  Park  était  un  peu  plus  animé; 
assez  de  promeneurs,  presque  constamment  silencieux; 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  179 

des  prédicateurs  de  plein  vent,  entourés  de  trente  ou 
quarante  auditeurs,  commentant  un  texte  de  la  Bible  ou 
un  précepte  de  l'Évangile,  et  mêlant  à  leurs  commentai- 
res des  récits  familiers  ou  d'étranges  dissertations  méta- 
pliysiques,  mais  toujours  dans  un  dessein  pratique,  pour 
régler  la  pensée  etlavie.  Je  m'arrêtai  un  jour  à  deux  de 
ces  groupes.  Dans  l'un,  le  prédicateur  tenait  un  livre,  un 
voyage  en  Afrique,  et  lisait  l'iiistoire  d'un  missionnaire 
qui  s'était  guéri  d'une  longue  maladie  en  vivant  sobre- 
ment et  buvant  de  l'eau  :  «  Vous  voyez  bien  par. là, 
concluait-il,  que  boire  de  l'eau  n'est  pas  du  tout  mau- 
vais pour  la  santé.  »  L'autre  orateur,  calviniste  rigou- 
reux, soutenait,  contre  un  interlocuteur  qui  le  lui 
contestait,  que  l'homme  n'est  pas  libre,  n'a  point  de  li- 
bre arbitre  :  «  Regardez  cet  arbre,  disait-il,  vous  vou- 
driez croire  que  c'est  une  maison;  vous  ne  le  pouvez 
pas;  vous  n'avez  donc  pas  de  libre  arbitre.  »  Le  bon 
sens  de  ses  auditeurs  s'étonnait,  mais  ne  cessait  pas  d'être 
attentif.  Ce  ne  sont  pas  là,  bien  s'en  faut,  tout  le  peuple 
de  Londres  et  tous  ses  plaisirs;  mais  il  y  a  dans  ce  peu- 
ple, et  en  grand  nombre,  des  familles  dont  ce  sont  là  les 
plaisirs. 

Hors  de  Londres,  dans  les  vallées  et  sur  lés  collines  qui 
l'entourent,  à  Richmond,  à  Hampstead,  à  Norwood,  la 
nature  est  charmante,  aussi  charmante  qu'elle  peut 
l'être  par  ses  propres  agréments  bien  ménagés  et  soi- 
gnés par  la  main  de  l'homme.  Il  lui  manque  la  grandeur 
des  formes  et  l'éclat  de  la  lumière;  elle  plaît  et  attache, 
sans  émouvoir  ni  saisir.  Les  châteaux,  les  parcs,  les 


180  CHAPITRE   XXS. 

villas,  les  cottages  élégants  sont  semés  en  si  grand  nom- 
bre dans  cette  campagne  que  la  nature  semble  n'être  là 
qu'au  service  de  l'bomme  et  pour  ses  seuls  plaisirs.  Je  vi- 
sitai les  principales  de  ces  habitations  ;  deux  surtout  me 
frappèrent,  Sion-House,  qui  appartient  au  duc  de  Nor- 
thumberland,  et  Cliiswick,  au  duc  deDevonshire.5/on- 
Eouse  rappelle  les  maisons  royales  ;  ses  serres  ont  passé 
longtemps  pour  les  plus  riches  de  l'Angleterre  ;  la  salle 
à  manger  est  soutenue  par  douze  colonnes  de  vert  anti- 
que, les  plus  belles,  dit-on,  qui  existent,  et  qui  furent 
trouvées,  il  y-a  un  siècle,  dans  le  Tibre.  Le  grand-père 
du  duc  de  Nortbumberland  actuel  les  acheta  et  les  fit 
transporter  en  Angleterre.  Des  vaches  superbes  pais- 
saient dans  une  superbe  prairie,  sous  les  fenêtres  de 
cette  salle  à  manger  ornée  de  ces  colonnes,  et  dans  la- 
quelle on  roulait,  sur  son  fauteuil,  le  duc  deNorthum- 
berland  goutteux  et  impotent.  ChisMJck  ne  ressemble 
en  rien  à  Sion-House.  C'est  une  charmante  maison  ita- 
lienne, sans  le  soleil,  sans  la  Brcnta,  sans  toute  cette 
nature  brillante  et  chaude  qui  anime  et  embellit,  en 
Italie,  la  plus  petite  architecture.  Et  au  bas  de  l'esca- 
lier, dans  un  coin,  une  statue  de  Palladio  assis  qui  a 
l'air  de  grelotter.  Cliiswick  est  trop  orné,  trop  joli.  Le 
joli  ne  convient  qu'au  Midi.  Les  femmes  de  l'Espagne 
ou  de  la  Provence  se  bariolent  de  rubans  de  toutes  cou- 
leurs, de  bijoux  d'or  et  d'argent  de  toute  espèce.  Cela 
va  à  leur  tournure  fine  et  légère,  à  la  vivacité  de  leurs 
mouvements,  à  leurs  airs  d'esprit  et  de  corps.  Lady 
Clauricarde  était  à  Cliiswick  toute  enveloppée  de  mous- 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  18J0.  181 

seline  blanche,  avec  une  seule  pierre  au  milieu  du  front. 
Elle  était  belle  et  en  harmonie  avec  sa  patrie.  Les  mai- 
sons sont  comme  les  personnes  ;  pas  plus  au  point  de 
vue  de  l'art  que  pour  les  usages  de  la  vie,  il  ne  leur 
convient  d'être  étrangères  à  leur  climat.  Le  parc  de 
Chiswick,  voilà  l'Angleterre.  Je  n'ai  vu  nulle  part  des 
gazons  si  épais,  si  égaux,  si  fins.  C'est  du  velours  qui 
pousse. 

Je  fis,  dans  mes  excursions  aux  environs  de  Londres, 
deux  visites,  non  plus  de  châteaux  mais  d'établisse- 
ments publics,  qui  m'intéressèrent  vivement.  J'allai 
voir  deux  grandes  écoles  consacrées,  l'une  aux  condi- 
tions sociales  les  plus  humbles,  les  plus  dénuées, 
l'autre  aux  classes  élevées  et  puissantes.  Il  y  avait  alors, 
et  sans  doute  il  y  a  encore,  à  Norwood,  une  école  po- 
pulaire qui  réunissait  environ  mille  enfants  pauvres, 
nés  dans  les  manufactures  ou  recueillis  dans  les  rues  de 
Londres.  Le  preniier  objet  qui  frappa  ma  vue,  en  en- 
trant dans  la  vaste  cour  de  la  maison,  fut  un  grand 
vaisseau  avec  ses  mâts,  ses  voiles,  ses  agrès;  la  cour 
était  comme  le  pont  du  vaisseau,  d'où  partaient  les 
mâts  et  tout  l'équipement.  Quatre-vingts  ou  cent  petits 
garçons,  de  sept  à  douze  ans,  étaient  dans  la  cour, 
commandés  par  un  vieux  matelot.  A  un  signal  donné  par 
lui,  je  vis  tous  ces  enfants  s'élancer  sur  le  vaisseau, 
grimpant  le  long  des  mâts,  des  vergues,  des  cordages. 
En  deux  minutes,  un  petit  garçon  de  neuf  ans  était  assis 
à  la  sommité  du  grand  mât,  à  cent  vingt  pieds  au-des- 
sus du  sol,  et  remuait  fièrement  de  là,  avec  son  pied. 


182  CHAPITRE   XXX. 

le  grand  pavillon.  Tous  les  autres  étaient  répandus  de 
tous  côtés,  les  uns  tranquilles,  les  autres  en  mouve- 
ment. C'était  une  lutte  réglée  de  hardiesse,  d'adresse, 
de  sang-froid,  d'activité  naïve  et  sérieuse.  La  plupart 
de  ces  enfants  deviennent  en  effet  des  matelots.  On  les 
préparait  aussi  à  d'autres  professions.  Dans  les  diverses 
parties  de  l'école,  de  petits  menuisiers,  de  petits  tail- 
leurs, de  petits  cordonniers,  de  petits  palefreniers,  de 
petites  blancliiseuses  étaient  à  l'œuvre,  les  uns  occupés 
de  leur  apprentissage  manuel,  les  autres  réunis  dans  les 
salles  de  lecture  ou  de  chant.  Beaucoup  d'entre  eux 
avaient  l'air  chétif  et  maladif,  triste  fruit  de  leur  ori- 
gine ;  mais  ils  vivaient  évidemment  là  sous  un  régime 
de  travail  saluhre,  de  discipline  bienveillante,  et  dressés 
pour  un  honnête  avenir.  Un  petit  garçon  de  douze  ans, 
bossu,  dirigeait  l'école  de  chant  avec  intelligence  et 
autorité.  Cinq  semaines  après  ma  visite  à  l'école  de 
Norwood,  le  4  juin,  j'étais  au  collège  d'Eton;  je  parcou- 
rais, avec  le  digne  et  savant  principal  que  cette  grande 
école  vient  de  perdre,  le  docteur  Ha^vtrey,  les  salles 
d'étude,  le  réfectoire,  la  bibliothèque  où  s'élèvent  les  huit 
ou  neuf  cents  membres  du  Parlement,  juges,  généraux, 
amiraux,  évèques  futurs  de  l'Angleterre.  Tout,  dans  cette 
maison,  a  bon  et  grand  air,  un  air  de  force,  de  règle 
et  de  liberté.  Debout,  au  milieu  de  la  cour,  est  la  statue 
de  Henri  VI,  ce  roi  imbécile,  à  peine  roi  de  son  temps, 
et  qui  n'en  préside  pas  moins,  depuis  quatre  siècles, 
dans  la  maison  qu'il  a  fondée,  à  l'éducation  de  son  pays. 
Autour  de  la  maison,  les  plus  belles  prairies,  et  dans 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1810.  183 

ces  prairies  les  plus  beaux  arbres  qu'on  puisse  voir. 
En  face,  Windsor,  ce  château  royal  qui  a  gardé  toutes 
les  apparences  d'un  château  fort,  et  qui  perpétue,  au 
sein  de  la  pacifique  civilisation  moderne,  l'image  de  la 
vieille  royauté.  Rien  que  la  Tamise  entre  Windsor  et 
Eton,  entre  les  rois  et  les  enfants.  Et  la  Tamise  cou- 
verte, ce  jour-là,  de  jolis  bateaux  longs  et  légers,  rem- 
plis de  jeunes  garçons  en  vestes  rayées  bleu  et  blanc, 
avec  de  petits  chapeaux  de  matelot,  ramant  à  tour  de 
bras  pour  gagner  le  prix  de  la  course  navale.  Les  deux 
rives  couvertes  de  spectateurs  à  pied,  à  cheval,  en  voi- 
ture, assistant  avec  un  intérêt  gai,  quoique  silencieux, 
à  la  rivalité  des  bateaux.  Et  au  milieu  de  ce  mouve- 
ment, de  celte  foule,  trois  beaux  cygnes  étonnés,  effa- 
rouchés, se  réfugiant  dans  les  grandes  herbes  du  rivage 
pour  échapper  aux  usurpateurs  de  leur  empire.  C'était 
un  charmant  spectacle  qui  a  fini  par  un  immense  dîner 
d'enfants,  sous  une  grande  tente  entourée,  comme 
jadis  les  dîners  royaux,  de  la  foule  des  spectateurs.  Je 
n'y  trouvai  à  reprendre  que  l'abondance  un  peu  exces- 
sive du  vin  de  Champagne  qui  finit  par  jeter  ces  enfants 
dans  une  gaieté  trop  bruyante,  même  pour  une  fête  en 
plein  air. 

Si  j'étais  allé  en  Angleterre  il  y  a  soixante  ou  quatre- 
vingts  ans,  ce  petit  fait  ne  m'aurait  probablement  pas 
frappé  ;  il  y  avait  encore,  à  cette  époque,  même  dans  les* 
classes  élevées  de  la  société  anglaise,  bien  des  restes 
de  mœurs  grossières  et  désordonnées.  Précisément 
parce  que  l'Angleterre  a  été,    depuis  des  siècles,  un 


184  CHAPITRE  XXX. 

pays  de  liberté,  les  résultats  les  plus  divers  de  la 
liberté  s'y  sont  développés  avec  tous  leurs  contrastes  ; 
la  sévérité  puritaine  s'y  est  maintenue  à  côté  de  la  cor- 
ruption des  cours  de  Charles  II  et  des  premiers  George  ; 
des  habitudes  presque  barbares  ont  persisté  au  milieu 
des  progrès  de  la  civilisation;  l'éclat  de  la  puissance  et 
de  la  richesse  n'avait  point  banni  des  hautes  régions 
sociales  les  excès  d'une  intempérance  vulgaire;  l'éléva- 
tion même  des  idées  et  des  talents  n'entraînait  pas  la 
délicatesse  des  goûts,  et  l'on  pouvait  ramasser  ivre  dans 
la  rue  M.  Sheridan  qui  venait  de  ravir  le  Parlement  par 
son  éloquence.  C'est  de  notre  temps  que  ces  choquaiites 
disparates  dans  l'état  des  mœurs  en  Angleterre  se  sont 
évanouies,  et  que  la  société  anglaise  est  devenue  une 
société  aussi  polie  que  libre,  oii  les  habitudes  grossières 
sont  contraintes  de  se  réformer  ou  de  se  cacher,  et  où 
la  civilisation  se  montre  de  jour  en  jour  plus  générale 
et  plus  harmonieuse.  Deux  progrès  divers,  et  qui  mar- 
chent rarement  ensemble,  se  sont  accomplis  et  se  déve- 
loppent, depuis  un  demi-siècle,  en  Angleterre  ;  les  lois 
morales  s'y  sont  raffermies  et  en  même  temps  les  mœurs 
y  sont  devenues  plus  douces,  moins  mêlées  de  violents 
excès,  je  dirai  volontiers  plus  élégantes.  Et  ce  n'est  pas 
seulement  dans  les  régions  élevées  et  moyennes,  c'est 
aussi  dans  les  classes  populaires  que  ce  double  jjrogrès 
'est  sensible;  la  vie  domestique,  laborieuse  et  régu- 
lière, étend  chez  ces  classes  son  empire;  elles  com- 
prennent, elles  recherchent,  elles  goûtent  des  plaisirs 
plus  honnêtes  et  plus  délicats  que  les  querelles  brutales 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  185 

OU  l'ivresse.  L'amélioration  est,  à  coup  sûr,  très-incom- 
plète; les  passions  grossières  et  les  habitudes  désor- 
données fermentent  toujours  au  sein  de  la  misère 
obscure  et  oisive,  et  il  y  a  toujours,  dans  Londres, 
Manchester  ou  Glasgow,  ample  matière  aux  descriptions 
les  plus  hideuses.  Mais  à  tout  prendre,  la  civilisation  et 
la  liberté  ont  tourné  en  Angleterre,  dans  le  cours  du 
xix"  siècle,  au  profit  du  bien  plutôt  que  du  mal;  les 
croyances  religieuses,  la  charité  chrétienne,  la  bien- 
veillance philanthropique,  l'activité  intelligente  et  infa- 
tigable des  classes  élevées,  le  bon  sens  répandu  dans 
toutes  les  classes  ont  lutté  et  luttent  efficacement  contre 
les  vices  de  la  société  et  les  mauvais  penchants  de  la 
nature  humaine.  Quand  on  vit  quelque  temps  en  An- 
gleterre, on  se  sent  dans  un  air  froid  mais  sain,  où  la 
santé  morale  et  sociale  est  plus  forte  que  les  maladies 
morales  et  sociales,  quoiqu'elles  y  abondent. 

Quand  je  dis  qu'en  Angleterre  l'air  est  froid,  dans  la 
société  comme  dans  le  climat,  je  n'entends  pas  dire  que 
les  Anglais  soient  froids;  l'observation  et  ma  propre 
expérience  m'ont  appris  le  contraire.  On  ne  rencontre 
pas  seulement  chez  eux  des  sentiments  élevés  et  des 
passions  fortes;  ils  sont  très-capables  aussi  d'affections 
profondes  qui,  une  fois  entrées  dans  leur  cœur,  de- 
viennent souvent  aussi  tendres  que  profondes.  Ce  qui 
leur  manque,  c'est  la  sympathie  instinctive,  prompte, 
générale,  cette  disposition  qui,  sans  motif  ni  lien  spé- 
cial, sait  comprendre  les  idées  et  les  sentiments  d'au- 
trui,  les  ménager  ou  même  s'y  associer,  et  rendre  ainsi 


186  CHAPITRE   XXX. 

les  rapports  sociaux  faciles  et  agréables.  Ce  n'est  pas 
que  les  Anglais  ne  tiennent  beaucoup  aux  rapports 
sociaux,  et  ne  soient  très-curieux  de  ce  que  sont  ou 
pensent  les  autres  hommes;  mais  il  faut  que  leur  curio- 
sité s'arrange  avec  leur  dignité  et  leur  timidité.  Par 
gaucherie  et  embarras,  autant  que  par  fierté,  ils  ne 
montrent  guère  ce  qu'ils  sentent.  Il  en  résulte,  dans 
leurs  relations  et  leurs  façons  extérieures,  un  défaut 
d'aisance  et  d'onction  sociale  qui  refroidit  et  quelque- 
fois repousse.  Même  entre  eux,  ils  sont  peu  ouverts  et 
peu  bienveillants;  ils  ont  presque  constamment  un  air 
d'observation  dédaigneuse  et  caustique  qui  respire  et 
inspire  un  secret  et  petit  déplaisir.  Au  fond,  ils  ont 
grand  besoin  et  grande  envie  de  mouvement  d'esprit  et 
d'amusement;  ils  aiment  beaucoup  la  conversation,  et 
quand  elle  s'offre  à  eux  animée  et  variée,  ils  y  prennent 
grand  plaisir;  mais  d'eux-mêmes,  et  sauf  quelques 
brillantes  exceptions,  ils  y  portent  peu  d'entrain  et 
d'initiative.  Ils  ne  savent  pas  faire  ce  qui  leur  plaît,  ni 
jouir  à  leur  aise  de  l'esprit  qu'ils  ont.  Le  feu  est  là, 
mais  couvert;  il  faut  que  l'étincelle  qui  l'allumera 
vienne  d'ailleurs. 

Dans  les  solitaires  loisirs  que  me  laissaient  souvent 
les  affaires  de  l'ambassade  et  les  soins  obligés  du  monde, 
j'observais  avec  un  profond  intérêt  cette  grande  société 
si  fortement  constituée  en  même  temps  que  si  libre, 
oi^i  tant  de  contrastes  ne  détruisent  pas  l'harmonie  de 
l'ensemble,  et  où  la  nature  humaine  se  développe  si 
largement,    bien  que  contenue  par  des  freins  et  des 


LA  SOCIÉTÉ  ANGLAISE  EN  1840.  187 

contre-poids  qui  empêchent  que  ses  prétentions  et  ses 
égarements  ne  se  portent  aux  derniers  excès.  J'ai  beau- 
coup appris  dans  cette  étude  morale  et  sociale  qui 
m'ouvrait,  à  chaque  pas,  des  horizons  nouveaux,  et  ne 
ine  faisait  pourtant  pas  oublier  ma  solitude  domestique. 
Les  Anglais  ont  raison  d'attacher  le  plus  grand  prix  à 
leur  vie  intérieure,  à  leur  home,  et  surtout  à  l'intimité 
de  la  relation  conjugale  ;  ils  ne  trouveraient  pas  chez 
eux,  dans  la  vie  mondaine,  ce  mouvement,  cette  variété, 
cette  facilité,  cette  douceur  de  toutes  les  relations  qui, 
ailleurs  et  pour  beaucoup  de  gens,  tiennent  presque 
lieu  de  bonheur.  Un  étranger,  homme  d'esprit  et  qui 
avait  beaucoup  vécu  en  Angleterre,  me  disait  un  jour  : 
«  Si  on  est  bien  portant,  heureux  chez  soi  et  riche,  il 
faut  être  Anglais.  »  C'était  trop  exiger,  et  il  y  a  en  An- 
gleterre, au  moins  autant  qu'ailleurs,  beaucoup  de  vies 
heureuses  à  des  conditions  plus  modestes;  mais  il  est 
certain  que,  pour  être  heureux  dans  la  société  anglaise, 
il  faut  tenir  au  bonheur  sérieux  et  intime  plus  qu'au 
laisser-aller  et  à  l'amusement. 


CHAPITRE  XXXI 

LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840. 

Arrivée  de  Chékib-Efendi  à  Londres. — Note  qu'il  adresse 
(31  mai)  aux  cinq  plénipotentiaires. — Disposition  du  cabinet 
et  du  public  anglais. — Instructions  de  M.  Thiers. — Inquié- 
tude des  plénipotentiaires  autrichien,  })russien  et  russe. — 
Leur  désir  d'une  prompte  solution  de  la  question  égyp- 
tienne.— Disposition  de  lord  Palmerston  à  attendre  et  à  traî- 
ner.— Question  que  j'adresse  à  M.  Thiers  sur  l'arrangement 
qui  donnerait  à  Méhémet-Ali  l'Egypte  héréditairement  et  la 
Syrie  viagèrement. — Sa  réponse. — Mon  pressentiment  de 
l'arrangement  à  quatre. —  Chute  de  Khosrew-Pacha  à  Con- 
stantinople.— Joie  de  Méhémet-Ali  à  cette  nouvelle.  —  Sa  dé- 
marche à  Constantinople  et  sa  confiance  dans  un  arrange- 
ment direct  avec  le  sultan. — Attitude  du  cabinet  français  à 
cet  égard. — Effetde  ces  nouvelles  à  Londres. — Lord  Palmer- 
ston presse  la  solution  de  l'affaire. — Conseils  successifs  du 
cabinet  anglais. — Je  rends  compte  à  M.  Thiers  de  cette  situa- 
tion et  de  son  péril. — J'en  informe  le  duc  de  Broglie  et  ^ 
général  Baudrand. — Lord  Palmerston  m'appelle  au  Foreign- 
Office,  et  me  communique  la  conclusion  du  traité  du  15  juillet 
entre  les  quatre  puissances. — Mémorandum  adressé  à  la 
France. — Mes  observations. — Le  cabinet  français  est  juste- 
ment blessé  de  n'avoir  pas  été  informé  d'avance  de  cette  ré- 
solution définitive,  et  appelé  à  exprimer  la  sienne.  —  Causes 
de  cette  conduite  du  cabinet  anglais. — Réponse  du  cabinet 
français  au  Mémorandum  anglais. — Mon  entretien  avec  lord 
Palmerston  en  la  lui  communiquant. — Vrais  motifs  de  la  con- 
clusion précipitée  et  cachée  du  traité  du  15  juillet.  —  Carac- 
tère essentiel  de  la  politique  française  et  de  la  politique  an- 
glaise dans  cette  crise. — Le  bruit  se  répand  à  Paris  que  je  ne 
l'ai  pas  prévue  et  que  je  n'en  ai  pas  averti  le  cabinet.  — Mes 
démentis  à  ce  bruit. — Etat  des  esprits  en  France. — Mon  atti- 
tude à  Londres. — Le  roi  m'appelle,  avec  M.  Thiers,  au  châ- 
teau d'Eu. — Je  pars  de  Londres  le  6  août. 

Je  reprends  les  affaires  d'Orient  au  point  où  je  les  ai 
laissées,  à  l'arrivée  en  Angleterre  du  nouvel  ambassa- 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  189 

ileur  turc,  Cliékib-Efendi,  qu'on  y  attendait  pour  ren- 
trer activement  en  négociation.  M.  Tliiers  m'annonça 
le  1 1  mai  son  passage  à  Paris  :  «  Cliékib-Efendi  est  ici, 
me  dit-il;  il  est  capable  et  intelligent;  on  peut  causer 
avec  lui.  Il  apporte  les  folles  prétentions  de  la  Porte; 
mais  au  fond  il  les  tient  pour  folles.  Je  lui  ai  donné  les 
meilleurs  conseils  que  j'ai  pu;  mais  cela  ne  fait  rien; 
il  vous  redira  les  folies  du  sérail  sans  les  approuver.  Au 
reste,  la  question  ne  sera  jamais  à  Londres  avec  le  plé- 
nipotentiaire turc.  » 

Ce  n'était  pas  à  la  Porte  en  effet  qu'il  appartenait  d'en 
décider,  et  Chékib-Efendi  le  savait  bien.  Il  vint  me  voir 
en  arrivant  à  Londres.  Je  lui  tins  le  langage  que  je 
tenais  à  tout  le  monde  :  «  L'Empire  ottoman  s'en  va; 
si  on  fait  naître  là  une  guerre,  quelle  qu'elle  soit,  il 
s'en  ira  encore  plus  vite.  L'immobilité  de  l'Orient  et 
l'accord  général  de  l'Occident,  à  ces  deux  conditions,  la 
Porte  peut  encore  durer.  Si  l'une  ou  l'autre  manque, 
si  nous  nous  divisons  ici  et  si  on  se  bat  en  Asie,  c'est  le 
commencement  de  la  fin.  »  Avec  la  réserve  que  lui 
commandait  sa  situation,  Cliékib-Efendi  était  de  mon 
avis  ;  mais  plus  il  en  était,  plus  il  se  montrait  pressant 
pour  que  les  cinq  puissances  se  missent  d'accord;  et 
en  retrouvant  cette  nécessité,  nous  retombions  dans 
notre  embarras.  Le  cabinet  français  n'avait  pas  seule- 
ment écarté  les  ouvertures  des  ministres  d'Autriche 
et  de  Prusse  pour  que  Méliémet-Ali,  en  obtenant  la 
possession  héréditaire  de  l'Egypte,  conservât  la  posses- 
sion viagère  de  la  Syrie;  il  avait  aussi  repoussé  la  con- 


190  CHAPITRE  XXXI. 

cession  que  lord  Palmerston  nous  avait  offerte,  pour 
le  pacha,  de  la  plus  grande  partie  du  pachalik  et  de  la 
place  même  de  Saint-Jean  d'Acre  :  «  Nous  trouvons  le 
partage  de  la  Syrie  inacceptable  pour  le  pacha,  m'écrivit 
M.  Thiers  le  jour  même  où  il  m'annonça  la  prochaine 
arrivée  à  Londres  de  Chékib-Efendi  ;  nous  sommes 
certains,  d'après  ses  dernières  dispositions  connues, 
qu'il  ne  l'acceptera  pas.  Imaginez  que  maintenant  il 
revient  sur  Adana,  ne  paraît  plus  disposé  à  le  céder, 
menace  de  passer  le  Taurus  et  de  mettre  le  feu  aux 
poudres.  Jugez  comme  il  écoutera  le  projet  de  couper 
en  deux  la  Syrie.  »  Et  quelques  semaines  plus  tard,  le 
dO  juin  :  «  Je  vous  ai  répondu  à  l'avance  sur  la  propo- 
sition de  couper  la  Syrie  en  deux.  Cela  est  inadmissible, 
non  pas  du  point  de  vue  de  notre  intérêt  individuel 
dans  cette  question,  mais  du  point  de  vue  le  plus  im- 
portant de  tous,  \i\.2)ossibiUlé.  Le  pacha  d'Egypte  n'ac- 
cordera jamais  ce  qu'on  lui  demande  là On  lui 

arracherait  certainement  Candie  et  les  villes  saintes,  et 
peut-être  Adana,  mais  jamais  une  portion  quelconque 
de  la  Syrie.  Nous  ne  nous  ferons  donc  jamais  les  coopé- 
rateurs  d'un  projet  sans  raison,  sans  cliance  de  succès, 
et  qui  ne  peut  être  exécuté  que  par  la  force.  Or,  la  force, 
nous  ne  la  voulons  pas  et  nous  n'y  croyons  pas.  » 

Je  me  trouvais  ainsi,  en  rentrant  dans  la  négociation, 
hors  d'état  d'y  faire  un  pas;  je  n'avais  rien  à  offrir  et 
ne  pouvais  rien  accepter.  J'étais  immobile  autant  que 
Chékib-Efendi  était  impuissant. 

Je  reçus  le  31  mai  une  note   que  Chékib-Efendi 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  191 

adressa  aux  plénipotentiaires  des  cinq  puissances,  et 
dans  laquelle,  en  leur  rappelant  que,  le  27  juillet  1839, 
elles  avaient  promis  à  la  Porte  leur  accord  et  leur  appui, 
il  se  plaignait  de  l'indécision  où  la  question  restait  en- 
core, exposait  le  mal  de  jour  en  jour  plus  grave  qui  en 
résultait  pour  l'Empire  ottoman,  et  réclamait  instam- 
ment une  solution  définitive  et  une  prompte  action  *. 
Je  transmis  immédiatement  cette  note  à  M.  Tliiers  :  «  Si 
Votre  Excellence,  lui  dis-je,  la  juge  de  nature  à  exiger  de 
nouvelles  instructions,  je  la  prie  de  vouloir  bien  me  les 
adresser  promptement.  Je  ne  m'en  suis  encore  entretenu 
avec  personne  ;  mais  évidemment  l'affaire  va  en  rece- 
voir une  impulsion  qui,  sans  aboutir  peut-être  à  un  ré- 
sultat définitif,  sera,  pendant  quelques  jours  du  moins, 
assez  forte  et  pressante.  Tout  le  monde  est  maintenant 
convaincu  qu'il  y  a,  pour  l'Empire  ottoman,  péril  dans 
le  retard  ;  tout  le  monde  tient,  à  ce  sujet,  le  même 
langage.  Moi-même,  en  m'appliquant  constamment  à 
prouver  qu'une  solution  violente  aurait  encore  plus  de 
péril,  je  témoigne  mon  étonnement  qu'on  ne  sente  pas 
la  nécessité  d'en  finir  par  une  transaction  modérée  et 
pacifique. 

«.  L'agitation  est  grande  dans  l'intérieur  du  cabinet. 
Je  n'hésite  pas  à  dire  qu'à  l'exception  de  lord  John 
Russell,  dont  je  ne  connais  pas  bien  la  pensée,  la  plu- 
l)art  de  ses  membres,  tant  ceux  qui  ne  songent  guère 
par  eux-mêmes  aux  questions  de  politique  extérieure 

'  Pièces  historiques,  N"  VU. 


192  CHAPITRE  XXXI. 

que  ceux  qui  s'en  occupent,  désapprouvent  au  fond  la 
politique  de  lord  Palmerston,  s'en  inquiètent,  et  vou- 
draient en  sortir  au  lieu  de  s'y  engager  plus  avant.  Je 
ne  parle  pas  seulement  de  lord  Holland  et  de  lord 
Clarendon  dont  l'opinion  est  depuis  longtemps  décidée; 
je  crois  que  la  conviction  d'un  péril  grave,  dans  toute 
conduite  qui  rallumerait  en  Orient  la  guerre  civile  et 
ne  serait  pas  adoptée  en  commun  par  les  cinq  puis- 
sances, est  bien  établie  dans  l'esprit  de  lord  Melbourne 
et  de  lord  Lansdowne,  et  règle  en  ce  moment  leurs 
paroles  comme  leurs  désirs  :— Tout  ce  que  nous  ferons 
ensemble  sera  bon,  me  disait  dimancbe  dernier  lord 
Melbourne;  tout  ce  que  nous  ferions  en  nous  divisant 
serait  mauvais  et  dangereux.  — 

«  Je  sais  qu'il  y  a  eu  ces  jours  derniers,  dans  le 
cabinet,  un  débat  animé  oi^i  beaucoup  d'objections  ont 
été  élevées  contre  les  idées  de  lord  Palmerston,  et  des 
efforts  sérieusement  tentés  pour  entrer  dans  d'autres 
voies. 

«  Autour  du  cabinet,  dans  le  parti  ministériel,  le 
mouvement  est  le  même.  Les  dissidents  ne  se  séparent 
pas  encore  ;  ils  évitent  même  de  parler  liant,  car  ils 
craignent  d'ébranler  le  cabinet  déjà  cliancelant  et  au- 
quel ils  sont  sincèrement  attachés.  Mais  entre  eux  et 
dans  les  conversations  un  peu  intimes,  la  plupart  n'hé- 
sitent pas  à  dire  qu'ils  ne  suivront  pas  lord  Palmerston, 
et  que,  s'il  persiste  à  tout  hasarder  pour  enlever  la 
Syrie  au  pacha,  il  rencontrera  bien  plus  d'opposition 
qu'il  ne  s'y  attend. 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  I8i0.  193 

«  Ils  comptent,  pour  rendre  leur  opposition  efficace, 
sur  la  nécessité  où  serait  lord  Palmerston  de  demander 
des  subsides  pour  les  mesures  de  coercition.  Ils  pen- 
sent que  le  débat  serait  très-vif,  que  bien  des  amis  du 
cabinet  y  manifesteraient  leur  désapprobation,  et  que 
probablement  les  sommes  demandées  ne  seraient  pas 
votées. 

«  J'ai  lieu  de  croire,  sans  en  être  bien  assuré,  que  le 
petit  parti  de  lord  Grey ,  dans  la  Chambre  des  com- 
munes, renouvellerait,  dans  ce  cas,  la  dissidence  qui  a 
éclaté  à  l'occasion  du  bill  de  lord  Stanley  sur  l'Irlande. 

«  L'opposition  tory  se  tient  dans  une  assez  grande 
réserve.  Quelques-uns  de  ses  membres  étaient,  je  crois, 
un  peu  enclins  à  ne  pas  blâmer  beaucoup  la  politique 
de  lord  Palmerston  et  son  rapprochement  de  la  cour  de 
Russie.  Ils  se  sont,  si  je  ne  m'abuse,  arrêtés  sur  cette 
pente;  et  le  parti,  ainsi  que  ses  principaux  chefs,  sur- 
tout dans  la  Chambre  des  communes,  s'empresserait 
de  saisir  cette  occasion,  comme  toute  autre,  d'attaquer 
le  cabinet  avec  quelque  chance  de  succès. 

«  Quant  au  public  en  général,  je  crois  que  sa  disposi- 
tion devient  de  plus  en  plus  contraire  à  toute  mesure 
qui  pourrait  compromettre  la  paix  de  l'Europe,  de  plus 
en  plus  favorable  à  l'union  avec  la  France  et  à  des  mé- 
nagements pour  le  pacha. 

«  Tel  me  paraît,  en  ce  moment,  l'état  des  esprits. 
Mais  en  revanche  les  desseins  de  lord  Palmerston  me 
semblent  toujours  à  peu  près  les  mêmes.  Il  croit  nous 
avoir  fait,  en  abandonnant  la  place  de  Saint- Jean  d'Acre 

T.    V.  13 


194  CHAPITRE  XXXI. 

au  pacha,  une  importante  et  difficile  concession.  Son 
amour-propre  est  fortement  compromis.  Enfin,  telle 
est  la  nature  de  son  esprit  que,  lorsqu'une  fois  cer- 
taines idées  s'y  sont  établies,  elles  le  remplissent  et  le 
possèdent  tellement  que  les  idées  différentes  qui  se  pré- 
sentent à  lui  peuvent  bien  se  faire  remarquer  en  pas- 
sant, mais  n'entrent  point.  Et  en  même  temps,  je  suis 
fort  loin  d'être  assuré  que,  parmi  ses  collègues,  ceux 
qui  ne  partagent  pas  ses  idées,  et  même  s'en  inquiètent, 
soient  décidés  à  lui  résister  assez  fortement  pour 
changer  ou  arrêter  sa  politique  au  moment  de  l'exé- 
cution. » 

M.  Thiers  me  répondit  le  11  juin  :  «  Les  informations 
que  contiennent  vos  dernières  dépêches  sur  l'aspect  que 
présente  en  ce  moment  à  Londres  la  question  d'Orient 
ont  fixé  toute  l'attention  du  gouvernement  du  Roi.  La 
communication  du  nouvel  ambassadeur  ottoman,  ma- 
nifestation si  expressive  des  dangers  auxquels  la  pro- 
longation du  slalu  quq  exposerait  la  Porte,  ne  change 
pourtant  pas  la  situation;  et  bien  qu'elle  appelle  de 
notre  part  une  réponse  un  peu  plus  développée  que  celle 
que  vous  avez  faite  au  précédent  ambassadeur,  il  est 
évident  que  vous  n'avez  pas  à  vous  placer  sur  un  autre 
terrain.  Nous  n'entendons  certainement  pas  ôter  toute 
signification  à  la  démarche  du  27  juillet  1839,  dont  la 
Porte  ne  cesse  de  se  prévaloir;  mais  il  nous  est  impos- 
sible de  ne  pas  faire  remarquer  qu'on  en  dénature  com- 
I^létement  la  portée  parce  qu'on  perd  de  vue  les  cir- 
constances dans  lesquelles  elle  a  été  faite .  Les  puissancies. 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1810.  195 

avant  la  mort  du  sultan  Mahmoud,  avant  la  bataille  de 
Nézib  et  la  défection  de  la  flotte  turque,  n'avaient  d'autre 
préoccupation  que  d'empêcher  une  collision  entre  la 
Porte  et  le  pacha,  et  de  les  réconcilier  par  une  inter- 
position tout  à  fait  pacifique.  Comment  croire  qu'au 
moment  même  où  la  Porte,  par  un  concours  de  cir- 
constances dues  en  très-grande  partie  à  ses  imprudentes 
provocations,  se  trouvait  si  gravement  compromise, 
ces  mêmes  puissances,  changeant  tout  à  coup  de  poli- 
tique,  aient  pris  envers  elle  l'engagement  de  lui  faire 
obtenir,  même  par  la  force,  ce  qu'elle  avait  eu  en  vue 
en  attaquant  Méhémet-Ali  malgré  leurs  représentations  ? 
Évidemment,  telle  n'a  pas  été  leur  pensée.  Ce  qu'elles 
se  sont  proposé,  c'est  de  donner  à  la  Porte  un  appui 
moral  qui  relevât  son  courage  et  l'empêchât  de  subir 
complètement  le  joug  de  son  puissant  vassal.  Ce  but  a 
été  atteint.  C'est  là  le  véritable  état  de  la  question.  Au 
surplus,  monsieur  l'ambassadeur,  je  m'en  rapporte  en- 
tièrement à  vous  pour  la  mesure  et  les  termes  de  la 
réponse  que  vous  aurez  à  faire  à  l'ambassadeur  otto- 
man... Je  vois,  dans  le  consentement  donné  aujourd'hui 
par  le  cabinet  de  Londres  à  un  arrangement  qui  main- 
tiendrait le  vice-roi  en  possession  de  la  ville  de  Saint- 
Jean  d'Acre,  un  progrès  réel  vers  des  idées  do  conci- 
liation. C'est  à  ce  titre  seulement  que  j'y  applaudis,  car 
il  ne  dépend  pas  de  moi  de  voir,  dans  celte  concession 
unique,  la  base  pratique  d'une  transaction.  » 

Et  à  ces  instructions  M.  Thiers  ajoutait  ce  renseigne- 
ment :  «  Je  crois  qu'on  s'éclaire  à  Constantinople  et 


196  CHAPITRE  XXXI. 

qu'on  revient  à  des  idées  plus  saines.  Je  vous  envoie, 
pour  vous  en  convaincre,  les  dernières  dépêches  de 
Péra  et  d'Alexandrie.  Vous  verrez  qu'en  Egypte  on  sent 
tous  les  jours  davantage  sa  puissance,  et  qu'on  est 
moins  disposé  que  jamais  à  céder  Adana.  Tout  ce  que 
l'Europe  gagne  à  ces  lenteurs,  c'est  de  rendre  la  Porte 
})lus  faible  et  le  pacha  plus  exigeant.  » 

Des  renseignements  analogues  arrivaient  à  Londres, 
et  dans  le  corps  diplomatique  on  commençait  à  s'en 
inquiéter;  on  craignait  quelque  incident  nouveau  et 
inattendu,  une  brusque  attaque  de  Méhémet-Ali  au  delà 
du  Taurus,  un  acte  soudain  de  faiblesse  à  Constanti- 
nople.  Les  plénipotentiaires  des  trois  grandes  puissances 
du  Nord  n'étaient  pas  étrangers  à  ces  alarmes.  J'étais, 
le  11  juin,  dans  le  salon  d'attente  du  Forcign-Office; 
le  baron  de  Briinnow  y  entra  :  «  J'ai  reconnu  votre 
voiture  devant  la  porte,  me  dit-il,  et  je  suis  monté;  je 
suis  charmé  de  vous  rencontrer  et  de  causer  un  peu 
avec  vous.  »  Il  aborda  sur-le-champ  la  note  de  Cliékib- 
Efendi,  le  déplorable  état  de  l'Empire  ottoman,  la  dés- 
organisation intérieure  qui  résultait  des  réformes  mêmes 
tentées  pour  sa  réorganisation,  le  danger  de  l'incertitude 
prolongée,  la  nécessité,  l'urgente  nécessité  d'amener, 
entre  le  sultan  et  le  pàcha,  un  arrangement  qui  mît  un 
terme  à  ce  mal  toujours  croissant,  et  prévînt  une  explo- 
sion, une  confusion  dont  nous  serions  tous  fort  embar- 
rassés :  «  On  me  donne  à  ce  sujet,  de  Saint-Pétersbourg, 
me  dit-il,  les  instructions  les  pkis  positives  et  les  plus 
pressantes.  Jamais  certes  la  modération,  je  devrais  dire 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  197 

la  magnanimité  de  l'Empereur  n'a  brillé  avec  plus 
d'éclat.  Il  est  instruit  des  progrès  du  mal;  il  voit  l'Em- 
pire ottoman  menacé  de  ruine;  et  loin  de  vouloir  en 
profiter,  il  ne  désire  que  le  rétablissement  de  la  paix, 
d'une  paix  qui  raffermisse  cet  Emyàre.  Il  m'ordonne 
d'insister  fortement  dans  ce  sens  auprès  du  cabinet 
britannique.  Que  la  France  et  l'Angleterre  s'entendent 
donc;  tout  dépend  de  leur  accord;  nous  n'avons  rien 
d'arrêté,  rien  d'exclusif  qui  puisse  les  empêcher  de 
s'accorder.  Prêtez-vou?,  de  votre  côté,  à  un  arrange- 
ment que  lord  Palmerston  puisse  adopter  ;  faites  quel- 
ques concessions.  Je  vous  jure  que,  si  lord  Palmerston 
était  là,  je  lui  tiendrais  le  môme  langage.  L'Empereur 
ne  forme  point  d'autre  vœu  que  de  voir  cette  périlleuse 
question  réglée  d'un  commun  accord  entre  les  cinq 
puissances  et  la  paix  rétablie  en  Orient.  » 

J'écoutais  le  baron  de  Brûnnow,  ne  l'interrompant 
que  pour  rappeler  que  nous  avions  toujours  voulu  la 
paix  en  Orient  et  un  arrangement  pacifiquement  conclu 
entre  le  sultan  et  le  pacha,  seule  façon  de  rétablir  une 
vraie  paix.  Je  me  fis  répéter  plusieurs  fois,  au  nom  de 
l'empereur  Nicolas,  qu'il  fallait  que  la  France  se  n:ît 
d'accord  avec  l'Angleterre,  et  que  tout  fût  réglé  de 
concert. 

Le  lendemain,  12  juin,  le  baron  de  Neumann  vint 
chez  moi,  aussi  troublé  que  M.  de  Briïnnow  des  nou- 
velles qui  lui  arrivaient  de  Vienne  sur  Constantinople, 
aussi  pressant  pour  un  arrangement  prompt  et  définitif. 
11  déplora  l'obstination  de  lord  Palmerston.  11  s'en  prit 


198  CHAPITRE  XXXI. 

à  lord  Ponsoiiby,  «  qui  ne  cesse,  me  dit-il,  d'insister 
pour  l'adoption  des  mesures  coercitives,  et  qui  envoie 
ici  son  secrétaire  pour  menacer  de  sa  démission  si  on 
ne  les  lui  accorde  pas.  J'en  parlerai  à  lord  Palmerston, 
ajouta  M.  de  Neumann,  et,  s'il  le  faut,  à  lord  Melbourne; 
j'insisterai  fortement  sur  la  nécessité  de  s'arranger, 
d'en  finir.  Eh  bien,  s'il  faut  laisser  la  Syrie  à  Méhémet- 
Ali,  qu'on  lui  laisse  la  Syrie.  Pas  héréditairement,  par 
exemple,  cela  ne  se  peut;  ce  serait  trop  contraire  au 
principe  de  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman.  11  faudrait 
toujours  aussi  que  Méhémet-Ali  rendît  le  district  d'A- 
dana;  la  Porte  en  a  besoin  pour  sa  sûreté.^  Mais  finis- 
sons-en ;  je  crains  que  lord  Palmerston  ne  veuille  at- 
tendre, traîner,  qu'il  ne  croie  que,  plus  tard,  dans  un 
autre  moment,  il  conclura  l'afTaire  d'une  façon  plus 
conforme  à  ses  désirs.  Cependant  le  mal  s'accroît,  le 
péril  presse;  il  est  clair  maintenant  que  l'incertitude 
prolongée  nuit  encore  plus  au  sultan  qu'au  pacha,  et 
nous  menace  tous  d'une  crise  que  personne  ne  veut. 
J'espère  que  le  cabinet  anglais  le  comprendra,  et  je  ne 
m'épargnerai  pas  pour  l'amener  à  notre  sentiment.  » 
J'acceptai  l'accord  de  sentiments  que  me  promettait 
M.  de  Neumann;  je  lui  dis  que  les  renseignements  qui 
me  venaient  de  Paris,  sur  l'état  intérieur  de  l'Empire 
ottoman  et  le  péril  du  retard,  coïncidaient  avec  les  siens. 
Je  me  tins,  du  reste,  quant  aux  bases  de  l'arrangement, 
sur  le  terrain  qui  m'était  prescrit,  ajoutant  seulement 
que  le  pacha  se  montrait  plus  difficile,  et  en  particulier 
moins  disposé  à  céder  le  district  d'Adana. 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  199 

J'eus  le  même  jour  une  entrevue  avec  lord  Palmer- 
ston,  et,  après  lui  avoir  parlé  de  diverses  affaires  qui 
m'étaient  spécialement  recommandées,  je  repris  la 
question  d'Orient.  Je  tenais  à  voir  s'il  me  témoignerait, 
pour  en  finir,  le  môme  empressement  que  M.  de  Brûn- 
now  et  M.  de  Neumann,  ou  si,  comme  le  dernier  me 
l'avait  dit,  il  était,  pour  le  moment,  enclin  à  laisser 
traîner  l'affaire.  Je  reconnus  sans  peine  qu'il  était  en 
effet  dans  une  disposition  dilatoire,  et  comme  attendant 
quelque  incident  dont  il  ne  parlait  pas.  Il  éleva  des 
doutes  sur  mes  renseignements  relatifs  à  la  détresse  et 
à  la  désorganisation  croissantes  de  l'Empire  ottoman  : 
«  Ils  sont  foi't  exagérés,  me  dit-il,  et  j'en  ai  de  con- 
traires. —  Pardon,  mylord;  si  c'est  de  lord  Ponsonby 
que  vous  viennent  des  renseignements  contraires  aux 
nôtres,  nous  ne  saurions  y  ajouter  beaucoup  de  foi; 
lord  Ponsonby  s'est  si  souvent  et  si  grandement  trompé 
sur  l'état  de  la  Turquie  que  nous  avons  droit  de  révo- 
quer en  doute  ses  observations  comme  son  jugement. 
—  Ce  n'est  pas  lord  Ponsonby  seul;  plusieurs  de  nos 
consuls  me  transmettent  les  mêmes  faits,  des  faits  pré- 
cis et  qui  prouvent  que  le  halli-schériff  de  Reschid- 
Pacha  n'est  pas  si  impuissant  ni  si  inutile  qu'on  se  plaît 
à  le  dire.  Trois  pachas,  entre  autres,  qui  opprimaient 
le  peuple  et  volaient  le  sultan,  ont  été  récemment  des- 
titués, l'un  du  côté  d'Erzeroum,  si  je  ne  me  trompe. 
Dans  ces  provinces-là,  du  moins,  le  peuple  est  content 
et  l'argent  rentre  au  trésor  public.  » 

Je  persistai  dans  mon  doute;  je  développai  nos  rai- 


200  CHAPITRE  XXXI. 

sons  de  penser  que  l'incertitude  et  les  lenteurs  n'avaient 
d'autre  effet  que  de  rendre  la  Porte  plus  faible  et  le  pa- 
cha plus  exigeant;  j'insistai  sur  les  périls  d'une  crise 
soudaine.  Lord  Palmerston  m'écoutait  et  laissait  languir 
la  conversation  :  «  Nous  n'avons  point  encore  reçu  de 
réponse,  me  dit-il,  sur  l'arrangement  qu'a  proposé 
M.  de  Neumann,  et  auquel  j'ai  adhéré.  »  Il  parlait  de 
l'abandon  à  Méhémet-Ali  d'une  grande  partie  du  pa- 
chalik  de  Saint-Jean  d'Acre,  y  compris  cette  place 
même  :  «  Il  n'y  a  pas  eu  de  proposition  formelle,  »  lui 
répondis-je  ;  —  Non;  mais  c'est  une  idée,  une  ba"se  de 
transaction  sur  laquelle  je  désire  connaître  l'opinion 
positive  du  gouvernement  français.  Je  vous  la  de- 
mande. » 

Cette  demande  de  lord  Palmerston  n'était  évidem- 
ment, de  sa  part,  qu'une  manière  de  traîner  en  ayant 
l'air  d'agir.  Je  ne  lui  avais  pas  laissé  ignorer  que  le 
gouvernement  français,  convaincu  que  Méhémel-Ali 
n'accepterait  pas  le  jtartage  de  la  Syrie ,  ne  regardait 
pas  cette  proposition  «  comme  la  base  pratique  d'une 
transaction.  »  Je  ne  laissai  pas  d'informer  sur-le-champ 
M.  Thiers  de  l'insistance  de  lord  Palmerston  sur  sa 
concession  de  Saint-Jean-d'Acre  :  «  Votre  Excellence,  lui 
dis-je,  a-t-elle  transmis  à  Alexandrie  l'idée  de  M.  de 
Neumann?  Le  pacha  a-t-il  répondu?  Puis-je,  dans  la 
conversation,  traiter  cette  idée  comme  repoussée  par 
une  résolution  formelle  du  pacha,  et  non  pas  seulement 
par  nos  conjectures  sur  sa  résolution  probable?  Votre 
Excellence  sait  que  nous  nous  sommes  toujours  pré- 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  2(^1 

sentes  comme  à  peu  près  indiflerents,  pour  notre 
compte,  à  tel  ou  tel  arrangement  territorial  entre  le 
sultan  et  le  pacha,  çt  prêts  à  trouver  bonnes  toutes  les 
concessions  qu'on  pourrait  obtenir  de  ce  dernier.  Je 
crois  qu'il  convient  de  rester  scrupuleusement  sur  ce 
terrain.  Ni  le  refus,  ni  le  conseil  de  refus  ne  doiveijt 
jamais,  ce  me  semble,  pouvoir  nous  être  imputés.  » 

Je  revins  en  même  temps  sur  une  autre  idée ,  plus 
plausible  en  soi,  et  qui  me  semblait  offrir,  pour  une 
transaction,  plus  de  chances  de  succès.  J'écrivis  le 
24  juin  à  M.  Thiers  : 

«  Je  vous  disais  le  15  juin  :  «  M.  de  Neumann  et 
M.  de  Bulow  sont  de  nouveau  prêts  à  laisser  au  pacha 
l'Egypte  héréditairement  et  la  Syrie  viagèrement, 
pourvu  qu'il  rende  Adana  et  Candie.  Ils  ont  fait  un 
pas  de  plus  ;  ils  se  disent  disposés  à  déclarer  cela  à  lord 
Palmerston  et  à  lui  demander  formellement  d'y  accé- 
der; ils  croient  que  M.  de  Brûnnow  se  joindrait  à  eux 
dans  ce  sens.  Vous  m'avez  répondu  le  19  :"  —  «  Cer- 
tainement, si  on  arrivait  à  céder  la  Syrie,  (virgule)  et 
l'Egypte  héréditairement  au  pacha,  on  mettrait  la  rai- 
son du  côté  des  cinq  puissances,  et  nous  ferions  de 
grands  efforts  pour  réussir.  Mais  la  tête  du  pacha  est 
bien  vive  et  on  n'est  sûr  de  rien  avec  lui.  Dans  tous  les 
cas,  une  telle  résolution  serait  une  grande  conquête 
pour  nous,  et  nous  changerions  sur-le-champ  d'atti- 
tude. —  Je  pense  que  vous  vous  êtes  bien  souvenu,  en 
me  répondant,  de  ce  que  je  vous  avais  dit,  que  votre 
réponse  se  rapportait  à  un  arrangement  qui  donnerait 


202  CHAPITRE  XXXL 

au  pacha  l'Egypte  hérédilairemenl  et  la  Syrie  viagère- 
ment,  et  que  votre  virgule  après  la  Syrie,  tandis  qu'il 
n'y  en  a  point  entre  l'Egypte  et  le  mot  héréditairement, 
a  bien  cette  signification.  Cependant,  j'ai  besoin  de  le 
savoir  positivement^  et  je  vous  prie  de  me  le  dire.  Nous 
touchons  peut-être  à  la  crise  de  l'affaire.  Ce  pan  de  plus 
dont  je  vous  parlais,  et  qui  consiste,  de  la  part  de  l'Au- 
triche et  de  la  Prusse,  à  déclarer  à  lord  Palmerston 
qu'il  faut  se  résigner  à  laisser  viagèrement  la  Syrie  au 
pacha  et  faire  à  la  France  cette  grande  concession ,  ce 
pas,  dis-je,  se  fait,  si  je  ne  me  trompe,  en  ce  moment. 
Les  collègues  de  lord  Palmerston  d'une  part,  les  mi- 
nistres d'Autriche  et  de'Prusse  de  l'autre,  pèsent  sur 
lui,  en  ce  moment,  pour  l'y  décider.  S'ils  l'y  décident 
en  effet,  ils  croiront,  les  uns  et  les  autres,  avoir 
remporté  une  grande  victoire  et  être  arrivés  à  des  pro- 
positions d'arrangement  raisonnables.  Il  importe  donc 
extrêmement  que  je  connaisse  bien  vos  intentions  à  ce 
sujet;  carde  mon  langage,  quelque  réservé  qu'il  soit, 
peut  dépendre ,  ou  la  prompte  adoption  d'un  arrange- 
ment sur  ces  bases ^  ou  un  revirement  pvar  lequel  lord 
Palmerston ,  profitant  de  l'espérance  déçue  et  de  l'hu- 
meur de  SCS  collègues  et  des  autres  plénipotentiaires, 
les  rengagerait  brusquement  dans  son  système,  et  leur 
ferait  adopter,  à  quatre,  son  projet  de  retirer  au  pacha 
la  Syrie,  et  l'emploi,  au  besoin,  des  moyens  de  coerci- 
tion. On  fera  beaucoup,  beaucoup,  dans  le  cabinet  et 
parmi  les  plénipotentiaires,  pour  n'agir  qu'cà  cinq,  de 
concert  avec    nous,  et  sans  coercition.   Je   ne   vous 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  203 

réponds  pas  qu'on  fasse  tout^  et  qu'une  conclusion  à 
quatre  soit  absolument  impossible.  Nous  pouvons  être, 
d'un  instant  à  l'autre,  placés  dans  cette  alternative  : 
ou  bien  l'Egypte  héréditairement  et  la  Syrie  viagère- 
mentau  pacha,  moyennant  la  cession  des  villes  saintes, 
de  Candie  et  d'Adana,  et  par  un  arrangement  à  cinq^ 
ou  bien  la  Syrie  retirée  au  pacha  par  un  arrangement 
à  quatre,  et  par  voie  de  coercition,  s'il  y  a  lieu-  Je  ne 
donne  pas  pour  certain  que ,  le  premier  arrangement 
échouant,  le  second  s'accomjjlira;  mais  je  le  donne 
pour  possible.  Notre  principale  force  est  aujourd'hui 
dans  le  travail  commun  de  presque  tous  les  membres 
du  cabinet  et  des  ministres  d'Autriche  et  de  Prusse 
pour  amener  lord  Palmerston  à  céder  la  Syrie.  Si,  après 
avoir  réussi  dans  ce  travail,  ils  n'en  recueillent  pas  le 
fruit  d'un  arrangement  définitif  et  unanime,  je  ne  ré- 
ponds pas,  je  le  répète,  de  ce  qu'ils  feront.  Donnez-moi, 
je  vous  prie,  pour  cette  hypothèse,  votre  pensée  précise 
et  des  instructions.  » 

M.  Thiers  me  répondit  le  30  juin  :  «  Ma  virgule  ne 
signifiait  rien.  Quand  je  vous  parlais  d'une  grande  con- 
quête qui  changerait  notre  attitude,  je  voulais  parler  de 
l'Egypte  héréditaire  et  de  la  Syrie  héréditaire.  Toute- 
fois j'ai  consulté  le  cabinet;  on  délibère  ;  on  penche  peu 
vers  une  concession.  Cependant  nous  verrons.  Différez 
de  vous  exphquer.  Il  faut  un  peu  voir  venir.  Rien  n'est 
décidé.  » 

Pendant  que,  sous  l'empire  des  sentiments  qui  domi- 
naient dans  les  Chambres  et  dans  le  public,  le  gouver- 


204  CHAPITRE  XXXI. 

nement  français  se  renfermait  dans  cette  politique 
purement  critique  et  expectante,,  un  événement  sur- 
venait à  Constantinople  qui  devait  imprimer  à  la  ques- 
tion égyptienne  une  impulsion  nouvelle  et  décisive. 
Le  grand  vizii*  Khosrew- Pacha ,  vieux  Turc  habile, 
énergique  et  corrompu  ;,  longtemps  conseiller  intime 
du  sultan  Mahmoud  et  ennemi  invétéré  de  Méhémet- 
Ali,  fut  soudainement  destitué.  En  rendant  compte  de 
sa  chute  le  17  mai  au  cabinet  français,  l'ambassadeur 
de  France  à  Constantinople,  le  comte  de  Pontois,  ajou- 
tait :  «  Cet  important  événement  n'a  point  au  reste  la 
signification  et  la  portée  qu'on  pourra  être  tenté  de  lui 
attribuer  en  Europe;  il  n'indique  point  un  change- 
ment dans  la  politique  du  Divan  et  une  intention  de 
rapprochement  avec  Méhémet-Ali.  Il  doit  être  attribué, 
dit-on,  à  la  découverte  d'intelhgences  secrètes  de 
Khosrew  avec  la  Russie,  et  plus  encore,  à  ce  que  je 
crois,  à  l'ambition  de  Reschid-Pacha,  et  à  son  désir  de 
se  débarrasser  successivement  des  hommes  qui  pour- 
raient balancer  son  influence  ou  lui  porter  ombrage 

Quoi  qu'il  en  soit,  Reschid-Pacha  se  trouve  aujourd'hui 
maître  du  terrain;  puisse-t-il  comprendre  que  le  pre- 
mier usage  à  faire  de  sa  toute-puissance  devrait  être 
de  rendre  la  paix  à  son  pays,  en  profitant  de  l'occasion 
favorable  que  lui  offre  la  chute  de  Khosrew,  regardé 
par  l'opinion  publique  comme  le  plus  grand  obstacle 
à  un  accommodement  avec  Méhémet-Ali  !» 

En  même  temps  qu'il  l'annonçait  à  Paris,  M.  de 
Pontois   s'empressa   d'informer  M.  Cochelet ,   consul 


LE  TRAITE  DU  15  JUILLET  1840.  205 

général  de  France  à  Alexandrie,  de  la  destitution  de 
Khosrew-Pacha.  «  Aussitôt  après  avoir  reçu  cette 
dépêche,  écrivit  le  26  mai  M.  Cochelet  à  M.  Thiers,  je 
me  rendis,  quoique  assez  souffrant,  à  la  maison  de  cam- 
pagne qu'habite  Méhémet-Ali  depuis  que  la  peste  a  sévi 
avec  plus  d'intensité,  et  que  quelques-uns  de  ses  ser- 
viteurs en  sont  morts.  Avant  de  lui  faire  connaître  le 
contenu  de  la  lettre  de  M.  de  Pontois,  je  lui  demandai 
les  nouvelles  qu'il  avait  reçues  de  Constantinople.  11 
me  parla  du  renvoi  du  séraskier  Halil-Pacha,  mais  je 
vis  positivement  qu'il  ne  savait  rien  de  la  disgrâce  du 
grand  vizir.  Je  lui  dis  alors  que  j'avais  une  nouvelle 
importante  à  lui  communiquer,  mais  qu'avant  de  la 
lui  annoncer  j'exigeais  de  lui  sa  parole  qu'il  se  montre- 
rait docile  à  mes  avis  et  modéré  dans  ses  prétentions. 
Il  me  le  promit,  autant  que  cela  pourrait  se  conciher 
avec  ses  intérêts.  Je  lui  fis  alors  connaître  que  Khosrew- 
Pacha  était  au  moment  d'être  destitué.  Méhémet-Ali 
fit  un  bond  sur  son  divan  ;  sa  figure  prit  une  expres- 
sion de  joie  extraordinaire,  et  des  larmes  vinrent  même 
dans  ses  yeux.  Je  lui  dis  que  j'étais  heureux  d'être  le 
premier  à  lui  apprendre  celte  bonne  nouvelle,  et  qu'à 
ce  titre  je  me  croyais  en  droit  de  lui  donner  des  con- 
seils. Je  lui  lus  alors  la  lettre  de  M.  de  Pontois,  et  je 
l'engageai  fortement  à  se  montrer  respectueux  et  dé- 
voué envers  le  sultan,  conciliant  et  modéré  envers  la 
Porte.  J'allais  lui  dire  de  commencer  par  renvoyer  la 
flotte  turque  lorsque  Méhémet-Ali  sauta  à  bas  de  son 
divan,  et  après  quelques  minutes  de  réflexion  en  se 


203  CHAPITRE  XXXI. 

promenant  à  grands  pas,  vint  à  moi,  me  frappa  sur  la 
poitrine  avec  la  paume  de  la  main ,  me  serra  les  deux 
poignets  avec  effusion,  et  me  dit  :  «  Aussitôt  que  j'aurai 
la  nouvelle  officielle  de  la  destitution  du  grand  vizir, 
j'enverrai  à  Constantinople  Sami-Bey,  mon  premier 
secrétaire  ;  Je  le  chargerai  d'aller  offrir  au  sultan 
riiom.mage  de  mon  respect  et  de  mon  dévouement;  je 
demanderai  à  Sa  Hautesse  de  me  permettre  de  renvoyer 
la  flotte  ottomane  sous  le  commandement  de  Mous- 
touch-Pacha,  l'amiral  égyptien.  Je  la  prierai  de  con- 
sentir à  ce  que  mon  fils  Saïd-Bey  vienne  à  bord  de  la 
flotte  pour  se  jeter  à  ses  pieds.  J'écrirai  à  Alimed- 
Féthi-Paclia  *,  et  une  fois  que  les  relations  de  bonne 
intelligence  et  d'harmonie  seront  rétablies,  je  m'ar- 
rangerai avec  la  Porte.  »  —  Voilà,  lui  dis -je,  ce  qui  est 
digne  de  vous  ;  voilà  ce  qui  doit  vous  rendre  les  bonnes 
grâces  du  sultan,  et  disposer  favorablement  les  puis- 
sances alliées.  Montrez-vous  maintenant  modéré  dans 
vos  prétentions,  car,  je  vous  le  répète,  malgré  tout  ce 
que  nous  avons  essayé,  on  ne  consentira  pas  à  vous 
laisser  Adana.  —  Laissez-moi  faire,  me  dit  le  pacha; 
lorsque  je  serai  en  rapport  avec  la  Porte ,  nous  nous 
arrangerons  ensemble,  très-certainement.  » 

C'était  précisément  là  le  vœu  du  cabinet  français,  et 
le  but  vers  lequel  il  tendait  constamment,  en  dépit  des 
entraves  que  lui  imposaient  l'engagement  d'action 
commune  contracté  entre  les  cinq  puissances  par  la  note 

1  Successeur  de  Khosrew-Pacha  comme  grand  vizir,  et  an- 
cien ambassadeur  en  France. 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1810.  207 

du  27  juillet  1839  et  la  négociation  suivie  à  Londres  en 
'  vertu  de  cet  engagement.  xVussitôt  après  son  avène- 
ment au  ministère,  le  21  mars  i840,  M.  Tliiers  m'é- 
crivit :  «  Pourrait-on  agir  à  Constantinople  ou  au  Caire 
en  conseillant  aux  deux  parties  de  s'entendre  directe- 
ment? Nous  l'avons  fait,  en  nous  bornant  à  des  conseils 
très-pressants.  Mais  entamer  une  négociation  spéciale, 
directe,  qui  nous  serait  imputée,  ne  produirait  pas  plus 
d'elï'et  que  les  conseils,  et  nous  exposerait,  à  l'égard  de 
l'Angleterre,  au  reproche  de  duplicité,  car  elle  dirait 
que  nous  temporisons  à  Londres  pour  agir  au  Caire  ou 
à  Constantinople.  »  Et  quelques  semaines  plus  tard,  le 
28  avril  :  «  J'ai  recommandé  à  nos  agents,  soit  au  Caire, 
soit  à  Constantinople,  de  ne  pas  pousser  à  une  négocia- 
tion directe  entre  le  sultan  et  le  pacha,  pour  que  l'An- 
gleterre ne  nous  accuse  pas  de  jouer  un  double  jeu,  et 
de  temporiser  à  Londres  pendant  que  nous  agissons  au 
Caire  et  à  Constantinople.  Je  fais  prêcher  par  MM.  de  Pon- 
tois  et  Cochelet  la  disposition  au  sacrifice;  je  fais  dire  à 
la  Porte  qu'elle  ne  sera  jamais  sauvée  à  Londres  par  un 
accord  des  cinq  puissances;  je  fais  dire  au  pacha  que 
nous  ne  risquerons  pas  les  plus  grands  intérêts  de  la 
France  et  du  monde  pour  satisfaire  à  des  exigences 
déplacées.  Je  tire  le  câble  des  deux  côtés  pour  rappro- 
cher les  deux  parties  ;  mais  je  n'entame  aucune  négo- 
ciation, pour  nous  éviter  tout  reproche  fondé  de  dupli- 
cité. »  Et  lorsque  j'eus  communiqué  à  M.  Thiers  la 
note  adressée,  le  31  mai,  par  Chékib-Efendi  aux  cinq 
plénipotentiaires,   pour    leur  demander   un^  concert 


208  CHAPITRE  XXXI. 

prompt  et  efficace,  il  me  répondit  :  «  Je  ne  sais  qu'une 
chose  à  faire,  c'est  de  répondre  à  cette  note  comme  à 
celle  de  Nouri-Efendi.  Il  faut  accuser  réception  en  di- 
sant que  la  France  est  prête,  comme  toujours,  à  écouter 
les  propositions  d'arrangement  qui  seront  faites,  et  à  y 
prendre  la  part  à  laquelle  l'oblige  en  quelque  sorte  le 
rôle  amical  qu'elle  a  joué  jusqu'ici  à  l'égard  de  la  Porte, 
ïl  ne  faut  pas  avoir  l'air  d'abjurer  la  note  du  27  juillet 
1839,  car  un  revirement  de  politique,  l'abandon  patent 
d'un  engagement  antérieur  doit  s'éviter  avec  soin.  Mais 
il  ne  faut  rien  dire  de  ce  déplorable  engagement  de  ter- 
miner à  cinq  l'affaire  d'Orient.  » 

Le  30  juin  1840,  arriva  à  Paris  une  dépêche  télégra- 
phique, expédiée  le  16  juin  d'Alexandrie  par  M.  Coche- 
let,  et  portant  : 

a  En  apprenant  la  destitution  du  grand  vizir  Khosrew- 
Pacha,  Méhémet-Ali  a  ordonné  à  son  premier  secré- 
taire, Sami-Bey,  de  se  rendre  à  Constantinople  pour 
ofifrir  au  sultan  l'hommage  de  son  dévouement,  et  lui 
demander  ses  ordres  pour  le  renvoi  de  la  flotte  turque. 
Méhéniet-Alf  ne  doutait  pas  que  cette  démarche  spon- 
tanée de  sa  part  n'amenât  un  arrangement  direct  et  à 
l'amiable  de  la  question  turco-égyptienne.  » 

En  me  transmettant  imfnédiatement  cette  dépêche, 
M.  Thiers  m'écrivit  :  «  Il  faut  induire  de  celte  nou- 
velle, sans  trop  d'empressement  et  sans  trop  donner 
l'éveil,  que  l'arrangement  spontané  qui  s'opérerait  en 
Orient,  entre  le  souverain  et  le  vassal,  serait  la  meil- 
leure des  solutions.  Le  pacha  croit  que  le  mouvement 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  209 

d'effusion  auquel  il  cède  sera  partagé  et  qu'un  arran- 
gement s'ensuivra  immédiatement.  Il  croit,  d'après  des 
renseignements  qu'il  dit  certains,  qu'on  lui  accordera 
l'hérédité  de  l'Egypte  et  de  la  Syrie;  il  ne  s'explique  pas 
sur  Candie,  Adana,  les  villes  saintes,  et  quand  on  lui 
dit  qu'il  faudra  des  sacrifices  pour  rendre  possible  l'ar- 
rangement direct  immédiat,  il  répond  :  «  Soyez  tran- 
quilles; tout  va  s'arranger.  »  Je  ne  sais  pas  sur  quoi 
repose  sa  confiance,  mais  elle  est  grande,  soit  qu'elle 
vienne  de  sa  joie,  soit  qu'elle  vienne  de  renseignements 
dignes  de, foi.  De  même,  à  Constantiuople,  on  pensait, 
à  la  date  des  dernières  nouvelles,  que  le  renvoi  de  la 
flotte  produirait  un  grand  effet  sur  le  Divan,  et  que  de 
larges    concessions    pourront  s'ensuivre...  Un  pareil 
état  de  choses  doit  fournir  bien  des  arguments  pour 
empêcher  aucune  conclusion  à  Londres.  Du  moins,  si 
on  vous  proposait  quelque  chose,  n'importe  quoi,  vous 
pourriez  répondre  que  les  deux  parties  vont  s'aboucher 
entre  elles,  et  ([u'avant  de  faire  des  conditions  pour  leur 
compte,  il  est  beaucoup  plus  naturel  d'attendre  pour 
voir  ce  qu'elles  vont  se  proposer  l'une  à  l'autre.  Toute 
opinion  émise  aujourd'hui  sur  ce  qui  est  acceptable  ou 
non,  au  Caire,  serait  l)ien  téméraire;  car,  la  joie  du 
pacha  d'une  part,  la  satisfaction  du  sultan  de  l'autre, 
en  apprenant  le  retour  de  sa  flotte,  peuvent  singuliè- 
rement changer  les  conditions.  Pour  moi,  je  suis  loin 
do  croire  l'arrangement  direct  conclu,  ni  même  facile; 
mais  je  regarde  l'état  nouveau  des  choses  comme  un 
puissant  argument  contre  toute  décision  immédiate  à 

T.     V.  14 


210  CHAPITRE  XXXI. 

Londres.  J'ai  écrit  à  Alexandrie  et  à  Gonstantinople  pour 
conseiller  la  modération  de  part  et  d'autre;  mais  j'ai 
donné  des  conseils,  et  j'ai  eu  soin  d'interdire  aux  agents 
de  prendre  à  leur  compte,  et  comme  une  entreprise 
française,  une  négociation  ayant  pour  but  avoué  l'ar- 
rangement direct.  Si  on  nous  imputait  d'avoir  fait  une 
telle  entreprise,  vous  pourriez  le  nier.  Le  jeune  Eugène 
Périer  a  été  envoyé  à  Alexandrie  pour  faire  au  pacha 
les  plus  vives  remontrances  s'il  s'arrêtait  en  route,  et 
si,  après  avoir  offert  la  flotte,  il  ne  tenait  point  parole 
et  ne  se  montrait  pas  accommodant  dans  les  conditions 
générales  du  traité.  J'ai  été  jusqu'à  lui  faire  conseiller 
d'accepter  l'Egypte  héréditairement  et  la  Syrie  viagè- 
remenl.y> 

Mais  pendant  que  la  chute  de  Khosrew-  Pacha  et  la 
démarche  conciliante  de  Méhémet-Ali  causaient  à  Paris 
une  vive  satisfaction,  et  y  faisaient  espérer  que  toute 
résolution  d'intervention  européenne  entre  le  sultan  et 
le  pacha  serait  ajournée,  ces  nouvelles  produisaient  à 
Londres  des  effets  absolument  contraires.  Lord  Palmer- 
ston,  qui,  depuis  quelque  temps,  s'était  montré  peu  im- 
patient d'arriver  à  une  solution ,  reprenait  tout  à  coup 
sa  politique  active ,  réunissait  le  cabinet  anglais ,  lui 
communiquait  les  renseignements  que  venait  de  lui  ap- 
porter de  Gonstantinople  le  comte  Pisani,  secrétaire  par- 
ticulier de  lord  Ponsonby,  et  pressait  ses  collègues  de 
discuter  et  d'adopter  promptement  le  plan  de  conduite 
qu'il  leur  présentait.  J'informai  sur-le-champ  M.  Thiers 
de  ce  nouveau  tour  que  prenait  l'affaire  ;  je  lui  écrivis 


LE  TRAITÉ  DU  ]5  JUILLET  1810.  211 

les  6  et  9  juillet  que,  le  i  et  le  8,  deux  conseils  de  cabi- 
net avaient  été  tenus,  que  le  dernier  avait  été  long,  que, 
le  soir  même,  le  prince  Dolgorouki  était  parti  en  cour- 
rier pour  Saint-Pétersbourg,  et  le  11  juillet,  je  rendis  au 
cabinet  français,  dans  une  dépêche  que  je  reproduis  ici 
textuellement,  un  compte  détaillé  de  cette  situation , 
des  informations  que  j'avais  recueillies  et  des  résultats 
qu'elles  faisaient  pressentir  : 

«  Londres,  11  juillet  18J0. 

et  Monsieur  le  Président  du  conseil, 

«  Depuis  que  la  proposition  de  couper  la  Syrie  en  deux, 
en  laissant  à  Méhémet-Ali  la  forteresse  et  une  partie  du 
pachalik  de  Saint-Jean  d'Acre,  a  été  écartée,  lord  Pal- 
merston  a  paru  éviter  la  conversation  sur  les  affaires 
d'Orient.  Je  lai  engagée  une  ou  deux  fois,  plutôt  pour 
bien  établir  la  politique  du  gouvernement  du  Roi  que 
pour  tenter  de  faire  faire,  par  la  discussion  directe,  un 
nouveau  pas  à  la  question.  Lord  Palmerston  m'a  répondu 
en  homme  qui  persiste  dans  ses  idées,  mais  ne  croit  pas 
le  moment  propice  pour  agir  et  veut  gagner  du 
temps. 

«  Il  n'a,  en  effet,  pendant  plusieurs  semaines,  comme 
je  l'ai  déjà  mandé  à  Votre  Excellence,  ni  entretenu  le 
cabinet  des  affaires  d'Orient,  ni  même  communiqué  à 
ses  collègues  la  dernière  note  de  Chékib-Efendi. 

«  Cependant  le  travail  de  plusieurs  membres,  soit  du 
cabinet,  soit  du  corps  diplomatique,  en  faveur  d'un  ar- 


«21-2  CHAPITRE  XXXI. 

rangement  qui  eût  pour  base  la  concession  héréditaire 
<le  l'Egypte  et  la  concession  viagère  de  la  Syrie  au  pacha 
continuait  :  j'en  suivais  le  progrès  sans  m'y  associer. 
Conformément  aux  instructions  de  Votre  Excellence,  je 
n'ai  ni  accueilli  cette  idée,  ni  découragé,  par  une  décla- 
ration préalable  et  absolue,  ceux  qui  en  cherchaient  le 
succès. 

«  C'est  dans  cet  état  de  l'affaire  et  des  esprits  qu'est 
arrivée  ici  la  nouvelle  de  la  destitution  de  Khosrew- 
Pachaet  de  la  démarche  directe  de  Méhémet-Ali  auprès 
du  sultan.  Elle  ne  m'a  pas  surpris.  Votre  Excellence 
m'avait  communiqué  une  dépêche  de  M.  Cochelet,  du 
26  mai,  qui  annonçait  de  la  part  du  pacha  cette  inten- 
tion. J'avais  tenu  cette  dépêche  absolument  secrète  ; 
mais  j'ai  appris  depuis  qu'une  lettre  de  M.  le  comte  Ap- 
pony,  en  date  du  16  juin,  si  je  suis  bien  informé,  avait 
annoncé  au  baron  de  Neumann  la  prédiction  de  M.  Co- 
chelet. La  dé{)èche  télégraphique  par  laquelle  ce  dernier 
a  instruit  Votre  Excellence  de  la  démarche  de  Méhémet- 
Ali  était  aussi  du  16  juin.  En  sorte  que,  par  une  coïnci- 
dence singulière ,  le  même  jour,  M.  Cochelet  mandait 
<l'Alexandrie,  comme  un  fait  accompli,  ce  que  M.  le 
comte  Appony  écrivait  de  Paris,  d'après  une  dépêche 
de  M.  Cochelet,  disait-il,  connue  un  fait  probable  et 
prochain. 

«Quand  donc  le  fait  même  est  parvenu  à  Londres, 
lord  Palmerston  et  les  trois  autres  plénipotentiaires  n'en 
ont  guère  été  plus  surpris  que  moi.  Ils  n'y  ont  vu,  ou 
du  moins  ils  se  sont  crus  en  droit  de  n'y  voir  qu'un 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  213 

acte  depuis  longtemps  concerté  entre  le  pacha  et  la 
France  qui,  à  Constanlinople  comme  à  Alexandrie,  avait 
travaillé  à  le  préparer. 

«  L'effet  de  l'acte  en  a  éprouvé  une  assez  notable  al- 
tération. Non-seulement  il  a  perdu  quelque  chose  de 
l'importance  que  la  spontanéité  et  la  nouveauté  devaient 
lui  assurer;  mais  les  dispositions  de  lord  Palmerston  et 
des  trois  autres  plénipotentiaires  se  sont  visiblement 
modifiées.  Ils  ont  considéré  la  démarche  de  Méhémet- 
Ali  et  son  succès  1"  comme  la  ruine  de  la  note  du  27 
juillet  1839  et  de  l'action  commune  des  cinq  puis- 
sances; 2"  comme  le  triomphe  complet  et  personnel  do 
la  France  à  Alexandrie  et  à  Constantiiiople. 

«  Dès  lors  ceux  qui,  dans  l'espoir  d'obtenir  l'action 
commune  des  cinq  puissances,  poursuivaient  l'arrange- 
ment fondé  sur  la  concession  héréditaire  de  l'Egypte  et 
la  concession  viagère  de  la  Syrie,  se  sont  arrêtés  dans 
leur  travail,  et  semblent  y  avoir  tout  à  fait  renoncé. 

«De  son  côté,  lord  Palmerston  s'est  montré  tout  à  fait 
disposé  à  agir,  et,  dans  deux  conseils  successifs,  tenus 
les  4  et  8  de  ce  mois ,  il  a  présenté  au  cabinet ,  avec 
une  obstination  pleine  d'ardeur,  ses  idées  et  son  plan 
de  conduite  dans  l'hypothèse  d'un  arrangement  à 
quatre. 

«Rien  n'a  été  résolu.  Le  cabinet  s'est  montré  divisé. 
Les  adversaires  du  i)lan  de  lord  Palmerston  ont  insisté 
sur  la  nécessité  d'attendre  les  nouvelles  de  Constanti- 
iiople; on  s'est  ajourné  à  un  nouveau  conseil.  Mais  lord 
Palmerston  est  pressant;  les  puissances,  dit-il,  sont  en- 


214  CHAPITRE  XXXI. 

gagées  d'honneur  à  régler,  par  leur  intervention  et  de 
la  manière  la  plus  favorable  à  la  Porte,  les  affaires 
d'Orient.  Elles  l'ont  promis  au  sultan.  Elles  se  le  sont 
promis  entre  elles.  La  démarche  de  Méhémet-Ali  ne 
saurait  les  en  détourner.  C'est  un  acte  au  fond  peu  si- 
gnificatif, qui  ne  promet,  de  la  part  du  pacha,  point  de 
concession  importante,  qui  ne  changera  ni  la  situation, 
ni  la  politique  de  la  Porte,  qui  n'amènera  donc  point  la 
pacification  qu'on  en  espère,  et  n'aura  d'autre  effet  que 
d'entrayer,  si  l'on  n'y  prend  garde ,  les  négociations 
entre  les  puissances ,  et  d'empêcher  qu'elles  ne  mar- 
chent elles-mêmes  au  but  qu'elles  se  sont  proposé.  Ce- 
pendant l'occasion  d'agir  est  favorable.  L'insurrection 
de  la  Syrie  contre  Méhémet-Ali  est  sérieuse.  Un  specta- 
teur indifférent,  lord  Francis  Egerton,  qui  vient  de  tra- 
verser la  Syrie  en  remontant  de  Jérusalem  vers  l'Asie 
Mineure,  écrit  que  les  insurgés  sont  nombreux,  animés, 
que  l'administration  d'Ibrahim-Pacha  est  violente,  vexa- 
toire,  détestée.  Lord  Palmerston  se  prévaut  beaucoup 
de  ces  renseignements.  Il  insiste  en  môme  temps  sur  les 
■\Ties  d'agrandissement  et  de  domination  de  la  France 
dans  la  Méditerranée.  L'appui  donné  par  la  France  au 
pacha  d'Egypte  n'a,  selon  lui,  point  d'autre  motif.  11 
parle  de  TAlgérie,  de  l'extension  de  notre  établissement 
africain.  Il  s'adresse  enfin  aux  sentiments  de  suscepti- 
bilité et  de  jalousie  nationale,  surtout  auprès  des  torys 
et  pour  se  ménager  quelque  faveur  dans  une  partie  de 
l'opposition. 

«  Toutes  les  fois  que  l'occasion  s'en  présente,  par- 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  -215 

tout  OÙ  je  puis  engager,  avec  quelqu'un  des  hommes 
qui  influent  sur  la  question,  quelque  entretien,  je  com- 
bats vivement  ces  idées.  Je  rappelle  toutes  les  considé- 
rations que  j'ai  fait  valoir  depuis  quatre  mois,  et  dont 
je  ne  fatiguerai  pas  de  nouveau  Votre  Excellence.  Je 
m'étonne  de  l'interprétation  qu'on  essaye  de  donner  à  la 
démarche  que  vient  de  faire  Méhémet  Ali.  Quoi  de  plus 
naturel,  de  plus  facile  à  prévoir,  de  plus  inévitable  que 
cette  démarche?  Depuis  un  an  bientôt,  les  puissances 
essayent  de  régler  les  affaires  d'Orient  et  n'en  viennent 
pas  à  bout.  Le  pacha  de  son  côté  a  déclaré  que  la  pré- 
sence de  Khosrew  au  pouvoir  était,  pour  lui,  le  princi- 
pal obstacle  à  un  retour  confiant  et  décisif  vers  le  sul- 
tan. Khosrew  est  encarté.  Qu'est-il  besoin  de  supposer 
une  longue  préparation,  un  travail  diplomatique  pour 
expliquer  ce  qu'a  fait  le  pacha?  Il  a  fait  ce  qu'il  avait 
lui-même  annoncé,  ce  que  lui  indiquait  le  plus  simple 
bon  sens.  La  France,  il  est  vrai,  a  donné  et  donne  en- 
core à  Alexandrie  des  conseils,  mais  des  conseils  de 
modération,  de  concession,  des  conseils  qui  n'ont  d'au- 
tre objet  que  de  rétablir  eu  Orient  la  paix,  et  dans  le 
sein  de  l'Empire  ottoman  la  bonne  intelligence  et 
l'union,  seul  gage  de  la  force  comme  de  la  paix.  Il  serait 
bien  étrange  de  voir  les  puissances  s'opposer  à  son  ré- 
tablissement, ne  pas  vouloir  que  la  paix  revienne  si 
elles  ne  la  ramènent  pas  de  leur  propre  main,  et  se 
jeter  une  seconde  fois  entre  le  suzerain  et  le  vassal 
pour  les  séparer  de  nouveau  au  moment  où  ils  se  rap- 
prochent. Il  y  a  un  an,  cette  intervention  se  concevait; 


216  CHAPITRE  XXXI 

011  pouvait  craindre  que  la  Porte  épuisée,  abattue  par 
sa  défaite  de  la  veille,  ne  se  livrât  pieds  et  poings  liés 
au  pacha,  et  n'acceptât  des  conditions  périlleuses  pour 
l'avenir.  Mais  aujourd'hui,  après  ce  qui  s'est  passé  de- 
puis un  an,  quand  la  Porte  a  retrouvé  de  l'appui,  quand 
le  pacha  prend  lui-mcnie,  avec  une  modération  em- 
pressée, l'initiative  du  rapprochement,  quel  motif, 
quel  prétexte  pourrait-on  alléguer  pour  s'y  opposer, 
\)0ur  le  retarder  d'un  jour?  Ce  serait  un  inconcevable 
spectacle.  Il  est  impossible  que  lEurope  le  donne;  il  est 
impossible  que  l'Europe  qui,  depuis  im  an,  parle  de  la 
paix  de  l'Orient  comme  de  son  seul  vœu,  entraye  la 
paix  qui  commence  à  se  rétablir  d'elle-même  entre  les 
Orientaux,  et  par  leurs  propres  efforts. 

«  Ce  langage  frappe  en  général  ceux  à  qui  je  l'adresse; 
mais  je  ne  puis  le  tenir  aussi  haut  ni  aussi  fréquem- 
ment que  je  le  voudrais,  car  lord  Palmerston  s'applique 
à  ne  pas  m'en  fournir  les  occasions.  Il  agit  surtout  dans 
l'intérieur  du  cabinet;  il  dit  que,  puisque  la  France  a 
tenté  une  politique  séparée  et  personnelle,  les  autres 
puissances  peuvent  bien  en  faire  autant  ;  il  promet  à 
ses  collègues  l'adhésion  positive  de  l'Autriche.  11  leur 
donne  enfin  à  entendre  que,  si  ses  plans  étaient  re- 
poussés, il  ne  saurait  rester  dans  le  cabinet,  et  les  place 
ainsi  entre  l'adoption  de  sa  politique  et  la  crainte  d'un 
ébranlement  ministériel. 

«  L'affaire  est  donc,  en  ce  moment,  dans  un  état  de 
crise.  Rien,  je  le  répète,  n'est  décidé  ;  la  dissidence  et 
l'agitation  sont  grandes  dans  le  cabinet;  ceux  des  mi- 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1810.  21" 

nistres  qui  ne  partagent  pas  les  vues  de  lord  Palmerston 
insistent  fortement  pour  que  l'on  attende  des  nouvelles 
de  Constantinople  ;  ceux  dont  l'opinion  est  flottante  se 
montrent  enclins  à  ce  délai  ;  tous^,  quelle  que  soit  leur 
pente,  laissent  entrevoir  de  l'hésitation  et  du  trouble. 
Jl  y  a  donc  bien  des  chances  pour  qu'on  n'arrive  pas 
encore  à  des  résolutions  définitives  et  efficaces.  Tout 
en  gardant  une  altitude  tranquille  et  réservée,  je  ne 
négligerai  rien  pour  agir  sur  ces  esprits  divisés  et  in- 
certains. Mais  pendant  que  les  choses  sont  encore  en 
suspens  à  Londres,  il  est  bien  à  désirer  que  la  démarche 
de  3Iéhémet-Ali  obtienne  à  Constantinople  le  succès 
qu'on  en  peut  attendre,  car  on  ne  saurait  se  dissimuler 
que  le  plan  d'un  arrangement  à  quatre  en  a  reçu  ici 
une  impulsion  marquée,  et  fait  en  ce  moment  des 
progrès. 

«  P.  S. — J'ai  lieu  de  croire,  d'après  un  renseignement 
qui  m'arrive  de  bonne  source,  que  la  seule  chose  qui 
ait  été  à  peu  près  décidée  dans  les  conseils  du  4  et  du  8, 
c'est  que  les  quatre  puissances  répondraient  à  la  der- 
nière note  de  Chékib-Efendi  par  une  note  dans  Jaquelle 
seraient  reproduites,  sinon  textuellement,  du  moins  en 
substance,  les  intentions  et  les  promesses  de  la  note  du 
27  juillet  1839.  Cette  nouvelle  note  sera-t-elle  collective 
à  quati'e,  ou  individuelle,  mais  semblable  pour  les 
quatre?  Quelle  en  sera  la  rédaction?  Quelles  proposi- 
tions d'arrangement  y  seront  annexées  et  communi- 
quées en  même  temps  à  la  France  pour  demander  son 
adhésion?  Aucune  de  ces  questions  n'est  encore  réso- 


•218  CHAPITRE  XXXI. 

lue.  On  les  reprendra  probablement  dans  le  conseil 
qui  doit  avoir  lieu  aujourd'hui.  Des  courriers  ont  été 
expédiés  ces  jours  -  ci  à  Vienne  et  à  [Saint  -  Péters- 
bourg.  » 

Je  ne  me  contentai  pas  de  signaler  ainsi  directement 
à  mon  gouvernement  la  crise  flagrante  :  ma  disposition 
est  en  général  optimiste,  et  il  faut  que  le  mal  soit  bien 
près  d'éclater  pour  que  je  renonce  à  l'espérance.  Je  ne 
me  faisais  pourtant,  à  ce  moment,  aucune  illusion  sur 
le  danger;  et  pour  que  le  cabinet  français  ne  s'en  fît-lui- 
môme  aucune,  je  donnai  fortement  l'éveil  aux  deux  per- 
sonnes qui  pouvaient  le  lui  communiquer  avec  le  plus 
d'efficacité.  Le  12  juillet,  lendemain  du  jour  où  j'avais 
adressé  à  M.  Thiers  la  dépêche  que  je  viens  de  citer, 
j'écrivis  au  duc  de  Broglie  : 

«  Je  suis,  depuis  quelques  jours,  fort  occupé  de 
l'Orient.  L'affaire  dormait.  Le  pacha  l'a  réveillée.  S'il 
réussit,  rien  de  mieux;  nous  réussirons  avec  lui;  la 
difficulté  de  l'arrangemeut  à  cinq  aura  été  démontrée; 
l'arrangement  direct  en  sera  sorti.  C'est  tout  ce  que 
nous  pouvons  désirer,  et  le  temps  gagné  depuis  quel- 
ques mois  aura  été  bien  gagné.  Mais  si  le  pacha  échoue, 
notre  embarras  sera  grand.  On  prend  ceci  pour  un 
coup  de  politicjue  do  la  France  qui,  ne  voulant  rien 
faire  à  cinq,  a  tenté  de  faire  seule,  par  les  mains  du 
pacha.  Le  coup  manqué,  l'arrangement  à  quatre  reste 
seul,  et  nous  pesons  beaucoup  moins,  soit  pour  l'empê- 
cher, soit  pour  ramener  quelque  arrangement  à  cinq. 
Lord  Palmerston  s'est  remis  en  mouvement.  Les  trois 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  219 

autres  le  suivent.  J'attends  avec  une  vive  impatience 
<les  nouvelles  de  Constantinople.  Pour  le  moment, 
l'affaire  est  là.  » 
Et  le  même  jour,  j'écrivis  au  général  Baudrand  : 
«  L'affaire  d'Orient  m'occupe  beaucoup  depuis  quel- 
ques jours.  Elle  languissait.  La  démarche  de  Méhémet- 
Ali  auprès  du  sultan^  après  la  chute  de  Khosrew-Pacha, 
l'a  ranimée.  On  a  vu  là  l'œuvre  de  la  France  seule.  On 
€n  a  pris  de  l'humeur.  On  s'est  dit  :  «  Puisque  la 
France  a  sa  politique  séparée  et  la  suit,  faisons-en  au- 
tant. »  Les  quatre  puissances  se  sont  donc  remises  en 
mouvement,  et  lord  Palmerston  travaille  à  préparer  un 
arrangement  à  quatre,  toujours  fondé  sur  cette  double 
base  : — Point  de  Syrie  au  pacha;  la  coercition  au  be- 
soin.—  Je  ne  tiens  [»as  l'arrangement  pour  fait.  Si  la 
démarche  de  Méhémet-Ali  à  Constantinople  réussit,  et 
amène,  entre  le  sultan  et  lui,  un  accommodement 
direct,  tout  sera  pour  le  mieux;  il  faudra  bien  qu'ici 
on  s'y  résigne.  Mais  si  rien  ne  se  termine  à  Constanti- 
nople, il  ne  faut  pas  se  dissimuler  que  notre  influence 
auprès  des  quatre  autres  puissances  en  sera  affaiblie, 
et  que  l'arrangement  entre  elles,  sans  nous,  aura  bien 
des  chances  de  succès.  » 

Enfin,  le  14  juillet,  en  donnant  à  M.  Thiers  quelques 
nouveaux  détails  sur  la  situation,  je  lui  dis  :  «  Je  crois, 
sans  en  être  ^parfaitement  sûr,  que  le  projet  de  note 
collective  à  quatre,  en  réponse  à  la  note  de  Chékib- 
Efendi,  a  été  adopté  dans  le  conseil  de  samedi  11.  La 
réserve  est  extrême  depuis  quelques  jours  ;  mais  je  sais 


220  CHAPITRE  XXXI. 

que  Cliékib-Efendi  a  vu  plusieurs  fois  lord  Palnierston, 
et  longtemps,  notamment  dimanche.  On  prépare,  soit 
sur  le  fond  de  l'affaire,  soit  sur  le  mode  d'action,  des 
propositions  qu'on  nous  communiquera  quand  on  aura 
tout  arrangé  (si  on  arrange  tout),  pour  avoir  notre 
adhésion  ou  notre  refus.  »  ' 

«  Mon  cher  collègue,  me  répondit  M.  Thiers  le 
16  juillet,  je  trouve  fort  graves  les  nouvelles  que  vous 
m'envoyez;  mais  il  ne  faut  pas  s'en  émouvoir,  et  tenir 
bon.  Les  Anglais  s'engagent  dans  une  périlleuse  tenta- 
tive; s'isoler  de  la  France  sera,  pour  eux,  plus  fécond 
en  conséquences  qu'ils  ne  l'imaginent.  Mais  il  ne  faut 
pas  se  laisser  intimider,  et  attendre  avec  tout  le  sang- 
froid  que  vous  savez  garder  sur  votre  visage  comme 
dans  le  fond  de  votre  âme.  Nous  n'aurons  pas,  vous  et 
moi,  traversé  un  plus  dangereux  défilé;  mais  nous  ne 
pouvons  pas  faire  autrement.  A  l'origine,  on  aurait  pu 
tenir  ime  autre  conduite;  mais  depuis  la  note  du 
27  juillet  1839,  il  n'est  plus  temps.  » 

Je  reçus  le  17  juillet,  à  une  heure  de  l'après-midi, 
un  billet  de  lord  Palmerslon  qui  me  témoignait  le 
désir  de  s'entretenir  avec  moi  vers  la  fin  de  la  matinée. 
Je  me  rendis  au  Foreign-Office.  Il  me  dit  que  le  cabi- 
net, pressé  par  les  événements,  venait  enfin  d'arrêter 
sa  résolution  sur  les  affaires  d'Orient,  qu'il  avait  une 
communication  à  me  faire  à  ce  sujet,  et  que,  pour  être 
sûr  d'exprimer  exactement  et  complètement  sa  pensée, 
il  avait  pris  le  parti  de  l'écrire.  Il  me  lut  alors  la  pièce 
suivante,  intitulée  : 


LE  TRAITE  DU  15  JUILLET  1840.  221 

MEMORANDUM  D'UNE  COiMMUNICATION  FAITE  A  L'AM- 
BASSADEUR DE  FRANCE  PAR  LE  PRINCIPAL  SECRÉ- 
TAIRE DE  SA  MAJESTÉ  BRITANNIQUE. 

«  Le  gouvernement  français  a  reçu ,  dans  tout  le 
cours  des  négociations  qui  commencèrent  l'automne  de 
l'année  passée,  les  preuves  les  plus  réitérées,  les  plus 
manifestes  et  les  plus  incontestables,  non-seulement  du 
désir  cFes  cours  d'Autriche,  de  la  Grande-Bretagne,  de 
Prusse  et  de  Russie,  d'arriver  à  une  entente  avec  le 
gouvernement  français  sur  les  arrangements  néces- 
saires pour  effectuer  la  pacification  du  Levant ,  mais 
aussi  de  la  grande  importance  que  ces  cours  n'ont  ja- 
mais cessé  d'attacher  à  l'effet  moral  que  produiraient 
Tunion  et  le  concours  des  cinq  puissances  dans  une 
affaire  d'un  intérêt  si  grave  et  si  intimement  liée  au 
maintien  de  la  paix  européenne. 

«  Les  quatre  cours  ont  vu,  avec  le  plus  profond  re- 
gret, que  tous  leurs  efforts  pour  atteindre  leur  but  ont 
été  infructueux;  et  malgré  que  tout  dernièrement  elles 
aient  proposé  à  la  France  de  s'associer  avec  elles  pour 
faire  exécuter  un  arrangement  entre  le  sultan  et  Mé- 
hémet-Ali,  fondé  sur  des  idées  qui  avaient  été  émises, 
vers  la  fin  de  l'année  dernière ,  par  l'ambassadeur  de 
France  à  Londres,  cependant  le  gouvernement  fran- 
çais n'a  pas  cru  devoir  prendre  part  à  cet  arrangement, 
et  a  fait  dépendre  son  concours  avec  les  autres  puis- 
sances de  circonstances  que  ces  puissances  ont  jugées 
incompatibles  avec  le  maintien  de  l'indépendance  et  de 


222  CHAPITRE  XXXI. 

l'intégrité  de  l'Empire  ottoman  et  avec  le  repos  futur 
de  l'Europe. 

«  Dans  cet  état  de  choses ,  les  quatre  puissances 
n'avaient  d'autre  choix  que  d'abandonner  aux  chances 
de  l'avenir  les  grandes  affaires  qu'elles  avaient  pris 
l'engagement  d'arranger ,  et  ainsi  de  constater  leur 
impuissance  et  de  livrer  la  paix  européenne  à  des  dan- 
gers toujours  croissants;  ou  bien  de  prendre  la  résolu- 
tion de  marcher  en  avant  sans  la  coopération  de  la 
France ,  et  d'amener,  au  moyen  de  leurs  efforts  réunis, 
une  solution  des  complications  du  Levant  conforme  aux 
engagements  que  ces  quatre  cours  ont  contractés  avec 
le  sultan,  et  propre  à  assurer  la  paix  future. 

«  Placées  entre  ces  deux  choix  et  pénétrées  de  l'ur- 
gence d'une  solution  immédiate  et  en  rapport  avec  les 
graves  intérêts  qui  s'y  trouvent  engagés,  les  quatre 
cours  ont  cru  de  leur  devoir  d'opter  pour  la  dernière 
de  ces  deux  alternatives,  et  elles  viennent  par  con- 
séquent de  conclure  avec  le  sultan  une  convention 
destinée  à  résoudre  d'une  manière  satisfaisante  les 
complications  actuellement  existantes  dans  le  Levant. 

«  Les  quatre  cours,  en  signant  cette  convention,  n'ont 
pu  ne  pas  sentir  le  plus  vif  regret  de  se  trouver  ainsi 
momentanément  séparées  de  la  France  dans  une  affaire 
essentiellement  européenne  ;  mais  ce  regret  se  trouve 
diminué  par  les  déclarations  réitérées  que  le  gouverne- 
ment français  leur  a  faites  qu'il  n'a  rien  à  objecter  aux 
arrangements  que  les  quatre  puissances  désirent  faire 
accepter  par  Méhémct~Ali,  si  Méliémet-Ali  y  consent  ; 


LE  TRAITE  DU  15  JUILLET  1840.  iU 

que,  dans  aucun  cas,  la  France  ne  s'opposera  aux  me- 
sures que  les  quatre  cours,  de  concert  avec  le  sultan, 
pourront  juger  nécessaires  pour  obtenir  l'assentiment 
du  pacha  d'Egypte;  et  que  le  seul  motif  qui  a  empêché 
la  France  de  s'associer  aux  autres  puissances,  à  cette 
occasion,  dérive  de  considérations  de  divers  genres  qui 
rendraient  impossible  au  gouvernement  français  de 
prendre  part  à  des  mesures  coercilives  contre  Méhémet- 
Ah. 

«  Les  quatre  cours  donc  entretiennent  l'espoir  fondé 
que  leur  séparation  d'avec  la  France  à  ce  sujet  ne  sera 
que  de  courte  durée,  et  ne  portera  aucune  atteinte  aux 
relations  de  sincère  amitié  qu'elles  désirent  si  vivement 
conserver  avec  la  France  ;  mais  de  plus ,  elles  s'adres- 
sent avec  instance  au  gouvernement  français,  afin  d'en 
obtenir  du  moins  l'appui  moral,  malgré  qu'elles  ne 
peuvent  en  espérer  une  coopération  matérielle. 

«  L'influence  du  gouvernement  français  est  puissante 
à  Alexandrie,  et  les  quatre  cours  ne  pourraient-elles 
pas  espérer,  et  même  demander  de  l'amitié  du  gouver- 
nement français  que  cette  influence  s'exerce  auprès  de 
Méhémet-Ali  dans  le  but  d'amener  ce  paclia  à  donner 
son  adhésion  aux  arrangements  qui  vont  lui  être  pro- 
posés par  le  sultan? 

«  Si  le  gouvernement  français  pouvait,  de  cette  ma- 
nière, contribuer  efficacement  à  mettre  un  terme  aux 
complications  du  Levant,  ce  gouvernement  acquerrait 
un  nouveau  titre  à  la  reconnaissance  et  à  l'estime  de 
tous  les  amis  de  la  paix.  » 


2-24  CHAPITRE  XXXI. 

J'écoutai  lord  Palmerston  jusqu'au  bout  sans  l'inter- 
rompre ,  et  prenant  ensuite  le  papier  de  ses  mains  : 
«  Mylord,  lui  dis-je,  sur  le  fond  même  de  la  résolution 
que  vous  me  communiquez,  je  n'ajouterai  rien,  en  ce 
moment,  à  ce  que  j'ai  eu  si  souvent  l'honneur  de  vous 
dire;  je  ne  veux  pas  non  plus,  sur  une  première  lec- 
ture faite  en  courant,  discuter  tout  ce  que  contient  la 
pièce  que  je  viens  d'entendre;  mais  quelques  points  me 
frappent  sur  lescjuels  je  me  hâte  de  vous  exprimer  mes 
observations.  Les  voici.  » 

Je  relus  d'abord  ce  passage  :  «  Malgré  que  tout  der- 
nièrement les  quatre  cours  aient  proposé  à  la  France 
de  s'associer  avec  elles  pour  faire  exécuter  un  arrange- 
ment avec  le  sultan  et  Méhémet-Ali,  fondé  sur  les  idées 
qui  avaient  été  émises,  vers  la  fin  de  l'année  dernière, 
par  l'ambassadeur  de  France  à  Londres ,  cependant  le 
gouvernement  français  n'a  pas  cru  devoir  prendre  part 
à  cet  arrangement,  »  etc.,  etc. 

«  Vous  faites  sans  doute  allusion,  m  y  lord,  lui  dis-je, 
à  l'arrangement  qui  aurait  eu  pour  base  l'abandon  au 
pacha  d'une  partie  ày\  pachalik  de  Saint-Jean  d'Acre, 
y  compris  la  forteresse;  et  il  résulterait  de  ce  para- 
graphe que  le  gouvernement  français,  après  avoir  fait 
émettre  ces  idées  par  son  ambassadeur,  n'aurait  pas 
cru  ensuite  pouvoir  les  accepter.  Je  ne  saurais  admettre, 
mylord,  pour  le  gouvernement  du  Roi,  un  tel  reproche 
d'inconséquence  ;  les  idées  dont  il  s'agit  n'ont  jamais 
été,  que  je  sache,  émises,  au  nom  du  gouvernement 
du  Roi,  par  l'ambassadeur  de  France;  point  par  moi. 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  225 

à  coup  sûr,  ni,  je  pense,  par  le  général  Sébastian!, 
mon  prédécesseur.  Elles  ont  pu  apparaître  dans  la 
conversation,  comme  bien  d'autres  hypothèses;  elles 
n'ont  jamais  été  présentées  sous  une  forme  ni  avec  un 
caractère  qui  autorise  à  dire,  ou  du  moins  à  donner 
lieu  de  croire  que  le  gouvernement  du  Roi  les  a 
d'abord  mises  en  avant,  puis  repoussées. 

«  Voici,  continuai-je,  une  seconde  observation.  Vous 
dites  que  —  le  gouvernement  français  a  plusieurs  fois 
déclaré  qu'il  n'a  rien  à  objecter  aux  arrangements  que 
les  quatre  puissances  désirent  faire  accepter  par  Méhé- 
met-Ali,  si  Méhémet-Ali  y  consent,  et  que,  dans  aucun 
cas,  la  France  ne  s'opposera  aux  mesures  que  les  quatre 
cours,  de  concert  avec  le  sultan ,  pourront  juger  néces- 
saires pour  obtenir  l'assentiment  du  pacha  d'Egypte. — 
Je  ne  saur;ys  accepter,  mylord ,  cette  expression  da7}s 
aucun  cas,  et  je  suis  certain  de  n'avoir  jamais  rien  dit 
qui  l'autorise.  Le  gouvernement  du  Roi  ne  se  fait,  à 
coup  sûr,  le  champion  armé  de  personne,  et  il  ne  com- 
promettra jamais ,  pour  les  seuls  intérêts  du  pacha 
d'Egypte,  la  paix  et  les  intérêts  de  la  France.  Mais  si 
les  mesures  adoptées  contre  le  pacha  par  les  quatre 
puissances  avaient,  aux  yeux  du  gouvernement  du 
Roi,  ce  caractère  et  cette  conséquence  que  l'équilibre 
actuel  des  États  européens  en  fût  altéré,  le  gouverne- 
ment du  Roi  ne  saurait  y  consentir;  il  verrait  alors  ce 
qu'il  lui  conviendrait  de  faire,  et  il  gardera  toujours  à 
cet  égard  sa  pleine  liberté.  » 

Je  fis  encore,  sur  quelques  expressions  du  nemo- 


}26  CHAPITRE  XXXI. 

randum,  quelques  observations  de  peu  d'importance; 
et  sans  rengager  la  discussion  au  fond,  j'ajoutai  : 
«  Mylord,  le  gouyernement  du  Roi  a  toujours  pensé 
que  la  question  de  savoir  si  deux  ou  trois  pachaliks 
de  la  Syrie  appartiendraient  au  sultan  ou  au  pacha  ne 
valait  pas,  à  beaucoup  près,  les  chances  que  l'emploi 
de  la  force  et  le  retour  de  la  guerre  en  Orient  pour- 
raient faire  courir  à  l'Europe,  Vous  en  avez  jugé  au- 
trement. Je  souhaite  que  vous  ne  vous  trompiez  pas. 
Si  vous  vous  trompez,  nous  n'en  partagerons  pas  la 
responsabilité.  Nous  ferons  tous  nos  efforts  pour  main- 
tenir la  paix,  nos  alliances  générales,  et  pour  surmon- 
ter, dans  l'intérêt  de  tous,  les  difficultés,  les  périls 
peut-être  que  pourra  amener  la  nouvelle  situation  où 
vous  entrez,  » 

Lord  Palmerston  combattit  faiblement  mes  observa- 
tions, et  se  répandit  en  protestations  d'amitié  sincère 
et  sûre,  malgré  notre  dissentiment  partiel  et  momen- 
tané. Il  réclama  de  nouveau  les  bons  offices  de  la  France 
et  son  influence  à  Alexandrie  pour  déterminer  le  pacha 
à  accepter  les  propositions  qui  lui  seraient  faites.  Puis 
il  m'expliqua  ces  propositions  mêmes  et  la  marche 
qu'on  avait  dessein  de  suivre  pour  les  faire  pré- 
valoir :  «  Le  sultan,  me  dit-il,  proposera  d'abord  au  pa- 
cha de  lui  concéder,  toujours  à  titre  de  vasselage, 
l'Egypte  héréditairement  et  la  portion  déjà  offerte  du 
pichalik  de  Saint-Jean  d'Acre,  y  compris  la  forteresse, 
mais  ceci  seulement  en  viager.  Il  lui  donnera  un  délai 
de  dix  jours  pour  accepter  cette  proposition.  Si  le  pacha 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  227 

refuse,  le  sultan  lui  fera  une  proposition  nouvelle  qui 
ne  comprendra  plus  que  l'Egypte,  toujours  héréditai- 
rement. Si  après  un  nouveau  délai  de  dix  jours,  le  pa- 
cha refuse  encore,  alors  le  sultan  s'adressera  aux  quatre 
puissances  qui  s'engagent,  envers  lui  et  entre  elles,  à 
faire  rentrer  son  vassal  dans  l'ohéissance.  » 

Lord  Palmerslon  ne  me  donna  aucun  détail  sur  les 
moyens  que  les  quatre  puissances  emploieraient  à  cet 
effet;  il  conclut  en  me  disant  qu'un  secrétaire  de  Ché- 
kib-Efendi  était  parti  la  veille  pour  porter  à  Constan- 
tinople  cet  arrangement,  que  les  premières  propositions 
du  sultan  parviendraient  au  pacha  dans  trente  ou 
trente-cinq  jours,  que  Méhémet-Ali  y  répondrait  dix 
Jours  après,  et  que  sa  réponse  serait  connue  à  Londres 
vingt  ou  vingt-cinq  jours  après,  c'est-à-dire  dans  deux 
mois  et  demi  environ,  à  partir  du  moment  où  nous 
parlions. 

Je  transmis  immédiatement  à  M.  Thiers  la  commu- 
nication que  je  venais  de  recevoir,  avec  tous  les  détails 
lie  l'entretien  qui  l'avait  suivie,  et  j'ajoutai  :  «  La  dé- 
marche directe  de  Méhémet-Ali  auprès  de  la  Porte  et 
l'insurrection  de  la  Syrie  contre  lui  sont  évidemment 
les  deux  causes  qui  ont  précipité  la  résolution.  Lord 
iPalmerston  m'a  parlé  de  l'insurrection  syrienne  avec 
beaucoup  de  confiance;  et  comme  son  langage  impli- 
4]uait  des  mesures  projetées  ou  déjà  ordonnées  pour 
empêcher  Méhémet-Ali  d'envoyer  en  Syrie  des  renforts 
capables  de  réprimer  les  insurgés,  je  lui  ai  adressé,  à 
ce  sujet,  une  question  positive  et  directe.  Il  m'a  ré- 


228  CHAPITRE  XXXI. 

pondu  qu'en  effet  on  ne  négligerait  rien  pour  arrêter 
promptement  en  Syrie  l'effusion  du  sang  :  «  Je  ne  veux 
pas  vous  le  caclier,  m'a-t-il  dit.  —  Aussi  vous  l'ai-je 
demandé,  mylord.  — Des  ordres  ont  très-probablement 
été  donnés  en  ce  sens  à  la  flotte  anglaise,  et  des  secours 
en  argent,  vivres  et  munitions  pour  les  insurgés  de  Sy- 
rie ont  sans  doute  été  mis  à  la  disposition  du  sultan.  » 

«  La  crainte  d'une  crise  ministérielle  est  le  vrai  motif 
qui  a  fait  prévaloir  lord  Palmerston  dans  l'intérieur  du 
cabinet.  Le  moment  d'une  action  positive  et  efficace  en 
Orient  est  encore  éloigné,  et  le  parlement  se  sépare 
dans  quinze  jours.  » 

En  recevant  cette  nouvelle,  le  cabinet  français  fut 
non-seulement  mécontent  et  chagrin,  mais  surpris  et 
blessé.  Lord  Palmerston  lui  en  avait  donné  le  droit.  On 
pensait  à  Paris,  et  je  pensais  moi-même  à  Londres, 
qu'aucune  résolution  définitive  ne  serait  adoptée  et  si- 
gnée entre  les  quatre  puissances  sans  qu'on  nous  l'eût 
préalablement  fait  connaître,  en  nous  demandant,  à 
nous  aussi,  notre  résolution  définitive.  Je  répète  la 
phrase  qui  terminait  ma  dernière  lettre  à  M.  Thiers,  et 
que  je  rappelais  tout  à  l'heure  :  «  On  prépare,  soit  sur 
le  fond  de  l'atfaire,  soit  sur  le  mode  d'action,  des  pro- 
positions qu'on  nous  commimiquera  quand  on  aura 
tout  arrangé  (si  on  arrange  tout),  pour  avoir  notre  ad- 
hésion ou  notre  refus.  »  Lord  Palmerston  eût  pu,  sans 
aucun  risque  pour  sa  politicjue,  nous  faire  cette  com- 
munication avant  toute  signatiu^e  entre  les  quatre  puis- 
sances, car  nous  ne  nous  serions  certainement  pas  as- 


LE  TRAITÉ  DU  15  .7UILLET  1840.  "229 

sociés  à  une  convention  qui  refusait  à  Méhémet-Ali  la 
possession  héréditaire  de  la  Syrie,  et  qui  réglait  les 
moyens  de  coercition  à  employer  contre  lui  s'il  repous- 
sait les  offres  du  sultan.  Nous  nous  serions  trouvés  alors 
isolés  en  pleine  connaissance  de  cause,  par  notre  propre 
volonté,  et  après  qu'on  aurait  épuisé,  envers  nous,  tous 
les  procédés  de  conciliation.  Mais  lord  Palmerston  est 
un  politique  personnellement  susceptible  et  taquin,  qui 
se  pique  au  jeu  quand  il  se  voit  en  danger  de  perdre,  et 
qui  précipite  alors  ses  résolutions  et  ses  coups,  ne  se 
souciant  guère  des  procédés  ni  des  conséquences,  et 
recherchant  le  plaisir  de  la  vengeance  au  moins  autant 
que  le  succès.  L'arrangement  direct  entre  le  sultan  et 
le  pacha  lui  paraissait  imminent;  il  regardait  le  gou- 
vernement français  comme  le  promoteur  secret  de  cette 
solution  de  la  question;  il  ne  s'inquiéta  plus  que  de  la 
prévenir  et  d'y  substituer  en  toute  hâte  la  solution  eu- 
ropéenne dont  il  s'était  fait  l'auteur.  Un  des  membres 
secondaires  du  corps  diplomatique  à  Londres,  specta- 
teur aussi  impartial  qu'intelUgent  de  l'événement,  me 
dit  un  jour  :  «  Quand  nous  recherchons  entre  nous  les 
causes  de  ce  mauvais  inil)roglio,  nous  trouvons  d'abord 
une  disposition  hargneuse  à  Londres,  ensuite  des  illu- 
sions à  Londres  et  à  Paris.  A  Londres,  ignorance  volon- 
taire ou  réelle  des  dispositions  de  la  France;  à  Paris, 
incrédulité  sur  le  vouloir  ou  le  pouvoir  de  lord  Palmer- 
ston. Après  cela,  on  dit  aussi  que  la  France  a  voulu 
jouer  au  plus  fin,  qu'elle  voulait  et  croyait  escamoter 
l'arrangement  en  le  faisant  conclure,  d'une  manière 


230  CHAPITRE  XXXI. 

cachée  et  abrupte,  entre  les  deux  parties.  On  ajoute  que 
c'est  de  Pétersbourg  qu'on  a  donné  l'éveil  à  Londres, 
que  la  même  alarme  y  est  venue  ensuite  par  d'autres 
voies,  et  que  cela  a  excité,  non-seulement  à  faire,  mais 
aussi  à  se  cacher  pour  faire  le  traité.  Voilà  comment 
nous  nous  l'expliquons.  » 

Quelle  qu'en  fût  l'explication,  le  gouvernement  fran- 
çais fut  justement  choqué  du  procédé  :  «  Votre  dernière 
dépêche,  m'écrivit  le  21  juillet  M.  Thiers,  m'a  beau- 
coup surpris.  D'après  vos  précédentes  nouvelles,  le 
gouvernement  s'attendait  que  l'agitation  qui  se  mani- 
festait depuis  quelques  jours  dans  le  cabinet  anglais 
aboutirait  à  une  proposition  semblable  à  peu  près  à 
celle  que  M.  de  Neumann  vous  avait  fait  pressentir,  et 
qui  consistait  à  donner  à  Méhémet-Ali  l'Egypte  héré- 
ditairement, la  Syrie  viagèrement,  en  laissant  à  la 
France  le  choix  de  s'associer  ou  non  à  une  telle  i)ropo- 
sition.  Le  parti  pris  par  les  puissances  d'agir  à  quatre, 
sans  mettre  la  France  en  demeure  de  s'associer  à  l'ac- 
tion commune,  est  un  procédé  fort  naturel  de  la  part 
des  cabinets  qui  n'ont  pas  vécu  dans  notre  alliance  de- 
puis dix  ans,  mais  fort  étrange  et  fort  peu  explicable, 
par  des  motifs  satisfaisants,  de  la  part  de  l'Angleterre 
qui  faisait  profession,  depuis  1830,  d'être  notre  fidèle 
alhée.  Se  plaindre  est  peu  digne  de  la  part  d'un  gou- 
vernement aussi  haut  placé  que  celui  de  la  France;  mais 
il  faut  prendre  acte  d'une  telle  conduite,  et  laisser  voir 
qu'elle  nous  éclaire  sur  les  vues  de  l'Angleterre  et  sur 
la  marche  que  la  France  aura  à  suivre  dans  l'avenir. 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  231 

Désormais  elle  est  libre  de  choisir  ses  amis  et  ses  enne- 
mis, suivant  l'intérêt  du  moment  et  le  conseil  des  cir- 
constances. Il  faut  sans  bruit,  sans  éclat,  afficher  cette 
indépendance  de  relations  que  la  France  sans  doute 
n'avait  jamais  abdiquée,  mais  qu'elle  devait  subordon- 
ner à  l'intérêt  de  son  alliance  avec  l'Angleterre.  Aujour- 
d'hui, elle  n'a  plus  à  consulter  d'autres  convenances 
que  les  siennes.  L'Europe  ni  l'Angleterre,  en  particu- 
lier, n'auront  rien  gagné  à  son  isolement.  Toutefois,  je 
vous  le  répète,  ne  faites  aucun  éclat;  bornez- vous  à 
cette  froideur  que  vous  avez  montrée,  me  dites-vous, 
et  que  j'approuve  complètement.  Il  faut  que  cette  froi- 
deur soit  soutenue.  Les  quatre  puissances  qui  viennent 
de  sceller,  à  propos  de  la  question  d'Orient,  une  si  sin- 
gulière alliance,  ne  sauraient  être  longtemps  d'accord; 
alors  la  France,  en  prononçant  à  propos  ses  préférences, 
fera  sentir  à  l'Europe  tout  le  poids  de  son  influence.  » 
M.  Thiers  me  donnait  ensuite,  sur  TaHitude  et  le 
langage  à  tenir  avec  lord  Palmerston,  des  instructions 
détaillées,  m'exposait  ses  conjectures  sur  les  consé- 
quences probables  de  l'acte  qui  venait  de  s'accomplir  à 
Londres,  m'annonçait  les  mesures  de  précaution  que, 
sur  terre  et  sur  mer,  dans  l'intérêt  de  la  dignité  de  la 
France,  le  cabinet  croyait  devoir  prendre ,  et  enfin 
m'envoyait,  en  réponse  nu  mémorandum  que  lord  Pal- 
merston m'avait  remis  le  17  juillet,  la  note  suivante  : 

«  Paris,  21  juillet  18i0. 

a  La  France  a  toujours  désiré,  dans  l'affaire  d'Orient, 


232  CHAPITRE  XXXI. 

marcher  d'accord  avec  la  Grande-Bretagne,  la  Prusse 
et  la  Russie.  Elle  n'a  jamais  été  mue,  dans  sa  con- 
duite, que  par  l'intérêt  de  la  paix.  Elle  n'a  jamais  jugé 
les  propositions  qui  lui  ont  été  faites  que  d'un  point  de 
vue  général,  et  jamais  du  point  de  vue  de  son  intérêt 
particulier,  car  aucune  puissance  n'est  plus  désintéres- 
sée qu'elle  en  Orient. 

tf  Jugeant  de  ce  point  de  vue,  elle  a  considéré  comme 
mal  conçus  tous  les  projets  qui  avaient  pour  but  d'arra- 
cher à  Méhémet-Ali,  par  la  force  des  armes,  les  por- 
tions de  l'Empire  turc  qu'il  occu[)e  actuellement.  La 
France  ne  croit  pas  cela  bon  pour  le  sultan,  car  on  ten- 
drait ainsi  à  lui  donner  ce  qu'il  ne  pourrait  ni  adminis- 
trer ni  conserver.  Elle  ne  le  croit  pas  bon  non  plus  pour 
la  Turquie  en  général  et  pour  le  maintien  de  l'équi- 
libre européen,  car  on  affaiblirait,  sans  profit  pour  le 
suzerain,  un  vassal  qui  pourrait  aider  puissamment  à 
la  commune  défense  de  l'Empire.  Toutefois,  ce  n'est  là 
qu'une  question  de  système  sur  laquelle  il  peut  exister 
beaucoup  d'avis  divers.  Mais  la  France  s'est  surtout  pro- 
noncée contre  tout  projet  dont  l'adoption  devait  entraî- 
ner l'emploi  de  la  force,  parce  qu'elle  ne  voyait  pas 
distinctement  les  moyens  dont  les  cinq  jinissances  pour- 
raient disposer.  Ces  moyens  lui  semblaient  ou  insuffi- 
sants, ou  plus  funestes  que  l'état  de  choses  auquel  on 
voulait  porter  remède. 

«  Ce  qu'elle  pensait  à  ce  sujet,  la  France  le  pense 
encore,  et  elle  a  quelque  sujet  de  croire  que  cette  opi- 
nion n'est  pas  exclusivement  la  sienne.  Du  reste,  on  ne 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  233 

lui  a  adressé,  dans  ces  dernières  circonstances,  aucune 
proposition  positive  sur  laquelle  elle  eût  à  s'expliquer. 
Il  ne  faut  donc  pas  imputer,  à  des  refus  qu'elle  n'a  pas 
été  à  même  de  faire,  la  détermination  que  l'Angleterre 
lui  communique  sans  doute,  au  nom  des  quatre  puis- 
sances. Mais  au  surplus,  sans  insister  sur  la  question 
que  pourrait  faire  naître  cette  manière  de  procéder  à 
son  égard,  la  France  le  déclare  de  nouveau;  elle  con- 
sidère comme  peu  réfléchie,  comme  peu  prudente,  une 
conduite  qui  consistera  à  prendre  des  résolutions  sans 
moyens  de  les  exécuter,  ou  à  les  exécuter  par  des 
moyens  insuffisants  ou  dangereux. 

«  L'insurrection  de  quelques  populations  du  Liban 
est  sans  doute  l'occasion  qu'on  a  cru  pouvoir  saisir  pour 
y  trouver  des  moyens  d'exécution  qui  jusque-là  ne 
s'étaient  point  montrés.  Est-ce  un  moyen  bien  avouable, 
et  surtout  bien  utile  à  l'Empire  turc,  d'agir  ainsi  contre 
le  vice-roi?  On  veut  rétablir  un  peu  d'ordre  et  d'obéis- 
sance dans  toutes  les  parties  de  l'Empire  turc,  et  on  y 
fomente  des  insurrections!  On  ajoute  de  nouveaux  dés- 
ordres à  ce  désordre  géqéral  que  toutes  les  puissances 
déplorent  dans  l'intérêt  de  la  paix  !  Et  ces  populations, 
réussirait-on  à  les  soumettre  à  la  Porte  après  les  avoir 
soulevées  contre  le  vice-roi  ? 

«  Toutes  ces  questions,  on  ne  les  a  certainement  pas 
résolues;  mais  si  cette  insurrection  est  comprimée,  si 
le  vice -roi  est  de  nouveau  possesseur  assuré  de  la  Syrie, 
s'il  n'en  est  que  plus  irrité,  plus  difficile  à  persuader, 
et  (}u'il  réponde  aux   sommations  par  des  refus  j)0- 


234  CHAPITRE  XXXI. 

sitifs,  quels  sont  les  moyens  des   quatre  puissances? 

«  Assurément^  après  avoir  employé  une  année  à  les 
chercher,  on  ne  les  aura  pas  découverts  récemment,  et 
on  aura  créé  soi-même  un  nouveau  danger,  le  plus 
grave  de  tous.  Le  vice-roi,  excité  par  les  moyens 
employés  contre  lui,  le  vice-roi,  que  la  France  avait 
contribué  à  retenir,  peut  passer  le  Taurus  et  menacer 
de  nouveau  Constantinople. 

«  Que  feront  encore  les  quatre  puissances  dans  ce 
cas?  Quelle  sera  la  manière  de  pénétrer  dans  l'Empire 
pour  y  secourir  le  sultan?  La  France  pense  qu'on  a 
préparé  là,  pour  l'indépendance  de  l'Empire  ottoman 
et  pour  la  paix  générale,  un  danger  plus  grave  que 
celui  dont  les  menaçait  l'ambition  du  vice-roi. 

«  Si  toutes  ces  éventualités,  conséquences  de  la  con- 
duite qu'on  va  tenir,  n'ont  pas  été  prévues,  alors  les 
quatre  puissances  se  seraient  engagées  dans  une  voie 
bien  obscure  et  bien  périlleuse.  Si'  au  contraire  elles 
ont  été  prévues  et  si  les  moyens  d'y  faire  face  sont 
arrêtés,  alors  les  quatre  puissances  en  doivent  la  con- 
naissance à  l'Europe,  et  surtout  à  la  France  dont  encore 
aujourd'hui  elles  réclament  le  concours  moral,  dont 
elles  invoquent  l'influence  à  Alexandrie. 

«  Le  concours  moral  de  la  France,  dans  une  conduite 
commune,  était  une  obligation  de  sa  part;  il  n'en  est 
plus  une  dans  la  nouvelle  situation  où  semblent  vou- 
loir se  placer  les  puissances.  La  France  ne  peut  plus 
être  mue  désormais  que  par  ce  qu'elle  doit  à  la  paix  et 
ce  qu'elle  se  doit  à  elle-même.  La  conduite  qu'elle  tien- 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1810.  23r> 

dra  dans  les  graves  circonstances  où  les  quatre  puis- 
sances viennent  de  placer  l'Europe  dépendra  de  la 
solution  qui  sera  donnée  à  toutes  les  questions  qu'elle 
vient  d'indiquer. 

«  Elle  aura  toujours  en  vue  la  paix  et  le  maintien  de 
l'équilibre  actuel  entre  les  États  de  l'Europe.  Tous  ses 
moyens  seront  consacrés  à  ce  double  but.  » 

Je  me  rendis  le  vendredi  2i  juillet  au  Foreign-Office 
et  je  donnai  lecture  à  lord  Palmerston  de  la  note  que  je 
viens  de  reproduire.  A  cette  phrase  :  «  Ou  reste,  on  n'a 
adressé  à  la  France,  dans  ces  dernières  circonstances, 
aucune  proposition  positive  sur  laquelle  elle  eût  à  s'ex- 
pliquer, »  lord  Palmerston  fît  un  mouvement,  comme 
surpris  et  voulant  se  récrier  :  «  Permettez,  mylord, 
lui  dis-je,  que  j'aille  jusqu'au  bout;  je  reviendrai  sur  ce 
point;  »  et  ma  lecture  achevée,  prenant  sur-le-champ 
moi-même  la  parole,  je  relus  la  phrase  qui  l'avait 
frappé  :  «  Cette  phrase  vous  étonne,  mylord-  le  fait 
qu'elle  exprime  a  bien  plus  étonné  le  gouvernement 
du  Roi,  et  moi-même  avant  lui.  Quand  vous  m'avez 
communiqué  vendredi  dernier  le  mémorandum  auquel 
je  viens  de  répondre,  en  apprenant  qu'à  notre  insu, 
sans  qu'on  nous  eût  définitivement  rien  dit  ni  rien  de- 
mandé, une  résolution  définitive  avait  été  prise  entre 
les  quatre  puissances,  une  convention  signée,  peut-être 
l'exécution  commencée,  j'ai  été  profondément  étonné, 
je  dois  dire  blessé.  J'ai  retenu  dans  ce  moment  mon 
impression  ;  je  n'ai  pas  voulu  que  vous  pussiez  croire 
que,  si  je  me  montrais  offensé,  c'était  pour  mon  propre 


236  CHAPITRE  XXXI. 

compte  et  par  un  motif  tout  personnel.  Mais  cette  im- 
pression, mylord,  le  gouvernement  du  Roi  l'a  éprouvée 
lui-même  en  recevant  votre  mémorandum,  et  c'est  en 
son  nom  et  d'après  ses  instructions  que  je  viens  au- 
jourd'hui vous  exprimer  à  quel  point  il  a  été  surpris 
qu'on  ait  procédé  ainsi  à  son  égard.  Il  avait  signé  la 
note  du  27  juillet  1839;  il  a  constamment  répété,  de- 
puis cette  époque,  qu'il  était  prêt  à  tout  discuter;  il  a 
écouté  et  discuté  en  effet  des  propositions  fort  diverses. 
Quand  on  touchait  au  dernier  acte  de  cette  négociation, 
à  coup  sûr  on  lui  devait  de  l'y  appeler;  on  lui  devait 
de  lui  dire  :  —  Nous  n'avons  pu  jusqu'ici  nous  mettre 
d'accord  pour  agir  à  cinq;  nous  ne  pouvons  tarder  plus 
longtemps;  nous  sommes  décidés  à  agir;  voici  sur 
quelles  bases  et  par  quels  moyens.  Voulez-vous  vous 
associer  à  nous?  C'est  tout  ce  que  nous  désirons.  Si  dé- 
cidément vous  ne  voulez  pas,  nous  serons  obligés  d'agir 
à  quatre,  sur  les  bases  et  par  les  moyens  que  nous  vous 
indiquons.  —  C'était  là  la  marche  naturelle;  on  a  fait 
le  contraire;  c'est  sans  nous  le  dire,  c'est  en  se  cachant 
de  nous  qu'on  a  résolu  d'agir  sans  nous.  Ce  n'est  pas  là, 
mylord,  un  procédé  d'ancien  et  intime  allié,  et  le  gou- 
vernement du  Roi  a  tout  droit  de  s'en  montrer 
offensé.  » 

Lord  Palmerston  m'écoutait  avec  un  déplaisir  mêlé 
(le  surprise.  Évidemment  il  y  avait  là,  pour  lui,  quel- 
que chose  d'imprévu,  et  il  n'avait  pas  compris  d'abord 
le  sens  de  la  phrase  qui  l'indiquait.  Il  essaya  deux  ou 
trois  fois  de  m'iuterrompre;  je  m'y  refusai.  Quand  je 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  237 

cessai  de  parler,  «  rien  n'a  été  plus  éloigné  de  notre 
intention,  me  dit-il,  que  de  manquer,  envers  le  gou- 
vernement du  Roi,  à  aucun  des  égards  qui  lui  sont  dus. 
Nous  avons  essayé,  pour  nous  entendre  avec  vous,  de 
diverses  propositions.  Les  vôtres  nous  paraissaient  inad- 
'missibles.  Vous  avez  repoussé  les  nôtres.  Sur  la  der- 
nière surtout  qui  consistait  à  laisser  à  Méhémet-Ali  la 
place  de  Saint-Jean  d'Acre  avec  une  portion  du  pacha- 
lik,  vous  nous  avez  donné,  pour  raison  péremptoire  de 
votre  refus,  que  le  pacha  ne  consentirait  jamais  à  aucun 
partage  de  la  Syrie.  Nous  avons  considéré  dès  lors  votre 
résolution  comme  arrêtée,  et  nous  ne  nous  sommes 
plus  occupés  que  de  la  nôtre.  Nous  aurions  trouvé 
quelque  inconvenance  à  vous  la  déclarer  avant  de  la 
prendre,  et  comme  une  sorte  de  sommation.  Nous 
n'avons  fait,  en  agissant  ainsi,  que  ce  qui  s'est  fait, 
en  1832,  dans  la  question  belge.  Là  aussi  il  s'agissait 
d'employer,  contre  le  roi  de  Hollande,  des  moyens  de 
coercition.  Parmi  les  cinq  puissances  engagées  dans  la 
conférence  sur  les  affaires  de  Belgique,  trois  se  refu- 
saient à  concourir  à  de  telles  mesures.  Elles  l'avaient 
dit.  La  France  et  l'Angleterre,  qui  voulaient  de  la  coer- 
cition, en  ont  arrêté  entre  elles  les  moyens,  ont  signé 
une  convention,  et  ne  l'ont  annoncée  aux  autres  puis- 
sances qu'après  la  signature.  Nous  serions  désolés  qu'à 
propos  des  affaires  d'Orient  vous  vissiez  quelque  chose 
de  blessant  dans  ce  qui  a  été  fait  très-naturellement, 
sans  aucune  intention  blessante  de  notre  part,  et  comme 
on  avait  fait  dans  des  circonstances  analogues.  » 


238  CHAPITRE  XXXI, 

Je  persistai  dans  le  sentiment  que  j'avais  exprimé;  je 
repoussai  l'assimilation  avec  l'affaire  belge,  constam- 
ment traitée  dans  des  conférences  générales  et  officiel- 
les, de  telle  sorte  que  rien  n'avait  pu  être  un  moment 
douteux  ni  inconnu  pour  aucune  des  puissances  :  «  Non- 
seulement  on  ne  nous  a  pas  dit  ce  qu'on  faisait,  ajou- 
tai-je;  non-seulement  on  s'est  caché  de  nous;  mais  je 
sais  que  quelques  personnes  se  sont  vantées  de  la  façon 
dont  le  secret  avait  été  gardé.  Est-ce  ainsi,  mylord,  que 
les  choses  se  passent  entre  d'anciens  et  intimes  alliés? 
Est-ce  ainsi  que  les  alliances  se  maintiennent  et  s'affer- 
missent? L'alliance  de  la  France  et  de  l'Angleterre, 
mylord,  a  donné  dix  ans  de  paix  à  l'Europe  ;  le  minis- 
tère whig,  permettez-moi  de  le  dire,  est  né  sous  son 
drapeau,  et  y  a  puisé,  depuis  dix  ans,  quelque  chose  de 
sa  force.  Je  crains  bien  que  cette  alliance  ne  reçoive  en 
ce  moment  une  grave  atteinte,  et  que  ce  qui  vient  de  se 
passer  ne  donne  pas  à  votre  cabinet  autant  de  force,  ni  à 
l'Europe  autant  de  paix.  » 

Lord  Palmcrston  protesta  vivement  :  «  Nous  ne 
changeons  point  de  politique  générale  ;  nous  ne 
changeons  point  d'alliances;  nous  sommes  et  nous 
resterons,  à  l'égard  de  la  France,  dans  les  mêmes 
sentiments.  Nous  différons,  il  est  vrai,  nous  nous  sépa- 
rons sur  une  question  importante  sans  doute,  mais  spé- 
ciale et  limitée.  Je  reviens  à  l'exemple  dont  je  parlais 
tout  à  l'heure.  C'est  ce  qui  est  arrivé  dans  l'affaire  de 
Belgique  ;  nous  pensions  comme  vous  sur  la  nécessité 
de  contraindre  le  roi  de  Hollande  à  exécuter  le  traité 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  239 

des  vingt-quatre  articles;  pour  agir  avec  vous,  nous 
nous  sommes  séparés  des  trois  autres  puissances;  mais 
nous  ne  nous  sommes  point  brouillés  avec  elles;  la 
paix  de  l'Europe  n'a  pas  été  troublée.  Nous'  espérons 
bien  qu'il  en  sera  encore  ainsi,  et  nous  ferons  tous  nos 
efforts  pour  qu'il  en  soit  ainsi.  Si  la  France  reste  isolée 
dans  cette  question,  comme  elle-même  raura]]voulu , 
comme  M.  Thiers,  à  votre  tribune,  en  a  prévu  la  possi- 
bilité, ce  ne  sera  point  un  isolement  général,  perma- 
nent; nos  deux  pays  resteront  unis  d'ailleurs  par  les 
liens  les  plus  puissants  d'opinions,  de  sentiments,  d'in- 
térêts, et  notre  alliance  ne  périra  pas  plus  que  la  paix 
de  l'Europe. 

«  — Je  le  souhaite,  mylord  ;  je  ne  doute  pas  de  la  sin- 
-cérité  de  vos  intentions;  mais  vous  ne  disposez  pas  des 
événements,  ni  du  sens  qui  s'y  attache,  ni  du  cours  qui 
peut  leur  être  imprimé.  Partout  en  Europe  ce  qui  se 
passe  en  ce  moment  sera  considéré  comme  une  large 
brèche  qui  peut  en  ouvrir  de  plus  larges  encore.  Les 
uns  s'en  réjouiront,  les  autres  s'en  inquiéteront ,  tous 
l'interpréteront  ainsi ,  et  vos  paroles  ne  détruiront  pas 
l'interprétation.  Viendront  ensuite  les  incidents  que  doit 
entraîner  en  Orient  la  politique  où  vous  entrez  ;  vien- 
dront les  difficultés,  les  complications,  les  méfiances 
réciproques,  les  conflits  peut-être;  qui  peut  en  prévoir, 
qui  en  empêchera  les  effets?  Vous  nous  exposez,  mylord, 
à  une  situation  que  nous  n'avons  point  cherchée,  que, 
depuis  dix  ans,  nous  nous  sommes  appliqués  à  éviter. 
M.  Canning,  si  je  ne  me  trompe,  était  votre  ami  et  le 


240  CHAPITRE  XXXI. 

chef  de  votre  parti  politique  ;  M.  Canning,  dans  un  dis- 
cours très-beau  et  très-célèbre,  a  montré  un  jour  l'An- 
gleterre tenant  entre  ses  mains  l'outre  des  tempêtes  et 
en  possédant  la  clef;  la  France  aussi  a  cette  clef,  et  la 
sienne  est  peut-être  la  plus  grosse.  Elle  n'a  jamais 
voulu  s'en  servir.  Ne  nous  rendez  pas  cette  politique 
plus  difficile  et  moins  assurée.  Ne  donnez  pas  en  France, 
aux  passions  nationales,  de  sérieux  motifs  et  une  re- 
doutable impulsion.  Ce  n'est  pas  là  ce  que  vous  nous 
devez,  ce  que  nous  doit  l'Europe  pour  la  modération  et 
la  prudence  que  nous  avons  montrées  depuis  dix  ans.  » 
Lord  Palmerston  me  renouvela  plus  vivement  encore 
ses  protestations  et  ses  assurances.  Elles  étaient  sincè- 
res; il  se  promettait  d'accomplir  ce  qu'il  entreprenait 
sans  se  brouiller  réellement  avec  la  France  et  sans  trou- 
bler sérieusement  la  paix  de  l'Europe.  Il  croyait  avoir 
nne  excellente  occasion  de  raffermir  l'Empire  ottoman 
en  réprimant  le  pacha  d'Egypte ,  et  de  soustraire  la 
Porte  à  la  domination  de  la  Russie,  en  plaçant,  de  l'a- 
veu de  la  Russie  elle-même,  les  affaires  turques  sous 
le  contrôle  du  concert  européen.  C'était  là,  pour  l'An- 
gleterre, de  la  puissance  en  Orient,  et  pour  lord  Pal- 
merston lui-même  en  Angleterre,  de  la  gloire.  Il  ne 
croyait  ni  à  la  force  réelle,  ni  à  la  résistance  persévé- 
rante de  Méhémet-Ali.  L'insurrection  de  la  Syrie  était, 
à  ses  yeux,  une  nouvelle  preuve  de  la  faiblesse  du 
pacha  et  un  nouveau  moyen  de  l'attaquer.  Et  au  mo- 
ment où  ces  circonstances  réunies  lui  semblaient  un 
gage  assuré  de  succès,  il  voyait  surgir,  entre  le  sultan  et 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1810.  211 

le  pacha,  la  chance  d'un  arrangement  direct  conclu  sous 
l'influence  de  la  France,  et  qui  eût  renversé  ses  espé- 
rances de  crédit  et  de  pouvoir,  en  Orient  pour  son  paySj, 
et,  dans  son  pays  pour  lui-même.  Devant  ce  péril,  toute 
autre  considération,  toute  autre  prévoyance,  toute  poli- 
tique générale  disparut  de  son  esprit  ;  et ,  pour  y 
échapper,  il  conclut  en  toute  hâte  le  traité  du  15  juil- 
let. Ni  dans  notre  conversation  du  54  juillet,  ni  dans 
aucune  de  celles  qui  l'avaient  précédée  ou  qui  la  suivi- 
rent, je  n'entrevis  aucun  dessein,  aucune  comhinaison 
qui  vînt  d'ailleurs  et  qui  portât  i>lus  loin. 

Je  m'appliquai  à  troubler  la  confiance  de  lord  Pal- 
merston  dans  son  succès ,  et  à  lui  faire  entrevoir  un 
avenir  bien  plus  compliqué  et  plus  grave  que  celui 
qu'il  espérait.  Quand  la  conversation  commença  à  se 
ralentir,  m'adressantà  lui  par  une  question  brusque  et 
directe  :  «  Mais  enfin,  mylord ,  lui  dis-je,  si  le  pacha 
repousse,  comme  je  le  crois,  vos  propositions,  que  fe- 
rez-vous?  De  quoi  ètes-vous  convenus?  Comment  exer- 
cerez-vous,  sur  Méhémet-Ali ,  votre  contrainte  ?  Vous 
demandez  encore  à  la  France  son  concours  moral  ;  elle 
a  droit  de  vous  demander  à  son  tour  par  quels  moyens 
et  dans  quelles  limites  vous  comptez  agir. 

«  —  Vous  avez  raison,  me  répondit  lord  Palmerston, 
et  je  dois  vous  le  dire.  L'emploi  des  forces  navales  pour 
intercepter  toute  communication  entre  l'Egypte  et  la 
Syrie,  pour  arrêter  les  flottes  du  pacha,  pour  mettre  le 
sultan  en  état  de  porter,  sur  tous  les  points  de  son  Em- 
pire, tous  les  moyens  de  rétablir  son  autorité,  ce  sera 

T.    V.  16 


242  CHAPITRE  XXXI. 

là  notre  action  principale,  et  c'est  le  principal  objet  de 
notre  convention. 

«  —  Et  si  le  pacha  passe  le  Tau  rus,  si  Constantinople 
est  de  nouveau  menacée? 

«  —  Cela  n'arrivera  pas;  Ibrahim-Pacha  aura  trop  à 
faire  en  Syrie. 

(( —  Mais  si  cela  arrive? 

«  —  Le  sultan  va  établir  à  Isnik-Mid  (l'ancienne  Ni- 
comédie)  un  corps  de  troupes  turques  qui,  réuni  à  la 
présence  d'un  certain  nombre  de  chaloupes  canonnières 
sur  la  côte  d'Asie,  suffira,  je  pense,  pour  mettre  à  l'abri 
Constantinople. 

« —  Et  si  cela  ne  suffît  pas ,  si  les  troupes  turques 
sont  battues  ?  » 

Il  en  coûtait  à  lord  Palmerston  de  me  dire  expressé- 
ment que  l'entrée  d'un  corps  d'armée  russe  à  Constan- 
tinople, combinée  avec  celle  d'une  flotte  anglaise  dans 
la  mer  de  Marmara,  était  un  point  convenu.  Il  me  le 
dit  pourtant,  en  rappelant  que  dans  le  temps  oii  l'on 
examinait  les  moyens  d'agir  à  cinq,  la  France  elle- 
même  n'avait  pas  regardé  ce  fait  comme  absolument 
inadmissible,  et  avait  discuté  le  quo  modo  de  l'entrée 
et  de  la  présence  de  ses  propres  vaisseaux  dans  la  mer 
de  Marmara.  Et  il  se  hâta  d'ajouter  :  «  Au  delà,  rien 
n'est  prévu,  rien  n'est  réglé  ;  on  est  simplement  con- 
venu de  se  concerter  de  nouveau  si  cela  était  nécessaire. 
Mais  l'afTaire  n'ira  pas  «i  loin.  » 

Lord  Palmerston  revint  alors  sur  l'immense  avantage 
qu'il  y  aurait ,  pour  toute  l'Europe ,  à  faire  cesser  le 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  243 

protectorat  exclusif  de  la  Russie  sur  la  Porte.  Je  revins, 
de  mon  côté,  sur  la  nouveauté  et  la  gravité  de  la  situa- 
tion où  nous  allions  tous  entrer  :  «  Nous  nous  lavons 
les  mains  de  cet  avenir,  lui  dis-je;  la  France  s'y  con- 
duira en  toute  liberté,  ayant  toujours  en  vue,  comme 
le  dit  la  réponse  que  j'ai  l'honneur  de  vous  remettre, 
la  paix,  le  maintien  de  l'équilibre  actuel  en  ^Europe,  et 
le  soin  de  sa  dignité  et  de  ses  propres  intérêts.  » 

Nous  nous  séparâmes,  moi  avec  une  froideur  polie^ 
et  lord  Palmerston  avec  une  politesse  qui  tenait  à  se 
montrer  amicale. 

Le  jour  même  où  j'avais  avec  lord  Palmerston  cet 
entretien,  je  reçus  de  M.  de  Rémusat,  celui  des  mem- 
bres du  cabinet  français  qui,  après  M.  Thiers,  suivait 
avec  le- plus  de  soin  le  cours  de  la  négociation,  et  à  qui 
j'en  parlais  avec  le  plus  de  confiance,  celte  lettre  : 

«  Nous  sommes  fortement  préoccupés  de  votre  der- 
nière dépêche,  et  j'en  attends  les  développements  et  les 
commentaires  ultérieurs  avec  une  grande  curiosité. 
Je  ne  puis  croire  que  tout  cela  soit  le  résultat  d'une 
longue  intrigue  suivie  avec  persévérance  et  dissimula- 
tion; encore  moins  que  le  reste  de  l'Europe  fût  dans  le 
secret.  Je  suppose  que  les  troubles  du  Liban,  dont  on 
s'est  exagéré  l'importance ,  et  la  restitution  de  la  flotte 
turque  par  le  pacha,  qu'on  a  interprétée  pour  de  la 
faiblesse,  ont  été  les  deux  causes  occasionnelles  de  cette 
brusque  détermination.  Les  deux  causes  générales  sont 
la  conviction  que  le  vice-roi  n'a  qu'une  puissance  ap- 
parente, et  que  la  France  n'a  de  résistance  sur  rien. 


244  en  APURE  XXXI, 

J'espère  que  les  événements  feront  mentir  cette  con- 
viction sur  les  deux  points.  Tel  qu'il  est,  môme  réduit 
à  une  résolution  précipitée;,  le  procédé  est  intolérable^ 
et  le  seul  moyen  de  n'en  pas  être  humilié  est  de  s'en 
montrer  offensé,  » 

Je  répondis  à  M.  de  Rémusat  *  :  «  Vous  avez  mille 
fois  raison  de  ne  croire  à  aucune  longue  intrigue,  à 
aucune  préméditation  européenne.  Nous  avons,  il  y  a 
quatre  mois,  proposé  un  arrangement,  l'Egypte  et  la 
Syrie  héréditaires  pour  le  pacha.  Candie,  l'Arabie  et 
Adana  restituées  à  la  Porte;  mais  nous  n'avons  pas 
voulu  nous  engager  à  y  mettre  la  sanction  de  la  coer- 
cition. Lord  Palmerston  nous  a  cédé  la  place  de  Saint- 
Jean  d'Acre;  nous  avons  dit  que  c'était  trop  peu.  Dn 
nous  a  fait  entrevoir  l'Egypte  héréditairement  et  la 
Syrie  viagèrement;  nous  n'avons  pas  accueilli.  Au 
milieu  de  toutes  ces  propositions  avortées  est  arrivée 
la  nouvelle  de  la  démarche  du  pacha  auprès  du  sultan. 
M.  Appony  l'avait  annoncée  ici  trois  semaines  aupara- 
vant. C'était  le  triomphe  de  la  France  et  la  mystification 
des  quatre  autres  puissances.  C'est  le  mot  dont  on  s'est 
servi  entre  soi,  en  exhalant  son  humeur.  Au  milieu  de 
cette  humeur,  Tinsurrcction  de  Syrie  est  venue  jeter 
l'espérance,  une  forte  espérance.  Lord  Palmerston  l'a 
saisie.  Il  a  promis,  en  Orient,  un  succès  facile,  et 
menacé,  à  Londres,  de  la  dissolution  dn  cabinet.  Il 
avait  une  convention  toute  prête,  et  des  moyens  de 

'  Le  26  juillet  1840. 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  245 

coercition  tout  inventés,  bons  ou  mauvais.  On  s'est 
réuni  en  toute  hâte.  On  a  envoyé  en  toute  iiàte  des 
courriers.  On  s'est  promis  le  secret,  pour  se  venger  de 
la  mystification  d'xVlexandrie  et  ordonner  sans  bruit  les 
premières  mesures.  Et  on  a  signé. 

«  Voilà  comment  on  a  fait  ce  qu'on  a  fait.  Voici  ce 
(ju'on  espère.  Un  succès  prompt,  qui  rendra  courte  la 
situation  difficile  où  l'on  s'est  mis  avec  nous.  On  com- 
mence à  avoir  un  sentiment  vif  de  cette  difficulté  : 
notre  attitude  nettement  prise  et  hautement  déclarée , 
l'antipathie  visible  du  public  anglais  pour  toute  chance 
de  rupture  et  de  guerre  avec  la  France  à  propos  d'une 
(|uestion  qui  n'excite  aucune  passion  anglaise,  cela 
frai)pe  et  intimide  déjà.  On  n'avoue  pas  ce  qu'on  a  fait. 
On  ne  se  défend  qu'en  riant,  ou  en  éludant,  ou  en  pro- 
mettant que  ce  ne  sera  rien.  Cela  se  passe  ainsi  dans  la 
presse  comme  au  Parlement.  On  est  doux  et  caressant 
avec  nous.  On  travaille  à  prévenir  les  conséquences  de 
ce  qu'on  a  fait.  Si  on  a  raison  dans  ce  qu'on  espère,  si 
le  succès  est  prompt  et  facile,  on  aura  eu  raison  dans  ce 
qu'on  a  fait,  et  il  faudra  bien  que  nous  le  sentions. 
Mais  si  le  prompt  succès  ne  vient  pas,  si  la  question 
dure  et  s'aggrave,  si  des  complications  éclatent,  si  de 
grands  efforts  sont  nécessaires,  la  situation  de  lord 
Palmerston  sera  très-mauvaise  et  la  nôtre  très-forte. 
Pour  peu  que  nous  prenions  soin  de  ne  pas  irriter  les 
passions  anglaises,  nous  aurons  pour  nous  les  inté- 
rêts anglais ,  les  penchants  libéraux  ,  la  prudence 
de  tous  les  partis,  et  nous  sortirons  peut-être  avec 


246  CHAPITRE  XXXI. 

avantage  de  l'épreuye  dans  laquelle  nous  entrons.  » 
Nous  entrions  en  effet  dans  la  crise  :  les  politiques 
française  et  anglaise,  n'ayant  pas  réussi  à  s'entendre, 
étaient  l'une  et  l'autre  au  pied  du  mur,  près  de  se 
heurter.  La  politique  française  se  préoccupait  vivement 
en  Orient  des  intérêts  divers  et  du  grand  et  lointain 
avenir;  nous  restions  fidèles  à  notre  idée  générale; 
nous  voulions  à  la  fois  conserver  l'empire  ottoman  et 
prêter  aide  à  la  fondation  des  nouveaux  États  qui  es- 
sayaient de  se  former  de  ses  débris;  nous  défendions 
tour  à  tour  les  Turcs  contre  les  Russes,  et  les  chrétiens 
contre  les  Turcs;  nous  soutenions  en  Syrie  l'ambition 
de  Méhémet-Ali ,  que  nous  combattions  en  Arabie  et 
sur  les  frontières  de  l'Asie  Mineure.  La  politique  an- 
glaise était  plus  simple  et  plus  exclusivement  dirigée 
vers  un  seul  bul  et  un  avenir  prochain  ;  elle  ne  s'inquié- 
tait que  de  faire  durer  l'empire  ottoman  et  de  le  dé- 
fendre, soit  en  Europe,  soit  en  Asie,  contre  les  ambi- 
tions extérieures  et  les  déchirements  intérieurs.  Lequel 
des  deux  gouvernements  connaissait  le  mieux,  dans 
l'affaire  égyptienne,  le  véritable  état  des  faits  et  appré- 
ciait le  mieux  les  forces  et  les  chances?  Étions-nous, 
comme  naguère  en  Grèce,  en  présence  d'une  insurrec- 
tion persévérante  et  d'une  nation  chrétienne  renais- 
sante? Ou  n'avions-nous  affaire  qu'à  un  pouvoir  per- 
sonnel et  précaire,  plus  ambitieux  que  fort,  aussi 
souple  qu'ambitieux,  et  capable  de  se  résigner  à  un 
grand  revers  comme  de  tenter  une  grande  aventure? 
Là  était  la  question.  Je  l'exposais  nettement  au  cabinet 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  247 

français,  plein  moi-même  de  doute  et  d'inquiétude, 
mais  bien  résolu  à  le  soutenir  fermement  de  Londres 
dans  sa  difficile  situation,  et  à  ne  pas  faire  une  dé- 
marche ,  à  ne  pas  dire  un  mot  qui  pût  l'affaiblir  ou 
l'embarrasser. 

Deux  ou  trois  jours  après,  il  me  revint  de  Paris 
qu'on  y  disait  que  je  n'avais  pas  prévu  la  possibilité  de 
l'arrangement  entre  les  quatre  puissances  sans  nous, 
et  que  je  n'en  avais  pas  averti  mon  gouvernement. 
J'écrivis  sur-le-cliamp  à  M.  de  Rémusat  *  :  «Mon  cher 
ami,  je  prends  une  précaution  peut-être  fort  inutile, 
mais  que  je  veux  prendre  pourtant.  Je  vous  envoie  la 
copie  de  quelques  passages  de  mes  dépêches  officielles 
et  de  mes  lettres  particulières  qui  prouvent  que,  depuis 
le  17  mars  jusqu'au  14  juillet,  je  n'ai  cessé  de  parler  de 
la  chance  de  l'arrangement  à  quatre ,  et  de  le  repré- 
senter comme  possible,  ou  probable,  ou  imminent. 
J'y  joins  copie  de  quelques  passages  d'autres  lettres 
particulières,  au  duc  de  Broglie  et  au  général  Bau- 
drand,  qui  prouvent  que  j'ai  pris  soin  de  faire  arriver 
aussi  ma  prévoyance  par  les  voies  indirectes.  Enfin,  j'ai 
successivement  chargé  MM.  de  Bourqueney,  de  Chabot  et 
Mallac  d'exprimer  à  ce  sujet,  dans  leurs  conversations 
soit  avec  le  Roi,  soit  avec  les  ministres,  mon  avis  et 
ma  crainte ,  et  ils  m'ont  écrit  qu'ils  l'avaient  fait.  Vous 
ne  ferez ,  comme  de  raison ,  usage  de  ceci ,  mon  cher 
ami,  que  s'il  y  avait  heu  sérieusement,  et  auprès  des 

Me  28  juillet  1840. 


248  CHAPITRE  XXXI. 

personnes  convenables  ou  nécessaires.  Je  m'en  rap- 
porte à  vous.  Mais  j'ai  voulu  que  vous  fussiez  complè- 
tement édifié  vous-même  à  ce  sujet  et  en  mesure 
(l'édifier  qui  que  ce  soit.  » 

J'avais  raison  de  tenir  compte  de  ces  bruits;  on 
m'avertit  qu'ils  se  répandaient  de  plus  en  plus,  et  le 
31  juillet  j'écrivis  de  nouveau  à  M.  de  Rémusat  : 
«  Mon  cher  ami,  ma  [)récaution  était  bien  fondée  et  n'a 
pas  suffi.  Je  lis,  dans  le  Siècle  de  mercredi  29  juillet, 
qui  m'arrive  ce  matin ,  un  article  emprunté  à  la 
Gazelle  d' Awji^hourg  et  que  je  ne  puis  laisser  passer. 
Je  vous  y  renvoie.  Il  commence  par  :  «  M.  Guizot  qui 
s'était  imaginé,  »  etc.,  etc.  —  Après  les  extraits  de  ma 
correspondance  que  vous  avez  entre  les  mains,  je  n'ai 
pas  besoin  de  vous  dire  que,  malgré  le  mélange  de  vrai 
et  de  faux,  d'éloge  et  de  blâme  que  contient  cet  article, 
il  est  essentiellement  faux  et  inacce[)tuble  pour  moi. 
1°  Je  n'ai  point  manqué  de  prévision;  car,  dès  le 
17  mars,  j'ai  annoncé  à  M.  Thiers  ce  qui  vient  d'arri- 
ver comme  «  l'issue  probable  de  Taffaire,  issue  à  la- 
quelle il  faut  s'attendre  et  se  tenir  préparé.  »  Et  du 
9  au  14  juillet,  je  lui  ai  fait  suivre  pas  à  pas  les  progrès 
de  l'arrangement  à  quatre  dans  la  crise  qui  a  abouti  à 
cette  issue;  issue  qu'entre  ces  deux  époques  (du  17  mars 
au  14  juillet)  j'avais  plusieurs  fois  annoncée.  2"  Je  ne 
me  suis  point  imaginé  que  je  ramènerais  lord  Pal- 
merston  à  mon  opinion.  J'ai  au  contraire  constamment 
parlé  de  son  obstination  comme  de  l'obstacle  décisif, 
et  j'ai  toujours  dit  que,  s'il  menaçait  de  se  retirer,  je 


LE  TRAITE  DU  15  JUILLET  I8i0.  249 

ne  croyais  pas  que  ses  collègues  lui  résislassenl.  Voyez, 
entre  autres,  un  extrait  de  ma  dépêche  du  1'^'^  juin  que 
vous  avez  entre  les  mains.  Il  y  en  a  dix  semblables. 
3°  Enfin,  j'ai  chargé  Bourqueney  en  avril,  Chabot  en 
juin,  Mallac  en  juillet,  de  répéter  ce  (lue  j'écrivais  sur 
la  probabilité  de  l'arrangement  à  quatre,  auquel  je 
savais  qu'on  ne  croyait  pas.  Et  dans  la  dernière  crise, 
j'ai  été  très-exactement  informé  des  progrès  et  des 
oscillations  de  l'arrangement.  On  nous  l'a  caché,  et 
c'est  là  le  mauvais  procédé  dont  nous  nous  sommes 
offensés  à  bon  droit.  Mais  nous  n'avons  point  ignoré 
qu'on  en  traitait,  et  j'ai  rendu  compte  à  peu  près  jour 
par  jour  de  ce  qui  se  [)assait. 

«  Voici  donc,  mon  cher  ami,  ce  que  je  demande,  car 
j'en  ai  absolument  besoin.  Faites  répéter  dans  le  Consti- 
tuiionnel  l'article  de  la  Gazette  d'Aïujsbourg  en  y  ajou- 
tant :  —  La  Gazette  dAiKjsbouiuj  est  mal  informée.  La 
prévoyance  n'a  manqué  ni  à  M.  Thiers  à  Paris,  ni  à 
M.  Guizot  à  Londres.  M.  Guizot  ne  s'est  point  imaginé 
qu'il  ramènerait  lord  Palmerston  à  son  o[)inion.  Il  a 
au  contraire  toujours  parlé  de  la  persistance  du  ministre 
anglais  dans  sa  politique,  et  il  a  exactement  informé  le 
gouvernement  de  ce  qui  se  passait  et  se  préparait. — » 

Le  cabinet  fit  droit  à  mon  désir;  le  Constitutionnel 
du  3  août  publia  la  rectification  que  j'avais  demandée*, 
et  la  vérité  fut  rétablie,  sans  cesser,  comme  il  arrive 
toujours,  d'être  encore  souvent  contestée. 

J  Pièces  historiques,  n"  VIII. 


250  CHAPITRE  XXXI. 

Huit  jours  environ  se  passèrent  ayant  que  les  résolu- 
tions adoptées  le  45  juillet  par  les  quatre  puissances 
devinssent  publiques.  Le  traité  môme  ne  devait  être 
publié  que  lorsque  toutes  les  ratifications  en  seraient 
arrivées  à  Londres  ;  et  en  attendant,  ce  fut  seulement 
le  23  juillet  que  la  presse  anglaise  en  fît  connaître  posi- 
tivement la  conclusion  et  tes  bases.  Tout  ce  qui  m'arri- 
vait  de  Paris  dans  cet  intervalle  me  montrait  à  quel 
point  l'émotion,  je  devrais  dire  l'irritation,  y  était  vive 
et  générale;  elle  avait  sa  source  dans  le  mauvais  pro- 
cédé du  cabinet  anglais  autant  que  dans  la  faveur 
du  public  pour  Méliémct-Ali,  et  l'offense  française 
tournait  au  profit  de  la  cause  égyptienne  :  «  L'esprit 
public  est  incroyablement  belliqueux,  m'écrivait  le 
30  juillet  M.  de  Lavergne  ;  les  têtes  les  plus  froides,  les 
caractères  les  plus  timides  sont  emportés  par  le  mou- 
vement général;  tous  les  députés  que  je  vois  se  pro- 
noncent sans  exception  pour  un  grand  déploiement 
de  forces;  les  plus  pacifiques  sont  las  de  cette  ques- 
tion de  guerre  qu'on  éloigne  toujours  et  qui  tou- 
jours se  remontre;  il  faut  en  finir,  dit-on.  Cette 
disposition  a  réagi  sur  nos  anniversaires  de  ce  mois;  il 
y  avait ,  le  28,  soixante  à  quatre-vingt  mille  hommes 
sous  les  armes,  et  tout  le  monde  était  heureux  de  voir 
tant  de  baïonnettes  à  la  fois.  Hier,  quand  le  roi  a  paru 
au  balcon  des  Tuileries,  il  a  été  salué  par  des  acclama- 
tions réellement  très -vives,  et  quand  l'orchestre  a 
exécuté  la  Marseillaise,  il  y  a  eu  un  véritable  entraî- 
nement. » 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  25Î 

Le  cabinet  français,  quoique  très-ému  de  cette  im- 
pression publique,  ne  s'y  livrait  pas  sans  mesure  et 
sans  prévoyance  :  en  me  recommandant,  le  21  juillet, 
a  de  bien  dessiner  mon  attitude  et  de  pénétrer  dans  les 
desseins  de  l'Angleterre,  »  M.  Thiers  ajoutait  :  «  Je  n'ai 
pas  besoin  de  vo  us  dire  dans  quelle  mesure  vous  devez 
faire  tout  cela.  Ayez  soin,  en  faisant  sentir  notre  juste 
mécontentement,  de  ne  rien  amener  de  péremptoire' 
aujourd'bui.  Je  ne  sais  pas  ce  que  produira  la  ques- 
tion d'Orient.  Bien  sots,  bien  fous  ceux  qui  voudraient 
avoir  la  prétention  de  le  deviner.  Mais,  en  tout  cas,  il 
faudra  cboisir  le  moment  d'agir  pour  se  jeter  dans  une 
fissure  et  séparer  la  coalition.  Éclater  aujourd'hui  se- 
rait insensé  et  point  motivé.  D'autant  que  nous  sommes 
peut-être  en  présence  d'une  grande  étourderie  anglaise. 
En  attendant,  il  faut  prendre  position  et  voir  venir  avec 
sang-froid.  Le  roi  est  fort  calme;  nous  le  sommes  au- 
tant que  lui.  Sans  aucun  bruit,  nous  ferons  des  prépa- 
ratifs plus  solides  qu'apparents.  Nous  les  rendrons  ap- 
parents si  la  situation  le  commande,  et  si  les  égards 
dus  à  l'opinion  le  rendent  convenable.  » 

En  toute  occasion,  avec  les  hommes  importants  de 
tous  les  pays  et  de  tousles  partis,  je  pris  et  gardai  avec 
soin  cette  attitude.  Inquiéter  gravement,  bien  que  tran- 
quillement, mes  interlocuteurs,  bien  établir  qu'on 
créait  pour  de  très-petits  motifs  une  situation  pleine  de 
périls,  que  nous  voulions  sincèrement  la  paix  et  l'al- 
liance, mais  que,  dans  l'isolement  où  l'on  nous  mettait, 
nous  userions,  selon  les  événements,  de  toute  notre 


252  CHAPITRE  XXXI. 

liberté,  c'était  là  mon  travail  assidu  :  «  L'affaire  sera 
longue  et  difficile.  La  France  ne  sait  pas  ce  qu'elle  fera, 
mais  elle  fera  quelque  chose.  L'Angleterre  et  l'Europe 
ne  savent  pas  ce  qui  arrivera,  mais  il  arrivera  quelque 
chose.  Nous  entrons  tous  dans  les  ténèbres.  »  On  s'in- 
quiétait en  effet;  on  se  demandait  avec  un  mélange  de 
curiosité  et  de  trouble  :  que  fera  la  France?  «  Les 
quatre  puissances  croiseront  sur  les  côtes  de  Syrie, 
couperont   toute   communication   de    la    Syrie   avec 
l'Egypte,   bloqueront  les  ports,  débarqueront,    pour 
aider  l'insurrection  syrienne  contre  Méhéniet-Ali,  des 
armes,  des  munitions,  des  vivres,  des  soldats  peut-être. 
Turcs  ou  dits  Turcs.  Que  fera  la  France  sur  les  côtes  de 
Syrie?  Les  quatre  puissances  bloqueront  Alexandrie, 
détruiront  peut-être  la  flotte  du  paclia,  porteront  peut- 
être  des  troupes  tuniues  en  Egypte  môme.  Que  fera  la 
France  à  Alexandrie  et  en  Egypte?  Si  le  pacha  envahit 
l'Asie  Mineure  et  menace  Constantinoplc,  des  troupes 
russes  y  viendront  peut-être;   des  vaisseaux  anglais 
entreront  peut-être  dans  la  mer  de  Marmara.  Que  fera 
la  France  aux  Dardanelles?  »  On  examinait  ainsi  toutes 
les  chances;  on  suivait  pas  à  pas  le  cours  des  événe- 
ments ;  on  cherchait  à  pressentir  ce  que  ferait  la  France 
à  chaque  instant,   dans  chaque  lieu,  à  chaque  phase 
de  l'affaire.  J'acceptais  toutes  les  questions;  je  disais 
({u'il  y  en  avait  bien  d'autres  qu'on  ne  prévoyait  pas, 
et  je  ne  laissais  entrevoir  aucune  réponse. 

Le  lendemain  du  jour  oi^i  le  traité  avait  été  signé  en 
secret,  le  ministre  de  Hollande,  M.  Dedel,  me  demanda: 


LE  THAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  253 

«  Y  a-t-il  quelque  chose  de  nouveau? — Je  crois  que  oui. 
— Quoi  donc? — Les  cinq  puissances  ont  promis, l'an  der- 
nier^ d'arranger  les  affaires  entre  le  sultan  et  le  pacha 
et  de  rétablir  la  paix  en  Orient.  Elles  n'y  ont  pas  encore 
réussi.  Tout  à  l'heure  les  affaires  allaient  s'arranger  et 
la  paix  se  rétablir  d'elle-même.  Quatre  puissances 
s'unissent  pour  l'empêcher.  » 

Quelques  jours  après,  je  rencontrai  sir  Robert  Peel. 
Je  savais  que  les  vieux  torys  avaient  envie  de  compli- 
menter lord  Palmerston  et  de  l'appuyer  contre  nous. 
J'expliquai  complètement  à  sir  Robert  Peel  la  politique 
de  la  France  en  Orient,  «  la  seule,  lui  dis-je,  qui  puisse 
maintenir,  en  Europe  comme  en  Orient,  la  paix  et  l'al- 
liance de  nos  deux  pays.  »  Il  m'écoutait  en  homme  qui 
n'a  point  de  parti  pris.  De  lui-même,  il  avait  peu  pensé 
à  la  question  et  ne  s'en  faisait  pas  une  idée  bien  nette; 
mais  il  voulait  sincèrement  les  bons  rapports  avec  la 
France  et  la  paix,  comme  tout  le  torysme  modéré 
dont  il  était  le  représentant  et  le  chef.  11  me  dit  en  finis- 
sant :  «Nous  nous  tairons;  nous  laisserons  au  cabinet 
toute  la  responsabihté.  Nous  serons  comme  la  France 
en  Orient,  attentifs  et  immobiles  en  attendant  les  évé- 
nements. »  Je  lui  dis  que  les  événements  trouveraient  la 
France  décidée  et  prête  à  ne  rien  accepter  qui  pût  nuire 
à  ses  intérêts  propres  et  à  l'équilibre  des  États.  Je  le  lais- 
sai bien  disposé  pour  nous  et  inquiet  de  l'avenir. 

Le  28  juillet,  j'eus  un  long  entretien  avec  lord  Mel- 
bourne et  lord  John  Russell.  Je  les  trouvai  inquiets; 
lord  Melbourne  surtout,  esprit  toujours  libre  et  pru- 


254  CHAPITRE  XXXI. 

dent.  Il  me  laissa  entrevoir  et  me  dit  presque  le  fond 
de  sa  pensée  :  «  Lord  Palmerston  affirme  que  le  succès 
sera  prompt  et  facile.  On  tente  l'entreprise  dans  cette 
confiance.  Si  la  confiance  est  trompée,  on  ne  poussera 
pas  l'entreprise  à  bout.  Le  pacha  n'est  pas  un  insensé, 
et  la  France  sera  là.  La  France  avait  indiqué  un  arran- 
gement, l'Egypte  et  la  Syrie  héréditaires  pour  le  pacha. 
Candie,  l'Arabie  et  Adana  restituées  au  sultan  ;  le  pacha 
pourra  toujours  refaire  cette  proposition.  Pourquoi  ne 
la  referait-il  pas  bientôt,  en  réponse  aux  propositions 
de  la  Porte?  Et  si  elle  est  repoussée  à  présent,  pourquoi 
ne  la  reproduirait  il  pas  dans  le  cours  des  événements, 
lorsqu'il  aura  fait  preuve  de  résistance  et  que  la  con- 
fiance de  lord  Palftierston  commencera  à  être  déjouée? 
L'Angleterre  ne  veut  ni  se  brouiller  avec  la  France  ni 
bouleverser  l'Europe.  L'Autriche  ne  le  veut  pas  davan- 
tage. Ceci  est  très-fàcheux  et  pourrait  devenir  très- 
grave;  mais  on  pourra  s'arrêter,  et  on  voudra  s'arrêter. 
Et  la  France,  qui  n'aura  pas  voulu  aider  les  quatre 
puissances  à  marcher,  les  aidera  à  s'arrêter.  » 

Il  n'y  avait  là,  de  la  part  de  lord  Melbourne,  point  de 
proposition  formelle,  point  d'abandon  actuel  de  lord 
Palmerston,  mais  une  porte  de  salut  entrevue  et  en- 
tr'ouverte  dans  l'avenir. 

Le  baron  de  Bulow  me  tint  le  même  langage  : 
«  L'Autriche  et  la  Prusse  n'ont  pas  voulu  se  séparer 
de  l'Angleterre.  Le  cabinet  anglais  n'a  pas  voulu  se 
séparer  de  lord  Palmerston.  On  compte  sur  un  suc- 
cès facile.  Toute   la  confiance  vient  de  là.  Mais    on 


LE  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.  255 

prend  déjà  ses  mesures  dans  d'autres  hypothèses.  » 
Je  rendais  à  M.  Thiers  un  compte  exact  et  quotidien 
de  cet  état  des  esprits  et  de  tous  ces  incidents  de  con- 
versation. En  lui  écrivant  le  29  juillet,  j'ajoutai  à  mes 
récits  :  «  Je  veux  vous  parler  aussi  de  nos  journaux.  Il 
importe  beaucoup  qu'ils  se  montrent  animés  et  una- 
nimes ;  mais  ils  ne  faut  pas  qu'ils  échauffent  et  raillent 
les  journaux  anglais.  Je  suis  informé  ce  matin  que  le 
Times  hésite  à  continuer  son  attaque  contre  lord  Pal- 
merston,  tant  l'attaque  française  lui  paraît  vive  et 
dirigée  contre  TAngleterre  elle-même  autant  que  contre 
lord  Palmerston.  Je  comprends  toutes  vos  difficuUés,  et 
parmi  vos  difficultés  celle  de  pousser  et  de  retenir  à  la 
fois,  la  plus  grande  de  toutes.  Mais  je  vous  montre  le 
côté  que  je  vois  et  avec  lequel  je  traite.  Vous  lui  ferez 
sa  part.  Il  n'y  a,  dans  ce  pays-ci,  point  d'ardeur  pour 
l'entreprise  où  lord  Palmerston  s'engage  ;  mais  l'ardeur 
pourrait  venir  à  la  suite  de  l'orgueil  blessé  ou  d'un 
péril  général,  et  il  nous  importe  beaucoup  qu'elle  ne 
vienne  pas.  » 

M.  Thiers  me  répondit  le  31  juillet  :  «  Je  ne  vous  ai 
pas  écrit  depuis  plusieurs  jours  parce  que  je  n'ai  pas 
eu  un  seul  instant  à  moi.  Les  résolutions  à  prendre,  les 
ordres  à  donner,  la  correspondance  à  écrire  moi-même 
dans  toutes  les  cours,  tout  cela  m'a  complètement 
absorbé.  J'ai  reçu  toutes  vos  excellentes  lettres.  Je  ne 
vous  dis  qu'un  mot  en  réponse  :  tenez  ferme.  Soyez 
froid  et  sévère,  excepté  avec  ceux  qui  sont  nos  amis. 
Je  n'ai  rien  à  changer  à  votre  conduite,  sinon  à  la 


256  CHAPITRE  XXXI. 

rendre  plus  ferme  encore,  s'il  est  possible,  sans  meltre 
contre  nous  l'amour-propre  de  ceux  qui  peuvent  chan- 
ger les  résolutions  de  l'Angleterre.  Le  roi  va  passer 
vingt  jours  à  Eu.  Je  vous  y  donne  rendez- vous  de  sa 
part  le  vendredi  7  août.  Si  vous  voulez  un  grand  bâti- 
ment à  vapeur,  le  Véloce  ira  vous  chercher  à  Brigh- 
ton.  » 

Rien  ne  me  convenait  mieux  que  ce  rendez-vous. 
Plus  la  situation  deA-enait  vive,  moins  la  correspondance 
me  suffisait,  soit  pour  dire  tout  ce  que  j'avais  à  dire, 
soit  pour  apprendre  tout  ce  que  j'avais  besoin  de  savoir. 
Rien  ne  remplace  la  présence  réelle,  et  de  loin  il  n'y  a 
point  de  vue  claire  et  complète  dans  le  fond  des  cœurs 
et  des  choses.  Je  demandai  que  le  premier  secrétaire 
de  l'ambassade,  le  baron  de  Bourqueney,  qui  était  en 
congé  à  Paris,  revînt  sur-le-champ  en  Angleterre  pour 
y  être  chargé  d'affaires  en  mon  absence.  Il  était  au  cou- 
rant de  la  question  d'Orient,  connaissait  bien  les  per- 
sonnes avec  qui  nous  en  traitions,  et  j'avais  en  lui  pleine 
confiance.  11  arriva  à  Londres  le  5  août  et  j'en  partis  le 
6  pour  le  château  d'Eu,  décidé  à  revenir  en  Angleterre 
aussitôt  que  j'aurais  puisé,  dans  la  conversation  avec  le 
roi  et  M.  Thiers,  les  clartés  que  j'allais  y  chercher. 


CHAPITRE   XXXII 

EXÉCUTION  DU  TRAITÉ  DU  15   lUILLET  1810. 

Débarquement  du  prince  I-ouis-Napoléon  à  Boulogne.—  Mes 
avertissements  à  ce  sujet. — Prévoyance  du  cabinet  français. 
— Mon  séjour  au  château  d'Eu. —  Mes  conversations  avec  le 
Roi  Louis-Philippe  et  M.  Thiers. — Etat  des  esprits  et  dispo- 
sitions du  corps  diplomatique  à  Londres. — Plan  du  roi  des 
Belges  pour  un  rapprochement  de  la  France  et  des  quatre 
puissances  signataires  du  traité  du  15  juillet. — Instructions 
que  je  reçois  en  partant  du  château  d'Eu. — ^lon  retour  à  Lon- 
dres.— Conver.sation  avec  le  baron  de  Bulow. — Mon  séjour  au 
château  de  Windsor. — Mes  conversations  avec  le  roi  Léopold 
et  lord  Pahnerston.  —  Nouveau  Mémorandum  adressé  le  31 
août  par  lord  Palmerston  au  gouvernement  français.  —  Ce 
qu'en  pensa  M.  Thiers. — J'insiste  auprès  de  lui  sur  l'impor- 
tance de  sa  réponse. — Deux  incidents  :  1°  conférence  sur  le 
renouvellement  et  l'extension  des  conventions  de  1831  et  183"! 
pour  l'abolition  de  la  traite  des  nègres  :  2°  reprise  de  la  né- 
gociation entre  Paris  et  Londres  pour  le  traité  de  commerce. — 
Plaintes  de  lord  Palmerston  sur  l'attitude  des  agents  français 
à  Constantinople. —  Réponse  de  M.  Thiers. — Les  plaintes  sont 
"çans  fondement. — Les  événements  se  précipitent  en  Orient. — 
La  Porte  ratifie  le  traité  du  15  juillet  et  envoie  Rifaat-Bey  à 
Alexandrie  pour  sommer  Aléliémet-Ali  de  s'y  conformer. — 
Attitude  de  Méhémet-Ali. —  L'amiral  Napier  devant  Beyrouf. 
— Nos  plaintes  sur  l'exécution  du  traité  avant  l'échange  des 
ratifications.  —  Protocole  réservé  du  15  juillet. — Echange  des 
ratifications  et  communication  officielle  du  traité  du  15  juillet. 
—  Le  comte  Walewski  à  Alexandrie. — M.  Thiers  m'annonce 
les  concessions  de  Méhémet-Ali.  — iMon  entretien  avec  lord 
Palmerston  à  ce  sujet.  —  Ses  soupçons  sur  l'action  exercée 
jjar  le  comte  '^'alewski  à  Alexandrie. — M.  Thiers  me  charge 
de  les  démentir  formellement. — Lord  Palmerston  reconnaît 
son  erreur.  — Conseils  de  cabinet  à  Londres  sur  les  projjosi- 
tions  de  Méhémet-Ali. — Ils  n'aboutissent  à  aucun  résultat. — 
Exécution  militaire  ilu  tr.niti'  du  ].'')  juillet. —  Bombardement 
T.    V.  17 


•2r,8  CHAPITRE  XXXII. 

lie  Bevrout. — Le  sultan  prononce  la  déchéance  de  Méhémel- 
Ali  comme  pacha  d'Egypte. — Comment  lord  Palmerston  ex- 
plique et  atténue  cette  mesure. — Dépêches  de  M.  Thiers  des 
3  et  8  octobre  en  réponse  au  mémorandum  anglais  du  .31  août, 
et  sur  la  déchéance  prononct'e  contre  Méhémet-Ali. — Etat 
des  esprits  en  France. — Résolutions  et  préparatifs  militaires 
du  cabinet  français. — Fortifications  de  Paris. — Convocation 
des  chambres. — L'escadre  française  est  rappelée  à  Toulon. —  , 
Motifs  et  effets  de  cette  mesure. — Situation  du  cabinet  français 
et  ses  causes. 


Le  jour  même  où  je  quittais  Londres  pour  me  rendre 
au  château  d'Eu,  le  G  août,  le  prince  Louis-Napoléon, 
vers  quatre  heures  du  matin,  débarquait  près  de  Bou- 
loiçne  et,  avec  son  nom  seul  pour  armée ,  tentait  une 
seconde  fois  la  conquête  de  la  France.  Quel  ne  serait 
pas  aujourd'hui  l'étonnement  d'un  homme  sensé  qui, 
après  avoir  dormi,  depuis  ce  jour-là,  du  sommeil  d'É- 
piménide,  verrait,  en  se  réveillant,  ce  prince  sur  le 
trône  de  France  et  investi  du  pouvoir  suprême  ?  Je  nt> 
ne  i"elis  pas  sans  quelque  embarras  ce  que  disait  tout 
le  monde  en  1840  et  ce  que  j'écrivais  moi-même  de 
ce  ((ue  nous  appelions  tous  «  une  folle  et  ridicule 
aventure  »  et  de  son  héros.  Quand  je  le  pourrais  en 
pleine  liberté,  je  ne  voudrais  pas,  pour  ma  propre  con- 
venance, reproduire  aujourd'hui  le  langage  qu'on  tenait 
partout  alors.  La  Providence  semble  quelquefois  se  com- 
plaire à  confondre  les  jugements  et  les  conjectures  des 
hommes.  Il  n'y  a  pourtant,  dans  l'étrange  contraste  entre 
l'incident  de  1840  et  l'Empire  d'aujoiu'd'hui,  rien  que 
de  naturel  et  de  clair.  Aucun  événement  n'a  ébranlé  la 
foi  du  pfitice  LôuiS-N.ipoléon  en  lui-m^me  et  dans  sa 


EXÉCUTION  DU  TRAITH  DU  lô  JUILLET  1840.       259 

(Ir^stiliée;  en  dépit  des  succès  d'autriii  et  de  ses  propres  ' 
reVëi'S,  il  est  resté  étranger  au  dcnite  et  au  décourage- 
riient.  îl  a  deux  fois,  bien  à  tort  et  vainement,  clierclié 
racconipiissenient  de  sa  fortune.  11  a  toujours  persisté 
h  y  compter,  et  il  a  attendu  Toccasion  propice.  Elle  est 
enfin  venue,  et  elle  l'a  trouvé  toujours  confiant  et  prêt 
'  à  tout  tenter.  Grand  exemple  de  la  puissance  que  con- 
serve, dans  les  ténèbres  de  l'avenir,  la  foi  persévérante, 
et  grande  leçon  à  quiconque  doute  et  plie  aisément 
devant  les  coups  du  sort. 

On  a  dit  souvent  que  le  gouvernement  du  roi  Louis- 
Philippe  avait  eu  en  1840,  soit  à  Paris,  soit  à  Londres, 
le  tort  de  ne  faire  aucune  attention  aux  menées  bona- 
partistes, et  de  n'être  informé  de  rien.  C'est  une  erreur  ; 
ni  M.  de  Rémusat  connue  ministre  do  l'intérieur,  ni  moi 
comme  ambassadeur  en  Angleterie,  nous  n'étions 
fornbés  dans  une  telle  négligence.  Dès  le  2  avril , 
j'écrivis  à  M.  de  Rérausat  :  «  Sachez  bien  que  je  n'ai  ici 
])as  le  moindre  moyeu  de  police,  et  que  je  ne  puis  rien 
savoir  ni  rien  apprendre,  soit  sur  les  Bonaparte,  soil 
sllr  les  réfugiés  d'avril.  Si  vous  avez  quelque  agent 
direct  qui  corresponde  avec  vous,  faites-le-moi  con- 
naître. Si  vous  n'en  avez  pas,  pensez  à  ce  qu'il  peut  con- 
venir de  faire.  »  M.  de  Rémusat  me  répondit  le  ir>  luai  : 
«  Je  ne  doute  guère  que  le  prince  Louis  Bonaparte  ne  se 
monte  la  tête  et  ne  tente  quelque  aventure.  Je  suis  assez 
bien  instruit  de  ce  qui  le  concerne.  Cependant  je  vous  le 
recommande  et  je  vous  prie  de  me  prévenir,  au  Ix^soin, 
de  ce  que  vous  soupçonneriez.  »  Et  le  8  juin  :  «  Le  ho- 


•200  CHAPITUK  XXXII. 

naparlisme  s'agite  l)eaucoup.  Je  vous  rocommande  tou- 
jours Son  Altesse  Impériale.  »  Je  lui  écrivis  le  30  juin  : 
«  Vous  me  demandez  de  faire  attention  au  parti  bona- 
partiste. Ce  n'est  pas  facile.  Le  parti  se  pavane,  fait 
grand  bruit  de  lui-même.  Le  prince  Louis  est  sans  cesse 
au  ParC;,  à  l'Opéra.  Quand  il  entre  dans  sa  loge,  ses 
aides  de  camp  se  tiennent  debout  derrière  lui.  Ils  par- 
lent haut  et  beaucoup;  ils  racontent  leurs  projets,  leurs 
correspondances.  L'étalage  des  es[)érances  est  fastueux. 
Mais  quand  on  veut  y  regarder  d'un  peu  près  et  saisir 
ce  qu'il  y  a  de  réel  et  d'actif  sous  ce  bruit  de  paroles, 
on  ne  trouve  à  peu  près  rien.  Au  sortir  du  Parc  ou  de 
l'Opéra,  le  prince  et  le  parti  rentrent  dans  une  vie  assez 
obscure  et  oisive.  Cependant  je  sais  qu'il  est  question 
d'équiper  un  bâtiment,  d'attaquer  en  mer,  à.  son  retour 
de  Sainte-Hélène ,  la  frégate  chargée  des  restes  de 
Napoléon,  et  d'enlever  ces  restes  comme  une  propriété 
de  famille  ;  ou  bien  de  suivre  la  frégate  française  et 
d'entrer  avec  elle  au  Havre  à  tout  risque.  »  En  me  re- 
merciant de  ces  informations ,  M.  de  Rémusat  ajoutait 
le  12  juillet  :  «  Les  illusions  d'émigrés  sont  folles,  etje 
ne  peux  tout  à  fait  i-ejeter,  sous  prétexte  d'extrava- 
gance, les  projets  que  l'on  prête  à  Son  Altesse  Impériale, 
Les  divers  renseignements  qui  me  parviennent  me  re- 
présentent sa  cour  de  Londres  et  sa  cour  de  Paris 
comme  persuadées  que  le  moment  d'agir  approche ,  et 
qu'il  ne  faut  pas  attendre  l'époque  delà  translation  des 
restes  de  l'Empereur.  Leur  désir  serait  d'opérer  sur 
deux  points  à  la  fois.  Metz  p.ir.iît  être  colui  sui*  lequel 


EXECUTION-   DU    rKAH'E   DU   15  JUILLET   IblO.        261 

ils  agissent  le  plus.  Lille  est  aussi  ioit  travaillé.  Mais 
leur  action  se  renferme  dans  un  cercle  bien  étroit ,  et 
la  masse  de  la  population  et  de  l'armée  y  reste  inacces- 
sible. Cependant  je  crois  à  une  tentative.  » 

Le  gouvernement  du  Roi  ne  saurait  donc,  à  cette 
occasion,  être  taxé  d'imprévoyance,  et  il  était  pleine- 
ment dans  son  droit  lorsqu'il  disait  dans  le  Moniteur 
du  8  août  1810  :  «  Le  gouvernement  savait  depuis  assez 
longtemps  que  Louis  Bonaparte  et  ses  agents  avaient 
le  projet  de  devancer  l'époque  de  la  translation  des 
restes  de  l'Empereur  Napoléon  pour  occuper  d'eux  le 
public  par  quelque  tentative  inattendue.  Des  émissaires 
avaient  sans  cesse  voyagé  de  Paris  à  Londres,  de 
Londres  à  nos  places  de  guerre,  [)Our  étudier  l'esprit  de 
nos  garnisons  et  se  livrer  à  ces  manœuvres,  aussi 
vaines  que  coupables,  qui  sont  un  i)asse-temps  [)our 
certains  esprits.  Depuis  quelques  jours,  il  n'était  plus 
permis  de  douter  que  le  moment  de  l'action  ne  lût 
airivé.  Des  ordres  et  des  avertissements  avaient  été 
donnés  en  conséquence  dans  toutes  les  villes  que  dési- 
gnaient les  clnméri(iues  espérances  des  habitués  de 
Curlloii-Gardens ,  et  sur  tous  les  points  du  littoral  ou 
de  la  frontière.  C'est  sur  la  ville  de  Boulogne  que  Louis 
Bonaparte,  entouré  de  presque  tous  ses  partisans,  a 
tenté  ce  coup  de  main  qui  vient  d'échouer  d'une  ma- 
nière si  prompte  et  si  définitive.  » 

Au  premier  moment  et  dans  l'embarras  de  trouver 
une  explication  à  cette  étiange  tentative,  le  soupçon 
courul    à  l*.iris  i\\\v  !c  g<iuverii('iiH'Ml  ai!_L:lais.   iiiqué 


2()-2  CllAPITKE  XXXII. 

(riiunieiir  cDutre  le  gouvernement  traiiçais,  pouvait 
bien  n'y  avoir  pas  été  étranger.  Ce  sonpçon  n'avait  pas 
le  moindre  fondement.  Le  baron  de  Bourqueney,  cbafgg 
d 'affaires  à  Londres  en  nion  absence^  écrivit  le  7  août 
à  M.  Thiers  : 

((  Le  grand  incidenl  de  lu  joiiniée  d'bier  est  la 
nouvelle  du  débarquement  de  Louis-Napoléon  ù  Bou- 
logne. Les  rapports  sont  parvenus  par  m\  exprès  uw 
Mornimj  -  Fost  qui  a  publié  une  troisième  édition. 
L'impression  a  été  d'abord  celle  d'une  incrédulité 
absolue  dans  la  folie  d'une  semblable  entreprise ,  et  ju 
n'ai  rencontré  que  des  gens  convaincus  que  la  nou- 
velle était  une  pure  spéculation  de  Bourse.  Cette  nujtj 
les  détails  sont  arrivés;  j'ai  reçu  îuoi-mème,  par  cour- 
rier, les  dépêches  télégraphiques  olflcielles  du  sous- 
préfet  de  Boulogne  au  ministre  de  l'intérieur,  et  tous 
les  journaux  contiennent  le  récit  plus  ou  moins  exact 
des  faits  qui  ont  suivi  le  débarquement  de  Louis-Napo- 
léon. Il  faut  avoir  habité  longtemps  l'Angleterre  pour 
se  persuader  qu'une  entreprise  de  cette  nature  puisse 
se  préparer  et  s'accomplir  dans  le  port  de  Londres  sans 
qu'il  en  parvienne  au  gouvernement  anglais  la  moindre 
connaissance  officielle.  C'est  cependant  la  vérité  et 
ma  conviction  est  que  lord  Normanby  '  ,  je  np 
dirai  pas  sur  un  avertissemeïit  formel,  mais  sur  un 
simple  soupçon,  n'eiit  pas  perdu  on  moment  pour  in- 
former le  gouvernement  français,  par  l'organe  de  son 

1    Aloi>  iiiiiiisire  dr  l'intf'i  uni    a    I.inulrcs. 


EXECUTION  DU  TRAITE  DU  15  JUILLET  1«40.        203 

jimtiHssade  à  Londres,  Le  journal  ministériel  de  ce  soir, 
le  Globe,  contient  un  démenti  officiel  de  lu  \isite  qqq 
lord  Palmerston  aurait  faite  à  Louis-Napoléon,  ou  qu'il 
aurait  reçue  de  lui.  Des  journaux  français,  ce  fait,  ra- 
conté sur  je  ne  sais  (juelle  autorité ,  avait  repassé  dans 
lu  presse  anglaise.  J'ai  cru  devoir  provoquer  cette  recti- 
fication, par  un  billet  confidentiel ,  que  j'ai  adressé  c(i 
niatiii  à  lord  Palmerston.  »  Et  le  lendemain,  8  août, 
%.  de  Bourqueney  ajoutait  :  «  Lord  Palmerston,  qqj 
avait  répondu  hier  à  mon  billet  du  matin  en  publiant, 
dans  le  Globe,  le  démenti  officiel  de  sa  prétendue  visite 
à  Louis-Napoléon,  m'a  fait  prier  de  me  rendre  chez  lui 
dans  la  soirée;  et  là,  en  termes  plus  explicites  ([m  W 
le  comportait  la  courte  dénégation  du  journal  miuis- 
tériel,  il  m'a  donné  sa  parole  d'honneur  que,  depuis 
plus  de  deux  ans,  ni  lui,  ni  lord  Melbourne,  n'avaieiil 
ai)erçu  la  figure  de  Louis-Napoléon  :  «  Je  vous  [)arle 
ainsi,  ni'a-t-il  dit,  non  assurément  pour  repousser  jus- 
(ju'à  l'apparence  d'une  juitiation  aux  projets  de  cet 
insensé  ;  je  n'accepterais  pas  la  défense  sur  ce  ter- 
rain. —  L'attaque ,  ai-je  repris ,  est  pour  le  nioius 
aussi  loiu  de  ma  pensée.  —  Mais,  a  continué  lord  Pal- 
merston, les  taits  doivent  être  bjen  établis;  vous  con- 
naissez le  laisser-aller, 'les  habitudes  officielles  anglaises, 
et  vous  savez  que  nous  aurions  pu,  mes  collègues  ou 
lUPi,  accorder  un  rendez -vous  k  Louis-Napoléon,  nous 
rencontrer  par  chance  en  mai.soq  Vmvo,  avoir  ('ijlju 
avec  lui  j/J  ne  siiis  quel  rapportée  l»asîi(-4  ^U  de  socfélé. 
i:|i  l)i(M),  il  n'en  est  rjen  ;  je  \(n\<  fvpclr.siu-rjioijueur. 


•2*51  rilAPITUE  XXXII. 

que  nous  ii  aNons  pas  aperçu  la  figure  de  Louis-Napo- 
léon ou  d'un  seul  des  aventuriers  qui  l'accompagnaient. 
Il  m'est  démontré  que  la  nouvelle  d'une  visite  laite  ou 
reçue  a  été  imaginée  d'ici  et  transmise  aux  journaux 
français,  soit  pour  accréditer  le  mensonge  d'un  appui 
indirect,  soit  pour  aigrir  et  compromettre  les  relations 
de  nos  deux  gouvernements.  » 

En  arrivant  le  7  août  au  château  d'Eu,  je  trouvai  le 
Hoi,  M.  Tliiers  et  tout  leur  entourage  à  la  lois  très- 
animés  et  très-tranquilles  sur  ce  qui  venait  de  se 
passer  ;  ils  y  voyaient  en  même  temps  l'explosion  et  la 
fin  des  menées  bonapartistes  ;  on  s'en  étonnait  et  on 
s'en  moquait:  «  Quel  bizarre  spectacle,  disait-on;  Louis- 
Napoléon  se  jetant  à  la  nage  pour  regagner  un  misé- 
raljle  canot  au  milieu  des  coups  de  fusil  de  la  garde 
nationale  de  Boulogne,  pendant  que  le  fils  du  roi  et 
deux  frégates  françaises  voguent  à  travers  l'Océan  pour 
aller  chercher  à  Sainte-Hélène  ce  qui  reste  de  l'Empe- 
reur Napoléon!  »  Notre  rendez-vous  jjour  parler  des 
aiiaires  d'Orient  fut  un  peu  dérangé  ])ar  cet  incident  ; 
le  Roi  et  M.  Tiiiers  partirent  d'Eu  le  8  août  au  soir 
pour  aller  tenir  un  conseil  à  Paris,  et  convoquer  la 
Cour  des  pairs  appelée  à  juger  le  prince  Louis  et  ses 
compagnons.  J'en  profitai  pour  me  donner  le  plaisir 
d'aller  voir  à  Trouville  mes  enfants  et  ma  mère  qui  me 
reçurent,  mes  enfants  avec  les  charmants  transpoi'ts  de 
leur  jeune  tendresse,  et  ma  mère  avec  ce  mélange  de 
\ivacité  méridionale  et  de  gravité  pieusement  pas- 
sionnée (jui  faisait  l'attrait  comme  la  puissance  de  sa 


EXECUilON   J)U    l'KAlTE  DU   lô  JUILLET  1840.        265 

nature.  En  me  promenant  avec  eux  sur  la  plage  et  les 
coteaux  de  Tromille^  je  me  reposai  un  moment  de 
rÉgypte^  de  Londres  et  de  Paris.  De  retour  au  château 
d'Eu  le  41  aoùt^  j'y  retrouvai  le  Roi  et  M.  Tliiers,  et 
nous  passâmes  deux  jours  en  conversation  intime  et 
continue  sur  lesatfaircs  d'Orient^  les  nouvelles  de  Syrie 
et  d'Egypte,  les  complications  européennes,  les  inten- 
tions, les  idées,  les  forces  des  acteurs,  et  sur  la  conduite 
qu'avait  à  tenir  la  France  dans  les  diverses  chances  de 
l'avenir.  Il  y  avait  grand  accord  dans  ,  le  langage ,  et  ■ 
je  dirai  aussi,  à  ce  moment,  dans  la  pensée  du  Hoi 
Louis-Philippe  et  de  son  ministre  ;  on  pouvait  hien,  en 
y  regardant  de  près,  pressentir  entre  eux  une  diffé- 
rence; le  Koi,  le  plus  animé  en  paroles,  se  promettait 
([uen  définitive  la  paix  européenne  ne  serait  |)as 
troublée,  et  M.  Thiers,  en  désirant  aussi  le  maintien  de 
la  paix,  se  préoccupait  vivement  de  la  chance  de  guerre 
et  des  moyens  d'y  faire  face  si  les  événements  nous  y 
jetaient.  Ils  voulaient  l'un  et  l'autre  être  en  harmonie 
avec  la  susceptibilité  belliqueuse  qui  éclatait  dans  le 
pays,  inquiets  pourtant,  au  fond  de  l'àme,  l'un  d'avoir 
un  jour  à  y  résister,  l'autre  d'être  un  jour  appelé  à  s'y 
associer;  mais  ils  échappaient  pour  le  moment  à  cette 
inquiétude,  convaincus  l'un  et  l'autre  que  la  forte 
résistance  de  Méhémet-Ali  et  les  embarras  qui  en 
résulteraient  pour  les  quatre  puissances  alliées  fourni- 
raient à  la  Fiance  l'occasion  de  reprendre,  sans  giieri'c, 
dans  la  (|ueslion  d'Orient,  sa  place  et  son  influence. 
c(  On  s'est  Ironipé  à  Londres  dans  ce  qu'on  a  r.iil.  el  o\\ 


•iUH  CUAi'iiKK   WXll. 

Ii3  voira  bientôt.  Le  jRicha  ne  céctera  point  pt  W  tevu 
Itoint  (le  folie.  La  coercition  maritime  ne  signifiera  ripfl. 
On  n'entreprendra  pas  la  coercition  par  terre.  »  C'était 
là  ce  qu'on  me  répétait  sans  cesse.  Lord  Palmerstou 
m'avait  djt  souvent  à  Londres  :  «  Je  ne  comprends  pus 
(|ue  votre  gouvernement  ne  soit  pas  de  mon  avis.  »  {^a 
roi  Louis-Philippe  et  M.  TWers  me  tenaient,  sur  lord 
Palnierston,  le  uième  langage.  U  est  rare  que  les  esprits 
mèiTie  les  plus  distingués  s'écoutent  et  se  comprennent 
bien  les  uns  les  autres  ;  chacun  s'enferme  dans  son 
propre  sens  comme  dans  une  prison  où  nul  jour  ne 
pénètre,  et  c'est  du  fond  de  cette  prison  que  chacun 
agit.  La  diversité  obstinée  des  informations  et  des 
appréciations  sur  l'état  des  faits  en  Orient  a  été,  en 
1840,  entre  paris  et  Londres,  le  véritable  nœud  de  la 
situation  et  la  cause  déterminante  des  résolutions. 

Pendant  qu'au  château  d'iAi  nous  délibérioiis,  le  l\m, 
M.  TUiers  et  moi,  sm'  les  diverses  chances  de  l'avenir, 
on  se  préoccupait  vivement  à  Londres  de  l'attitude  dp 
la  France,  du  langage  de  nos  journaux,  de  l'ardeur  du 
sentiment  public,  et  des  préparatifs  militaires  dont  on 
parlait  beaucoup  sans  en  bien  connaître  la  nature  nj  la 
niesiu'e.  Chaque  fois  (ju'ils  voyaient  le  baron  de  liqur- 
(pieney,  les  luinislres  d'Autriche  et  de  Prusse  hu 
lénioignaient  leur  sollicitude  et  jeur  désir  (lu'on  trouvât 
une  kçou  convenable  de  faire  rentrer  le  gouvernement 
français  dans  la  négociation  dont,  â  tort  pent^ètre, 
quoique  sans  dessein  blessant,  le  traité  du  15  juilJcl 
l'avait  exclu:  «  Quaml  i)ortez-vous  au  paclia  vos  pre- 


EXECUTION  DU  XHAilE  L)U  35  JUILLET  1840.        :.'ii7 

inièies  propositions?  demanda  M-  de  Bourqiieney  au 
baron  de  Btilow.— Mais  tout  de  suite  ;  le  courrier  pour 
Constantiaople  est  parti,  je  crois,  deux  jours  avant  ta 
signature  ilu  traité.  —  Connuent?  vous  ii'attende^  donc 
[)as,  pour  l'exécuter,  que  Jes  ratitications  en  soient 
échangées  ?  d  dit  U.  de  Pouvqueney  ct'uu  ton  surpris, 
et  M.  de  Biiiow,  surpris  h  son  tour,  lui  répondit  avec 
quelque  enibanas  :  «  El)  etl'et,  la  preniieie  somniation 
de  la  Porte  au  paclia  doit  précéder  la  ratification  ;  niais 
ce  n'est  pas  nous  qui  faisons  une  proposition  au  pacha  ; 
c'est  la  Porte.  »  Le  baron  de  Neuniann  ne  tenait  pas  un 
langage  moins  caressant  :  «  11  est  impossible,  disait-il  4 
jyj,  tle  lîourqueuey,  qu'après  dix  ans  de  sagesse  tous  les 
gouvernements  de  l'Europe  ne  se  donnent  pas  I4  main 
pour  travailler  en  commun  ou  dénoùment  pacitique 
de  la  crise  actuelle.  Pour  nous,  nous  vous  donnerons 
bien  )a  preuve  de  la  pureté  de  nos  intentions;  nous  ne 
lèverons  pas  un  soldat,  nous  n'achèterons  pas  un 
clreval,  nous  ne  fondrons  pas  un  canon;  et  il  en  sera  tle 
mèm&  en  Prusse.  Qu'avant  de  faire  un  pas  nouveau 
(liins  la  carrière  oîi  tous  les  pas  engagent  et  entraînent 
si  rapidement,  votre  gouveinement  attende  les  pre- 
mières paroles  du  prince  de  JVJetternicli  ;  vous  connaissez 
son  respect  i»ersoiinel  pour  votre  souverain  ;  vous  save^ 
son  dévouement  abspju  au  repos  de  l'Europe  ;  M.  de 
Sainte-Aulaire  est  retourné  à  son  poste  ;  qu'on  patiente 
à  Paris  jusqii'à  l'arrivée  (\es  premières  dépêches.  » 

ï.e  1 1  août,  la  reine  Victoria  prorogea  en  personne 
la  session  du  parlement.  Hu  avuf  (jit  à  ^].  (]i)  Bouv- 


idb  LiiAl'lTKE  XXXII, 

qiieiiey  que  le  discours  de  la  couronne  contiendrait 
l'expression  spéciale  et  lormelle  du  sentiment  le  plus 
amical  pour  la  France^  et  une  phrase  dans  ce  sens 
avait  en  eifet  été  discutée  dans  le  conseil.  Elle  ne  se 
retrouva  pas  dans  le  discours  publiquement  prononcé  ; 
la  reine  se  borna  à  rappeler  (  en  insistant  sur  le  mot 
amical  friendly)  la  médiation  amicale  de  la  France 
dans  le  différend  de  l'Angleterre  a\ec  le  roi  de  Naples  ; 
et  en  faisant  des  vœux  pour  le  maintien  de  la  paix 
générale,  elle  s'abstint  de  toute  allusion  aux  événements 
qui  pourraient  rendre,  plus  tard,  l'intervention  du 
[tarlement  nécessaire.  On  avait  craint,  dit-on  à  M.  de 
Bourqueney,  que  des  avances  trop  marquées  ne  lussent 
mal  reçues  en  France  par  la  presse,  et  ne  fournissent, 
à  la  guerre  des  journaux  des  deux  pays,  un  nouvel 
aliment.  Mais  dans  les  réunions,  soit  de  la  cour,  soit 
du  monde,  qui  suivirent  la  clôture  de  la  session,  les 
égards  pour  la  France  et  ses  représentants  furent  de 
plus  en  plus  marqués  :  «  Hier,  chez  la  reine,  écrivait 
le  11  août,  M.  de  Bourqueney  à  M.  Thienrs,  le  duc  de 
Wellington  s'est  approché  de  moi  ;  il  croyait  me  parler 
bas,  mais  sa  surdité  l'empêche  de  mesurer  la  portée  de 
sa  voix,  ut  tous  ceux  qui  étaient  présents  dans  le  salon 
de  la  reine  Font  entendu  me  dire  :  «  Moi,  j'ai  une 
ancienne  idée  politique  bien  simple,  mais  bien  arrêtée; 
c'est  qu'on  ne  i)cut  rien  faire  dans  le  monde  pacili<iue- 
ment  (ju'avec  la  France.  Tout  ce  qui  est  fait  sans  elle 
compromet  la  paix.  Or  on  veut  la  paix;  il  faudra 
donc  s'entendre   avec  la  France.  » 


FAECHTIOX' DU  TRAITÉ  DU  lu  .TUir.LET  1840.        269 

Le  roi  des  Belges  se  trouvait  alors  en  Angleterre, 
et  parmi  ceux  qui  sentaient  la  nécessité  de  s'entendre 
avec  la  France ,  nul  ne  la  sentait  aussi  vivement  que  lui . 
Il  était  à  la  fois  intéressé  et  impartial  dans  la  question  ; 
pour  raffermissement  de  son  nouvel  État  et  de  son 
nouveau  trône,  il  avait  besoin  de  la  paix  européenne  ; 
il  tenait,  par  des  liens  presque  également  intimes  à  la 
France  et  à  l'Angleterre,  et  il  n'était  engagé,  par  aucun 
intérêt  direct  ni  par  aucun  acte  personnel,  dans  leur 
dissentiment  en  Orient.  Aux  lumières  naturelles  de 
cette  situation  se  joignaient  celles  d'un  esprit  aussi  fin 
que  sensé  et  plein  de  ressources  dans  sa  judicieuse 
prévoyance.  11  avait  conçu  et  il  essaya  de  faire  accueillir 
à  Londres  une  idée  qui  lui  paraissait  propre  à  couper 
court  aux  périls  de  l'avenir  comme  aux  embarras  du 
présent  :  «  La  convention  du  15  juillet,  disait-il,  ne 
sera  véritablement  abolie  dans  ses  désastreux  effets  sur 
l'opinion  de  la  France  que  le  jour  où  elle  sera  remplacée 
par  im  tr.iité  entre  les  cinq  puissances  dont  le  bul 
avoué  soit  l'indépendance  et  l'intégrité  de  l'Empire 
ottoman.  C'est  par  un  semblable  ti'aité,  et  en  résolvant 
ainsi  la  question  européenne,  qu'on  donnera  ii  la  Franco 
l'occasion  et  le  moyen  de  sortir  de  l'isolement  où  on 
Ta  mise  à  propos  de  la  question  égyptienne.  »  Il  écrivit, 
sur  ce  thème,  d'abord  au  roi  Louis-Philippe,  puis  à 
M.  Thiers,  et  pendant  mon  séjour  au  château  d'Eu,  sa 
proposition  fut  le  sujet  de  nos  derniers  entretiens.  D'un 
commun  accord,  nous  la  jugeâmes  très-acceptable  si, 
en  garantissant,  dans  son  statu  quo  actuel,  l'intégrité  de 


270  CHAPITRE  XXXlt. 

l'Ëmpirè  ottoman,  le  noUveatt  traité  enti*e  les  cinq 
puissances  s'appliquait  àù  pacha  côlîînle  au  sitltah, 
vidait  ainsi  la  question  égyptienne  comitie'  la  question 
européenne,  et  prenait  la  place  dit  traité  dtl  15  juillet 
conclu  seulement  à  quatre.  «  Mais  si  au  contraire,  disait 
M.  Thîers,  le  traité  à  cinq  n'âVait  pas  pour  but  de 
garantir  le  statu  quo  pour  tout  le  monde,  si  par  exemple 
il  contenait  là  garantie  de  l'existence  de  l'Empire  turc 
en  laissant  exécuter  le  traité  à  quatre  qu'on  Tient  de 
stipuler,  ce  qu'on  ferait  n'aurait  aUcUn  sens.  Tandis 
(ju'on  exécuterait  à  notre  face  le  tice-roi  d'Egypte,  contre 
nos  intérêts  et  nos  désirs,  UoUs  signerions,  âVec  les 
(piatre  exécuteurs,  un  traité  a  cinq  contre  les  dangers 
futurs  de  l'Empire  ottoman.  Uniquement  pour  faire 
(juelque  chose  à  cinq.  NoUS  ressemblerions  à  des 
enfants  mécontents  qui  ont  pleuré  et  fait  du  tapage 
pour  qu'on  leur  ouvrît  Une  porte  qu'on  leur  aurait 
fermée.  Cela  n'aurait  ni  sens   ni  dignité.  » 

.le  reçus  donc  le  14  août,  en  quittant  le  château  d'Eu 
|)Our  retourner  à  Londres,  une  instruction  confidentielle 
l)ortnnt  : 

«  Deux  projets: 

1°  Le  statu  quo  garanti; 

3»  La  médiation  de  la  France. 

«  Premier  projet.  Les  cinq  piiissances  garantiraient 
l'état  actuel  des  possessions  ottomanes,  dont  l'arrange- 
ment de  Kutahié  serait  la  base.  Le  pacha  n'aurait 
aucune  hérédité.  Ri  le  pacha,  oU  tout  àUtre,  voulait 
envahir  les  États  du   sultan,  les  cinq  puissances,  la 


EXÉCUTION  DU  TRAITE  DU  15  JUILLET  1810.        itii 

France  comprise^  eiilploieraient  lours  fol'cëf;  contre 
l'envahisseur.  L'avantage  de  ce  projet  est  de  lie  pas 
exiger  de  recours  au  pacha. 

«  Deuxième  'projet.  Le  pacha  cliargeraitla  t^rance  de 
traiter  pour  lui.  La  France  négocierait  pour  le  comple 
(hi  pacha,  et  les  quatre  puissances  traiteraient  de  nouveau 
avec  elle.  L'Egypte  héréditaire  et  la  Syrie  viagère 
seraient  la  base  de  l'arrangement.  Ce  projet  a  l'in- 
convénient de  dépendre  d'une  circonstance  éiraiigère 
à  nos  volontés,  c'est  que  le  paclia  demande  à  la  Fraîice 
de  négocier  pour  lui. 

«  Ce  second  projet  ne  devrait  être  proposé  que  s'il  y 
avait  chance  de  le  faire  accueillir,  de  manière  surtout 
à  ne  pas  compromettre  la  dignité  de  la  France  en  ayant 
l'air  de  vouloir  la  faire  rentrer  dans  uUe  négociation 
qu'on  lui  a  fermée.  » 

Quand  je  m'embarquai  à  Calais  le  ITi  août,  le  vent 
était  violent,  la  mer  grosse  ;  le  capitaine  de  mon  paque- 
bot, le  Courrier,  jugea  que  l'entrée  du  port  de  Dou- 
vres serait  difficile ,  et  nous  nous  dirigeâmes  sur 
Hamsgate.  Je  n'y  étais  pas  attendu;  mais  la  disposition 
des  pavillons  et  deux  coups  tirés  de  mon  bord  annon- 
cèrent la  présence  de  l'ambassadeur  de  France,  et  a 
ition  entrée  dans  le  port  après  les  saluts  d'usage,  je 
trouvai  réunies  sur  la  jetée,  non-seulement  les  autorités 
locales,  mais  presque  toute  la  population  qui  me  reçut 
avec  les  hourras  de  la  bienveillance  la  plus  empressée. 
Les  peuples  libres  et  bien  instruits  de  leurs  affaires 
s'associent  à  la   politique  de  leur  gouvernement,  et 


•272  CHAPITRE  XXXir. 

saisissent  avec  un  prompt  instinct  les  occasions  de  la 
servir.  On  voulait,  à  Ramsgate,  me  témoigner  ((u'il  n'y 
avait  en  Angleterre  que  des  dispositions  amicales  pour 
la  France,  et  qu'on  espérait  bien  qu'un  dissentiment 
momentané  sur  une  question  spéciale  ne  nuirait  pas  à 
leurs  bons  rapports.  Je  trouvai,  en  arrivant  à  Londres, 
une  invitation  de  la  reine  Victoria  au  cliâteau  de  >Yind- 
sor  pour  le  mardi  18  août  et  les  deux  jours  suivants. 
Le  roi  et  la  reine  des  Belges  devaient  y  passer  encore 
ces  trois  jours-là,  et  toute  la  cour  y  était  réunie,  ainsi 
(jue  plusieurs  des  ministres,  notamment  lord  Melbourne 
et  lord  Palmerston.  Sans  désavouer  la  politique  de  leur 
cabinet  dans  la  question  d'Egypte,  la  souveraine  et  le 
peuple,  Windsor  et  Ramsgate  avaient  également  à 
cœur  de  marquer  que  cet  incident  ne  changeait  rien, 
dans  la  politique  générale,  à  leurs  sentiments  et  à  leurs 
desseins. 

Pendant  les  deux  jours  que  je  passai  à  Londres 
avant  de  me  renfb'c  à  l'invitation  de  la  reine,  tous  les 
membres  du  corps  diplomatique  qui  s'y  trouvaient 
encore  vinrent  me  voir,  curieux  et  inquiets  de  ce  que 
je  rapportais  du  cliàleau  d'Eu,  .le  n'eus  garde  de  les 
instruire  ni  de  les  rassurer;  il  nous  convenait  d'entre- 
tenir leurs  alarmes  par  mon  silence.  Avec  le  baron  de 
Bûlow  seul  j'eus  un  long  et  sérieux  entretien.  Il  était 
sur  le  point  de  partir  pour  Berlin;  la  mort  du  roi  Fré- 
déric-Guillaume 111  l'y  rappelait;  on  disait  que  le  nou- 
veau souverain  Frédéric-Guillaume  IV  lui  destinait  le  jni- 
nistc'redes  nffaires  étrangères,  et  ipinud  on  lui  en  parlait, 


KXKfîITTOX   nu  TRAITÉ   DTI  15  JUILLET  1840.      273 

il  ne  se  récriait  pas.  Je  savais  que  sa  cour  avait  ratifié  le 
traité  du  15  juillet  et  que  ses  instructions  h  ce  sujet  lui 
étaient  arrivées.  Ce  fut  par  là  qu'il  engagea  lui-môme 
la  conversation  :  «  (In  s'étonne,  me  dit-il,  que  nous 
ayons  ratifié  ce  traité;  on  nous  en  témoigne  de  l'hu- 
meur. Pouvions-nous  faire  autrement?  Par  la  note  du 
27  juillet  1839,  nous  avions  promis  de  faire  quelque 
chose.  On  faisait  quelque  chose.  Je  n'avais  qu'une  in- 
struction générale,  faire  comme  l'Autriche.  J'ai  signé; 
on  a  ratifié.  Mais  ma  cour,  vous  le  savez  bien,  est  par- 
faitement désintéressée  et  presque  étrangère  dans  la 
question;  elle  n'y  est  entrée  et  elle  n'y  reste  que  pour 
concilier,  pour  aider  aux  transactions,  pour  prévenir 
tout  choc  fâcheux  et  maintenir  la  paix. 

—  «  Ce  dont  nous  nous  plaignons  précisément,  lui 
dis-je,  ce  que  je  vous  reproche,  permettez-moi  le  mot, 
c'est  que  vous  n'ayez  pas  fait  cela;  c'est  que  vous  n'ayez 
pas,  vous  et  l'Autriche,  pris  en  ceci  toute  votre  place  et 
joué  tout  votre  rôle.  Oui,  vous  êtes  des  conciliateurs 
naturels;  vous  voulez  les  transactions,  les  solutions  pa- 
cifiques. Pourquoi  donc  vous  êtcs-vous  laissé  entraîner 
dans  d'autres  voies?  Pourquoi  vous  ètes-vous  associés 
aux, résolutions  extrêmes,  aux  moyens  de  coercition, 
aux  chances  de  guerre?  11  vous  était  facile  d'arrêter 
tout  cela;  vous  n'aviez  qu'à  n'en  pas  être.  Mais  au  lieu 
de  faire  prévaloir  votre  politique,  vous  vous  êtes  mis  à 
la  suite  d'une  politique  qui  n'est  pas  la  vôtre.  Ne  vous 
blessez  pas  de  mes  paroles;  vous  avez  agi,  non  en  puis- 
sances modératrices,  mais  eu  puiss.ances  secondaires; 

T.    V.  18 


■JTI  CHAPITRE   XWli. 

VOUS  pouviez,  vous  deviez  être  des  médiateurs;  vous 
vous  êtes  faits  des  satellites.  Je  ne  sais  ce  qu'on  en  dit 
en  Allemagne;  mais  en  France  d'où  je  viens,  les  gens 
sensés,  les  amis  de  la  paix  ne  vous  comprennent  pas. 
El  il  vous  était  si  aisé  de  faire  autrement!  Un  ])en  de 
résistance  passive,  sans  le  moindre  danger  ! 

— «Il  peut  y  avoir  du  vrai  dans  ce  que  vous  diteè  là, 
reprit  M.  de  Bûlow,  évidemment  un  peu  embarrassé  du 
reproche;  mais  cela  fût-il  vrai,  le  fond  de  nos  inten- 
tions et  de  notre  situation  subsiste  toujours,  et  nous  n'a- 
vons pas  dessein  d'en  sortir.  Nous  sommes  toujours  des 
modérateurs.  Les  ratifications  du  traité  n'ont  pas  l'im- 
portance qu'on  leur  attribue. 

— «  Je  ne  sais  pas  quelle  importance  auront,  en  fait, 
les  ratifications  ;  ce  que  je  sais,  c'est  que  chaque  nou- 
vel acte  qui  confirme  ou  développe  la  convention  du 
d5  juillet,  chaque  nouveau  pas  dans  cette  voie  redouble 
le  sentiment  d'offense  et  d'irritation  qu'elle  a  excité  en 
France.  Mes  amis,  les  conservateurs  français,  luttent 
depuis  dix  ans,  avec  une  constance  infatigable,  contre 
les  passions  anarcliiques  ou  belliqueuses;  depuis  dix 
ans,  ils  défendent  en  Europe,  et  pour  toute  l'Europe, 
l'ordre  établi  et  la  paix  ;  ils  ont  fait  de  grands  efforts, 
de  pénibles  sacrifices;  ils  ont  soutenu  des  mesures  dif- 
ficiles, des  lois  fortes;  et  au  bout  de  dix  ans,  ils  ap|)ren- 
ncnl  un  beau  jour  que,  sans  le  concours  de  la  France, 
en  se  cachant  d'elle,  on  a  pris  des  résolutions  qui,  pour 
uiè  très-petit,  très-lointain,  très-problématique  motif, 
mettent  en  péril  cette  politique  pacifique,  ces  alliances 


EXÉCUTION  DU  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  184u.       275 

pacifiques  qu'ils  avaient  si  laborieusement  soutenues  et 
fait  triompher.  Ils  sont  blessés  ;  ils  trouvent  qu'on  n 
manqué  envers  leur  pays,  envers  leur  Roi,  enveis eux- 
mêmes,  de  reconnaissance  et  d'égards,  comme  de  pru- 
dence sur  le  fond  des  choses,  et  ils  sont  irrités  en  même 
temps  qu'inquiets. 

— «Je  ne  comprends  pas,  me  dit  vivement  M.  de  Bûlow, 
je  n'accepte  pas  ce  reproche  de  résolutions  prises  contre 
vous  en  se  cachant  de  vous  ;  vous  saviez  d'avance  tout 
ce  qu'on  pensait,  tout  ce  qu'on  voulait  ;  soyons  justes  ; 
la  France  n'a-t-elle  pas  cherché  à  faire  prévaloir,  sans 
nous,  sa  pensée  politique?  N'a-t-elle  pas  cherché  à 
amener,  entre  Constantinople  tt  Alexandrie,  un  arran- 
gement direct,  c'est-à-dire  précisément  ce  que,  par  la 
note  du  27  juillet  1839,  nous  avions  tous,  vous  comme 
nous,  engagé  le  sultan  à  ne  pas  faire  ?  La  France  aussi 
avait  signé  cette  note  ;  comme  on  se  serait  moqué  de 
nous  si  l'arrangement  direct  avait  eu  lieu  !  Comme  on 
aurait  dit,  et  avec  raison,  que  la  France  avait  réglé 
seule,  et  à  son  gré,  les  affaires  d'Orient  !  Mais  tout  cela 
est  passé  ;  personne  n'a  plus  rien  à  y  faire,  ni  rien  à 
gagner  à  s'en  occuper.  Parlons  du  présent  qui  nous 
presse  tous. 

—  «  La  France  est  étrangère  à  la  situation  présente 
ce  n'est  pas  elle  (jui  l'a  faite  :  on  l'a  mise  en  deliors  ; 
elle  se  tient  en  dehors  et  n'agit  que  pour  son  propre 
compte. 

— «C'est  précisément  ce  qu'il  faut  faire  cesser;  il 
faut  que  la  Fiance  rentre  dans  les  nit'aires  d'Orient; 


376  PHAPITRE  XXXIT. 

il  faut  en  cherclior  les  moyens.  Nous  avons  pense  à  nn 
second  mémorandum  par  lequel,  après  l'échange  des 
ratifications,  les  quatre  puissances  donneraient  de  nou- 
veau à  la  France,  sur  les  motifs,  le  sens,  la  portée  de  la 
convention  du  45  juillet,  les  explications  les  plus  com- 
plètes, les  plus  rassurantes,  et  s'engageraient  même, 
entre  elles,  à  ne  jamais  rechercher,  dans  l'Empire 
ottoman,  aucun  agrandissement  territorial,  aucun  avan- 
tage exclusif.  Il  y  a  lieu  de  croire  que  M.  de  Brunnow 
lui-même  signerait  sans  difficulté  cet  engagement.  Mais 
allons  à  quelque  chose  de  plus  direct,  de  plus  pratique; 
voyons  ce  que  les  événements  prochains  vont  amener. 
Méhémet-Ali  acceptera  ou  refusera  les  propositions  qne 
va  lui  adresser  la  Porte.  S'il  accepte,  tout  est  fini,  pour 
vous  comme  pour  nous.  S'il  refuse,  c'est  alors  qu'il 
faudra  reprendre  l'aflîiire  en  considération  et  tâcher  de 
vous  y  rappeler.  Vous  savez  l'idée  du  roi  Léopold,  une 
grande  mesure  européenne,  un  traité  entre  les  cinq 
grandes  puissances  qui  garantirait  l'état  actuel  des  pos- 
sessions de  la  Porte  et  le  slalu  quo  de  l'Orient. 

—  «Cela  serait  lion,  repris-je,  si  le  stalii  quo  était 
garanti  pour  tout  l'Orient  et  pour  tout  le  monde  en 
Orient,  c'est-à-dire  si  la  question  des  rapports  de  la 
Porte  avec  l'Egypte  était  réglée  en  même  temps  que 
celle  des  rapports  de  la  Porte,  avec  l'Europe,  et  par  le 
même  traité  des  cinq  grandes  puissances.  Mais  un  traité 
général  qui  laisserait  subsister  les  tr.-jités  partiels, 
entre  autres  la  convention  du  ITi  juillet  et  le  traité 
d'Ilnkiar-Skélessi,    serait  une  vanité  et  presque  une 


EXECUTION  DU  TRAITE  Tï'J  15  JUILLET  1810.        ^77 

dérision.  Que  tout  traité  partiel  tombe  ;  qu'un  traité 
général  place  sous  la  j^arantie  des  cinq  grandes  puis- 
sances^ pour  tous  et  contre  tous,  l'état  actuel  des  pos- 
sessions de  la  Porte,  on  aura  rendu  à  l'Europe  un  grand 
service,  et  nous  sommes  prêts  à  nous  y  associer. 

— «Je  vous  comprends:  à  cette  seule  condition  en 
elfet  on  peut  en  finir  et  sortir  de  la  situation  actuelle. 
Mais  la  difficulté  sera  extrême  pour  en  finir  à  Londres, 
directement  avec  lord  Palmerston  et  en  restant  dans 
l'ornière  où  nous  sommes  engagés.  Il  faut  non-seule- 
ment vous  faire  rentrer  dans  l'affaire,  mais  la  déplacer, 
la  porter  ailleurs.  Quand  le  pacha  aura  ré[)ondu ,  s'il 
refuse,  il  y  a  plus  d'une  manière  de  se  rapprocher  de 
A  ous.  Nous  vous  avons  demandé  votre  concours  moral, 
votre  influence  à  Alexandrie  ;  nous  pouvons  rentrer 
dans  cette  voie.  J'ai  entendu  dire  aussi  que  31.  Tliiers, 
sans  s'ex[)liqucr,  aurait  parlé  à  lord  Granville  d'une  hy- 
pothèse, je  ne  sais  pas  bien,  dans  laquelle  le  pacha, 
pour  toute  réponse,  s'en  remettrait  à  la  France.  Quoi 
qu'il  en  soit,  et  de  quelque  manière  que  vous  soyez  rap- 
pelés dans  la  question,  (juand  on  recommencera  à  la 
traiter  pour  la  résoudre  à  cinq,  croyez-moi,  ce  n'est  pas 
à  Londres,  c'est  à  Vienne  qu'il  faut  la  porter.  Le  prince 
de31elternich  n'est  i)as  engagé  comme  lord  Palmerston. 
Lord  I^almerston  lui  cédera  ce  qu'il  ne  cédera  ]>as  à 
M.  Thiers.  Vienne  est  plus  près  de  l'Orient,  plus  au 
centre  de  l'Europe.  Les  vues  pacifiques,  la  politique  de 
transaction  prévaudront  plus  aisément  à  Vienne  qu'à 
Londres.  Le  prince  de  Melternich  s'est  tenu  ,  depuis 


278  CHAPITRE  XXXII. 

quelque  temps,  fort  à  l'écart;  mais  n'en  cloutez  pas;  si 
la  solution  de  l'affaire  d'Orient  pouvait  être  son  testa- 
ment politique,  il  en  serait  charmé,  et  il  ferait  tout  pour 
y  réussir.  C'est  là  l'idée  qui  m'est  venue  et  que  je  crois 
pratique.  Je  vais  en  écrire  à  ma  cour.  » 

Sans  m'engager  à  rien,  en  écoutant  avec  une  attention 
de  bonne  grâce,  mais  point  empressée,  je  reconnus  qu'eu 
effet  il  y  avait  là  une  idée  qui  pouvait  être  utile,  et  qu'il 
fallait  voir  quel  cours  les  événements  permettraient  de 
lui  donner. 

Une  heure  après  mon  arrivée  au  château  de  ^Yindsor, 
le  18  août,  j'eus,  avec  le  roi  Léopold,  une  première  con- 
versation :  «Je  m'occupe  assidûment  de  nos  affaires,  me 
dit-il,  et  je  crois  avoir  déjà  gagné  du  terrain.  J'ai  trouvé 
ici  le  duc  de  Wellington  dans  les  dispositions  les  plus 
raisonnables,  et  il  m'a  été  fort  utile.  11  n'aime  guère  le 
pacha  qui  ne  devrait  pas,  dit-il,  posséder  Saint-Jean 
d'Acre;  mais  le  maintien  de  la  paix  et  la  nécessité  de 
s'entendre  avec  la  France  sont,  à  ses  yeux,  l'intérêt 
dominant  auquel  tout  doit  être  subordonné.  Il  blâme  le 
procédé  du  cabinet  anglais  envers  le  vôtre,  et  toute  la 
façon  dont  l'affaire  a  été  conduite.  Il  accuse  lord  Pon- 
sonby  d'avoir  fait  tout  le  mal.  Je  l'ai  amené  à  avoir  avec 
lord  Melbourne  un  long  entretien  dans  lequel  il  lui  a 
dit  tout  cela  en  concluant  qu'il  fallait  chercher  quelque 
arrangement  qui  fît  rentrer  la  France  dans  la  question 
et  qui  assurât  la  paix.  Je  suis  sûr  que  cet  entretien  a  fait, 
sur  lord  Melbourne,  une  impression  profonde,  et  qu'il 
en  a  parlé  à  lord  Palmerston  qui  est  lui-même  troublé 


EXÉCUTION  DU  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1810.       279 

et  inquiet.  Ils  sont  l'un  et  l'autre  fort  disposés  à  accueillir 
mon  idée  d'une  grande  mesure  européenne,  d'un  traité 
entre  les  cinq  puissances  pour  garantir,  contre  tout 
ennemi  et  tout  danger ,  l'état  actuel  des  possessions  de 
la  Porte.  C'est  la  seule  manière  d'en  finir  réellement  ; 
sans  cela,  la  situation  actuelle,  ou  quelque  chose  d'ana- 
logue, pourra  toujours  se  renouveler,  et  nous  serons^ 
(|uant  à  l'Orient,  dans  une  crise  permanente. 

—  «  Votre  Majesté  a  grande  raison,  dis-je  au  Roi  ; 
rien  n'est  plus  désirable  qu'une  mesure  définitive  qui 
place  l'état  actuel  de  l'Empire  ottoman  sous  la  garantie 
des  cinq  puissances,  et  prévienne  le  retour  de  ces 
ébranlements  presque  périodiques  dont  nous  souffrons. 
Mais  il  faut.  Sire,  que  ce  soit  bien  réellement  l'état  actuel 
de  l'Empire  ottoman  qui  se  trouve  ainsi  garanti  dans 
toutes  ses  parties,  pour  tout  le  monde  et  contre  tout  le 
monde.  Il  faut  quele  sfafu  quo  et  la  garantie  s'appliquent 
au  pacha  d'Egypte  comme  au  sultan ,  et  que  le  traité 
général  entre  les  cinij  puissances  fasse  tomber  tous  les 
traités  partiels  par  lesquels  on  a  tenté  sans  succès  de  ré- 
soudre celte  grande  question  qui  ne  peut  être  résolue 
(lue  dans  son  ensemble  et  par  le  concert  de  tous.  Que 
le  traité  d'Unkiar-Skélcssi,  d'une  part,  et  celui  du  15 
juillet  dernier  de  l'autre,  soient  remplacés  [)ar  un  traité 
européen  qui  garantisse  et  impose  à  la  fois,  à  tous  les 
éléments  de  l'Empire  ottoman,  le  slalu  quo  et  la  paix  ; 
alors  l'Europe  aura  fait  vraiment  en  Orient  acte  de  sa- 
gesse, et  sa  sécurité  sera  fondée. 

—  «Oui,  sans  doute,  reprit  le  roi  Léopold,  c'est  là 


280  CHAPITKE  XXXII. 

le  but  qu'il  laut  altcindre.  Je  n'ai  pas  encore  i)arlé  à 
lord  Palmerstofl  de  cette  nécessité  que  le  statu  quo 
s'applique  à  tous ,  au  pacha  comme  au  sultan ,  et  que 
le  traité  du  43  juillet  tombe  devant  le  traité  général.  Ce 
sera  là  le  point  difficile  :  j'entamerai  demain,  avec  lui, 
la  conversation  à  ce  sujet. 

—  «  J'attendrai  que  Votre  Majesté  veuille  bien  m'in- 
struire  de  ce  qu'elle  aura  fait  et  de  ce  que  lord  Palmer- 
ston  lui  aura  répondu.  Dans  la  situation  qu'on  a  faite  à 
la  France,  mon  attitude  est  nécessairement  immobile 
et  expectante.  Je  n'ai  rien  à  demander,  rien  à  proposer. 
On  nous  a  laissés  en  dehors  ;  nous  nous  tenons  en 
dehors,  jusqu'à  ce  qu'on  s'aperçoive  que  cela  a  de 
graves  inconvénients  pour  tous,  et  qu'on  nous  rouvre 
une  porte  convenable.  » 

Le  lendemain  19,  après  le  déjeuner,  le  roi  Léopold 
voulut  me  revoir  avant  d'entrer  en  conversation  avec 
lord  Pahnerston  :  «  Entendons-nous  bien,  me  dit-il,  et 
rendons-nous  compte  bien  exactement  de  ce  que  nous 
voulons  faire;  c'est  le  système  du  statu  quo  garanti  par 
les  cinq  puissances,  et  garanti  au  i)rofit  de  tous  comme 
contre  tous,  ({ue  je  vais  exposer  et  soutenir. — Oui,  Sire, 
et  les  avantages  en  sont  si  grands,  si  évidents  que,  si 
rien  n'était  compromis,  tout  le  monde,  j'ose  le  dire, 
s'empresserait  de  l'adopter.  Ce  système  vide  à  la  fois 
toutes  les  questions,  celle  d'Alexandrie  comme  celle  de 
Conslantinople;  il  dissipe  les  périls  du  présent  et  pré- 
vient ceux  de  l'avenir;  il  ne  met  l'Europe  à  la  merci, 
ni  du  sultan,  ni  du  pacha.  Les  cinq  puissances  irai- 


EXÉCUTION  DU  TRAITE  DU   15  JUILLET  1840.        281 

tent  ensemble  et  elles  n'ont  rien  à  demander  ni  à  attendre 
de  personne  pour  mettre  leurs  résolutions  en  vigueur. 
On  ne  peut  pas  dire  que  ce  système  est  trop  favorable  à 
Méhémet-Ali,  car,  d'une  part^  il  ne  lui  accorde  point,  pas 
])lus  en  Egypte  qu'en  Syrie,  l'hérédilc  qui  est  le  but 
avoué  de  son  ambition;  d'autre  part,  il  lui  interdit  toute 
ambition  nouvelle,  tout  agrandissement  territorial  en 
associant  la  France  aux  mesures  de  coercition  qui 
seraient  alors  prises  contre  lui.  Certes  il  n'y  a  auciuie 
politique  qui  donne,  au  repos  de  l'Europe,  plus  de  ga- 
ranties, et  qui  prouve,  de  la  part  des  puissances  décidées 
à  l'adopter,  plus  de  désintéressement. 

—  «  Cela  est  vrai,  parfaitement  vrai,  reprit  le  roi  Léo- 
pold  ;  mais  la  question  n'est  pas  entière  ;  les  objections, 
les  difficultés  ne  manqueront  pas.  Il  y  a  un  autre  sys- 
tème dont  vous  vouliez  me  parler. 

—  «  Oui,  Sire,  et  le  voici.  Dans  le  cas  où  le  paclia, 
sonnné  par  la  Porte,  demanderait  à  la  France  de  traiter 
pour  lui,  et  où  les  quatre  puissances,  de  leur  côté, 
manifesteraient,  sur  cette  demande  du  pacha,  le  désir 
de  rentrer  en  négociation  avec  la  France,  l'Egypte  hé- 
réditaire et  la  Syrie  viagère  pourraient  être,  dans  l'opi- 
nion du  gouvernement  du  Roi ,  la  base  de  l'arrange- 
ment. Mais,  je  dois  le  répéter  à  Votre  Majesté,  sur  ce 
second  système  comme  sur  le  premier  dont  Votre  Ma- 
jesté a  elle-même  suggéré  l'idée,  la  France  n'a  rien  à 
demander  ni  à  offrir,  et  sa  dignité  ne  lui  permet  de  re- 
paraître, dans  luie  question  qu'on  a  essayé  de  résoudre 
sans  elle,  que  lorsqii'on  y  sentira  la  nécessité  de  sa  pré- 


282         .  CHAPITRE  XXXII. 

sence.  J'ajoute  que  le  second  système  a  le  grave  incon- 
vénient d'exiger  le  recours  au  pacha  ;  et  si  le  pacha 
refuse  son  assentiment^  il  peut,  en  passant  le  Taurus  et 
en  menaçant  Constantinople ,  plonger  l'Europe  dans 
cette  extrême  confusion  que  nous  voulons  tous  éviter.  » 

Le  roi  Léopold  en  convint  :  «  Mais ,  dit-il,  dans  le 
cas  où,  pour  adopter  le  système  du  slalu  quo  garanti  au 
profit  de  tous,  on  exigerait  de  Méhémet-Ali  quelciue  con- 
cession, celle  du  district  d'Adana  par  exemple,  de  sorte 
que  le  statu  quo  ne  fût  pas  exactement,  pour  le  pacha, 
celui  de  l'arrangement  de  Kutahié,  que  croiriez-vous 
possible  ?  » 

Je  répondis  que  je  n'avais,  à  ce  sujet,  aucune  instruc- 
tion. 

Dans  la  matinée,  le  roi  Léopold  eut  en  effet,  avec  lord 
Palmerston,  une  conversation  de  plus  de  deux  heures; 
et  le  soir,  lorsque  je  m'approchai  pour  prendre  congé 
de  lui ,  car  je  devais  quitter  Windsor  le  lendemain 
matin,  il  me  tira  à  l'écart  :  «  J'ai  ouvert  la  brèche,  me 
dit-il  ;  le  sentiment  de  la  gravité  de  la  situation  est  réel  ; 
mais  l'obstination  est  grande  ;  il  y  a  de  l'amour-propre 
blessé,  de  la  personnalité  inquiète  ;  les  noms  propres  se 
mêlent  aux  arguments,  les  récriminations  aux  raisons. 
Lord  Palmerston  persiste  d'ailleurs  à  dire  que  Méhémet- 
Ali  cédera,  soit  sur  la  sonmiation  de  la  Porte,  soit  sur  le 
premier  emploi  des  moyens  cocrcitifs.  11  y  a  pourtant 
im  grand  pas  de  fait;  l'idée  d'un  traité  entre  les  cinq 
puissances  pour  garantir  l'Empire  ottoman  est  fort 
accueillie  ;  la  nécessité  de  faire  rentrer  la  France  dans 


EXÉCUTION  DU  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.        283 

la  question  est  fort  sentie.  Je  resterai  encore  ici  quelques 
jours.  Je  continuerai  :  il  faut  de  la  patience  et  marcher 
pas  à  pas.  » 

Il  me  fut  évident  que  le  roi  Léopold  n'avait  pas  gagné, 
auprès  de  lord  Palmerston,  beaucoup  de  terrain,  et  je 
doutai  fort  qu'en  prolongeant  son  séjour  à  Windsor  il 
en  pût  gagner  davantage,  car  je  savais  (|ue  lord  Palmer- 
*  ston  devait  retourner  ce  jour  même  à  Londres,  et  de 
là  se  rendre,  le  22  août,  à  Tiverton  où  l'on  annonçait  un 
meeting  qui  lui  fournirait  l'occasion  de  parler  de  l'état 
des  affaires.  Pendant  mon  séjour  à  Windsor,  je  n'cciian- 
gcai,  ni  avec  lord  Palmcrston,  ni  avec  Jord  Melbourne, 
pas  une  parole  politique  ;  ils  ne  m'en  adressèrent 
aucune;  je  n'en  [)rononçai  et  n'en  provoquai  aucune. 
Lord  Palmerston  paraissait  un  peu  abattu;  lord  Mel- 
bourne, contre  son  habitude,  avait  l'air  soucieux;  ils 
avaient  l'un  et  l'autre,  avec  moi,  leur  courtoisie  accou- 
tumée; la  Reine  et  le  prince  Albert  me  traitaient  avec 
une  bienveillance  qui  voulait  avoir,  sans  le  dire,  une 
signification  politique;  mais  je  quittai  Windsor,  le  20 
août,  convaincu  qu'au  fond  rien  n'était  changé  dans  la 
si  tuai  ion,  et  que  les  événements  suivraient  le  cours  très- 
obscur  que  le  traité  du  15  juillet  leur  avait  imprimé. 

Ce  que  j'observai  en  rentrant  à  Londres,  soit  dans  le 
gouvernement,  soit  dans  le  public,  ne  fit  que  me  con- 
firmer dans  cette  conviction.  Mon  attitude  silencieuse 
était  fort  remarquée;  on  se  demandait,  on  me  deman- 
dait ce  qui  s'était  fait  à  Eu,  à  Windsor,  ce  qu'il  y  avait 
enfin  de  nouveau.  Ma  réponse,  directe  ou  indirecte, 


284  CHAPITRE  XXXIl. 

était  toujours  :  «  Rien.  La  France  n'a  changé  ni  de  sen- 
timents, ni  d'intentions;  elle  désire  toujours  la  paix; 
elle  est  toujours  étrangère  à  toute  vue  d'ambition;  mais 
elle  se  tient  dans  la  position  qu'on  lui  a  faite,  et  elle  se 
prépare  aux  événements  qu'on  a  semés.  »  La  solitude 
de  Londres  à  cette  époque  cl  la  réserve  que  je  gardais 
rendaient  pour  moi  les  occasions  et  les  moyens  d'infor- 
mation assez  rares;  cependant,  il  me  parut  certain  que 
le  cabinet  était  de  jour  en  jour  plus  sérieusement  i)réoc- 
cupé  de  ce  qu'il  avait  fait;  il  le  regrettait  peut-être, 
et  il  ne  le  ferait  peut-être  pas  s'il  avait  à  recommencer  ; 
mais  il  n'abordait  pas  ejicore  l'idée  de  revenir  sur  ses 
pas,  et  il  fallait  tout  autre  chose  que  des  raisonnements 
et  des  conversations  pour  l'y  déterminer.  On  annonçait 
que  l'insurrection  de  Syrie  contre  le  pacha  avait  été 
ju'omptement  réprimée  par  son  fils  Ibrahim  :  des  mé- 
conq)tes  analogues,  les  refus  persévérants  de  Méhémct- 
Ali,  l'insuccès  des  premiers  essais  de  coercition,  des 
événements  en  un  mot  qui  vinssent,  d'une  part,  aggraver 
le  poids  de  la  situation  sur  ses  auteurs ,  et  de  l'autre, 
ouvrir,  pour  la  rentrée  de  la  France  dans  la  question, 
quelque  nouvelle  porte,  c'était  là,  à  mon  avis,  la  seule 
cause  assez  puissante  pour  retirer  le  cabinet  anglais  de 
la  voie  où  il  était  engagé. 

Quant  au  public  anglais,  la  vivacité  des  manifestations 
en  France  l'avait  d'abord  surpris,  et  même  rallié  à  son 
gouvernement;  mais,  en  revenant  à  Londres,  je  crus 
m'apercevoir  que  le  désir  de  la  paix  et  un  sentiment  de 
méfiance  envers  la  politiipie  de  lord  Palmerston  repre- 


EXÉrTITION  DU  TRAITE  DU  15  TUITJ.KT  ]«40.        285 

liaient  peu  à  peu  leur  emi)ire.  Les  intérêts  étaient  plus 
sérieusement  alarmés;  les  périls  montaient  sur  l'horizon 
et  apparaissaient  à  tous  les  yeux.  Les  torys  se  montraient 
moins  disposés  à  accepter  ce  qu'avait  fait  le  pouvoir.  Le 
duc  de  Wellington  répétait  à  Londres  ce  qu'il  avait  dit, 
à  Windsor,  au  roi  Léopold  ;  c'était,  selon  lui,  une  bien 
mauvaise  affaire;  on  avait  eu  de  bien  mauvaises  ma- 
nières ;  il  fallait  trouver  un  moyen  de  s'entendre  avec 
la  France.  Lord  Lyndhurst  protestait  contre  toute  inter- 
vention des  troupes  russes  à  Constantinople  ou  en  Asie. 
A  tout  prendre  enfin,  le  mouvement  des  esprits  n'était  pas 
favorable  à  la  politique  qui  avait  prévalu  en  Angleterre, 
et  le  doute  pénétrait  au  sein  de  cette  politique  elle-même: 
«  Mais  en  même  temps  que  je  rends  compte  à  Votre 
Excellence  de  ces  symptômes,  écrivais-je  le  21  août  à 
M.  Thiers,  je  ne  voudrais  pas  lui  en  exagérer  l'impor- 
tance. Je  ne  vois  point  encore  ici,  dans  le  public,  ni  dans 
les  partis,  ces  sentiments  décidés  et  ces  impressions 
fortes  et  actives  qui  font  ou  arrêtent  les  événements.  » 
A  Windsor,  le  mercredi  19  août,  lady  Palmerston,  qui 
retournait  à  Londres,  m'avait  engagé  à  aller  dîner  chez 
elle  le  vendredi  suivant.  Je  m'y  rendis.  Nous  étions  en 
très-petit  comité.  Après  le  dîner  :  «  Je  voudrais  bien 
causer  un  moment  avec  vous  ce  soir,  »  me  dit  lord  Pal- 
merston, et  un  quart  d'heure  après,  passant  avec  moi 
dans  un  petit  cabinet  voisin  du  salon  :  «  Je  voulais  vous 
parler  de  nos  affaires  à  Windsor,  mais  dans  ces  maisons 
royales  on  fait  rarement  ce  qu'on  veut;  le  temps  et  la 
liberté  manquent. 


286  CHAPITRE  XXXII. 

—  «  Pour  moi,  mylord,  si  je  ne  vous  ai  rien  dit  là, 
c'est  que -je  n'avais  rien  à  vous  dire  ;  rien  n'est  changé 
pour  nous  depuis  mon  dernier  entretien  avec  vous; 
nous  ne  sommes  pas  dans  les  événements  ;  nous  les 
attendons,  et  en  attendant,  nous  nous  conduisons  selon 
notre  prévoyance. 

—  «  Je  retourne  demain  cà  Windsor;  j'en  reviendrai 
après-demain  soir;  lundi,  je  conduirai lady  Palmerston 
dans  l'île  de  Wight;  j'irai  de  là  à  Tiverton  voir  mes 
consdluenls  et  assister  à  nos  courses  locales.  Je  ne  serai 
de  retour  à  Londres  qu'au  commencement  de  la  semaine 
suivante;  je  pense  que  nous  saurons  alors  quelque 
chose  d'Alexandrie. 

—  «  Est-ce  que  rien  ne  vous  est  encore  revenu  sur 
les  propositions  de  la  Porte  au  pacha? 

—  c(  Non  ;  il  y  a  eu  quelque  relard  dans  les  courriers; 
les  propositions  doivent  avoir  été  faites  au  pacha,  ou 
lui  être  faites  à  peu  près  en  ce  moment. 

—  «  Elles  auront  donc  été  faites  avant  l'échange  des 
ratifications? 

—  «  Oui. 

—  «  Et  toutes  les  ratifications  sont-elles  arrivées? 

—  «  Oui;  celles  de  la  Russie  sont  venues  avant-hier, 
il  ne  manque  plus  que  celles  de  la  Porte  elle-même.  » 

Je  ne  relevai  pas  la  conversation,  et  il  y  eut  un  mo- 
ment de  silence.  Lord  Palmerston  reprit  :  «  M.  Tliiers, 
à  son  retour  du  château  d'Eu,  a  parlé  à  lord  Granville 
des  instructions  données  à  vos  amiraux  ;  je  sais  qu'elles 
sont  très-modérées,  très-prudentes,  et  que  vous  leur 


EXÉOUTION  DU  TRAITE  DU  If)  .TUIM.ET  1840.        287 

proscrivez  d'éviter  avec  soin  tout  malentendu ,   tout 
contlit. 

—  «  Les  instructions  du  gouvernement  du  Roi  sont 
exactement  conformes  à  sa  politique.  Il  désire  que  la 
paix  ne  soit  pas  troublée.  Il  ne  va  pas  au-devant  des 
périls  qu'il  n'a  pas  faits;  il  s'appliquera,  au  contraire, 
à  les  détourner. 

—  «  L'amiral  Stopford  restera  à  son  poste,  quoique 
son  temps  de  service  soit  fini  et  que,  selon  la  règle,  il 
eût  pu  être  rappelé.  C'est  un  homme  très-sage  et  qui 
s'est  toujours  bien  entendu  avec  les  amiraux  français. 

—  «  On  peut,  je  crois,  en  dire  autant  de  l'amiral 
Hugon.  » 

La  conversation  languit  encore  un  instant  :  «  Le  roi 
Léopold  m'a  parlé  de  son  idée,  dit  lord  Palmerston  ; 
un  traité  entre  les  cinq  puissances  qui  garantisse  le 
stalu  quo  de  l'Empire  ottoman.  » 

—  «  Nous  avons  déjà,  mylord,  causé  plus  d'une  fois, 
vous  et  moi ,  bien  qu'un  peu  en  passant,  de  cette  solu- 
tion; elle  est  efficace  et  simple.  Elle  assure  à  la  Porte 
un  protectorat  incontesté.  Elle  n'accorde  point  au  pacha 
ce  qu'il  demande,  et  ne  tente  point  de  lui  retirer,  par  la 
force,  ce  qu'il  possède.  Elle  maintient  la  paix  dans  le 
présent  et  la  garantit  dans  l'avenir.  Elle  unit  les  cinq 
puissances  dans  une  action  commune  aussi  bien  que 
dans  une  même  intention.  Mais  il  est  clair  qu'un  même 
traité  général  ne  pourrait  se  conclure  qu'autant  qu'il 
ferait  tomber  et  remplacerait  tous  les  traités  partiels 
qui  l'auraient  précédé. 


?8R  riHAPITRK  XXXTI. 

—  0  Cel.1  esl  vrai,  et  c'est  ce  qui  n'est  pas  possil)le  à 
présent.  Un  traité  a  été  conclu  entre  quatre  puissances, 
non  dans  un  but  général  et  permanent,  comme  serait 
celui  dont  nous  parlons,  mais  dans  un  but  spécial  et 
momentané.  Ce  traité  partiel  doit  suivre  son  cours,  et 
lorsqu'il  aura  atteint  son  but  ;  le  traité  général  pourra 
fort  bien  prendre  place.  Aujourd'bui  il  faut  attendre  les 
événements. 

—  et  Oui ,  mylord  ;  mais  nous  prévoyons  les  événe- 
ments autrement  que  vous;  nous  regardons  comme 
très-difficile,  comme  impossible,  peut-être,  ce  qui  vous 
paraît  facile,  et  comme  très-périlleux  ce  qui  vous  paraît 
sans  danger.  Et  pendant  que  votre  traité  partiel  suivra 
son  cours,  la  paix  de  l'Orient,  l'équilibre  de  l'Europe, 
la  paix  de  l'Europe  pourront  fort  bien  être  compromis 
sans  retour. 

—  «Je  sais  que  vous  pensez  ainsi.  On  verra.  Si  les 
événements  vous  donnent  raison ,  alors  comme  alors. 
Au  fond,  nous  avons,  vous  et  nous,  en  Orient,  la  même 
politique  générale  et  permanente.  S'il  fallait  faire  venir 
des  armées  russes  en  Asie,  l'Angleterre  n'y  serait  pro- 
bablement pas  plus  disposée  que  la  France.  Nous  cher- 
cherions alors  d'autres  moyens,  et  ce  qui  n'est  pas  pos- 
sible aujourd'hui  le  serait  peut-être  alors.  En  attendant, 
nous  essayerons  de  ce  qui  a  été  convenu ,  les  moyens 
maritimes. 

—  «  Mylord,  que  vont  faire  réellement  vos  flottes? 

—  «  Elles  intercepteront  toute  communication  avec 
l'Egypte  et  la  Syrie,  et  fourniront  au  sidtan  les  moyens 


EXECUTION  nu  TKAITÉ  DU  15  JUILLET  18-JO.        i>h9 

de  transport  dont  il  pourra-avoir  besoin.  Nous  n'établi- 
rons aucun  blocus.  Nous  nous  trouvons  ici  dans  la  même 
situation  où  nous  avons  élé  naiiiitre,  vous  et  nous,  sur 
les  côtes  d'Espajj;ne.  Méliéniet-Ali  n'est  pas  nn  souverain, 
pas  plus  que  ne  l'élait  don  Carlos;  lions  n'avons  i)as,  à 
son  égard,  le  droit  belligérant;  le  sultan  aurait  seul  le 
droit  de  blocus.  Il  fera  ce  qu'il  pourra  avec  ses  propres 
forces.  Pour  nous,  nous  ne  nous  mettrons  en  conflit  ni 
avec  les  intérêts  coninierciaux,  ni  avec  les  droiis  des 
neutres.  Nous  ne  le  pouvons  pas.  » 

Je  retins  et  prolongeai  la  conversation  sur  ce  point; 
Je  rappelai  avec  détail  ce  qui  s'était  passé  quant  à  l'Es- 
pagne, les  difficultés  que  nous  avions,  l'Angleterre  et 
nous,  également  reconnues,  les  principes  que  nou€ 
avions  également  respectés.  Lortl  Palmerston  convint 
de  tout  et  me  répéta  à  plusieurs  reprises  ces  paroles  : 
«  Point  de  blocus  commercial.  » 

—  «  Est-il  vrai,  niylord,  lui  dis-je,  que  vous  augmen- 
tiez votre  flotte  de  quelques  vaisseaux  ? 

—  «  Oui,  nous  allons  la  porter  à  seize.  Vous  portez,  en 
ce  moment,  la  vôtre  à  dix-huit.  Vous  préparez  même 
cinq  vaisseaux  de  plus,  ce  qui  vous  donnerait  une  pré- 
pondérance que  nous  ne  saurions  accepter.  Je  n<'  sais 
pas  bien  à([uelle  époque  vos  cinq  vaisseaux  pourraient 
être  prêts;  mais  si  cet  accroissement  annoncé  se  réali- 
sait, nous  serions  obligés,  soit  de  convoquer  le  Parle- 
ment pour  lui  demander  de  plus  puissants  moyens, 
soit  d'inviter  une  partie  de  la  flulle  russe  à  venir  nous 
joindre  dans  la  Méditerranée,  ce  qui  nous  déplairait  fort, 

T.    V.  19  " 


•2;K)  chapitre  XXXII. 

f.ir  nous  n'aVons  nulle  emie  d'ajouter  encore,  de  ce 
côté,  aux  apparences  d'intimité.  » 

.le  ne  répondis  rien.  La  conversation  se  prolongea 
quelque  temps,  revenant  sur  des  idées  ou  des  faits  re- 
battus, sur  la  question  de  savoir  si  Méhémet-Ali  accéde- 
rait aux  propositions  de  la  Porte,  sur  le  vrai  sens  de  la 
note  du  27  juillet  1839,  sur  la  tentative  d'arrangement 
direct  entre  la  Porte  et  le  pacha  et  sur  la  part  que  la 
France  y  avait  prise.  Lord  Palmerston  me  tint,  à  cet 
égard,  le  même  langage  que  le  baron  de  Buîow  : 
ff  Votre  cabinet  a  fait  cela  en  se  cachant  de  nous  et  pour 
Unir  l'affaire  feans  nous.  On  se  serait  bien  moqué  de 
nous  si  cela  avait  réussi.  »  Je  répondis  par  une  récrimi- 
nation péremptoire,  la  convention  du  15  juillet  conclue 
en  se  cachant  de  nous,  et  nous  nous  séparâmes  sans  nous 
être  rapprochés  d'un  pas,  mais  sans  aigreur  et  en  nous 
en  remettant  aux  événements  prochains  de  la  conduite 
que,  de  part  et  d'autre,  nous  aurions  désormais  à  tenir. 

Tous  ces  entretiens,  tous  ces  plans,  toutes  ces  tenta- 
tives de  conciliation  aboutirent  à  un  nouveau  docu- 
ment diplomatique  que,  le  24  août,  j'annonçai  à 
M.  Thiers  en  ces  termes  :  «  Le  roi  Léopold  et  lord  Mel- 
bourne ont,  avec  quelque  peine,  décidé  lord  Palmerston 
à  écrire  à  lord  Granville  une  dépêche  qui  vous  sera 
communiquée,  et  qui  contiendra  d'abord  de  nouvelles 
explications  sur  le  sens  de  la  convention  du  15  juillet 
dernier  et  les  intentions  spéciales  de  l'Angleterre  dans 
cet  acte.  Pas  la  moindre  pensée  d'hostilité  ni  de  négli- 
a-enco  envers  la  France.  Aurune  vne  d'agrandissement 


EXÉCUTION  DU  TRAITK  DU  l."  .TlTrLI.RT  1840.        39i 

quelcoîK|uu  en  Oiient.  L'adlicsimi  pure  et  simple  et 
pratique  à  l;i  note  du  27  juillet  1839;,  conçue  dans  l'uni- 
([ue  dessein  de  maintenir  l'indépendance  et  l'intégrité 
de  l'Empire  ottoman.  Ceci  sera  destiné  à  répondre 
aux  susceptibilités,  aux  inquiétudes,  aux  piessenti- 
ments  sinistres  de  la  France.  Puis  viendra  l'indica- 
tion que,  malÊrré  la  convention  du  15  juillet  dernier, 
et  même  en  en  supposant  le  succès,  l'Orient  sera  bien 
loindëtre  réglé,  La  situation  générale  de  l'Empire  otto- 
man et  ses  rapports  avec  l'Europe  resteront  en  l'air. 
Allusion  à  la  convenance,  à  la  nécessité  d'un  grand 
traité  entre  les  cinq  puissances  pour  garantir,  envers 
et  contre  tous,  l'état  actuel  des  possessions  de  la  Porte. 
Ouverture  à  la  France  pour  rentrer  ainsi  dans  l'affaire. 
—  Eh  bien  oui,  a  dit  lord  Palmevston.  je  ferai  le  pre- 
mier pas  [ru  mov(>  ihc  first). 

«Dans  la  pensée  de  lord  Mcllîourne,  m'a  dit  le  roi 
Léopokl,  la  convention  du  15  juillet  dernier  serait  ab- 
sorbée et  abolie  parle  traité  général,  s'il  se  concluait. 
Lord  Palmerston  n'en  est  pas  encore  là. 

«  Je  vous  donne  cela  comme  je  l'ai  reçu,  sans  me 
charger  de  concilier  et  de  faire  marcher  ensemble  ces 
deux  traités,  l'un  spécial,  l'autre  général  et  ne  réglant 
pourtant  pas  ce  que  le  spécial  a  réglé;  l'un  s'exécutant 
pendant  que  l'autre  se  négocie;  le  grand  traité  destiné  à 
subir  le  petit,  si  le  petit  réussit,  et  à  le  remplacer  s'il 
échoue.  Je  vois  surtout  là  une  manière  de  nous  rappeler 
dans  l'affHlire,  et  une  initiative  indirectement  prise 
envers  nous,  à  cet  effet. 


1^92  CHAPITRE  XXXII. 

«  La  dépèche  de  lord  Palmerslon  à  lord  Granville  ne 
contiendra  aucune  demande  d'explication  sur  les  arme- 
ments de  la  France.  On  espère  que,  dans  Yotre  réponse, 
vous  caractériserez  vous-même  ces  armements,  et 
toute  la  politique  comme  les  mesures  actuelles  de  la 
France,  d'une  façon  qui  exclue  toute  idée  de  menace  et 
d'ambition  belligérante.  Le  roi  Léopold  regarde  ceci 
comme  important,  surtout  pour  les  cabinets  conti- 
nentaux . 

«  Sur  ceci,  j'ai  dit  à  l'instant  qu'en  écartant  de  nos 
préparatifs  toute  idée  de  menace  et  d'ambition  belligé- 
rante, vous  ne  voudriez,  à  coup  sûr,  rien  donner  ù 
entendre  qui  en  atténuât  le  moins  du  monde  l'impor- 
tance et  l'effet,  ni  qui  altérât  en  rien  l'attitude  que  la 
France  croyait  devoir  prendre  et  voulait  garder.  Mon 
insistance  a  été  bien  comprise  et  bien  acceptée. 

«  Voilà  pour  cette  dépêche  projetée  qui,  du  reste, 
n'était  pas  encore  rédigée  hier.  Lord  Palmerslon  y  tra- 
vaillait. » 

Terminée  le  31  août  et  expédiée  à  Paris  le  1"  septem- 
bre, la  dépêche  de  lord  Palmerslon  fut  communiquée  le 
3  au  cabinet  français  par  sir  Henri  Buh^  er,  chargé  d'af- 
faires d'Angleterre  en  l'absence  de  lord  Granville.  Elle 
trouva  M.  Thiers  dans  une  disposition  peu  favorable; 
les  nouvelles  qu'il  recevait  de  Saint-Pélersbourg  lui  dé- 
crivaient la  vive  satisfaction  que  causait  à  l'empereur 
Nicolas  le  traité  du  Lj  juillet  :  «  Depuis  son  avènement, 
m'écrivait  M.  Thiers  le  :23  août,  il  n'a  pas  été  plus 
joyeux.  Il  triomphe,  non  p.is  d'être  oxposi"  au  voyage 


EXECUTIOxX  DU  TllAlTÉ  DU  15  JUILLET  1840.        293 

d'Orient,  mais  d'avoir  brouillé  la  France  et  l'Angleterre. 
Il  tient  ce  résiillal  pour  immense,  et  il  ne  dissimule  pas 
les  espérances  qu'il  en  conçoit.  Il  regarde  comme  dur 
d'être  obligé  éventuellement  d'agir  en  Orient,  car  il  n'est 
pas  si  préparé  qu'il  veut  le  paraître;  mais  il  n'en  fera 
pas  moins  tout  ce  qu'il  faudra  pom*  amener  la  brouille 
de  la  France  et  de  l'Angleterre  au  dernier  terme.  Il  a 
dit  qu'il  exécuterait  la  convention  du  15  juillet  à  lui 
seul,  s'il  le  fallait.  » 

Les  nouvelles  d'Alexandrie  ne  préoccupaient  pas 
moins  M.  Thicrs  que  celles  de  Saint-Pétersbourg  :  «  Si  les 
Anglais,  comme  je  le  crains,  me  disait-il,  vont  (enter 
quelque  chose  sur  les  côtes  de  Syrie,  je  crains  que,  pour 
le  i)acha,  cela  ne  soit  équivalent  atout;  car  il  est  capable, 
sur  une  menace,  sur  un  blocus,  sur  un  acte  quelconque, 
de  mettre  le  feu  aux  poudres.  En  preuve,  je  vous  envoie 
une  dépêche  de  Cochelet.  Vous  verrez  comme  il  est 
facile  de  venir  à  bout  d'un  tel  homme  !  Vous  verrez  si, 
quand  je  vous  parlais,  il  y  a  deux  mois,  de  la  difliculté 
de  la  Syrie  viagère  et  de  l'Egypte  héréditaire,  j'avais  rai- 
son, et  si  je  connaissais  bien  ce  personnage  singulier!,.. 
Tenez  pour  certain  que,  s'il  y  a  quelque  chose  de  sé- 
rieux sur  Alexandrie,  ou  tel  point  du  pays  insurgé  ou 
iiisurgeable,  Méhémet-Ali  passe  le  ïaurus,  amène  les 
Kusscs  et  lait  sauter  l'Europe  avec  lui.  Les  gens  qui  t^oiit 
sensibles  au  danger  de  la  guerre  doivent  être  abordés 
avec  celle  conlidence...  Nous  attendons  le  nouveau  mé- 
morandum. La  lép/onse  ne  m'endiarrasse  gueie;  elle 
?nra  adaptée  à  la  dcniaiidr.  " 


994  chapitkp:  XXXII. 

Quand  le  nouveau  memoi'andum  de  lord  Pahuerstoii 
arriva^  il  l'ut  loin  de  produire,  sur  le  cabinet  français, 
l'effet  que  s'en  étaient  promis,  je  ne  dirai  pas  le  ministre 
([ui  l'avait  écrit,  mais  ceux  qui  le  lui  avaient  suggéré  : 
«  La  fameuse  note  n'arrange  rien,  m'écrivit  le  A  sep- 
tembre M.  Thiers;  elle  empirerait  ia  situation  plutôt 
qu'elle  ne  Taméliorerait,  si  nous  voulions  être  suscep- 
tibles. C'est  exactement  le  mémorandum  du  17  juillet, 
augmenté  de  récriminations  sur  le  passé,  demandant 
une  seconde  fois  notre  influence  morale,  et  offrant,  après 
l'exécution  du  traité  du  13  juillet,  de  nous  admettre  en- 
core au  nombre  des  cinq  pour  garantir  l'Empire  turc 
contre  les  dangers  dont  il  pourrait  ctre  éventuellement 
menacé.  Cela,  interprété  au  vrai,  signitîe qu'après  avoir 
accepté  l'alliance  russe  contre  Méhémet-Ali,  l'Angic- 
terre  nous  ferait  l'honneur  d'accepter  l'alliance  fran- 
çaise contre  les  Russes.  On  n'est  pas  plus  accommodant 
en  vérité,  et  nous  aurions  l)ien  tort  de  nous  plaindre. 
II  valait  mieux  en  rester  sur  le  mémorandum  du  17 
juillet.  Toutefois  il  ne  faut  pas  prendre  ceci  en  aigreur. 
Il  faut  être  froid  et  indifférent,  dire  que  cette  note  ajou- 
terait au  mauvais  procédé  si  nous  >oulions  prendre  les 
choses  en  mauvaise  part,  car  lorsque  le  traité  du  45 
juillet  nous  a  si  vivement  blessés,  nous  dire  qu'on  l'exé- 
cutera et  qu'après  l'exécution  on  se  mettra  avec  nous, 
c'est  redoubler  le  mal.  Mais  il  faut  dire  cela  accessoire- 
ment, sans  y  insister,  sans  en  faire  une  réponse  officielle, 
l«ir  forme  de  confidence,  afin  qu'on  sache  que  nous  ne 
nous  tenons  pas  pour  satisfaits,  li  faut  éviter  qi»e  cette 


K.VÉCUTJON   DU  TKAITK  UU   15  JUILLET  1840.        -itfft 

démarche  devienne  une  nouvelle  cause  de  mécontenle- 
inent  entre  les  deux  cours  ;  mais  il  faut  se  garder  de 
kisser  dire  aux  Anglais  qu'ils  noijs  ont  donné  une  satis- 
faction. La  réponse  officielle  sera  faite  avec  calme,  avec 
njesure,  avec  beaucoiq)  d'égards  pour  l'Angleterre  ; 
mais  elle  maintiendra  notre  dire  et  notre  droit.  Elle 
n'est  pas  très-urgente.  » 

L'impression  de  M.  Ttiiers  était  fondée  :  en  rédi- 
geant sa  note  du  31  août,  lord  Palmerston  s'était  beau- 
coup plus  préoccupé  de  lui-même  que  de  ses  lecteurs 
français  ;  et  sans  aucun  dessein  d'envenimer  le  dissen- 
timent des  deux  pays,,  il  s'était  appliqué  à  établir  que, 
depuis  l'origine  et  dans  le  cours  de  l'affaire,  l'Angleterre 
n'avait  eu  aucun  tort,  ni  l'ait  aucune  faute,  bien  plutôt 
qu'ît  dissiper  les  préventions  et  à  apaiser  l'irritation 
de  la  France.  C'est  un  esprit  essentiellement  ar- 
gumentateur,  qui  te  déploie  et  se  complaît  dans  la 
discussion  même,  au  point  d'en  perdre  souvent  de  vue 
le  but  définitif  et  pratique.  Je  répondis  le  9  septembre 
à  M.  ïhiers  :  «  Je  pense  coîume  vous  que  la  nouvelle 
dépèche  de  lord  Palmerston  n'est  qu'une  seconde  ùtU- 
i\on  du  mémorandum  au  17  juillet,  qui  vaut  moins  que 
la  première.  C'est  de  la  politique  comme  les  théologiens 
font  de  la  controverse,  possédés  de  la  manie  d'avoir  eu 
toujours  et  pleinement  raison.  Lord  Palmerston  ne  son- 
;j:eait  pas  a  cette  dépèche.  On  l'en  a  pressé  ;  on  voulait 
(ju'elle  devînt  une  démarche^  une  avance;  il  n'a  pas 
voulu  faire  une  avance  ;  U  a  écrit  une  di^erlatjon.  il 
met  cepiiJulHnt  à  cette  dissertation  mm  certaine  impoz- 


•2!l<J  CllAriiKE  XXXII. 

tance.  Sesauiis  en  parlent  comme  d'mi  cliel-irœuvre. 
Si  elle  était  publiée,  elle  ferait  quelque  effet  «lu'le  public 
anglais.  Votre  réponse  aura"  donc,  à  son  tour,  de  l'im- 
portance; et  il  est  fort  désirable  que,  lorsqu'elle  viendra 
à  être  connue,  elle  puisse  aussi,  à  son  tour,  faire  de 
l'effet.  Soyez  sûr  qu'ici  le  public  a  besoin  d'être  informé, 
éclairé  ;  sa  disposition  est  bienveillante,  son  désir  de  la 
paix  très-vif;  mais  il  est  dans  une  grande  anxiété  d'es- 
prit ;  il  ne  voit  pas  clairement  en  quoi  son  gouverne- 
luent  a  eu  tort,  pourquoi  la  France  a  raison  de  s'en 
plaindre  et  de  s'en  séparer.  Les  idées  ne  sont  ici  ni 
promptes,  ni  fécondes.  On  ne  saisit  pas,  par  soi-même 
et  du  premier  coup,  tout  ce  qu'il  y  a  dans  une  question, 
dans  une  situation.  Oji  attend  les  faits,  les  allégations, 
les  raisons  réciproques.  On  a,  des  enquêtes  et  des  dis- 
cussions à  la  suite  des  enquêtes,  une  telle  habitude  que 
cette  habitude  est  devenue  en  quehiue  sorte  la  règle  et 
presque  la  nature  des  esprits.  Il  faut  donc  leur  fournir 
de  quoi  examiner,  comparer,  débattre,  réfuter.  Aux 
hommes  même  les  mieux  disposés,  les  plus  décidément 
amis, 'il  faut  donner  des  renseignements,  des  preuves, 
car  ils  n'y  suppléent  pas  par  la  seule  activité  de  leur 
propre  pensée ,  et  si  on  ne  leur  fournit  pas  ce  qu'ils 
attendent,  ils  demeurent  incertains  et  inactifs.  Je  sais 
combien  il  est  difficile,  en  de  telles  affaires,  de  satisfaire 
à  une  telle  disposition  ;  mais  il  importe  que  vous  la 
connaissie/  et  que  vous  en  lenie/  grand  compte.  » 

Deux  incidents  survinrent  à  cette  époque  qui  méri- 
tent d'être  rappelés  :  l'un,  k  raison  de  ses  conséquences 


EXÉCUTIUN  DU    IKAITE   DU   15  .UlULKl   ISJU.        iyl 

que  Je  retrouverai  plus  tard  ;  l'antre,  comme  symptôme 
(le  l'état  des  esprits  parmi  les  hommes  qui,  à  Constanti- 
iiople,  à  Alexandrie,  à  Paris  et  à  Londres,  concouraient 
ou  assistaient  diplomatiquement  à  l'exécution  du  décret 
du  15  juillet. 

Le  25  juillet,  lord  Palmerston  m'iuvita  à  me  réunir 
chez  lui,  le  lendemain,  aux  plénipotentiaires  d'Autriche, 
de  Prusst!  et  de  Russie,  pour  continuer,  de  concert  avec 
euXj  la  négociation  commencée  par  mon  prédécesseiu' 
le  général  Sébastiani,  pour  un  traité  entre  les  cinq  puis- 
sances au  sujet  de  la  traite  des  nègres.  Cette  négocia- 
tion avait  surtout  pour  objet  d'amener  l'Autriche,  la 
Prusse  et  la  Russie  à  entrer  dans  le  système  de  ré- 
l»icssi<jn  de  la  traite  déjà  adopté  par  la  France  et  l'An- 
gleterre en  vertu  des  conventions  du  30  novembre  1831 
et  du  22  mars  1833.  Par  convenance  seulement,  et 
pour  mettre  les  cinq  puissances  sur  le  même  pied,  au 
lieu  de  demander  à  trois  d'entre  elles  une  simple  adhé- 
sion aux  mesures  déjà  réglées  entre  les  deux  autres,  on 
était  tombé  d'accord  qu'on  rédigerait  un  nouveau  traité 
auquel  les  cinq  Puissances  concourraient  également.  Et 
comme  il  avait  été  reconnu  que  quelques  modifications 
étaient  nécessaires  dans  les  mesures  convenues,  depuis 
plusieurs  années,  entie  la  France  et  l'Angleterre  pour 
en  assurer  l'efficacité ,  lord  Palmerston  avait  introduit 
ces  niodilications  dans  le  projet  de  traité  nouveau  dont 
il  remit  le  même  jour,  aux  cin([  plénipotentiaires,  une 
réimpression.  Le  principale  de  ces  modilicalions  se  l'aji- 
porlait  à  la  lixalion  des  limites  dans  lesquelles  le  droil 


•Hm  niAPilKH  XXAII. 

de  visite  mutuelle,  adopté  et  pratiqué  par  la  France  et 
l'Angleterre,  serait  désormais  exercé  entre  les  cinq  puis- 
sanées.  M.  de  Briinnow  s'opposa,  par  ordre  de  sa  cour, 
aux  nouvelles  limites  proposées  par  lord  Palmerston , 
ainsi  qu'au  caractère  de  perpétuité  que  devait  avoir  le 
traité.  Lord  Palmerston  maintint  la  condition  de  la  per- 
pétuité en  se  montrant  disposé  à  faire,  quant  aux  nou- 
velles limites  qu'il  proposait  pour  l'exercice  du  droit  de 
\isite  mutuelle,  des  changements  propres  à  lever  les 
objections  du  baron  de  Briinnow;  mais  comme  ]e  mi- 
ijistre  russe  déclara  qu'il  n'était  pas  autorisé  à  accepter 
ces  nouvelles  propositions,  il  fut  convenu  qu'il  les 
transmettrait  à  sa  cour,  et  qu'eu  attendant  toute  négo- 
ciation resterait,  suspendue. 

Vers  la  fin  d'aoïit,  je  fus  informé  que  le  baron  de 
Briinnow  venait  de  recevoir  de  Saint-Pétersbourg  l'au- 
torisation de  consentir  ;mx  nouvelles  limites  indiquées 
pour  l'exercice  du  droit  de  visite  mutuelle  ainsi  qu'à 
toutes  les  autres  dispositions  et  au  caractère  perpétuel 
du  traité.  Les  plénipotentiaires  d'Autriche  et  de  Prusse 
étaient  munis  de  la  même  autorisation.  J'appris  en  mémo 
temps  que  M.  Porter,  chargé  i)ai"  son  gouvernement  de 
la  négoci4ion  commerciale  p.endante  entre  la  France  et 
TAngleterre,  était  sur  ic  point  de  partir  pour  Paris,  euj- 
portant  des  instructions  définitives  pour  la  conclusion 
tlu  traité  projeté.  Nos  amis  de  Londres  nje  disaient  : 
«  Quoj(jue  nom  n'ayons  pas  le  4roit  d'attendre  de  la 
France  un  accueil  bieii empressé  pour  U-  Porter,  il  est 
cependant  d'utw  grande  importance  ((u'ii  y  lelourne. 


EXECUTION  DU  TKAITE  DU   15  JUILLET  1840.        399 

comme  indice  de  bomies  dispositions,  et  ce  qui  est  plus, 
comme  représentant  une  opinion  très-prononcée  contre 
la  politique  actueiie  de  lord  Palmerston.  «ils  me  prièrent 
donc  de  l'appuyer  chaudement  auprès  du  cabinet  fran- 
çais. En  même  temps  je  m'attendais,  d'un  jour  à  l'autre, 
à  recevoir  de  lord  Palmerston  l'invitation  de  me  réunir 
aux  (juatre  autres  plénipotentiaires  pour  signer  défini- 
tivement le  nouveau  traité  relatif  à  la  répression  de  la 
traite.  Je  demandai  le  !2  septembre  à  M.  Tliiers  ses  in- 
structions et  les  pouvoirs  nécessaires  à  ce  sujet  :  «  II 
paraîtrait  étrange,  lui  dis-je,  que  je  fusse  seul  dépourvu 
de  ces  pouvoirs ,  et  qu'au  moment  ou  l'Autriche,  la 
Prusse  et  la  Russie  adhèrent,  après  une  longue  hésita- 
tion, au  système  de  répression  de  la  tr;nte  que,  depuis 
longtemps,  la  France  et  l'Angleterre  pratiquent  de  con- 
cert, -la  France  seule  parlât  de  retard.  Vous  savez  quelle 
importance  on  atlacbe  ici  à  cette  question.  Si  nous  finis- 
sions en  même  temps,  avec  l'Angleterre,  un  traité  sur 
des  intérêts  matériels,  le  traité  de  commerce,  et  un 
traité  sur  un  grand  intérêt  moral,  l'abolition  de  la  traite 
des  nègres,  cela  ferait,  dans  le  public  anglais,  beaucoup 
d'eflet,  et  de  bon  effet.  Comme  de  raison,  c'est  de  l'eilet 
ici  que  je  suis  préoccupé  et  que  je  vous  parlç.  Son  im- 
portance est  grande.  Vous  en  jugerez.  » 

Comme  de  raison  aussi,  M.  Thiers  se  préoccupa  de 
l'eifet  à  Paris  plus  que  de  l'eU'et  à  Londres.  U  me  ré- 
pondit *  quant  au  traité  de  commerce  :  «  J'accueillerai 

1  Lo  _'ti  août  1840, 


;j()0  CllAPlTKE  XX.MI. 

bien  M.  Porter.  C'est  une  chose  grave  que  de  consentir 
au  traité  de  commerce  dans  la  situation  présente.  Je 
crains  d'ôter  tout  son  sérieux  à  cette  situation.  Toutefois, 
je  comprends  les  inconvénients  d'un  refus.  »  Et  quant 
au  nouveau  traité  sur  l'abolition  de  la  traite  '  :  «  Je 
vais  consulter  sur  l'afTaire  de  la  traite  des  nègres.  Je 
crains,  de  faire  traité  sur  traité  avec  des  gens  qui  ont  été 
bien  mal  pour  nous.  »  Les  deux  négociations  demeu- 
rèrent ainsi  en  suspens. 

Le  5  septembre ,  lord  Palmerston ,  levenant  de  sa 
seconde  visite  à  Windsor,  m'écfivit  ({u'il  désirait  me 
communiquer  des  rapports  importants  qui  lui  arrivaient 
de  Constantiiiople.  Jenn3  rendis  sur-le-champ  chez  lui. 
Il  me  donna  à  lire  deux  dépèches,  l'une  de  lord  Pon- 
sonby,  à  lui  adressée,  l'autre  du  baron  de  Stûrmer, 
internonce  d'Autriche  à  Constantinople ,  adressée  au 
prince  de  Metternich.  Les  deux  dépêches  rendaient 
compte  d'une  conversation  de  M.  de  Pontois  avec  Res- 
chid -Pacha,  conversation  que  Reschid-Pacha ,  fort 
troublé,  aurait  fait  rapporter  par  son  drogman  à  lord 
Ponsonby  et  à  M.  de  Stûrmer.  M.  de  Pontois  avait  déclaré, 
disait-on,  à  Reschid-Pacha  que  la  France  ne  souffrirait 
pas,  en  Orient,  l'exécution  du  traité  du  15  juillet,  ni 
l'emploi  des  mesures  de  coercition  contre  Méhémet-Ali  ; 
(ju'elle  soutiendrait,  ])ar  la  force,  le  pachadaiis  sa  résis- 
tance, et  qu'ehe s'iuiiraità  lui  pour  rvroliUioniicr  toutes 
les  provinces  de  l'Empire  ottoman,  .le  me  contentai  de 


EXKCL'nON  DU  TllAITK  DU  15  JUILLRT  1840.        301 

(lire  froidement  à  lord  Paimerston  qu'il  y  avait  làquel- 
(|iie  chose  que  je  ne  comprenais  pas,  faute  d'informa- 
tions sans  doute,  et  (jue  je  lui  demandais  copie  de  ces 
deux  dépêches  :  «Mylord,  ajoutai-je,  vous  vous  rappelez 
le  langage  que  je  vous  ai  tenu  en  recevant  de  vos  mains 
votre  mémorandum  du  17  juillet  dernier;  ilconten^t 
cette  phrase  :  «  Que  la  France,  dans  aucun  cas,  ne  s'op- 
«  poserait  aux  mesures  que  les  quatre  cours,  de  concert 
«  avec  le  sultan,  pourraient  juger  nécessaires  pour  ob- 
«  tenir  l'assentiment  du  pacha  d'Egypte.  »  J'ai  refusé  d'ac-  ' 
cepter  l'expression  dans  aucun  cm;  j'ai  ajouté  que  j'étais 
certain  de  n'avoir  rien  dit  qui  l'autorisât  ;  que  le  gou- 
vernement du  Roi  ne  se  faisait,  à  coup  sûr,  le  champion 
armé  de  personne,  et  ne  compromettrait  jamais,  pour 
les  seuls  intéiêls  du  pacha  d'Egypte,  la  paix  et  les  inté- 
rêts de  la  France;  mais  que,  si  les  mesures  adoptées 
contre  le  pacha  par  les  quatre  puissances  avaient,  aux 
yeux  du  gouvernement  du  Roi,  ce  caractère  ou  cette 
conséquence  que  l'équilibre  actuel  des  États  européens 
en  fût  altéré,  il  ne  saurait  y  consentir,  qu'il  verrait  alois 
ce  qu'il  lui  conviendrait  de  faire,  et  qu'il  garderait  tou- 
jours, à  cet  égard,  sa  pleine  liberté.  Ce  (jue  j'ai  eu 
l'honneur  de  vous  dire  le  17  juillet,  myiord.  je  vous  le 
répète  aujourd'hui;  et  tout  ce  que  j'ai  vu,  entendu, 
reçu,  depuis  le  17  juillet,  me  donne  lieu  de  penser  et 
d'affirmer  que  ce  sont  là  en  effet  les  intentions  du  gou- 
vernement du  Roi.  »  —  «  Cela  est  vrai,  me  dit  lonl 
Paimerston;  c'est  bien  là  le  langage  que  vous  m'avez 
toujours  tenu  ;  mais  comment  expliquer  celui  de  M.  de 


soft  CHAPITRE  XXXir. 

Pontois?  Ce  pwait  la  guevif;.  Anrnit-on  voulu,  on  M- 
trayant  les  Turcs,  les  empêcher  de  ratifier  le  traité?  » 
—  «  Je  n'en  sais  rien,  mylord  ;  je  n'ai  rien  à  dire  sur 
ce  que  je  ne  sais  pas.  Veuillez  m'envoyer  copie  de  ces 
deux  pièces.  Je  les  transmettrai  sur-le-champ  an  gou- 
vel^nemeiit  du  Roi.  »  Et  je  me  retirai. 

Sans  attendre  la  copie  des  deux  dépêches,  j'infor- 
mai le  cabinet  français  de  la  communication  que  lord 
Palmerston  venait  de  m'en  faire  ;  M.  Thiers  me  répondit 
immédiatement  :  «  M.  de  Sainte-Anlaire  a  reçu,  à  Konigs- 
warth,  du  prince  Metlernich,  une  communication  sem- 
blable. Les  reproches  adressés  de  Vienne  à  M.  de  Pontois 
étaient  absolument  les  mêmes  que  vous  avez  recueillis. 
Il  avait  annoncé  la  guerre  immédiate,  dans  tous  les  caé, 
quoi  qu'on  fît  en  Syrie;  il  avait  annoncé  que  nous  allions 
nous  réunir  à  Méhémet-Ali  i^our  insurger  l'Asie  Mi*- 
neure  et  n-ettre  l'Empire  ottoman  en  confusion.  Je  n'ai 
pas  besoin  do  vous  dire  qu'il  n'y  a  pas  un  mot  de  vrai 
dans  tout  cela;  vous  pouvez  le  déclarer  en  mon  nom. 
J'ai  reçu  avant-hier  une  longue  dépêche  de  M.  de  Pontois 
(pli  ne  dit  pas  un  mot  de  tout  cela,  et  qui  ne  permet  pas 
de  rien  supposer  de  pareil.  Les  instructions  données 
à  Constaiitinople  étaient  conformes  aux  instructions 
données  aux  antres  agents,  et  >L  de  Pontois  n'était 
pas  homme  à  les  outre-passer.  Je  ne  doute  pas  qu'il 
n'ait  tenu  un  langage  très-énergique,  qu'il  ne  se  soit 
plaint  vivement  de  la  Porte,  de  son  infidélité  à  notre 
antique  alUai;ice,  qu'il  n'ait  qualifié  de  conduite  coupable 
et  imprudente  celle  de  Reschid-Pacha,  qu'il  ne  lui  ait 


EXÉCUTION  DU  THAITK  ItU  If)  .TUIfJ.KT  1840.       :f(W 

(jit  que  Méhéinet-Ali  soulèverait  tout  l'Empire  ottoman  ; 
mais  j'affirme  qu'il  n'a  pas  dit  tout  ce  que  lui  prêt«^ 
Reschid-Paclia.  Il  n'est  pas  d'ailleurs  rrai  qu'on  ait 
voulu  empêcher  la  ratification  du  traité  du  15  juillet; 
c'était  trop  impossible  pour  que  M.  de  Pontois  le  tentât. 
Mais  il  a  voulu  faire  peur  d'une  manière  générale;  il  a 
réussi,  et  Reschid  s'en  est  vengé  en  le  dénonçant  aux 
((uatre  cours.  Voilà  tout.  Maintenant  il  faut  nier,  sans 
affaiblir  l'effet  produit  par  M.  de  Pontois.  Il  faut  se 
borner  à  nier  un  point,  l'annonce  de  notre  concours 
accordé  à  Méliémet-Ali  pour  Jnsurger  l'Asie  Mineure. 
Il  faut  faire  cette  simple  phrase:  «  Mylord,  nous  avons 
trop  blâmé  ce  qui  se  fait  en  Syrie  pour  l'imiter  en  Asie 
Mineure.  Cela  pourra  bien  arriver,  mais  non  pas  par 
notre  faute  et  par  nos  suggestions.  Quant  au  langage 
menaçant,  on  ne  peut  pas  répondre  du  style  des  agent*! 
et  de  la  îidélité  des  traducteurs.  M.  de  Pontois  a  dit  vrai 
s'il  a  déclaré  que,  dans  certains  cas,  la  France  nereste- 
lait  pas  spectatrice  inactive  de  ce  qui  se  passerait  en 
(Prient.  »  Je  n'ai  pas  la  prétention  de  vous  dicter  vos  dis- 
cours; vous  y  êtes  plus  habile  que  moi  ;  mais  c'est  là, 
je  crois,  le  ton  bon  h  prendre.  y> 

Quelques  jours  après,  le  H  septembre  seulement, 
lord  Palmerston  m'envoya  les  copies  des  deux  dépêches 
()u'il  m'avait  communiquées.  Il  y  avait  joint  une  note 
de  lui,  en  date  du  9,  sur  laquelle  j'appelai,  en  la  trans- 
mettant à  Paris,  l'attention  du  gouvernement  du  Roi  : 
«Si  je  ne  me  trompe,  écrivis-je  le  12  septembre  à 
M.  Thiers,  cette  note  a  pour  objet  d'attén\ier  le  langage 


:{04  CHAPITRE  XXXIl. 

(jue  le  youvenieiiient  du  Roi  a  tenu  au  youverneiue 
Hritaunique,  soit  à  Paris  et  parl'organe  de  ^'otic  Kxcel- 
Jence  dans  ses  relations  avec  lord  ('.ramille,  soi!  à  Lon- 
dres et  par  mon  propre  organe  dans  mes  relations  avee 
iord  Palmerston,  Ce  lant^age  a  toujours  été  empreint 
d'une  grande  modération  et  d'un  vif  désir  que  la  paix 
de  l'Europe  ne  fût  point  troublée;  mais  en  même  temps 
nous  avons  toujours  manifesté  l'opinion  que  se  formait 
le  gouyernement  du  Roi  de  la  convention  du  15  juillet 
et  de  ses  conséquences  possibles,  et  il  a  réservé  pour 
l'avenir  la  pleine  liberté  de  sa  conduite.  Si  on  lui  enle- 
vait ce  caractère^,  la  politique  du  gouvernement  du  l\oi 
pourrait  y  perdre  quelque  cliose  de  sa  dignité,  et  en 
éprouver  un  jour  quelque  embarras  et  quelque  entrave. 
H  importe,  je  crois,  qu'aucune  parole  ou  aucun  silence 
ne  puisse  lui  être  attribué  qui  mette  sa  prévoyance  ou 
son  indépendance  en  question.  Vofï"e  Excellence  se  rap- 
pellera le  mémorandum  anglais  du  17  juillet  dernier  et 
sa  tentative  de  donner  à  croire  que  la  France  s'était  en- 
gagée à  ne  s'opposer,  dans  aucun  cas,  à  aucune  des 
mesures  que  les  quatre  puissances  pourraient  prendre 
au  sujet  du  pacha  d'Egypte.  La  nouvelle  note  que  j'ai 
l'iionneurde  transmettre  à  Votre  Excellence  Tne  paraît 
conçue,  au  fond,  dans  la  môme  pensée.  Les  plaintes  éle- 
vées contre  le  langage  de  M.  de  Pontois  deviendraient 
ainsi  un  moyen  d'énerver,  dès  ce  jour,  ce  qu'a  pu  dire 
et  de  gêner  plus  tard  ce  que  pourrait  faire,  s'il  le  jugeait 
sage  et  utile,  le  gouvernement  du  Uoi.  Le  moyen  le  plus 
simple  .et  le  plus  efficace,  ce  me  semble,  de  prévenir  cet 


E\i;c[JTiON  Di;  jHAm-:  hv  ]:>  jiuij.et  i.s-io.  .iO'. 
iiKoiivénieiil,  c'est  «le  reineUro  sous  les  ),  eux  tin  youvoi- 
iieiiient  Bntannicjuele  lang;ijie  que  hîgoiiveiiiement  «In 
Hoi  a  tenu,  soi!  à  Paris,  soit  à  Londres,  lorscjne  la  eon-- 
\ention  du  15  juillet  dernier  lui  a  été  annoncée.  C'est  ce 
que  j'ai  essayé  de  faire  dans  le  projet  de  note  que  j'ai 
l'honneur  de  transmettre  à  Votre  Excellence.  Je  n'ai  i>as 
voulu  prendre  sur  moi  de  ré|)ondre  ainsi,  sans  votre 
approbation,  à  la  note  que  lord  Palmerston  vient  de 
m'adresser.  Mais  si  le  gouvernement  du  Roi  pense  qu'il 
est  difficile  de  laisser  sans  réponse  cette  noté  qui  n'a  pas 
été  écrite  sans  intention,  il  trouvera  peut-être  conve- 
nable d'y  répondre,  connne  je  le  propose,  par  les  paroles 
mômes  qui  ont  éli';  adressées,  en  son  nom,  au  gouver- 
nement Britannique,  d'abord  au  moinenl  où  le  mémo- 
randum An  17  juillet  dernier  nous  a  été  communiqué, 
ensuite  dans  le  contre-mémorandum  de  Votre  Excellence 
en  date  du  ':2i  Juillet,  et  au  moment  où  je  l'ai  remis  à 
lord  Palmerston. 

«Je  prie  Votre  Excellence  de  me  donner,  à  ce  sujcl, 
ses  instructions,  » 

M.  Tlùers  me  répondit  le  IS  se[)tembi'C  :  «  Le  gouver- 
nement du  Pioi  donne  la  plus  entière  approbation  au 
projet  de  note  que  vous  m'avez  envoyé  en  réponse  à  la 
note  que  vous  a  passée  lord  Palmerston  au  sujet  du 
langage  imputé  par  Reschid-Pacba  à  M.  le  comte  de 
Pontois.  L'iiabile  rédaction  de  ce  projet  est  bien  faite 
pour  déjouer  l'intention  qu'a  pu  a\oir  le  ministre  bri- 
tannique en  prenant  acte,  d'une  manière  si  inexacte  et 
si  exagérée,  de  nos  déclarations  antérieiu'es.  Je  vous 

T.  V.  20 


306  riIAPlTRE  XXXII. 

engage  donc  à  ne  pas  retarder  la  transmission  d'un  do- 
cmnent  qui  doit  placer  la  question  sur  son  véritable 
terrain,  à  l'abri  de  toute  interprétation  arbitraire  ou 
intéressée.  Il  est  parfaitement  vrai  d'ailleurs  que  M.  le 
comte  de  Pontois  n'a  pas  tenu  les  étranges  propos  qu'on 
lui  attribue.  Il  s'est  borné  à  déclarer  que  la  France, 
justement  mécontente  du  procédé  de  la  Porte  et  de  ses 
alliés,  se  réservait  toute  sa  liberté  d'action,  et  à  appeler 
sérieusemçnt  l'attention  de  Reschid-Pacha  sur  les  dan- 
gers de  la  voie  où  il  engageait  son  gouvernement,  par- 
ticulièrement sur  celui  des  insurrections  qu'il  serait 
facile  à  Méhémet-Ali  de  susciter  parmi  les  peuples  sou- 
mis à  l'autorité  du  sultan  '.  » 

Pendant  qu'à  Paris  et  à  Londres  nous  tournions  ainsi 
dans  le  même  cercle,  faisant  des  réserves  et  prenant 
des  précautions  pour  un  avenir  qui  nous  semblait  de 
plus  en  plus  incertain,  les  événements  se  précipitaieni 
en  Orient  et  tranchaient  les  questions  que  nous  ne  ces- 
sions pas  de  discuter.  La  nouvelle  de  la  conclusion  du 
traité  du  15  juillet  était  arrivée  à  Constantinople ,  et 
malgré  quelques  dissentiments  dans  l'intérieur  du 
divan  et  quelques  objections  de  sa  mère  la  sultane  Va- 
lidé, le  sultan,  toujours  sous  l'influence  de  Reschid- 
Pacha,  s'empressa  de  l'accepter,  en  fit  expédier  à  Lon- 
dres les  ratifîc'ations,  et  chargea  Rifaat-Bey  d'aller  porter 
à  Alexandrie  les  sommations  successives  qu'aux  termes 
de  ce  traité  la  Porte  devait  adresser  au  pacha.  Arrivé 

1  Pièces  JiialnriqUes,  ii"  ]  X  , 


EXÉCUTION  DTI  TRAITÉ  DU   15  JL'ILLET  J840.        307 

Alexandrie  le  1 1  août,  Rifaat-Bey  n'y  trouva  pas  Mélié- 
mct-Ali;  il  était  depuis  quelques  jours  en  tournée  dans 
la  basse  Egypte,  sous  prétexte  d'aller  visiter  les  canaux 
du  Nil,  mais  en  réalité  pour  gagner  du  temps  et  prépa- 
rer ses  moyens  de  défense.  Revenu  à  Alexandrie  le  U, 
il  reçut  Rifaat-Bey  le  IC  au  matin,  et  sans  entrer  avec 
lui  en  discussion,  le  laissant  même  à  peiiTe  parler,  il  se 
refusa  à  la  première  des  sommations  que  prescrivait  le 
traité.  Le  lendemain  17,  les  consuls  des  quatre  puissan- 
ces signataires  demandèrent  une  audience  au  pacha, 
et  lui  adressèrent  des  représentations  sur  son  refus.  Il 
les  repoussa  avec  vivacité,  coupa  la  parole  au  colonel 
Hodges,  consul  général  d'Angleterre,  et  persista  dans  sa 
résistance  en  disant:  «  Je  ne  rendrai  qu'au  sabre  ce  que 
j'ai  acquis  par  le  sabre.  »  Il  n'essayait  pas  de  cacher  son 
agitation,  mais  sans  se  montrer  inquiet  ou  intimidé,  et 
quelques-uns  des  assistants  purent  croire  que  la  gravité 
des  circonstances  était,  pour  cet  esprit  aventureux,  une 
cause  de  satisfaction  plutôt  qu'un  sujet  de  déplaisir. 
D'autres,  plus  clairvoyants  ou  plus  sceptiques ,  ne 
voyaient,  dans  l'attitude  et  le  langage  du  pacha,  point 
'  de  résolution  définitive,  et  disaient  que,  le  jour  où  le 
péril  deviendrait  imminent,  il  serait  plus  prudent  qu'a- 
ventureux, et  se  résignerait,  pour  ne  pas  tout  com- 
promettre, aux  sacrifices  qu'on  lui  demandait. 

Presque  au  même  moment  où  Rifaat-Bey  arrivait  à 
Alexandrie  et  avant  qu'il  eût  reçu  audience  de  Méhémet- 
Ali,  l'amiral  Napier,  avec  quatre  vaisseaux  et  plusieurs 
bâtiments  d'ordre  inférieur  détachés  de  l'escadre  de  l'a- 


:3()8  iHAPITRK   XXXII. 

mirai  Stopford,  se  présentait  le  H  août  devant  Beyrout, 
sommait  Soliman-Pacha  ',  qui  y  commandait  pour  Mé- 
hémet-AIi,  d'évacuer  la  ville  et  la  Syrie,  adressait  aux 
Syriens  une  proclamation  pour  les  engager  à  secouer  le 
joug  égyptieu  et  à  rentrer  sous  la  domination  du  sul- 
taU;,  annonçait  qu'en  cas  de  refus  il  prendrait  contre 
Beyrout  et  la  garnison  des  mesures  décisives,  et  saisis- 
sait immédiatement  les  petits  navires  égyptiens  qui 
se  trouvaient  sous  sa  main.  En  même  temps  l'amiral 
Slopford  lui-même,  avec  le  reste  de  son  escadre,  arrivait 
en  rade  d'Alexandrie  et  s'y  établissait,  attendant  que 
Méhémet-Ali  eût  répondu  aux  sommations  du  sultan. 

La  nouvelle  de  ces  premiers  actes  d'exécution  du  traité 
du  15  juillet  arriva  à  Paris  le  5  septembre,  et  M.  Thiers 
m'écrivit  le  8  :  «  Demandez  comment  il  se  fait  qu'avant 
les  ratifications,  avant  surtout  l'expiration  des  délais, 
on  ait  pu  commencer  à  opérer  en  Syrie  contre  Beyrout. 
En  vérité,  celaesl  peu  séant  et  peu  légal  en  fait  de  droit 
des  gens.  Du  reste,  adieu  les  moyens  coercitifs  !  La  Syrie 
ne  remue  pas;  l'émir  Beschir  reste  fidèle  à Méliémet- 
Ali;  Ibraliim-Paclia,  avec  toutes  ses  forces,  revient  pour 
écrasiHl(3s  gens  (|ui  seraient  tentés  de  débarquer.  Il  ne 
reste  plus,  si  les  choses  se  passent  ainsi,  (jn'à  donner  au 
public  anglais  le  spectacle  satisfaisant  de  rintervention 
russe.  »  h'  navals  pas  atlen<ln  cette  instruction  pour 


1  Sèves  (Octave  Jodcpli),  lieutenant  dans  rarin(''e  française  en 
18J4,  et  qui,  en  1816 .  avait  passé  en  Egypte,  où ,  par  son  mérite 
et  ses  services,  il  avait  obtenu  toute  la  faveur  du  pacha,  et  l'tait 
devenu  nmjor  ^'''iu'-i;il  lic  l'arnuM'  i''};yptieniie. 


EXKGUriON   DU   IMiAllK   DU    li.lUiLl.ET   JHiO.        .iO'J 

faire  à  Londres  ce  (ju'elle  me  prescrivait;  j'écrivis  le 
î^  septembre  à  M.  Tliiers  :  «  Ce  matin,  enlisant  les  pro- 
clamations de  Napier  et  le  détail  de  ses  j)remières  dé- 
marcliesj'ai  cherché  connnent  je  pourrais  en  témoigner 
sur-le-champ  ma  surprise,  et  obliger  le  cabinet  à  quel- 
ques explications.  Point  de  ministre  à  Londres;  lord 
Palmerston  à  Broadlands,  lord  Melbourne  et  lord  John 
Russell  à  Windsor.  On  dort  bien  à  l'aise  derrière  l'O- 
céan. J'ai  été  chez  lord  Clarendon  que  je  n'ai  pas  trouvé. 
Il  est  vefiu  chez  moi  une  heure  après  :  — «  Mylord,  lui 
ai-je  dit,  vous  êtes  le  seul  membre  du  cabinet  ([ue  je 
puisse  joindre  ;  soyez,  je  vous  jirie,  ini  moment  lord 
Palmerston,  et  dites-moi  conmient  il  se  peut  qu'on  lasse, 
en  Syrie,  la  guerre  au  pacha  avant  de  lui  avoir  seule- 
ment dit,  en  Egypte,  ce  qu'on  lui  demande.  »  Lord  Cla- 
rendon ne  m'a,  comme  de  raison,  rien  expliqué.  Mais 
il  répétera  ce  que  je  lui  ai  dit.  J'ai  parlé  dans  le  même 
sens,  et  vivement,  à  plusieurs  membres  du  corps  di- 
plomatique. Lord  Palmerston  doit  revenir  à  Londies 
après-demain.  Je  lui  porterai  ma  surprise.  Tout  ce  (jui 
me  revient  me  donne  lieu  de  croire  à  quelijue  brusipie 
et  forte  tentative  de  la  marine  anglaise  sur  quelque  point 
delà  côte  de  Syrie,  probablement  sur  Saint-Jean  d'Acre. 
Si  un  tel  coup  réussissait,  l'effet  en  serait  grand.  J'ai 
peine  à  croire  au  succès.  Mais  certainement  on  a  préparc 
et  on  attend  ici  quelque  chose  de  semblable,  qnel(|ue 
acte  vigoureuv  qui  empêche  l'alfaiie  de  traîner  en  lon- 
giienr.  >^ 

Lord  Palmerston  avail,  a  nos  plaintes  sur  l'exécidion 


.JIO  CllAPITUE   XXXIl. 

l)récipitée  du  tiailé  du  45  juillet,  une  réponse  fondée  sur 
un  document  ([ui,  à  cette  époque,  n'était  pas  encore  pu- 
blic; au  texte  de  ce  traité  était  joint  un  protocole  réservé, 
signé  à  Londres,  le  même  jour,  par  les  plénipotentiaires 
des  quatre  puissances  et  de  la  Turquie,  et  qui  portiiit  : 

c<  Considérant  ([ue,  vu  la  distance  (|ui  sépare  les  capi- 
tales de  leurs  cours  respectives,  un  certain  espace  de 
temps  devra  nécessairement  s'écouler  avant  que  l'é- 
change des  ratifications  de  ladite  convention  puisse 
s'elîectuer,  et  que  les  ordres  fondés  sur  cet  acte. puissent 
être  mis  à  exécution  ; 

«  Et  lesdits  plénipotentiaires  étant  profondément  pé- 
nétrés de  la  conviction  que,  vu  l'état  actuel  des  choses 
en  Syrie,  des  intérêts  d'hiùnanité,  aussi  bien  que  les 
graves  considérations  de  politique  européenne  qui  con- 
stituent l'objet  de  la  sollicitude  commune  des  puissances 
signataires  de  la  convention  de  ce  jour,  réclament  im- 
périeusement d'éviter,  autant  que  possible,  tout  retard 
dans  l'accomplissement  de  la  pacification  que  ladite 
transaction  est  destinée  à  atteindre  ; 

«  Lesdits  plénipotentiaires,  en  Aertu  de  leurs  pleins 
pouvoirs,  sont  convenus  entre  eux  que  les  mesures  pré- 
liminaires mentionnées  à  l'article  11  de  la  présente  con- 
vention seront  mises  à  exécution  tout  de  suite,  sans 
attendre  l'échange  des  ratifications;  les  plénipotentiaires 
respectifs  constatent  formellement,  parle  présent  acte, 
l'assentiment  de  leurs  cours  à  l'exécution  immédiate  de 
ces  mesures.  » 

Ce  protocole  ne  faisait  point  disparaître  ce  (ju'il  y  avait 


EXECUTION  DU  TKAITE  DU  iô  JUILLET  1840.        311 

de  violent  et  d'injuste  à  exécuter,  contre  Méliémet- 
Ali,  le  traité  du  15  juillet  avant  de  lui  avoir  adressé 
les  sommations  prescrites  par  ce  traité  même  [)Our  l'in- 
viter à  en  accepter  ou  à  en  refuser  les  conditions  ;  il 
ell'açait  seulement  Tirrégularité  diplomatique  qu'avant 
réchange  des  ratifications  nous  avions  droit  de  signaler. 

Le  16  septembre,  quand  toutes  ces  ratifications  furent 
arrivées  et  échangées  à  Londres,  lord  Palmerston  nous 
donna  enfin  connaissance  officielle  et  textuelle  du  traité 
du  15  juillet,  et  deux  jours  après,  il  me  communiqua 
un  protocole  en  date  de  la  veille,  17  septembre,  par 
lequel  «  les  plénipotentiaires  des  cours  d'Autriche,  de 
la  Grande-Bretagne,  de  Prnsse  et  de  Russie,  dans  le  but 
de  placer  dans  son  vrai  jour  le  désintéressement  qui 
avait  guidé  leurs  cours  dans  la  conclusion  du  traité 
du  15  juillet,  déclaraient  foi:mellement  que,  dans  l'exé- 
cution des  engagements  résultant  dudit  traité  pour  les 
puissances  contractantes,  ces  puissances  ne  cherche- 
raient aucune  augmentation  de  territoire,  aucune  in- 
llucnce  exclusive,  aucun  avantage  de  commerce  pour 
leurs  sujets ,  que  ceux  des  autres  nations  ne  pussent 
également  obtenir  ' .  » 

Le  jour  même  où  lord  Palmerston  me  faisait  cette 
communication,  je  recevais  de  M.  Thiers  cette  dépêche 
dalée  du  17  septembre  : 

a  ilonsieur  l'ambassadeur,  Méhémet-Ali,  cédant  à  nos 
pressantes  instances,  vient  de  se  décider  à  une  grande 

Pièces  hisloriiiKCS.  n''  X. 


cuiiccssiuii.  Il  cuiisent à  rendre  iininédiateiueiilau  sulUui 
Adana,  Candie,  les  villes  saintes,  bornant  ainsi  ses  pré- 
tentions à  l'investiture  héréditaire  de  rÉgy|)tc  et  à  la 
possession  viagère  de  la  Syrie.  Je  ne  pnis  croire  (jue  des 
conditions  aussi  raisonnables  ne  soient  i>as  acceptées. 
Les  repousser,  ce  serait  évidemment  réduire  le  pacha 
à  la  nécessité  de  défendre  par  les  arnies  son  existence 
politique,  et  j'ai  la  conviction  qu'il  n'hésiterait  pas  à  le 
faire.  J'ajouterai  que  ce  n'est  pas  le  gouvernement  du 
Roi  qui  lui  demanderait  d'ajouter  de  nouveaux  sacrifices 
à  ceux  qu'il  vient  d'offrir.  Les  puissances  se  verraient 
sans  doute  obligées,  pour  surmonter  la  résistance  de 
Méhémet-Ali,  de  recourir  à  des  moyens  exhêmes  ;  et 
parmi  ces  moyens,  il  en  est  qui  peut-être  rencontreraient 
quelques  obstacles  de  notre  part;  il  en  est  d'autres  au\- 
(|uels  nous  nous  opposerions  très-certainement;  on  ne 
doit  se  faire,  à  cet  égard,  aucune  illusion.  Il  importe 
donc  (jue  les  propositions  si  conciliantes  de  Méhémet- 
Ali  obtiennent  l'assentiment  de  la  Porte  et  de  ses  alliés. 
J  ajimterai  que  cet  assentiment  ne  saurait  être  trop 
prompt,  la  situation  des  choses  étant  telle  que,  d'un 
moment  à  l'autre,  ce  qui  est  à  présent  praticable,  et 
facile  même,  peut  devenir  absolument  impossible.  Dans 
ces  circonstances,  le  gouvernement  du  Roi,  immolant  à 
rintérèt  de  la  paix  des  susceplibihtés  trop  bien  justifiées 
ct'peiîdant,  n'hésite  pas  à  faire  un  appel  à  la  sagesse  des 
cours  alliées,  .le  viens  d'en  écrire  a  Vienne,  à  Berlin  et 
a  Constantinople.  Veuilir/r,  monsieur  rand)assadeur.  en 
'■ntrelenir  aussi  le  cahinel  de  Londres.  Je  vous  laisse 


EXECUl'KJ.N   1)V   IKAll'E   DL   10  JlJll.LEl   1S40.        M-i 

juge  delà  forme  que  vous  deviez  donner  à  cetle  com- 
munication. 

«  Quelques  peisoiuies  ont  pensé,  tant  à  Alexandrie 
(|u'à  Constantinople,  que  la  Porte  pourrait  préférer,  aux 
slil)ulations  proposées,  un  autre  arrangement  qui,  don- 
nant seulement  à  Méhémet-Ali  l'Egypte  et  le  pachalik 
d'Acre,  conformément  au  traité  du  15  juillet,  confére- 
rait à  son  fils  Ibrahim-Pacha  l'investiture  des  trois  autres 
pachaliks  syriens.  Nous  croyons  que  ce  plan  pourrait 
aussi  être  accepté.  » 

A  ces  instructions  officielles,  M.  Thiers  ajoutait  ces  in- 
formations particulières  :  «  Voyant  qu'il  fallait  placer  la 
résistance  là  où  nous  la  placions,  et  sachant,  par  un 
dernier  envoi  postérieur  à  notre  entrevue  à  Eu,  que  nous 
la  placions  dans  V Egypte  héréditaire  et  la  Sijriemagèrc, 
le  vice -roi  a  fait  les  concessions  que  nous  lui  deman- 
dions et  a  résumé  enfin  ses  prétentions  dans  l'Egypte 
héréditaire  et  la  Syrie  viagère.  Mais  au  ilelà  il  n'y  a  plus 
de  concessions  à  espérer,  car  il  ne  fera  que  celles  que 
nous  lui  arracherons,  et  nous  ne  lui  en  demanderons  pas 
une  au  delà  de  l'Egypte  héréditaire  et  de  la  Syrie  via- 
gère. Tenez  cela  pour  infaillible.  Il  a  fait  cette  conces- 
sion pour  obtenir  notre  appui  et  nous  engager  tout  à 
fait  à  sa  cause.  C'était  son  intention  évidente.  Mainte- 
nant, après  l'avoir  poussé  jusque-là,  il  y  a,  pour  non?, 
une  sorte  d'engagement  moral  de  lui  pi'èter  notre  appui 
lorsqu'il  se  renferme,  à  notre  demande,  dans  les  limites 
de  la  raison  et  de  la  modération. 

w  Peut-être  m\  \;\  conclure,  de  ce  qu'il  aditaus  <|uatre. 


.Ui  CllArii'KE  \XX1I. 

consuls,  qu'il  va  tout  céder;  c'est  une  illusion  qu'il  faut 
détruire.  Il  leur  a  déclaré  qu'il  acceptait  l'hérédité  de 
l'Egypte,  et  que,  pour  le  sui'plus,  il  s'en  rapportait  à  la 
magnanimité  du  sultan.  Voici  ce  qu'il  a  entendu,  et  il 
l'a  expliqué  à  Ril'aat-Bey.  Il  a  entendu  qu'il  prenait 
d'abord  l'hérédité  de  l'Egypte,  et  se  résignait  à  la  pos- 
session viagère  de  la  Syrie,  de  Candie  et  d'Adana.  C'est 
après  nos  instances  qu'il  a  consenti  à  entendre  par  ces 
mots  la  possession  héréditaire  de  l'Egypte  et  la  posses- 
sions viagère  de  la  Syrie  seule.  Vous  avez  là  la  dernière 
concession  possible.  « 

L'influence  de  la  France  était  en  effet,  sinon  la  seule, 
du  moins  l'une  des  principales  causes  de  ces  concessions 
de  Méhémet-Ali.  Le  lendemain  même  du  jour  où  Rifaat- 
Bey  avait  débanjué  eu  Egypte  \)()rteur  des  sommations 
du  sultan  au  pacha,  le  comte  Walewski  était  aussi  arrivé 
à  Alexandrie,  chargé  par  M.  Tliiers  de  contenir  le  pacha, 
si  celui-ci  était  disposé  à  faire  des  coups  de  tête,  et  de 
lui  donner,  en  tout  cas,  les  conseils  les  plus  propres  à 
amener,  entre  la  Porte  et  lui,  un  arrangement.  A  l'ar- 
rivée du  comte  WaleSvski,  les  consuls  des  quatre  puis- 
sances s'empressèrent  de  l'assurer  que  Méhémet-Ali  se 
soumettrait  aux  conditions  qui  lui  étaient  offertes  si  la 
France  lui  déclarait  nettement  qu'il  ne  devait  pas 
tomptersur  son  appui  :  «  L'acceptation  ou  le  refus  du 
pacha,  disait  le  colonel  Hodges,  dépend  de  la  mission 
du  comte  Walewski.  »  Ainsi  averti  de  la  délicate  situa- 
tion qu'on  lui  laisail,  l'envoyé  français  ne  voulut  voir 
le  pacha  qu'apriîs  l'auilience  donnée  à  Hifaat-Bey  et  le 


EXECUTION  l)i;    iKAlIE   1»U   lo  JUIEEET  184U.        315 

refus  de  VuUimatum  de  la  Porte.  Il  trouva  Méhémel- 
Ali  très-animé  :  «  Je  n'ai  pas  laissé  parler  le  messager 
de  la  Porte,  »  répéta-l-il  plusieurs  fois.  Il  ex[tosa  ensuite 
complaisaniment  ses  plans  et  ses  moyens  de  résistance. 
Selon  lui,  les  Anglais  n'avaient  pas  assez  de  troupes  de 
débarquement  pour  s'aventiu'er  dans  l'intérieur  de  l'E- 
gypte; il  était  impossible  aux  Russes  de  faire  traverser 
l'Asie  Mineure  à  plus  de  vingt  mille  hommes,  car  ils  ne 
trouveraient  pas  de  vivres  pour  une  force  i)lus  considé- 
rable; il  ne  craignait  pas  vingt  mille  Russes.  H  brûlait 
de  se  mesurer  avec  les  Autrichiens.  S'il  n'y  avait  pas 
plus  de  douze  vaisseaux  anglais  devant  Alexandrie ,  il 
était  décidé  à  faire  sortir  sa  flotte  pour  les  combattre. 
Tout  cela  était  dit  sans  fanfaronnade  apparente,  avec 
une  grande  humilité  ironicjue,  et  en  même  temps  avec 
une  confiance  dans  son  étoile  que  quarante  années  de 
chances  heureuses  pouvaient  seules  expliquer. 

Le  comte  WaleAvsTii  représenta  au  pacha  qu'il  ne 
pouvait  espérer  de  lutter  contre  les  quatre  puissances 
signataires  de  la  convention  de  Londres.  Une  attitude 
défensive,  expectante  et  menaçante  était,  lui  dit-il,  la 
seule  qui  lui  convhit  et  dont  il  i)ût'  attendre  de  bons 
l'ésultats.  Il  pouvait,  à  Alexandrie,  embosser  sa  Qotte 
en  j)ren;uit  des  j)récautions  contre  les  bombes  de 
l'ennemi,  et  garder  des  troupes  en  nombre  suffisant 
pour  s'opposer  à  un  débarquement.  En  Syrie,  il  n'avait 
qu'à  concentrer  assez  de  régiments  réguliers  pour  com- 
primer les  nouvelles  tentatives  d'insurrection  qui  pour- 
raient y  être  suscitées  contre  lui.  Au  pied  duTaurus,  à 


■J16  ■     '  illAl'liKK  \\\U. 

Marasli,  ildexait  léiinir  une  année  considérable  et  me- 
nacer de  là  la  Turquie.  Mais  qu'il  ne  songeât  ni  à  risquer 
nu  vaisseau  à  la  nier,  ni  à  envoyer  un  honune  dans 
l'Asie  Mineure  ;  s'il  passait  le  Taurus,  il  provoquait  un 
tremblement  déterre  qui  engloutirait  à  la  fois  Constan- 
linople  et  le  Caire.  Méhémet-Ali  adopta,  sans  grand'- 
peine,  ce  système  défensif,  disant  pourtant  :  «  Si  les 
Anglais  bloquent  mon  commerce,  il  faudra  bien  que 
je  fasse  marcher  Ibrahim.  »  Le  comte  ^Yate^vski  lui  lit 
observer  qu'un  blocus  n'était  pas  encore  l'hostilité  com- 
plète; le  pacha  en  convint  ;  il  ne  voulait  ni  résister  aux 
conseils  de  l'envoyé  français,  ni  cesser  de  faire  entre- 
voir qu'il  tenait  dans  ses  mains  la  paix  ou  la  guerre  eu- 
ropéenne; et  le  comte  ^Yalewski,  en  rendant  compte  le 
18  août  à  M.  Thiers  de  ces  entretiens,  finit  par  dire  :  «Si 
les  Anglais  se  bornent  à  bloquer,  s'ils  ne  cherchent  ni 
à  incendier  la  flotte,  ni  à  faire  une  descente,  ni  à  bom- 
barder Alexandrie,  on  pourra  i)eut-être  empêcher 
Méhémet-Ali  de  donner  à  son  armée  l'ordre  de  passer 
le  Taurus;  mais  si  une  flotte  anglaise  veut  brûler  et  sa 
vifle,  et  son  palais,  et  ses  magasins,  et  ses  arsenaux,  et 
sa  flotte  enfin,  il  ne  peut  l'empêcher  qu'(ui  faisant  sortir 
ses  vaisseaux,  et  dans  l'état  où  ils  sont,  c'est  leur  ruine 
positive.  Si  on  débarque  des  troupes  turques  et  autri- 
chiennes en  Syrie,  si  on  y  rallume  l'insurrection  qui 
n'est  que  comprimée,  il  ne  peut  s'y  opposer  qu'en  con- 
damnant à  une  perte  presque  certaine  l'armée  de  Soli- 
)nan-l*acha.  Dans  toutes  ces  hypothèses  donc,  il  n'a 
qu'un  seul  parti  à  prendre,  cehu'  de  faire  passer  le  Tau- 


EXÉriJïlON  D(I  TRAITÉ  DU  15  JUirJ.F.T  1840.       SIT 

rns  à  son  armée;  là,  de  nouvelles  et  grandes  chances  se 
présentent  à  lui,  et  il  les  comprend  trop  bien  pour  que, 
le  cas  échéant,  il  consente  à  ne  pas  jouer  son  sort  sur  la 
seule  carte  qui  puisse  le  faire  gagner.  » 

Le  moment  était  pressant;  je  me  rendis  le  19  septem- 
bre au  Foreign-Office,  et  j'entamai  l'entretien  avec  lord 
Palmerston  en  lui  exposant  les  faits  dont  M.  Thiers 
venait  de  m'instruire,  les  concessions  de  Méhémet-Ali, 
les  efforts  des  agents  français  qui  l'y  avaient  amené,  le 
départ  tout  récent  du  comte  Walewski  qui  avait  quitté 
Alexandrie  dans  les  premiers  jours  de  septembre  pour 
aller  à  Constantinople  presser  la  Porte  d'accepter  les 
propositions  du  pacha  :  «  Voilà  donc,  dis-je  à  lord 
Palmerston,  une  chance  d'arrangement.  Le  pacha  n'est 
point  intraitalile.  La  Porte  le  sera-t-elle?  A  en  juger  par 
le  langage  do  Rifaat-Bey,  elle  n'y  est  pas  disposée.  Rien 
ne  la  gêne  pour  entrer  dans  les  voies  qui  s'ouvrent  à  la 
transaction.  Les  propositions  qu'elle  a  faites  au  pacha 
ne  font  point  partie  de  la  convention  qu'elle  a  conclue 
avec  les  quatre  puissances.  C'est  un  acte  séparé,  qui 
émane  de  la  Porte  seule,  et  qu'elle  peut  modifier  sans 
que  la  convention  du  Jr>  juillet  en  soit  alleinte.  La  mo- 
dification que  demande  Méhémet-Ali,  Rifaat-Bey  lui- 
même  paraît  en  avoir  suggéré  l'idée.  Les  trois  pachaliks 
de  Syrie  en  viager  pour  un  fils  du  pacha,  est-ce  acheter 
trop  cher  le  terme  d'une  situation  grave  pour  la  Porte, 
'grave  jinur  l'Europe,  et  qui  peut  le  devenir  bien  plus? 
—  M  Je  suis  fort  aise,  me  dit  lord  Palmerston,  que 
Méhémel-Ali  ait  fait  cette  démarche;  elle  est  de  bon  au- 


318  CHAPITRE  XXXII. 

gure.  Ne  vous  trompez  pas  sur  la  valeur  de  ce  qu'a  pu 
dire  Rifaat-Bey.  C'est  un  pauvre  homme,  très-effrayé 
de  la  mission  qu'il  remplit,  et  qui  n'est  pressé  que  de 
s'en  aller.  Il  n'aurait  pas  mieux  demandé  que  d'aller  sur- 
le-champ  porter  lui-même  à  Constantinople  les  propo- 
sitions du  pacha.  Il  voulait  partir  après  l'expiration  du 
premier  délai  de  dix  jours.  Les  consuls  ont  eu  quelque 
peine  à  l'en  empêcher.  Je  sais  que  la  situation  est 
grave.  Je  n'en  redoute  pas  la  responsabilité  et  elle  ne 
s'aggravera  point  de  notre  fait.  Nous  ne  voulons  point 
faire,  nous  ne  ferons  point  la  guerre  à  la  France.  Nous 
ne  ferons  rien  qui  justifie  la  guerre.  Nous  ne  poursui- 
vons qu'un  but  légitime,  avoué;  la  note  que  je  vous  ai 
adressée  en  vous  communiquant  la  convention  du  J5 
juillet,  le  protocole  du  17  de  ce  mois,  c'est  là  tout  notre 
dessein.  Nous  n'avons  pas  une  pensée,  nous  ne  ferons 
pas  un  pas  au  delà.  La  France  est  pleine  de  respect  pour 
le  droit  des  gens  et  la  justice.  Elle  n'a  pas  jugé  à  propos 
de  prêter  comme  nous,  son  concours  à  la  Porte  ;  mais 
elle  n'est  pas  ennemie  de  la  Porte  ;  elle  ne  fera  pas  la 
guerre  à  la  Porte  pour  soutenir  le  sujet  contre  le  sou- 
verain. Elle  ne  déclarera  pas  la  guerre  à  des  puissances 
amies  qui  ne  la  provoqueront  pas.  —  «  Certainement, 
mylord,  la  France  est  pleine  de  respect  pour  le  droit  des 
gens  et  la  justice  ;  la  France  ne  veut  point  la  guerre,  et 
ne  provoquera  pas  plus  qu'elle  ne  se  laissera  provoquer. 
Mais  il  y  a  des  situations,  et  ce  sont  les  plus  graves,  où 
la  guerre  peut  naître  d'elle-même*,  sans  la  volonté, 
contre  la  velouté  de  tout  le  monde,  par  cet  entraînement 


EXÉCUTION  DU  TRAITÉ  DU  35  JUILLET  1840.       319 

des  situations,  par  ces  incidents  imprévus  auxquels  on 
n'échappe  pas  en  les  déplorant.  En  1 83 1  aussi,  la  France 
ne  voulait  pas  la  guerre,  et  elle  en  a  donné  certes  d'é- 
clatantes preuves;  mais  quand  l'Autriche,  pour  venir 
au  secours  du  gouvernement  pontilical,  entra  dans  les 
Légations,  la  France  ne  put  accepter  cette  intervention 
étrangère,  cette  présence  armée  dans  un  État  indépen- 
dant, cette  rupture  del'équilihre  en  Italie;  à  son  tour, 
la  France  voulut  être  là,  et  elle  alla  à  Aucune.  Grâce  à 
la  sagesse  de  l'Europe,  grâce  à  la  loyauté  bien  comprise 
de  la  France,  la  guerre  ne  sortit  point  de  là;  mais  elle  en 
pouvait  sortir,  et  pourtant  la  France  n'hésita  point.  Des 
circonstances  analogues  pourraient  amener,  sous  des 
formes  bien  diverses,  des  résolutions,  des  actes  égale- 
ment pleins  des  chances  de  guerre  que  nous  repoussons 
tous.  Et  plus  la  situation  qui  peut  faire  naître  de  tels 
actes  se  prolonge,  plus  on  avance  vers  la  limite  à  laquelle 
on  peut  rencontrer  ces  chances.  Hâtons-nous  de  mettre 
un  terme  à  cette  situation,  mylord,  quand  il  en  est  temps 
encore  et  quand  le  moyen  s'^3n  offre  à  nous. 

—  «  Les  situations  sont  bien  différentes.  On  a  beau- 
coup crié,  en  1831,  contre  ce  que  l'ai  sait  la  France  à  An- 
cône.  Pour  moi,  je  suis  de  ceux  qui  ont  pensé  dès  lors 
que  la  France  n'avait  pas  le  tort  qu'on  lui  attribuait,  et 
qu'il  y  avait,  pour  elle,  de  grandes  raisons  d'agir  ainsi. 
L'Autriche  était  entrée  seule  dans  les  Légations;  le  gou- 
verneuîent  pontifical  était  protégé  précisément  par  la 
puissance  dont  la  protection  devait  paraître,  aux  autres 
États,  ])his  suspecte  et  plus  périlleuse.  C'est  exactement 


320  CHAPITRE  XXXII. 

la  situation  où  la  Porte  serait  aujoiinriiui  si  elle  avait 
pour  protectrice  la  Russie  seule^  en  vertu  du  traité  il'l'n- 
kiar-Skélessi.  Nous  avons,  en  droit,  repoussé,  comme 
vous,  ce  protectorat  exclusif  de  la  Russie  ;  en  fait,  nous 
ne  l'accepterions  pas  plus  que  vous.  L'Autriche  de  plus, 
en  1831,  n'avait  pas  incité  la  France  à  se  joindre  à  elle 
pour  proléger  le  pape,  pour  entrer  avec  elle  dans  les 
Légations.  Aujourd'hui  ce  sont  quatre  puissances  d'in- 
térêts fort  divers,  et  dont  plusieurs  ont  des  intérêts  sem- 
hlables  à  ceux  de  la  France,  qui  s'allient  pour  protéger 
la  Porte;  et  ces  quatre  puissances  ont  constamment 
pressé  la  France  de  s'unir  à  elles,  d'agir  comme  elles, 
d'être  partout  avec  elles  dans  le  même  dessein.  Ce  sont 
là,  à  coup  sûr,  des  différences  considérables  entre  les 
situations,  et  la  France  n'aurait  pas  aujourd'hui ,  pour 
agir  en  Orient  comme  elle  l'a  fait  en  1831  en  Italie,  les 
mêmes  motifs. 

—  «  Mylord,  peu  importent  ces  différences  quand  l'a- 
nalogie est  au  fond  des  choses.  Pourquoi  redoutons- 
nous  ce  que  les  quatre  puissances  entreprennent  en 
Orient?  Parce  que  nous  croyons  qu'au  lieu  de  la  paci- 
fication intérieure,  c'est  la  guerre  civile,  avec  toutes  ses 
secousses  et  toutes  ses  chances,  qu'elles  vont  porter 
dans  IRlmpire  ottoman,  et  que,  si  quatre  puissances  sont 
présenhîs  dans  le  traité  du  15  juillet,  en  définitive  une 
seule  en  profitera.  C'est  ïa  le  résultat  que  nous  repous- 
sons. Nous  voulons  en  Orient  la  paix  et  l'équilibre  des 
États  européens.  Nous  croyons  la  paix  et  l'équilibre 
compromis  par  le  traité  dont  vous  pom'suivez  l'exécu- 


EXÉCUTION  DU  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1810.       321 

tion.  Un  État  du  premier  ordre,  la  France  ne  peut,  en 
pareille  occurrence,  manquer  à  son  rôle  et  à  son  rang. 
Elle  n'y  manquera  point. 

—  «  Elle  aura  bien  raison ,  et  nous  serions  bien  fâ- 
chés qu'elle  y  manquât.  Croyez-moi,  mon  cher  ambas- 
sadeur ;  nous  n'avons  aucune  envie  que  vous  n'exerciez 
pas  en  Orientl'influence  qui  vous  appartient. Nous  savons 
combien  votre  influence  y  est  nécessaire;  et  soyez  sûr 
que,  si  la  prépondérance  d'une  autre  puissance  y  deve- 
nait en  effet  menaçante,  vous  nous  verriez  à  côté  de 
vous  pour  la  réprimer.  Mais  rien  de  semblable  n'est  à 
craindre  aujourd'hui;  ce  qui  se  fait  en  Orient  détruira 
au  contraire  toute  prétention  isolée,  tout  protectorat 
exclusif.  Nous  aurions  infiniment  préféré  que  vous  y 
prissiez  part  avec  nous.  Vous  n'avez  pas  voulu.  Nous 
aussi,  en  1823,  quand  vous  êtes  intervenus  en  Espagne, 
nous  n'avons  pas  voulu  nous  y  associer.  On  nous  l'avait 
proposé,  demandé  à  Vérone.  Nous  avons  pensé  que  cela 
ne  convenait  i)as  à  notre  politique,  intérieure  et  exté- 
rieure. Avons-nous  fait  la  guerre  à  cause  de  cela?  De- 
puis bien  longtemps  pourtant  nous  redoutions  l'in- 
fluence de  la  France  en  Espagne.  Vous  y  êtes  entrés 
seuls.  Vous  y  êtes  restés  longtemps.  Vous  avez  occupé 
cinq  ou  six  ans  Cadix,  point  si  important  à  nos  yeux. 
Nous  avons  gardé  la  paix  et  nous  croyons  que,  pas  plus 
que  le  reste  de  l'Europe,  l'Angleterre  n'y  a  rien  perdu.  » 

Je  ne  prolongeai  pas  cette  discussion  sur  des  compa- 
raisons boiteuses  et  sans  importance  pratique;  je 
ramenai  la  conversation  vers  son  objet  sérieux,  les 

T.  V.  21 


322  CHAPITRE  XXXII. 

propositions  du  pacha  :  «  Le  gouvernement  du  Roi,  dis- 
je,  craint  qu'on  ne  se  fasse,  à  Londres,  des  illusions  à  cet 
égard.  Il  est  convaincu  qu'on  n'obtiendra  rien  de  plus 
à  Alexandrie.  Il  trouve  lui-même  ces  propositions  mo- 
dérées et  raisonnables;  il  ne  croirait  ni  devoir,  ni  pou- 
voir insister  auprès  du  pacha  pour  lui  arracher  davan- 
tage; il  ne  voit  enfin,  au  delà  de  ces  termes,  qu'une 
situation  de  plus  en  plus  violente  et  qui  nous  pousserait 
chaque  jour  plus  rapidement  vers  les  événements  les 
plus  graves.  » 

—  «  Je  ne  pense  pas ,  me  dit  lord  Palmerston,  que  ce 
soient  là  les  derniers  termes  auxquels  le  pacha  puisse 
Hre  amené.  La  Porte  n'acceptera  point  la  Syrie  tout 
entière  pour  Ibrahim.  Ibrahim ,  c'est  Méhémet.  Le  dis- 
trict d'Adana,  si  je  ne  me  trompe,  avait  été  donné  au 
nom  d'Ibrahim  ;  Méhémet  en  dispose,  comme  de  tout 
le  reste.  La  convention  du  15  juillet  a  un  but  sérieux, 
faire  disparaître  le  danger  auquel  le  voisinage  et  la 
puissance  de  Méhémet,  maître  de  la  Syrie,  tenaient  la 
Porte  sans  cesse  exposée.  Il  est  indispensable  que  ce  but 
soit  atteint. 

—  «Dois-je  conclure  de  là,  mylord,  que  la  Porte  n'ad- 
mettra aucune  modification  ^ux  propositions  qu'elle  a 
adressées  au  pacha? 

—  «Je  ne  dis  pas  cela;  le  pacha  montre  de  la  sagesse; 
il  commence  à  transiger.  Aucune  mesure  de  coercition 
n'a  pourtant  encore  été  réellement  tentée;  on  verra; 
une  place  qui  s'est  bien  défendue  pendant  six  mois, 
et  qui  donne  lieu  de  croire  qu'elle  se  défendra  bien 


.     EXÉCUTION  DU  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.       323 

encore,  est  traitée  autrement  que  celle  dont  le»  rem- 
parts sont  minés  et  près  de  tomber.  Il  y  a  tel  dessein 
qu'on  peut  modifier  lorsque,  à  la  pratique,  on  en  a 
reconnu  les  difficultés.  Quant  à  présent ,  Ibrahim  s'est 
rapproché  de  Beyrout  avec  un  corps  de  troupes,  ce  qui 
prouve  qu'il  ne  pense  pas  à  passer  le  Tau  rus.  » 

-—  «  Savez-vous  ce  qu'il  fera,  mylord ,  quand  il  saura 
que  les  dernières  propositions  de  son  père  ont  été 
rejetées  ? 

—  «  Ce  ne  seront  pas  les  dernières  ;  le  pacha  est  entré 
dans  une  bonne  voie  ;  il  comprendra  qu'il  y  a,  pour 
lui,  plus  d'avantage  à  y  persévérer  qu'à  en  sortir.  » 

Je  rendis  sur-le-champ  à  M.  Thiers  un  compte  dé- 
taillé de  cet  entretien ,  et  en  dehors  de  mon  récit  offi- 
ciel j'ajoutai  :  «  On  ne  m'a  pas  dit,  et  je  n'aurais  pas 
souffert  qu'on  me  dît ,  mais  on  croit  ici  que  le  pacha 
découragé  avait  cédé  bien  davantage,  et  qu'il  était  prêt 
en  effet  à  se  contenter  de  l'Egypte  héréditaire ,  en  s'en 
remettant  d'ailleurs  à  la  générosité  du  sultan.  MM.  Co- 
chelet  et  Walewski  lui  auraient,  dit-on,  reproché  d'avoir 
fait  cette  démarche  à  leur  insu,  et  l'auraient  fait  revenir 
de  sa  première  résolution;  en  sorte  que  la  France  seule 
aurait  fait  obstacle  à  la  conclusion  de  l'affaire. 

«  Quand  on  conçoit  des  doutes  sur  cette  explication 
de  ce  qui  s'est  passé  à  Alexandrie,  voici  celle  qu'on 
adopte  en  échange.  Le  pacha,  dit-on,  a  fait  une  feinte  ; 
il  s'est  montré  disposé  à  tout  céder,  dans  l'espoir  que  les 
agents  français  eux-mêmes  trouveraient  ses  concessions 
excessives,  lui  conseilleraient  d'autres  propositions  dont 


324  CHAPITRE  XXXII. 

ils  prendraient  la  responsabilité,  et  lieraient  ainsi  la 
France  à  sa  cause.  En  sorte  que,  dans  la  première  hy- 
pothèse, la  France  serait  plus  exigeante  et,  dans  la  se- 
conde, moins  fine  que  le  pacha.  » 

La  première  hypothèse  devint  bientôt  à  Londres  un 
bruit  fort  répandu  et  d'un  très -fâcheux  effet.  J'écrivis 
le  22  septembre  à  M.  Thiers  :  «  Je  ne  puis  vous  laisser 
ignorer,  et  je  vous  l'ai  déjà  indiqué  hier,  que  lord  Pal- 
merston,  pour  retenir  ses  collègues  sous  son  drapeau, 
se  servira  et  se  sert  déjà  beaucoup  de  cette  assertion  que 
le  pacha  avait  cédé,  allait  céder,  que  les  agents  fran- 
çais seuls  lui  ont  rendu  courage  et  l'ont  rengagé  dans 
la  résistance.  C'est  ce  qu'on  lui  mande  de  plusieurs 
côtés,  et  avec  affirmation.  On  l'a,  dit-on,  également 
mandé  à  Vienne,  et  M.  de  Metternich  en  est  aussi  per- 
suadé que  lord  Palmerston.  Lord  Beauvale  en  a  écrit  à 
Londres.  L'amiral  Stopford  y  croit,  dit-on,  également, 
et  lui,  qui  était  assez  favorable  au  pacha,  et  en  bonne 
intelligence  avec  nous,  va  changer  de  disposition  et 
poursuivre  avec  ardeur  les  moyens  de  contrainte,  très- 
blessé,  pour  son  propre  compte,  d'avoir  tiré  à  tort  le 
canon  de  raccommodement.  J'ai  trouvé  hier  lord  Rol- 
land fort  troublé  de  tout  ce  qu'on  lui  disait  à  cet  égard, 
et  redoutant  beaucoup  l'effet  de  tout  ce  qu'on  pouvait 
dire.  On  raconte  que  M.  Walewski  a  parlé  au  pacha  de 
30,000  hommes  que  la  France  réunissait  dans  ses  dépar- 
tements méridionaux.  Deux  de  nos  amis,  des  plus  chauds 
et  des  plus  utiles,  sont  venus  ce  matin  me  dire  les  ra- 
vages, je  me  sers  à  dessein  de  l'expression,  que  les  ad- 


EXÉCUTION  DU  TKAITÉ   DU  15  JUILLET  1840.        325 

versaires  d'une  transaction  pourraient  faire  et  feraient, 
dans  le  cabinet  et  dans  le  public,  avec  de  telles  alléga- 
tions. Car  la  France  a  toujours  répété,  disent-ils,  que, 
pour  elle,  la  question  des  territoires  lui  était  indifférente 
et  que,  si  le  pacba  voulait  céder,  elle  n'y  objecterait  pas 
du  tout.  J'attendrai  impatiemment  votre  réponse.  » 

Elle  ne  se  fit  pas  attendre;  M.  Thiers  m'écrivit  le  24 
septembre  :  «  A  la  fausse  assertion  que  la  France,  loin 
d'amener  les  concessions  du  vice-roi,  les  a  au  contraire 
empêchées  d'être  pleines  et  entières,  donnez  en  mon 
nom,  et  au  nom  du  gouvernement  français,  le  démenti 
le'plus  solennel.  Je  ferai  donner  aujourd'hui  ce  démenti 
par  un  journal  officiel  ^  Voici  la  rigoureuse  vérité.  Le 
vice-roi,  en  pourparlers  avec  Rifaat-Bey,  avait  com- 
mencé à  s'adoucir,  et  avait  conçu,  de  certaines  insinua- 
tions qui  lui  avaient  été  faites,  l'es^joir  d'obtenir  du  sul- 
tan des  conditions  meilleures  que  le  traité  du  15  juillet. 
11  fit  alors  cette  réponse  qu'il  acceptait  «  l'Egypte  héré- 
ditaire, et  qu'il  s'en  fiait,  pour  le  surplus,  à  la  magna- 
nimité du  sultan.  »  On  en  était  là  quand  nos  agents  le 
virent,  et  il  dit  ce  qu'il  entendait  par  ce  recours  à  la 
magnanimité  du  sultan;  il  entendail  qu'on  lui  laisserait 
la  possession  viagère  de  la  Syrie,  d'Adana  et  de  Candie. 
C'est  alors  que  nos  agents  lui  déclarèrent  que  c'était  là 
une  prétention  impossible  à  justifier  et  à  satisfaire.  No- 
tamment sur  Candie,  il  fafiut  y  revenir  à  plusieurs  fois 
pour  rébranler  et  le  convaincre.  L'assertion  qu'il  allait 

*  Moniteur  du  25  septembre  1840. 


326  CHAPITRE  XXXU. 

tout  céder  est  donc  un  indigne  mensonge  auquel  je 
vous  prie  de  donner,  en  mon  nom  et  au  nom  de  la 
France,  le  plus  éclatant  démenti.  Je  vous  envoie  une 
lettre  de  M.  Cochelet  que  vous  pouvez  lire  à  qui  cette 
lecture  sera  utile.  » 

Elle  fut  utile,  mais  point  nécessaire.  Je  répondis  le 
2(5  septembre  à  M.  Thiers  :  «  Je  sors  de  chez  lord  Pal- 
merston.  J'avais  déjà  démenti,  auprès  de  lui  et  auprès 
de  tout  le  monde ,  l'assertion  relative  à  la  conduite  des 
agents  français  à  Alexandrie.  Je  viens  de  le  faire  avec 
l'autorité  de  votre  lettre,  du  rapport  de  M.  Cochelet  et 
de  votre  démenti  officiel.  J'ai  trouvé  lord  Palmerston 
convaincu  d'avance  et  assez  embari^ssé.  Il  avait  reçu 
hier  le  rapport  du  colonel  Hodges,  en  date  du  30  août, 
signé  des  trois  autres  consuls  et  de  Rifaat-Bey,  et  par- 
faitement d'accord  avec  celui  de  M.  Cochelet.  Ce  rapport, 
rédigé  en  forme  de  procès-verbal  de  la  conférence  entre 
le  pacha,  Rifaat-Bey  et  les  quatre  consuls,  prouve: 
1°  que  le  pacha,  en  déclarant  aux  consuls  qu'il  acceptait 
l'Egypte  héréditaire,  et  s'adresserait,  pour  le  reste,  aux 
bontés  du  sultan,  leur  a,  m-ême  au  premier  moment, 
donné  à  entendre  qu'il  demanderait  et  qu'il  espérait 
bien  obtenir  le  gouvernement  viager  de  la  Syrie,  ajou- 
tant ensuite  que,  s'il  était  refusé,  il  aurait  recours  aux 
armes  ;  î°  que  les  agents  français,  loin  de  détourner  le 
pacha  des  concessions  pleines  et  entières  qu'il  avait 
faites  d'abord,  s'étaient,  au  contraire,  appliqués  et 
avaient  réussi  à  obtenir  de  lui  des  concessions  plus  éten- 
dues et  plus  précises.  » 


EXECUnON  DU  TRAITE  DU  15  JUILLET  1840.        327 

«  Ce  dernier  point  n'est  pas  textuellement  exprimé 
dans  le  rapport  du  colonel  Hodges,  qui  ne  traite  que  de 
ce  qui  s'est  passé  entre  le  pacha  et  les  consuls  ;  mais  il 
en  découle  nécessairement,  et  le  rapport  de  M.  Cochelet 
est  pleinement  confirmé.  Lord  Palmerston  l'a  reconnu 
sans  hésiter,  sans  essayer  d'atténuer  la  vérité.  J'ai  pris 
sur  lui  tous  mes  avantages.  J'ai  prononcé  les  mots 
d'étrange  crédulité,  de  confiance  aveugle  dans  tout  ce 
qui  flattait  ses  idées  ou  son  désir;  j'ai  parlé  des  offenses 
auxquelles  il  se  laissait  ainsi  entraîner  envers  nous,  que 
nous  devions  ressentir,  que  nous  ressentions,  et  qui 
rendraient  les  affaires  encore  hien  plus  difficiles  et  péril- 
leuses si  nous  n'étions  pas  plus  attentifs  avant  de  croire 
et  de  parler.  Il  n'a  point  cherché  de  mauvaise  excuse,  et 
vous  pouvez  être  sûr  qu'à  cet  égard,  en  ce  moment,  il  a 
le  sentiment  d'un  tort  et  presque  envie  de  le  réparer.  Ce 
qui  importe  encore  i)lus,  c'est  qu'il  a  perdu  par  là  un 
grand  moyen  d'action  sur  l'esprit  de  ses  collègues,  d'ici 
au  conseil  de  lundi  prochain  et  dans  ce  conseil  même.  » 
Trois  conseils  de  cabinet  furent  tenus  en  effet,  le  29 
septembre  et  les  1^'  et  2  octobre,  pour  délibérer  sur  les 
concessions  du  pacha;  les  amis  delà  pohtique  pacifique 
soutenaient  qu'elles  pouvaient  devenir  la  base  d'une 
transaction,  et  demandaient  qu'on  fît,  à  ce  sujet,  quel- 
que nouvelle  ouverture  à  la  France.  Lord  Palmerston 
se  retranchait  dans  les  difficultés  de  conduite,  les  scru- 
pules de  dignité:   «Le  truite  s'exécute,  disait-il,  et 
s'exécutera  facilement;  connnenl  le  rétracter  sans  hu- 
milier l'Angleterre  et  l'Europe?  »  Ses  objections  ne 


3-28  CHAPITRE  XXXII. 

ramenaient  pas  à  Ini  les  partisans  d'un  arrangement; 
mais  ils  ne  les  résolvaient  pas  à  leur  propre  satisfaction. 
Us  cherchaient  quelque  chose  qui^  sans  violer  et  abolir 
formellement  le  traité  du  15  juillet,  en  prît  la  place  et 
maintînt  à  la  fois  la  paix  et  l'honneur  diplomatique  de 
l'Angleterre.  Us  ne  le  trouvaient  pas.  La  chance  d'une 
dislocation  du  cabinet  était  d'ailleurs  présente  à  l'esprit 
de  tous  ses  membres,  et  rendait  toutes  les  discussions 
molles  et  vaines. 

Au  milieu  de  ces  petites  agitations  intérieures  du 
cabinet  anglais,  arriva  à  Paris  et  à  Londres  la  nouveUe 
télégraphique  que,  le  11  septembre,  l'escadre  anglaise 
avait  d'abord  sommé,  puis  bombardé  Beyrout  qui,  après 
une  résistance  peu  efficace,  s'était  rendu;  que  des  troupes 
turques,  ou  auxiliaires  des  Turcs,  avaient  été  débarquées 
et  commençaient  à  agir  en  Syrie;  et  que,  pendant  ce 
temps,  à  Constantinople ,  aussitôt  après  l'arrivée  de 
Rifaat-Bey  revenu  d'Alexandrie  et  malgré  les  efforts  du 
comte  Walewski  pour  faire  accepter  les  propositions 
d'arrangement  du  pacha,  le  sultan,  à  la  suite  de  deux 
réunions  solenneUes  du  divan,  avait,  le  14  septembre, 
prononcé  la  déchéance  de  Méhémet-Ali  comme  pacha 
d'Egypte  et  nommé  Izzet-Méhémel  pour  le  remplacer. 
Le  traité  du  15  juiUet  était  ainsi  exécuté  en  Orient  dans 
ses  conséquences  extrêmes,  pendant  qu'on  cherchait 
encore,  en  Occident,  un  moyen  de  les  prévenir. 

En  me  transmettant,  le  2  octobre,  ces  nouvelles, 
M.  Thiers  ajoutait  :  «  Vous  pouvez  vous  figurer  aisément 
l'impression  du  public  de  Paris.  U  m'est  impossible  de 


EXECUTION  Di;  TRAITE  DU  15  JUILLET  1840.        329 

dire  ce  qui  en  résultera,  ni  quelles  seront  les  résolutions 
du  gouvernement.  J'ai  assemblé  le  cabinet  ce  matin  ; 
je  l'assemblerai  encore  ce  soir;  je  vous  ferai  part  de  ses 
résolutions  dès  qu'elles  seront  prises,  et  qu'il  y  aura 
besoin  de  vous  les  faire  connaître  pour  votre  conduite 
à  Londres.  En  attendant,  vous  ne  devez  pas  dissimuler 
combien  la  situation  est  grave.  Elle  ne  l'a  jamais  été, 
à  beaucoup  près,  autant.  » 

En  recevant,  le  4  octobre  au  matin,  ces  nouvelles  et 
sans  rien  attendre  de  plus,  je  pensai  que ,  soit  avec  les 
amis,  soit  avec  les  adversaires  d'un  arrangement  paci- 
fique, je  ne  devais  pas  rester  inactif  et  silencieux.  Je 
pris  quelques  mesures  pour  que  les  premiers  connus- 
sent bien ,  sans  retard ,  la  gravité  de  la  situation ,  et  je 
demandai  à  lord  Palmerston  de  me  recevoir  dans  la 
matinée.  11  me  répondit  qu'il  m'attendait. 

«  Mylord,  lui  dis-je  en  entrant,  je  n'ai,  de  la  part  du 
gouvernement  du  Roi,  rien  à  vous  demander  ni  h  vous 
dire  ;  mais  je  tiens  à  vous  informer  sur-le-champ  des 
nouvelles  que  je  reçois  et  de  l'effet  qu'elles  produisent 
en  France.  »  Je  lui  lus  une  dépêche  de  M.  de  Pontois, 
en  date  du  15  septembre,  sur  ce  qui  venait  de  se  passer 
à  Constantinople,  et  trois  dépêches  télégraphiques  que 
M.  Thiers  m'avait  transmises. 

Sur  la  dépêche  de  M.  de  Pontois,  lord  Palmerston 
s'empressa  de  me  dire  :  «  11  n'y  a  point  de  successeur 
nommé  à  Méhémet-Ali  en  Egypte;  la  Porte  a  pensé  que, 
puisqu'elle  était  en  guerre  avec  lui,  il  fallait  lui  retirer 
tout  pouvoir  légal.  Elle  l'a  déposé  pour  qu'il  ne  fnt  plus, 


3ao  CHAPITRE  XXXII. 

en  Egypte  comme  ailleurs,  le  représentant  du  sultan, 
pour  que  tous  les  sujets  du  sultan.  Égyptiens  comme 
Syriens,  sussent  bien  qu'ils  ne  devaient  plus  à  ses  ordres 
aucune  obéissance.  Elle  a  pensé  en  même  temps  que 
cette  mesure  l'intimiderait  et  contribuerait  à  le  faire  cé- 
der. Elle  ne  s'est  point  interdit  tout  arrangement  avec  lui 
quant  à  rÉgyi)te;  elle  n'a  investi  Izzet-Mébémet-Pacha 
que  d'un  pouvoir  provisoire  et  limité.  J'ai  écrit  à  lord 
(jranville  pour  qu'il  donnât  à  votre  gouvernement  cette 
explication  et  rétablît  la  vérité  des  faits.  » 

—  «  Il  n'en  est  pas  moins  vrai,  mylord,  que  c'est  au  mo- 
ment où  Méhémet-Ali  faisait  des  concessions  et  aban- 
donnait une  partie  de  ses  prétentions,  qu'on  a  pris  contre 
lui  une  mesure  extrême ,  et  poussé  tout  à  coup  la  con* 
vention  du  15  juillet  à  ses  dernières  conséquences.  L'ar- 
ticle VII  de  cette  convention  ne  présentait  le  retrait  de 
l'Egypte  même  à  Méhémet-Ali  que  comme  une  chance 
éloignée,  sur  laquelle  le  sultan  consulterait  ses  alliés. 
Apparemment  le  conseil  de  lord  Ponsonby  a  été  aussi 
prompt  que  la  résolution  du  sultan.  C'est  sans  doute 
dans  le  même  esprit  de  promptitude ,  et  pour  aller  au- 
devant  des  événements,  qu'on  fait  dans  l'Asie  Mineure, 
auprès  de  Nicodémie ,  les  préparatifs  d'un  camp  pour 
des  troupes  russes.  Aux  termes  de  l'article  111  de  la  con- 
vention du  15  juillet,  c'est  seulement  dans  le  cas  où 
Ibrahim  passerait  le  Taurus  que  ces  mesures  sont  an- 
noncées pour  la  sûreté  de  Constantinople.  » 

n  —  Aussi  n'y  a-t-il ,  quant  à  présent,  rien  de  fondé 
dans  le  bruit  dont  vous  me  parlez.  On  ne  fait  point  de 


EXÉCUTION  DU  TRAITE  DU  15  JUILLET  1840.        331 

préparatifs  pour  un  camp  russe  à  Nicomédie,  et  j'espère 
que  rien  de  semblable  ne  sera  nécessaire,  et  qu'Ibrahim 
ne  franchira  pas  le  Taurus.  » 

La  conversation  passa  de  Constantinople  en  Syrie. 
Lord  Palmerston  ne  savait ,  sur  Beyrout ,  que  ce  qu'il 
avait  appris  par  nos  dépêches  télégraphiques  :  «  Mes 
dernières  dépêches  de  Beyrout,  me  dit-il,  sont  du  20 
août;  mais  l'événement  ne  m'étonne  pas;  Beyrout  était 
un  point  important  à  occuper.  C'est  le  seul  port  de  cette 
côte.  Il  coupe  les  communications  du  pacha.  C'est  de  là 
que  l'insurrection  de  la  Syrie  contre  lui  peut  être  effi- 
cacement soutenue. 

—  «  Oui,  cette  insurrection  qu'on  soutient  sans  qu'elle 
existe,  et  qu'on  ne  parvient  pas  à  créer. 

—  «  Elle  existera  dès  qu'elle  aura  un  point  d'appui. 
Notre  drogman,  M.  Wood,  a  parcouru  le  Liban;  il  a  vu 
les  principaux  chefs,  l'émir  Beschir  lui-même;  ils  lui 
ont  tous  dit  que,  dès  qu'ils  verraient  le  drapeau  turc 
arboré  et  protégé  par  des  forces  suffisantes,  ils  pren- 
draient les  armes,  car  la  tyrannie  du  pacha  leur  est 
insupportable.  » 

Je  parlai  avec  amertume  de  ce  drapeau  turc  arboré 
sur  Beyrout  en  cendres,  et  par  des  mains  qui  n'étaient 
pas  toutes  turques.  Lord  Palmerston  révoqua  en  doute 
les  neuf  jours  de  bombardement  et  la  ruine  complète  de 
Beyrout  :  «  Les  Égyptiens,  me  dit-il,  étaient  dans  un 
fort,  dans  le  lazaret,  je  crois.  Ce  point-lù  aura  été  dé- 
truit, ce  (jui  aura  déterminé  la  retraite.  Quant  aux 
troupes  débarquées,  ce  sont  bien  dtîs  Turcs.  H  n'y  a 


332  CHAPITRE  XXXII. 

point  il'Autiicliiens.  Peul-ctrc  quelques  marins  an- 
glais, pour  un  moment,  comme  nous  avons  fait  en 
Espagne.  Mais  c'est  par  des  Turcs  que  Beyrout  est  occupé, 
et  une  seconde  expédition  de  troupes  turques  ne  tardera 
pas  à  y  arriver. 

—  «  Je  ne  sais,  mylord,  si  c'est  Beyrout  même  ou 
seulement  le  lazaret  qui  a  été  détruit,  ni  dans  quelle 
mesure  les  Anglais,  les  Autrichienset  les  Turcs  ont  con- 
tribué à  sa  destruction,  ni  si  ce  serait  une  insurrection 
bien  naturelle  que  celle  qui  viendrait  si  tard  et  à  condi- 
tion d'être  si  bien  garantie.  Ce  que  je  sais,  c'est  que  tous 
les  faits  que  nous  venons  d'apprendre,  et  dont  quelques- 
uns  sont  des  conséquences  rigoureuses,  extrêmes,  loin- 
taines, du  traité  du  15  juillet,  ont  éclaté  à  la  fois,  au 
début  même  de  l'exécution,  au  moment  oi^i  les  conces- 
sions du  pacha  avaient  fait  concevoir  des  espérances 
d'firrangement.  Ces  faits  ont  produit  en  France  un  effet 
déplorable,  et  il  en  résulte  la  situation  la  plus  grave  qui 
se  puisse  imaginer,  une  situation  dans  laquelle  personne 
ne  peut  plus  répondre  de  l'avenir. 

—  «  Comment  un  nouvel  arrangement  serait-il  pos- 
sible? Comment  pourrions-nous  modifier  la  convention 
du  15  juillet  sous  le  coup  des  menaces  dont  nous  sommes 
assaillis  ?  Au  milieu  d'une  telle  explosion,  notre  hon- 
neur nous  commande  de  tenir  à  ce  que  nous  avons  fait, 
d'accomplir  ce  que  nous  avons  entrepris. 

—  «  Pardon,  mylord,  que  voulez-vous  dire?  De  quelle 
explosion,  de  quelles  menaces  parlez-vous  ?  Est-ce  des 
journaux?  Vous  savez,  comme  moi,  ce  que  c'est  qu'un 


EXÉCUTION  DU  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.       333 

IJays  libre  ;  vous  connaissez,  comme  moi,  ce  qu'y  peu- 
vent être  les  exagérations  de  la  pensée,  les  emportements 
du  langage.  Si  vous  me  parliez  de  nos  journaux,  je 
parlerais  des  vôtres.  Vous  ne  voudriez  certainement  pas 
en  répondre. 

—  a  Et  vos  armements  sur  terre  et  sur  mer? 

—  «  Nos  armements,  mylord,  sont  une  sûreté  pour 
nous,  point  une  menace  de  notre  part.  Comment?  De- 
puis l'origine  de  cette  affaire,  la  France  répèle  que  son 
motif  pour  repousser  l'emploi  de  la  force  contre  le 
pacha,  c'est  la  crainte  que,  par  là,  on  ne  soulève  en 
Orient  les  questions  les  plus  graves,  qu'on  ne  trouble 
l'Empire  ottoman  et  la  paix  de  l'Europe.  Elle  a  tort  ou 
raison;  mais  enfin  c'est  son  avis,  sa  prévoyance.  Et 
pendant  qu'elle  pense  et  prévoit  ainsi,  la  France  voit 
quatre  grandes  puissances  s'unir  pour  employer  la  force 
en  Orient;  elle  se  voit  isolée,  et  elle  ne  prendrait  pas  ses 
précautions  !  Elle  ne  se  préparerait  pas  pour  les  chan- 
ces d'un  avenir  qu'elle  a  toujours  prévu  et  prédit!  Ces 
préparatifs,  mylord,  ces  armements  n'ont  rien  d'agressif; 
ils  ne  menacent  les  droits  d'aucun  État  ;  ils  sont  notre 
garantie,  à  nous,  contre  les  périls  et  pour  les  nécessités 
de  la  situation  qu'on  nous  a  faite.  Il  fallait  prévoir, 
mylord,  cette  conséquence  de  cette  situation;  il  fallait 
prévoir  l'élan  du  sentiment  national  dans  la  France 
isolée,  et  l'attitude  qu'il  imposerait  à  son  gouvernement. 
Je  vous  l'ai  souvent  annoncé;  je  vous  ai  fait  pressentir 
cette  explosion  dont  vous- vous  plaignez  et  ses  consé- 
quences. Vous  n'avez  jamais  voulu  y  croire. 


334  CHAPITRE  XXXII. 

—  «  C'est  volontairement  que  la  France  s'est  isolée. 
Nous  avons  vivement  désiré,  instamment  demandé 
qu'elle  fût  avec  nous.  Nous  ne  pouvions  abandonner  ce 
que  nous  pensions,  ce  que  nous  voulions  faire  dans  le 
seul  intérêt  du  repos  de  l'Europe,  parce  que  la  France 
n'était  pas  de  notre  avis  sur  le  choix  des  moyens.  C'eût 
été  reconnaître,  accepter  son  veto,  sa  dictature.  Nous 
nous  sommes  appliqués  à  vous  rassurer,  à  vous  donner, 
sur  nos  intentions,  sur  notre  action,  toutes  les  garanties 
possibles.  S'il  en  est 'que  vous  désiriez,  que  vous  imagi- 
niez, dites-les;  nous  irons  très-loin  pour  dissiper  toute 
inquiétude.  Mais  quand,  après  un  an  de  négociations, 
nous  avons  conclu  la  convention  du  i5  juillet,  nous 
avons  fait  un  acte  sérieux;  nous  l'avons  fait  pour  guérir 
en  Orient  un  mal  sérieux.  Nous  ne  voulons  faire  que 
cela;  mais  nous  le  voulons  sérieusement,  comme  des 
gens  qui  se  respectent  eux-mêmes,  qui  ne  vont  point 
au  delà  de  ce  qu'ils  ont  dit,  mais  ne  rétractent  point  ce 
qu'ils  ont  fait. 

—  «  Nous  aussi,  mylord,  nous  tenons  à  ce  que  nous 
avons  dit;  nous  ne  voulons  que  ce  que  nous  avons  an- 
noncé. Nous  avons  toujours  voulu  la  paix;  toute  notre 
politique  a  été  dirigée  vers  le  maintien  de  la  paix.  Nous 
n'avons  pas  créé  la  situation  dans  laquelle  la  paix  peut 
être  compromise;  nous  ne  répondons  pas,  je  le  répète, 
de  l'avenir  que  cette  situation  peut  amener.  » 

Je  transmis  sur-le-champ  à  M.  Thiers  les  détails  de 
cet  entretien,  et  je  lui  communiquai  en  même  temps 
l'impression  qu'à  ce  moment  même  et  dans  la  situation 


EXÉCUTION  DU  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.        335 

ainsi  aggravée;,  je  ne  cessais  pas  de  conserver  :  «  Je  re- 
garde, lui  dis-je,  les  dernières  paroles  que  m'a  adres- 
sées lord  Palmerston  comme  l'expression  vraie  et  com- 
plète de  sa  pensée,  et  par  conséquent  de  la  pensée  du 
cabinet  où  il  prévaut.  Il  veut  sincèrement  renfermer  la 
convention  du  45  juillet  dans  les  limites  indiquées,  la 
restitution  de  la  Syrie  au  sultan  ;  il  veut  sérieusement 
l'exécuter  dans  ces  limites.  Il  est  plus  que  jamais  con- 
vaincu que  les  événements  s'y  renfermeront,  et  que  le 
pacha  portera  plus  loin  ses  concessit)ns,  ou  sera  dompté 
sans  longs  et  violents  efforts.  » 

Deux  jours  après,  pour  que  le  gouvernement  du  Roi 
n'ignorât  rien  de  l'état  des  esprits  à  Londres,  j'écrivis  à 
M.  Tliiers  :  «  J'espérais  recevoir,  il  y  a  déjà  quelque 
temps,  votre  réponse  à  la  grande  dépêche  de  lord  Pal^ 
merston  du  31  août  dernier.  En  vous  écrivant  le  0  sep- 
tembre, je  vous  ai  parlé  de  l'effet  qu'elle  produisait  en 
Angleterre  et  de  l'importance  qu'il  y  aurait  pour  nous 
à  agir,  à  notre  tour,  sur  l'esprit  flottant  du  public  an- 
glais mal  informé.  Depuis  cette  époque,  non-seulement 
la  dépêche  du  31  août,  mais  plusieurs  autres  pièces 
dans  le  môme  sens  ont  été  publiées,  entre  autres  la 
note  que  m'a  adressée  lord  Palmerston,  le  16  septembre, 
en  me  communiquant  la  convention  du  15  juillet,  celle 
qui  accompagnait  le  protocole  du  17  septembre,  et  ce 
protocole  lui-même.  Ces  publications  ont  réellement  agi 
sur  l'opinion  en  Angleterre,  et  aussi,  me  dit-on,  en  Alle- 
magne. Rien  n'est  venu  de  notre  part,  non-seulement  à 
la  connaissance  du  public,  mais  à  l'adresse  du  cabinet 


336  CHAPITRE  XXXII. 

anglais  qui,  je  le  sais,  s'est  un  peu  étonné  de  ne  recevoir 
aucune  réponse  à  ses  diverses  communications.  » 

M.  Tliiers  m'envoya,  le  8  octobre,  sa  réponse,  en  date 
du  3,  au  mémorandum  anglais  du  31  août.  C'était  un 
complet  et  habile  résumé  de  la  politique  du  gouverne- 
ment français  depuis  4839,  dans  les  affaires  d'Orient. 
Ses  motifs ,  sa  persévérance  à  travers  toutes  les  phases 
de  la  question ,  ses  efforts  à  la  fois  pour  le  maintien  de 
l'Empire  ottoman  et  pour  l'acceptation  intelligente  et 
pacifique  des  faits  qui,  dans  certains  lieux,  en  attestaient 
l'incontestable  décadence,  enfin  ses  objections  au  traité 
du  15  juillet  1840  et  ses  griefs  contre  le  brusque  pro- 
cédé de  la  conclusion,  y  étaient  exposés  avec  lucidité, 
fermeté  et  mesure.  Je  donnai  le  12  octobre,  à  lord  Pal- 
merston,  revenu  ce  jour  même  de  la  campagne,  lecture 
et  copie  de  ce  document  K  11  me  fit,  dans  le  cours  de 
cette  lecture,  quelques  observations  courtes  et  réser- 
vées, quoique  son  impression,  je  pourrais  dire  sa  con- 
trariété, fût,  au  fond,  assez  vive.  J'ai  déjà  dit  qu'il  a  le 
goût  de  la  polémique  et  un  besoin  passionné,  non-seu- 
lement d'avoir,  mais  d'avoir  toujours  eu  raison,  dans 
ses  raisonnements  comme  dans  ses  actes.  La  lecture 
terminée,  il  m'exprima  l'intention  de  répondre,  par 
écrit,  à  cette  dépêche,  et  d'y  relever  tout  ce  qui  lui 
paraissait  susceptible  de  contradiction.  11  avait  l'air,  en 
m'écoutant,  de  méditer  déjà  sa  réponse. 

A  sa  dépêche  du  3  octobre,  M.  Thiers  en  avait  joint 

t  Pièces  historiques,  n"  XI. 


KXKCUTIOX  DU  TliAITK  DU  13  JUILLET  18.0.        337 

une  aiitrc^  en  date  du  8,  pratiquement  bien  plus  impor- 
tante. C'était  la  déclaration  de  l'attitude  que  prenait  le 
gouvernement  du  Roi  en  raison  de  la  déchéance  pro- 
noncée à  Constantinople  contre  Méliéniet-Ali,  comme 
paclia  d'Egypte  '.  Cette  déclaration  était  conçue  en  ter- 
mes aussi  mesurés  que  graves;  le  mot  et  le  moment 
précis  du  caaus  bclli  n'y  étaient  pas  prononcés;  mais 
elle  portait  formellement  «  que  la  déchéance  du  vice- 
roi,  mise  à  exécution,  serait,  aux  yeux  de  la  France, 
une  atteinte  à  l'équilibre  général  de  l'Europe.  On  a  pu 
livrer,  aux  chances  de  la  guerre  actuellement  engagée, 
la  question  des  limites  qui  doivent  séparer,  en  Syrie, 
les  possessions  du  sultan  et  du  vice-roi  d'Egypte;  mais 
la  France  ne  saurait  abandonner  à  de  telles  chances 
l'existence  de  Méhémet-Ali  comme  prince  vassal  de 
rEmi)ire.  Quelle  que  soit  la  limite  territoriale  qui  les 
sépare,  par  suite  des  événements  de  la  guerre,  leur 
double  existence  est  nécessaire  à  l'Europe,  et  la  France 
ne  saurait  admettre  la  suppression  de  l'un  ou  de  l'autre. 
Disposée  à  prendre  part  à  tout  arrangement  acceptable 
qui  aurait  [)Our  base  la  double  garantie  de  l'existence 
du  sultan  et  du  vice-roi  d'Egypte,  elle  se  borne  en  ce 
moment  à  déclarer  que,  pour  sa  part,  elle  ne  pourrait 
consentir  à  la  mise  à  exécution  de  l'acte  de  déchéance 
prononcé  à  Constantinople.  » 

Je  portai  cette  dépêche  à  lord  Palmerslon  le  10  octo- 
bre, quelques  heures  après  lavoir  reçue.  Il  arrivait  de 


1  Pièces  historiques,  N"  XI. 

T.  V.  22 


338  CHAPITRE  XXXII. 

la  campagne  et  se  disposait  à  se  rendre  au  conseil.  II 
écouta  ma  lecture  avec  une  attentioji  silencieuse  ;  sur  le 
passage  seulement  où  M.  Thiers  rappelait  la  déclaration 
que  lui  avait  faite  lord  Granville  au  sujet  de  la  déchéance 
prononcée  contre  le  pacha  :  «  Je  ne  sais,  me  dit  lord 
Palmerston,  si  ces  mots  mesure  comminaloire,sans  con- 
séquence effective  et  nécessaire,  rendent  bien  exactement 
ma  pensée.  J'ai  chargé  lord  Granville,  comme  je  vous 
l'ai  dit  à  vous-même,  de  déclarer  au  gouvernement  du 
Roi  que  nous  considérions  cette  déchéance,  non  comme 
un  acte  définitif  et  qui  devait  nécessairement  être  exé- 
cuté, mais  comme  une  mesure  de  coercition  destinée  à 
retirer  au  pacha  tout  pouvoir  légal,  à  agir  sur  son  esprit 
pour  l'amener  à  céder,  et  qui  n'excluait  pas,  entre  la 
Porte  et  lui,  s'il  renonçait  à  ses  premiers  refus,  un  ac- 
commodement qui  le  maintînt  en  possession  de  l'E- 
gypte. —  C'est  aussi,  mylord,  ce  que  j'ai  mandé  au 
gouvernement  du  Roi  »  et  je  continuai  ma  lecture. 
Quand  j'eus  fini  :  «  Je  ne  saurais,  me  dit  lord  Palmer- 
ston,  vous  répondre  immédiatement;  je  ne  suis  pas  le 
gouvernement.  Je  n'entreprendrai  pas  non  plus,  en  ce 
ïuoment,  de  discuter  les  raisonnements  exprimés  dans 
cette  dépêche,  et  qui  pourraient  doimer  lieu  à  des  ob- 
servations que  pi'obablcment  il  conviendra  mieux  de 
faire  par  écrit.  Je  mettrai  la  dépêche  sous  les  yeux  du 
cabinet.  »  Et  nous  nous  séparâmes  sans  plus  de  conver- 
sation. 

Cinq  jours  après,  le  15  octobre,  poussé  par  la  vive 
impression  qu'avaient  faite,  sur  ses  collègues  et  sur  lui- 


EXECUTION  DU  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1840.        339 

même,  cette  dépêche  du  gouvernement  français  et  la 
déclaration  qu'elle  cqntenait,  lord  Palmerston  adressa  à 
Tambassadeur  d'Angleterre  à  Constantinople,  lord  Pon- 
sonby,  des  instructions  portant  :  «  Pour  que  le  récent 
exercice  de  l'autorité  souveraine  du  sultan  aboutisse  à 
un  prompt  et  satisfaisant  règlement  des  questions  pen- 
dantes, le  gouvernement  de  Sa  Majesté  pense  qu'il  con- 
viendrait que  les  représentants  des  quatre  puissances  à 
Constantinople  reçussent  ordre  d'aller  trouver  le  minis- 
tre turc  et  de  lui  dire  que,  d'après  les  stipulations  de 
l'article  7  de  l'acte  séparé  annexé  au  traité  du  15  juillet, 
leurs  gouvernements  respectifs  riîcommandent  forte- 
ment au  sultan  que ,  si  3Iéhémct-Ali  fait  bientùt  sa 
soumission  et  s'engage  à  restituer  la  flotte  turque  et  à 
retirer  ses  troupes  de  toute  la  Syrie,  d'Adana,  de  Candie 
et  des  villes  saintes ,  le  sultan,  de  son  côté,  non-seule- 
ment rétablisse  ftléhémet-Ali  comme  paclia  d'Egypte, 
mais  lui  donne  aussi  l'investiture  héréditaire  de  ce  pa- 
chalik,  conformément  aux  conditions  spécifiées  dans  le 
traité  du  15  juillet,  et  pourvu,  comme  de  raison,  que 
Méhémet-Ali  ou  ses  successeurs  ne  commettent,  sous 
peine  de  forfaiture,  aucune  infraction  de  ces  conditions. 
Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  a  droit  d'espérer  que 
l'avis  ainsi  suggéré  de  sa  part  au  sultan  aura  le  con- 
cours des  gouvernements  d'Autriche,  de  Prusse  et  de 
Russie;  Votre  Excellence  donc,  aussitôt  que  ses  collè- 
gues auront  reçu  des  instructions  correspondantes,  fera 
la  démarche  prescrite  dans  cette  dépêche.  Si  le  sultan, 
comme  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  n'en  saui-ait 


140  cHAPiini-:  xxxii. 

douter,  consent  à  agir  d'après  l'avis  qui  lui  sera  ainsi 
donné  par  ses  quatre  alliés^  il  conviendra  qu'il  prenne 
immédiatement  les  mesures  nécessaires  pour  faire 
connaître  à  Méliéjnet-Ali  ses  gracieuses  intentions;  et 
Votre  Excellence,  de  concert  avec  sir  Robert  Stopford, 
fournira  au  gouvernement  turc  toutes  les  facilités  qu'il 
l)Ourra  demandera  cet  effet.  » 

Lord  Palm(3rston  m'envoya  aussitôt  copie  de  cette 
dépèche,  et  lord  Cranville  reç  ut  ordre  de  la  communi- 
quer offîcieliement  au  gouvernement  du  Roi.  Le  cabinet 
anglais  avait  hâte  de  nous  rassurer  quant  à  l'existence 
de  Méhémet-Aii  en  Egypte,  et  de  faire  ainsi  disparaître 
la  chance  de  guerre  que  la  dernière  dépêche  de  M.  Thiers 
faisait  entrevoir. 

Mais  dans  la  situation  que  les  événements  d'Orient  et 
l'état  des  esprits  en  France  avaient  faite  au  cabinet  fran- 
çais, c'était  là  une  bien  petite  satisfaction  et  un  calmant 
bien  inefficace.  La  France  se  sentait  offensée  et  se  croyait 
menacée.  Elle  voyait,  dans  le  traité  du  15  juillet,  une 
atteinte  à  sa  dignité,  et  l'alliance  des  quatre  puissances 
pour  résoudre,  sans  elle,  la  question  égyptienne  était, 
à  ses  yeux,  le  présage  d'une  nouvelle  coalition  contre 
elle,  dans  un  avenir  peut-être  prochain.  Les  ennemis  du 
gouvernement  de  1830  fomentaient  ce  double  sentiment, 
s'en  promettant  des  chances  pour  le  plaisir  de  leurs 
passions  et  le  succès  de  leurs  desseins.  Sous  la  pression 
de  l'irritation  et  de  l'alarme  publiques,  le  cabinet  avait 
pris  et  prenait  chaque  jour  des  mesures  aussi  graves 
qu'auraient  iiu  l'èlre,  s'ils  a\ aient  éclaté,  les  péri's  qui 


EXÉCUTION  DU  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1810.        'îll 

semblaient  approcher.  Dès  le  20  juillel,  des  oidoiinaiiccs 
du  Koi  avaient  appelé  <à  ractivité  les  jeunes  soldats  en- 
core disponibles  sur  les  classes  de  1  <S3G  et  1839,  et  ouvert 
les  crédits  nécessaires  pour  augmenter  l'elTectif  de  la 
marine  de  dix  mille  matelots,  de  ciiui  vaisseaux  de  li- 
gne, de  treize  frégates  et  de  neuf  bâtiments  à  vapeur.  Des 
ordonnances  du  20  septembre  prescrivirent  la  création 
de  douze  nouveaux  régiments  d'infanterie,  de  dix  ba- 
taillons de  chasseurs  à  pied  et  de  six  régiments  de 
cavalerie.  Des  ordonnances  du  5  août  et  du  21  septem- 
bre allouèrent  des  crédits  extiaordinaires  s'élevant  à 
1 07,821), ^oO  francs  pour  l'accroissement  du  matériel  de 
l'armée  et  de  son  effectif  en  hommes  et  en  chevaux.  Le 
13  septembre,  le  J/oni^cur  annonça  que  la  grande  œuvre 
des  fortifications  de  Paris  était  résolue  et  que  le  gou- 
vernement en  faisait  immédiatement  commencer  les 
travaux  :  «  Nous  avons  réuni  les  deux  systèmes,  m'écri- 
vait M.  Thiers  en  me  l'annonçant,  qui  tous  deux  sont 
bons,  qui  réunis  sont  meilleurs,  et  qui  n'ont  qu'un 
inconvénient,  à  mon  avis  fort  accessoire,  c'est  de  couler 
cher.  En  France,  cela  est  pris,  non  pas  avec  plaisir, 
mais  avec  assentiment.  On  comprend  que  notre  sûreté 
est  là,  et  que  c'est  le  moyen  infaillible  de  rendre  une 
catastrophe  impossible.  »  Le  7  octobre  enfin,  au  moment 
même  où  le  cabinet,  par  sa  noie  du  8,  déclarait  sa  réso- 
lution de  ne  pas  consentir  à  la  déchéance  de  ]\léhémet- 
Ali  comme  pacha  d'Egypte,  une  ordonnance  royale  con- 
voqua les  Chambres  pour  le  28  de  ce  mois,  et  M.  Tlncrs 
m'écrivit  le  0  :  «  La  position  s'iiggravant  d'heure  en 


312  CHAPITRE  XXXII. 

heure,  les  armements  doivent  être  accélérés  en  pro- 
portion. Nous  allons  être  à  489,000  hommes.  Nous  de- 
manderons aux  Chambres  150,000  hommes  sur  la  classa 
de  1841.  Nous  les  demanderons  par  anticipation.  Notre 
chiffre  sera  alors  de  639,000  hommes.  Les  bataillons- 
mobiles  de  garde  nationale  seront  organisés  sur  le  pa- 
pier; et  si  un  moment  vient  où  le  cœur  de  la  nation  n'y 
tienne  plus,  devant  un  acte  intolérable,  devant  une  des 
cent  éventualités  de  la  question,  nous  nous  adresserons- 
aux  Chambres  et  au  Roi,  et  les  uns  et  les  autres  déci- 
deront. » 

Au  même  moment,  et  pour  bien  établir  le  sens- 
comme  la  limite  des  graves  résolutions  qu'il  prenait, 
le  cabinet  rappela  du  Levant  notre  escadre  qui,  en  pré- 
sence des  événements  engagés  sur  les  côtes  de  Syrie, 
attendait  des  instructions  dans  la  rade  deSalamine;  il 
ordonna  qu'elle  se  concentrât  à  Toulon,  dans  le  triangle 
formé  par  le  port  de  Saint-Florent  et  Alger,  prête  à  se  por- 
ter, au  premier  signal,  sur  tous  les  points  de  la  Méditer- 
ranée, particulièrement  sur  Alexandrie  si  l'Egypte  même 
était  attaquée.  Ce  rappel  de  l'escadre  fut,  de  la  part  du  ca- 
binet français,  un  acte  dé  courage  politique;  en  présence 
d'une  grande  fermentation  nationale,  et  tout  en  prenant 
les  grandes  mesures  qu'il  jugeait  nécessaires  pour  faire 
face  aux  grands  événements  qu'il  croyait  possibles,  il 
ne  voulut  pas  que  la  politique  et  l'avenir  de  la  France 
fussent  à  la  merci  d'un  incident  survenu  entre  des 
vaisseaux  français  et  anglais  voisins  les  uns  des  autres, 
loin  de  leurs  gouvernements  respectifs,  et  au  bruit  des 


EXÉCUTION  DU  TRAITÉ  DU  15  JUILLET  1810.        3W 

coups  de  canon  tirés  par  l'escadre  anglaise  contre  le 
client  populaire  de  la  France.  Mais,  dans  l'apparence, 
cette  mesure  était  en  contradiction  avec  l'ensemble  de 
la  situation  et  l'attitude  générale  du  gouvernement  fran- 
çais; c'était  une  précaution  pacifique  prise  au  milieu 
d'une  prévoyance  belliqueuse.  Elle  fut  vivement  atta- 
quée par  les  adversaires  du  gouvernement,  défendue 
avec  embarras  par  ses  amis ,  et  elle  produisit  dans  le 
public  une  de  ces  impressions  incertaines  et  tristes  qui 
affaiblissent  le  pouvoir,  môme  quand  il  a  raison. 

Ainsi  éclataient  les  conséquences  des  erreurs  qui, 
depuis  l'origine  de  la  question  égyptienne,  avaient  jeté 
et  retenu  dans  de  fausses  voies  la  politique  de  la  France. 
Nous  avions  attaché  à  cette  question  une  importance 
fort  exagérée  ;  nous  avions  regardé  les  intérêts  de  la 
France  dans  la  Méditerranée  comme  bien  plus  engagés 
qu'ils  ne  l'étaient  réellement  dans  la  fortune  de  Méhé- 
met-Ali.  Et  en  même  temps  pourtant  nous  n'avions 
pas  concentré,  sur  l'Egypte  même  et  sur  sa  transfor- 
mation en  État  presque  indépendant,  tout  notre  désir 
et  notre  effort.  Nous  avions,  d'une  part,  fait  à  l'Egypte 
une  trop  grande  place  dans  notre  politique  générale,  et 
de  l'autre  nous  ne  nous  étions  pas  empressés  de  saisir 
l'occasion  et  d'assurer,  avec  l'adhésion  de  l'Europe,  la 
consolidation,  sous  notre  influence,  de  ce  nouveau  dé- 
membrement de  l'Empire  ottoman.  En  soutenant  toutes 
les  prétentions  de  Méhémet-Ali  sur  la  Syrie,  nous 
avions  trop  cédé  à  son  ambition  et  trop  peu  pensé  à 
son  établissement  permanent  sur  les  bords  du  Nil  qui 


344  CHAPITRE  XXX II. 

avait,  pour  la  France,  bien  plus  de  i)ri\.  En  nous  re- 
fusant aux  diverses  concessions  qui  nous  avaient  été 
offerles  pour  le  pacha,  nous  avions  aidé  nous-mêmes 
au  travail  de  l'empereur  Nicolas  pour  nous  mettre 
mal  avec  l'Angleterre  et  nous  isoler  en  Europe.  Nous 
avions  tenu  cette  conduite  dans  la  double  conviction 
que  Méhémct-Ali  défendrait  puissamment  ses  conquê- 
tes,, et  que,  pour  les  lui  enlever,  les  quatre  puissances 
unies  dans  le  traité  du  lo  Juillet  auraient  à  faire  de 
grands  elforts  qui  seraient  ou  vains,  ou  comi)romettants 
pour  la  paix  de  l'Europe.  Ces  puissances  commençaient 
a  peine  à  agir,  et  déjà  les  événements  démentaient  notre 
ai)préciation  des  forces  et  des  chances;  déjà  on  pouvait 
pressentir  que  Méhémet-Ali  résisterait  faiblement  et 
(pi'une  escadre  anglaise  suffirait  à  le  dompter.  Et  pour 
une  question  si  secondaire,  pour  ce  client  si  peu  en  état 
de  se  soutenir  hii-mômc,  nous  avions  conq)romis  notre 
situation  en  Europe;  nous  nous  étions  séparés  de  l'An- 
gleterre; nous  avions  inquiété  dans  leur  indillérence 
pacifique  l'Autriche  et  lal'russe  ;  nous  avions  livré  ces 
trois  i>uissances  au  travail  hostile  de  la  Russie.  Et  nous 
nous  trouvions  seuls,  en  présence  d'une  alliance  qui 
n'était  pas,  qui  ne  voulait  pas  être,  envers  nous,  une 
coalition  agressive,  (jui  s'inquiétait  pour  elle-même 
bien  plus  qu'elle  ne  songeait  à  nous  menacer,  mais  qui 
réveillait  chez  nous  les  souvenirs  encore  brûlants  de  nos 
luttes  contre  la  grande  coalition  européenne,  et  qui  sus- 
citîiit  dans  toute  la  Frauce  une  fermentation  pleine  de 
colère  et  d'alarme. 


EXÉCUTION  DU  TUAITK  DU  15  JUILLET  1840.       345 

Les  erreurs  qui  avaient  amené  cette  situation  n'étaient 
celles  de  personne  en  parliculier,  ni  d'aucun  parti,  ni 
d'aucun  homme  :  c'étaient  des  erreurs  publiques,  na- 
tionales, partout  répandues  et  soutenues,  dans  les 
Chambres  comme  dans  le  pays,  dans  l'opposition 
comme  dans  le  gouvernement,  au  sein  des  partis  les 
plus  divers.  Tous  avaient  placé  la  question  égyptienne 
plus  haut  que  ne  le  voulait  l'intérêt  fi'ancais  ;  tous 
avaient  repoussé  les  transactions  présentées;  tous 
avaient  cru  Méhémet-Ali  i>lus  fort  et  le  dessein  des  qua- 
tre puissances  plus  difficile  qu'il  ne  l'était  réellement. 
L"hcure  des  mécomptes  était  venue,  et  c'était  le  cabinet 
présidé  par  M.  Thiers  qui  avait  a  en  porter  le  poids. 


CHAPITRE  XXXIII 


AVENEMENT  DU  MINISTERE  DU  29  OCTOBRE  1840. 

Situation  parlementaire  du  cabinet  de  M.  Thiers  au  début  et 
pendant  le  cours  de  la  session  de  1840. — Discussion  et  vole 
des  fonds  secrets  dans  la  Chambre  des  députés.  —  Propo- 
sition de  réforme  parlementaire  'par  M.  de  Rémilly.  — Son 
issue. — Dispositions  du  Roi  envers  le  cabinet, — Etat  du 
cabinet  à  la  clôture  de  la  session. — Effets  divers  du  traité  du 
15  juillet  1840  sur  la  situation  du  cabinet. — Perspectives  de 
guerre.  —  Inquiétude  et  fermentation  qu'elles  excitent. — 
J'écris  au  duc  de  Broglie  le  23  septembre  à  ce  sujet. — Sa 
réponse.  —  Effet  du  bombardement  de  Beyrout  et  de  la 
déchéance  prononcée  à  Constantinople  contre  Méhémet-Ali 
sur  la  situation  du  cabinet.  — Deux  courants  opposés  se  ma- 
nifestent dans  le  public.  —  Esprit  révolutionnaire  et  esprit 
pacifique. — Le  cabinet  offre  sa  démission  au  Roi  qui  la  refuse. 
— Caractère  précaire  de  l'accord  rétabli  entre  le  Roi  et  le 
cabinet. — Avertissements  qui  me  parviennent  à  Londres. — 
Ma  situation  et  ma  réponse. — Opinion  de  M.  Duchdtel. —  La 
session  des  Chambres  est  convoquée  et  je  demande  un  congé 
pour  m'y  rendre. — Ce  que  je  pense  de  l'état  des  affaires  et 
ce  que  j'en  écris  au  duc  de  Broglie  le  13  octobre. — Le  cabi- 
net se  propose  de  porter  M.  Odilon  Barrot  à  la  présidence 
de  la  Chambre  des  députés. — Mon  opinion  et  ma  résolution 
à  cet  égard.  —  Attentat  de  Darmès  sur  le  Roi.  —  Le  cabinet 
propose  au  Roi  un  projet  de  discours  pour  l'ouverture  de  la 
session. — Le  Roi  le  refuse. — Démission  du  cabinet.  —  Le  Roi 
m'appelle  à  Paris. — Formation  du  cabinet  du  29  octobre  1840. 

J'ai  dit  quels  motifs  m'avaient  déterminé,  quand  le 
cabinet  présidé  par  M.  Thiers  se  forma,  à  rester  am- 
bassadeur à  Londres,  quelles  limites  j'assignai,  dès  le 
premier  moment ^  à  mon  adhésion,  et  quelles  assuran- 
ces me  furent  données  que  le  cabinet  ne  les  dépasserait 


AVÈNEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    347 

point  :  «  Il  s'est  formé,  m'écrivait  M.  de  Rémusat,  sur 
cette  idée  :  point  de  réforme  électorale,  point  de  dissolu- 
tion. »  La  plupart  de  mes  amis  politiques,  surtout  dans 
la  Chambre  des  députés,  se  confiaient  peu  dans  ces  assu- 
rances ;  le  cabinet  s'éloignait  évidemment  du  centre  de 
cette  assemblée  ;  il  avait  dans  le  centre  gauche  son  siège 
et  son  chef;  le  côté  gauche  lui  offrait  son  appui;  le  pre- 
mier jour  où  les  nouveaux  ministres  ouvrirent  leurs  sa- 
lons, les  députés  de  l'ancienne  opposition  y  firent  foule. 
Les  chefs  tenaient  un  langage  modéré  ;  mais  tout  en 
contenant  ses  exigences,  le  nouveau  parti  ministériel 
manifestait  ses  espérances;  on  élevait  précisément  les 
questions  que  le  cabinet  avait  promis  d'écarter;  on 
parlait,  plus  ou  moins  haut,  de  réforme  parlementaire 
et  électorale,rmcme  de  la  dissolution  de  la  Chambre  si 
elle  se  refusait  à  ce  qu'on  ne  pouvait  se  dispenser  de  lui 
demander  :  «  11  ne  s'agit,  disait-on,  que  d'arriver  à  la 
fin  de  la  session,  et  quoi  de  plus  simple?  Il  suffit  de 
ne  pas  effaroucher  les  conservateurs,  dût-on  même  les 
flatter  et  les  caresser  un  peu,  de  manière  à  en  gagner 
un  nombre  suffisant  pour  avoir  une  majorité  passable, 
avec  laquelle  on  puisse  obtenir  les  fonds  secrets,  le 
budget  et  deux  ou  trois  lois  d'une  extrême  urgence  ; 
après  quoi,  la  clôture.  Alors  nous  serons  maîtres  du 
terrain;  nous  épurerons,  s'il  le  faut,  le  ministère  et 
nous  ferons  la  dissolution.  Nul  doute  sur  le  résultat  des 
élections  faites  sous  notre  puissance  administrative  et 
sous  l'influence  de  notre  presse.  Ainsi  notre  victoire 
deviendra  incontestable  et  incontestée.  » 


318  CHAPITRE  XXXIII. 

Ces  propos,  ces  projets,  entendus  ou  pressentis  par 
les  conservateurs,  les  remplissaient  d'humeur  et  de 
inéliance;  ils  se  souvenaient  des  périls  que  le  pays 
avait  courus  et  des  luttes  que,  depuis  le  ministère  de 
M.  Casimir  Périer,  ils  avaient  soutenues  pour  l'en  défen- 
dre ;  les  rancunes  suscitées  par  la  coalition  étaient  ré- 
centes et  vives.  Le  parti  du  juste-milieu  serrait  ses  rangs, 
proclamait  ses  craintes  et  se  promettait  de  résister  fer- 
mement à  toute  déviation  de  la  politique  qu'il  faisait 
triompher  depuis  neuf  ans  :  «  La  situation,  m'écrivaient 
mes  amis,  est  plus  grave  que  vous  ne  pouvez  le  penser, 
n'étant  pas  sur  le  théâtre  même  des  événements.  Un 
ministère  soutenu  publiquement  et  ardemment  par  la 
gauche,  appuyé  par  les  journaux  de  cette  couleur,  au 
nom  des  idées  que  nous  avons  combattues,  ce  n'est  pas 
là  un  fait  léger  et  sans  importance  pour  l'avenir,  11  ne 
s'agit  de  rien  moins  que  d'un  complet  déplacement  du 
pouvoir,  et  le  mouvement  ira  vite  si  on  ne  l'arrête,  » 
Le  duc  de  Broglie  lui-même,  qui  avait  regardé  l'entrée 
de  M,  Thiers  au  pouvoir  comme  nécessaire  et  qui  lavait 
aidé  à  former  son  cabinet,  ne  se  faisait  point  d'illusion 
s'ur  cet  état  des  esprits  et  des  partis  :  «  Les  querelles  des 
journaux,  m'écrivait- il,  ont  fort  envenimé  la  situation 
et  compliqué  les  difficultés.  Je  crois,  pour  ma  part,  que 
le  ministère  traversera  le  défilé  des  fonds  secrets;  mais 
je  doute  fort  qu'il  arrive  jusqu'à  la  session  rirochaine. 
Il  sortira  de  celle-ci,  s'il  en  sort,  tellement  meurtri  et 
délabré  que  M,  Thiers  sera  obligé  de  chercher  du  se- 
cours. Et  comme,  en  pareil  cas,  il  est  d'autant  plus  dif- 


AVÈNEMENT  DU  MINISTERE  DU  29  OCrOBUE  1810.    :!4& 

fi'cile  (['en  trouver  qu'on  eu  a  besoin,  les  probabilité^^ 
sont  qu'il  n'ouvrira  pas  la  session  procbaine.  Je  désire 
])caucoup  que  votre  mission  à  Londres  ait  assez  réussi 
alors  pour  vous  permettre  de  rentrer  dans  les  affaires. 
11  n'y  a  que  vous  qui  puissiez  maintenant  diriger  les 
affaires  étrangères  utilement  pour  le  pays,  et  agir  sur 
l'esprit  du  lloi  sans  révolter  son  amour-propre.  » 

Le  cabinet  traversa  en  effet  heureusement  le  défilé 
d(!S  Ibnds  secrets;  M.  Tliiers  eut  non-seulement  les  hon- 
neurs (.le  la  discussion,  mais  im  succès  de  vote  qui  dé- 
passa son  attente.  Un  amendement  proposé  j)ar  M.  d'An- 
geville,  ferme  député  conservateur,  pour  réduire  de 
100,009  francs  la  somme  demandée  par  le  gouvernement, 
fut  rejeté  par  '2ir>  suffrages  contre  ITiB  qui  l'adoptèrent. 
Un  de  mes  plus  judicieux  et  plus  fidèles  amis,  M.  l)u- 
mon^  m'écrivit  le  lendemain  27  mars  :  «Notre  minorité 
se  compose  de  quelques  voix  dans  le  centre  gauche,  de  la 
majorité  des  2-21  qui  ont  soutenu  M.  Mole  contre  la  coa- 
lition, et  des  doctrinaires.  L'alliance  avec  la  gauche  étant 
oifertc  au  cabinet  et  acceptée  de  lui,  il  nous  a  pnru 
impossible  de  donner  notre  adhésion  à  celte  nouvelle 
majorité  et  nous  avons  travaillé  à  la  reconstitution  du 
centre  droit.  Autant  qu'on  puisse  juger  une  situation  le 
lendemain  du  jour  oii  elle  s'est  dessinée,  voici,  ce  me 
semble,  oii  nous  en  sommes.  Nos  158  voix  ne  sont  pas 
complètement  homogènes;  mais  en  les  réduisant  à  lio, 
on  a  le  chiffre  des  conservateurs  déterminés  à  empê- 
cher l'alliance  avec  la  gauche,  soit  dans  le  pouvoir, 
soit  dans  l'opposition.  iO  voix  à  peu  près  dans  la  majo- 


350  CHAPITRE  XXXI II. 

rite  ministérielle  ont  la  même  tendance;,  mais  non  la 
même  résolution.  Le  parti  conservateur  est  donc  au- 
jourd'hui en  minorité  dans  la  Chambre;  il  ne  peut 
recevoir  la  majorité  que  de  ses  alliances  ou  des  fautes 
du  cabinet.  Ceci  me  semble  dicter  la  conduite  que  nous 
devons  tenir.  Nulle  occasion  qu'on  puisse  prévoir  ne  se 
présentera,  d'ici  à  la  fin  de  la  session,  de  donner  un 
vote  politique  ;  elle  établirait  la  division,  d'une  manière 
permanente,  entre  nous  et  la  portion  la  plus  rapprochée 
de  nous  dans  la  nouvelle  majorité.  L'altitude  expec- 
tante  au  contraire  nous  laissera  prêts  pour  l'une  ou 
l'autre  des  deux  éventualités  que  le  temps  doit  pro- 
chainement amener.  Si  M.  Thiers  se  gouverne  et  se 
modère,  la  gauche  ne  tardera  pas  à  le  quitter,  et  nous 
lui  deviendrons  nécessaires.  Nous  restons  assez  nom- 
breux pour  faire  nos  conditions.  Si  M.  Thiers  s'enivre 
de  son  succès,  s'il  demande  la  dissolution  de  la  Cham- 
bre pour  consolider  sa  majorité,  nous  sommes  en  me- 
sure d'appeler  à  nous  la  portion  la  plus  modérée  de  ses 
amis,  et  de  former,  avec  eux,  une  majorité  et  un  mi- 
nistère. Dans  les  deux  hypothèses,  la  guerre  parlemen- 
taire ne  nous  serait  bonne  à  rien,  et  nous  ne  pouvons 
que  gagner  à  la  paix.  » 

J'étais  pleinement  de  l'avis  de  M.  Dumon.  Au  mo- 
ment môme  de  la  formation  du  cabinet,  j'avais  conseillé 
à  mes  amis  la  conduite  modérée  et  expectante  qu'il 
indiquait.  Bientôt  survinrent  des  incidents  nouveaux 
(jui  la  rendirent  plus  difficile,  mais  qui  n'ébranlèrent 
pas  ma  conviction  que  c'était  la  seule  sensée  et  conve- 


AVÉNEMEXT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1810.    351 

nable.  Un  député  conservateur,  M.  de  Rémilly,  esprit 
flottant  et  curieux  de  popularité,  fit  une  proposition 
pour  interdire  aux  députés,  pendant  toute  la  durée 
de  la  législature  et  sauf  quelques  exceptions,  l'accepta- 
tion de  toute  fonction  salariée  et  tout  avancement  dans 
leur  cari'ière.  C'était  un  premier  pas  dans  la  réforme 
parlementaire  et  électorale.  Le  cabinet  s'efforça,  sous 
main,  de  faire  écarter  la  proposition;  mais  quand  la 
Chambre  fut  appelée  à  en  délibérer,  le  côté  gauche,  par 
fidélité  à  ses  antécédents,  les  ministres  par  égard  pour 
leurs  nouveaux  alliés,  la  plupart  des  conservateurs  par 
malice  envers  le  cabinet  et  pour  l'embarrasser,  votè- 
rent la  prise  en  considération,  et  une  commission  fut 
chargée  de  faire,  à  ce  sujet,  un  rapport  qui  devait  ame- 
ner une  résolution  définitive.  Rejetée,  malgré  l'appui 
du  ministère,  la  proposition  entraînait  sa  chute  ;  adop- 
tée, elle  rendait  la  dissolution  de  la  Chambre  inévitable. 
J'écrivis  le  6  mai  au  duc  de  Broglie  :  «  Je  suis  chaque 
jour  plus  inquiet.  Quand  le  cabinet  s'est  formé,  il  m'a 
écrit  en  propres  termes  qu'il  se  formait  sur  cette  idée  : 
«  Point  de  réforme  électorale,  point  de  dissolution  ;  » 
et  il  glisse  de  jour  en  jour  dans  la  réforme  et  dans  la 
dissolution!  Si  la  pro])Osilion  Rémilly  ne  meurt  pas 
dans  la  commission,  si  elle  est  rapportée  et  discutée,  la 
dissolution  de  la  Chambre  viendra,  et  elle  viendra  sous 
un  cabinet  de  plus  en  plus  engagé  avec  le  côté  gau- 
che; c'est-à-dire  qu'on  fera  en  1840,  contre  le  corps  du 
parti  conservateur,  du  parti  avec  lequel  nous  avons  de 
1830  à  1830  sauvé  le  pays  et  notre  honneur,  ce  que 


352  CIIAPITllE  XXXIII. 

M.  Mole  a  fait  en  1837  contre  la  tête  de  ce  même  parli, 
contre  les  doctrinaires.  Que  la  situation  soit  forcée,  que 
les  conservateurs  y  aient  poussé  le  cabinet,  que  depuis 
trois  mois  ils  aient  manqué  de  prudence  et  de  patience, 
aujourd'hui  cela  importe  assez  peu;  s'en  plaindre, 
c'est  de  la  morale,  non  de  la  politique.  Politiquement,  le 
lait  actuel  et  imminent,  c'est  une  nouTelle  dissolution 
contre  notre  ancienne  armée,  à  la  suite  de  deux  disso- 
lutions faites  naguère  contre  nous.  Et  nu  l)0ut  de  ces 
trois  dissolutions  sera  l'abandon  de  la  politique  qui  a 
été  la  notre  de[)U)S  -1830,  de  la  seule  politiipie  sensée  et 
honorable. 

«  Il  faut  que  la  proposition  Rémilly  meure  dans  la 
commission.  Il  faut  qu'elle  ne  soit  pas  rapportée  et 
discutée.  A  cette  condition  seule,  on  peut  gagner  encore 
du  temps,  le  temps  de  guérir  les  blessures  dont  nous 
soutîrons,  le  temps  de  ramener  le  pouvoir  vers  le  cen- 
tre et  le  centre  vers  le  pouvoir.  J'espère  que  cela  se 
peut.  Mais  cela  ne  se  peut  qu'avec  du  temps;  et  si  la 
proposition  Rémilly  est  discutée,  nous  n'en  aurons 
point;  nous  serons  fatalement  précipités  dans  une  voie 
fatale. 

«  Il  y  a,  je  le  sais,  bien  peu  de  vraie  passion,  bien 
peu  d'énergie  dans  les  partis  de  gauche  ou  de  droite, 
vainqueurs  ou  vaincus,  et  ils  peuvent  se  traîner  long- 
temps dans  des  oscillations  courtes  et  misérables.  Mais 
il  y  a  aussi  bien  de  la  légèreté,  bien  de  l'imprévoyance, 
bien  peu  de  résistance  au  mal,  et  il  ne  faut  pas  un  vent 
bien  fort  pour  emporter  ces  brins  de  paille.  Si  le  parti 


AVENEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  20  OCTOBRE  1810.    353 

qui,  depuis  1830,  a  commencé  à  fonder  vraiment  chez 
nous  le  gouvernement  libre  est  définitivement  battu  et 
dissous,  Dieu  sait  ce  qui  arrivera  !  Dieu  sait  quel  temps 
et  quels  événements  il  faudra  pour  retrouver  un  point 
d'arrêt  ! 

«  Pensez  bien  à  ceci,  je  vous  prie.  Voyez  ce  que  vous 
pouvez  faire,  jusqu'à  quel  point  vous  pouvez  agir  sur 
le  cabinet.  Épuisez  votre  pouvoir;  forcez-les  d'épuiser 
le  leur  pour  n'en  pas  venir  à  cette  extrémité.  J'en  suis 
très-préoccupé  moi-même,  préoccupé  avec  un  déplai- 
sir infini.  Je  ne  puis  oublier  que  ce  qui  m'a  décidé,  il 
y  a  deux  mois,  à  rester  dans  le  poste  oi^i  je  suis,  ce  sont 
ces  paroles  :  «  Point  de  réforme  électorale,  point  de 
dissolution.  » 

On  n'en  vint  pas  à  l'extrémité  que  je  redoutais; 
quand  la  commission  eut  fait  son  rapport,  la  discussion 
de  la  réforme  parlementaire  proposée  par  M.  de  Rémilly 
fut  ajournée  après  le  vote  du  budget.  C'était  la  ren- 
voyer à  une  autre  session,  et  la  dissolution  de  la  Cham- 
bre des  députés  cessait  d'être  inévitable.  Le  cabinet 
s'appliquait  ainsi  à  écarter  toute  mesure  décisive,  toute 
classification  définitive;  il  espérait  qu'en  gagnant  du 
temps  il  parviendrait  à  recruter,  soit  parmi  les  anciens 
conservateurs,  soit  dans  l'ancienne  opposition,  les  élé- 
ments d'une  majorité  nouvelle  et  un  point  d'appui 
pour  une  politique  un  peu  nouvelle  aussi,  assez  du 
moins  pour  contenter  le  côté  gauche  sans  effrayer  et 
aliéner  le  centre.  Mais  dans  un  gouvernement  de  dis- 
cussion libre  et  publique,  l'équihbre  entre  les  partis 

ï.  V.  23 


354  CHAPITRE  XXXIII. 

est  une  situation  de  très-courte  durée,  car  elle  con- 
damne le  pouvoir  à  une  immobilité  qui  l'annule  ou 
à  un  jeu  de  bascule  qui  le  décrie;  et  il  n'y  a  point  de 
dextérité  de  conduite  ou  de  parole  qui  suffise  à  con- 
tenir longtemps,  sans  les  combattre,  les  passions  qu'on 
ne  veut  pas  satisfaire,  et  à  opérer  promptement  les 
transformations  dont  on  aurait  besoin.  Malgré  les  ef- 
forts, malgré  les  succès  même  de  M.  Tliiers  et  de  ses 
collègues,  et  quoique  leur  existence  ministérielle  ne  fût 
plus  menacée,  les  difficultés  de  leur  situation  s'aggra- 
vaient au  lieu  de  s'évanouir;  la  gauche  avait  beau  dis- 
simuler ou  ajourner  ses  prétentions,  les  méfiances  du 
centre  devenaient  de  jour  en  jour  plus  vives;  on  parlait 
de  l'entrée  de  M.  Odilon  Barrot  dans  le  cabinet,  et  les 
dénégations  des  ministres  ne  dissipaient  pas  les  alarmes 
des  conservateurs;  les  mutations  diplomatiques,  judi- 
ciaires ou  administratives,  quoique  faites  en  petit  nom- 
bre et  avec  réserve,  étaient  observées  et  commentées 
avec  une  humeur  inquiète  ;  et  bien  que  trop  amèrement 
ou  imprudemment  exprimée,  l'inquiétude  était  légitime, 
car,  malgré  les  hésitations  et  les  précautions  du  mini- 
stère, c'était  évidemment  la  désorganisation  dn  parti  con- 
servateur qui  s'opérait  et  c'était  au  profit  de  l'ancienne 
opposition  que  se  préparait  l'avenir. 

Le  roi  Loûis-Phihppe  était,  au  fond,  de  l'avis  des  con- 
servateurs et  partageait  leur  inquiétude;  mais  il  ne 
contrariait  point  le  ministère,  ne  lui  suscitait  aucun 
embarras,  ne  se  refusait  point,  tout  en  les  discutant,  aux 
mesures  de  détail  qui  lui  étaient  demandées,  et  restait 


AVÈNEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  23  OCTOBRE  1810.    355 

strictement  dans  son  rôle  constitutionnel,  ne  se  séparant 
point  de  ses  conseillers  sans  se  confondre  avec  eux  : 
«  Le  Roi,  m'écrivait  le  15  mars  M.  de  Rémusat,  nous 
traite  parfaitement  bien  et  nous  prête  un  réel  appui.  » 
Quelquefois,  les  personnes  qui  rapprochaient,  diploma- 
tes ou  courtisans,  lui  trouvaient  l'air  triste  et  soucieux  ; 
il  laissait  quelquefois  percer,  à  l'endroit  de  ses  mini- 
stres, un  peu  desusceptibilitc  royale;  on  remarqua  que, 
le  1"  mai  I8i0,  dans  les  réceptions  de  sa  fête,  il  s'était 
montré  froid  avec  M,  Thiers  et  lui  avait  à  peine  adressé 
la  parole.  Mais  ces  petits  mouvements  personnels  n'al- 
téraient point  son  attitude  générale,  et  laissaient,  à  la 
politique  du  cabinet,  son  libre  développement.  Des 
hommes  dignes  d'exercer  le  pouvoir  sous  leur  respon- 
sabilité ne  prétendent  pas  que  la  personne  royale  leur 
asservisse  sa  pensée  et  sa  vie  intime  ;  ils  n'ont  droit  qu'à 
sa  loyauté  constitutionnelle  et  ne  lui  demandent  rien 
de  plus.  Le  roi  Louis-Philippe  d'ailleurs  avait  du  goût 
pour  M.  Thiers,  comptait  sur  son  attachement,  et  trai- 
tait avec  lui  sur  un  pied  de  confiance  familière,  soit 
qu'ils  fussent  ou  ne  fussent  pas  du  même  avis.  Sur  une 
seule  question,  question  de  crise  et  d'avenir,  le  Roi 
avait  son  parti  pris,  indépendamment  de  ses  mini- 
stres; il  était  décidé  à  ne  pas  leur  accorder  la  disso- 
lution de  la  Chambre  des  députés  s'ils  la  lui  deman- 
daient, et  à  accepter  leur  démission  plutôt  que  de  leur 
laisser  faire  les  élections  de  concert  avec  la  gauche  et 
sous  son  influence.  Résolution  parfaitement  légitime 
en  principe,  car  c'est  le  droit  essentiel  de  la  royauté, 


35G  CHAPITRE  XXXII I. 

quand  elle  diffère  d'opinion  avec  ses  conseillers,  de  se 
séparer  d'eux  et  d'en  appeler,  soit  dans  les  Chambres, 
soit  dans  les  élections,  au  jugement  du  pays.  Le  Roi 
prévoyait  cette  chance,  et  s'entretenant,  vers  la  fin  d'a- 
■\Til,  avec  le  maréchal  Soult,  il  lui  demanda  si,  dans  le 
cas  où  il  se  verrait  obligé  de  refuser  à  ses  ministres 
actuels  la  dissolution  de  la  Chambre,  il  pouvait  compter 
sur  lui  pour  former  un  nouveau  cabinet  :  «  Je  suis 
prêt,  Sire,  lui  dit  le  maréchal,  à  reprendre  le  ministère 
de  la  guerre;  et  ce  qu'à  mon  avis  le  Roi,  dans  ce  cas, 
aurait  de  mieux  à  faire,  ce  serait  d'offrir  à  M.  Guizot  le 
portefeuille  des  affaires  étrangères.  Quand  j'ai  insisté, 
dans  le  précédent  cabinet,  pour  que  l'ambassade  d'An- 
gleterre lui  fût  confiée,  je  pensais  qu'un  jour  le  Roi 
pourrait  bien  avoir  besoin  de  lui  ailleurs,  »  Le  Roi  prit 
la  main  au  maréchal,  et  le  remercia  en  lui  disant  : 
«  Ceci  sera  ma  ressource  en  cas  de  mésaventure.  » 

M.  Duchàtel  m'informa  sur-le-champ  de  cet  entretien 
en  y  ajoutant  :  «  Soyez  sûr  que  la  dissolution  est  au 
fond  de  la  situation  actuelle.  On  prend  des  renseigne- 
ments de  tous  les  côtés.  On  s'y  prépare  le  plus  mysté- 
rieusement que  l'on  peut.  On  envoie,  aux  journaux  des 
départements,  des  articles  que  j'ai  lus  et  qui  vantent 
les  heureux  effets  probables  d'une  dissolution.  Le  Roi 
est  décidé  à  la  refuser;  mais  le  pourra-t-il?  Là  sera  la 
(juestion.  Que  dites-vous,  quant  à  ce  qui  vous  regarde, 
de  la  combinaison  dont  le  maréchal  lui  a  parlé?  J'au- 
rais grand  besoin  de  savoir  le  fond  de  votre  pensée.  » 

Je  lui  répondis  le  29  avril  :  «  Comme  vous,  je  suis 


A  VÉ. ni:  ME  NT  DU  MIXISTÈKE  DU  29  OCTOBRE  1840.    357 

frappé  du  mouvement  vers  la  gauche.  Comme  vous,  je 
le  crois  très-dangereux  pour  notre  pays  et  notre  gou- 
vernement. Mais  je  doute  que  ce  mouvement  marche 
aussi  vite  et  aussi  uniformément  que  vous  le  supposez. 
Je  crois  à  des  lenteurs,  à  des  oscillations.  Il  faut  régler 
sa  conduite  sur  le  fait  général,  mais  en  tenant  compte 
des  incidents  qui  doivent  le  ralentir  ou  le  masquer 
pendant  quelque  temps.  Je  crois  aussi  qu'il  importe 
infiniment  de  ne  pas  se  tromper  sur  le  moment  de  la 
réaction  et  sur  la  position  à  prendre  pour  la  diriger.  Il 
ne  faut  rentrer  au  pouvoir  qu'appelés  par  une  nécessité 
évidente,  palpable.  Je  ne  connais  rien  de  pis  que  les 
remèdes  qui  viennent  trop  tôt;  ils  ne  guérissent  pas  le 
malade  et  ils  perdent  le  médecin.  Le  parti  conservateur 
nous  a  manqué  deux  fois,  par  imprévoyance  et  par 
faiblesse:  en  1837,  au  moment  de  la  loi  de  disjonction, 
en  1839,  au  moment  de  la  coalition.  11  ne  faut  pas  nous 
livrer  sans  défense  aux  défauts  de  nos  amis.  11  faut, 
quand  nous  nous  rengagerons,  que  leur  péril  soit  assez 
pressant,  assez  clair  pour  qu'ils  s'engagent  bien  eux- 
mêmes  avec  nous,  et  à  des  conditions  honorables  et 
fortes  pour  nous.  Les  partis  ne  se  laissent  sauver  que 
lorsqu'ils  se  croient  perdus.  Quand  ce  moment  viendra, 
s'il  vient,  comme  je  le  pense,  je  n'aurai,  à  la  combinai- 
son dont  vous  me  parlez,  aucune  objection.  Je  la  crois 
bonne,  et  personnellement  elle  me  convient.  Mais,  je  le 
répète,  ce  qui  est  capital  en  soi,  ce  qui,  pour  moi,  est 
de  rigueur,  c'est  que  rien  ne  se  fasse  ou  ne  se  tente 
d'une  manière  factice  ou  prématurée,  par  un  travail 


358  CHAPITIŒ  XXXIII. 

caclié,  pour  écliapper  à  des  ennuis,  à  des  désagréments. 
Il  faut  des  motifs  publics,  énormes;  il  faut  que  le  Roi 
ait  à  refuser  des  choses  qu'il  ne  puisse  accepter  a\ec 
sûreté,  que  nous-mêmes  nous  ne  puissions  accepter 
avec  honneur.  Je  n'entrevois,  quant  à  présent,  que  deux 
choses  pareilles,  la  dissolution  de  la  Chambre  des  dé- 
putés ou  l'admission  do  la  gauche  elle-même  dans  le 
gouvernement.  Ce  sont  là,  je  le  reconnais,  pour  le  Roi 
et  pour  nous,  des  motifs  suffisants.  Pour  ces  motifs-là 
et  sur  les  bases  que  vous  m'indiquez,  je  ne  manquerai 
ni  à  ma  cause  ni  à  mes  amis.  » 

Je  tenais  beaucoup  à  ce  que  le  cabinet  fût  bien  instruit 
de  mes  dispositions,  et  le  16  juin,  je  priai  le  duc  de  Broglie 
de  s'en  expliquer  nettement  pour  mon  compte  :  «  On  me 
dit,  lui  écrivis-je,  qu'il  est  question  de  l'entrée  de  M.  Odi- 
lon  Barrot  dansle  cabinet. Je  ne  sais  pas  si  celaest  sérieux, 
et  je  ne  veux  en  écrire  à  personne  du  cabinet  avant  de 
savoir  si  cela  est  sérieux.  Je  n'ai  nul  goût  pour  les  décla- 
rations inutiles.  Mais  comme  je  ne  veux  pas  qu'il  puisse  y 
avoir,  dans  l'esprit  de  personne,  un  moment  d'incertitude 
sur  ce  que  je  ferais  en  pareil  cas,  je  vous  prie  de  dire  po- 
sitivement à  M.  de  Rémusat,  et  comme  le  sachant  bien, 
que,  si  cela  arrivait,  je  ne  resterais  pas  à  Londres.  La 
dissolution  de  la  Chambre  ou  l'admission  de  la  gauche 
dans  le  gouvernement,  ce  sont,  pour  moi,  les  cas  de 
retraite  que  j'ai  prévus  et  indiqués  dès  le  premier  mo- 
ment. »  J'avais,  en  effet,  trois  semaines  auparavant, 
écrit  à  M.  de  Rémusat  :  «  Une  chose  me  préoccupe  tou- 
jours, la  proposition  Rémilly  et  la  très- fausse  position 


AVENEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    35£> 

dans  laquelle,  si  elle  était  discutée  et  en  partie  adoptée, 
elle  mettrait  la  Chambre,  le  cabinet  et  tout  le  monde. 
Position  qui,  étant  le  grand  cbemiade  la  dissolution, 
ne  serait  acceptable  ni  tenable  pour  personne.  Pour- 
voyez à  cela.  Il  me  semble  que  le  pouvoir  ne  vous 
manque  pas.  »  M.  de  Rémusat  communiqua  sans  doute 
ma  lettre  à  ses  collègues,  car,  quelques  jours  après, 
M.  Thiers ,  en  m'écrivant  sur  les  diverses  négociations 
dont  j'étais  chargé,  me  dit  à  la  fin,  avec  une  fine  ironie 
qui  me  fit  sourire  sans  me  rassurer  :  «  Je  vous  souhaite 
mille  bonjours  et  vous  engage  à  vous  rassurer  sur  les 
affaires  intérieures  de  la  France.  Nous  ne  voulons  pas  la 
dissolution,  et  nous  ne  vous  perdons  pas  le  pays  en  \otre 
absence.  » 

Le  15  juillet,  le  même  jour  où  les  quatre  puissances 
signaient,  sans  nous,  à  Londres,  leur  traité  sur  les 
affaires  d'Orient,  la  session  des  Chambres  finit  à  Paris, 
laissant  le  ministère  point  menacé,  mais  point  aiTermi, 
sans  rivaux  agressifs,  mais  sans  amis  sûrs  et  sans  avenir 
clair.  Aucun  parti  ne  l'attaquait,  mais  aucun  no  le  sou- 
tenait comme  le  représentant  vrai  et  efficace  de  ses  idées, 
de  ses  intérêts,  de  sa  cause:  «  La  session  s'est  close  mé- 
diocrement pour  le  cabinet,  m'écrivait  M.  Yillcmain; 
il  y  avait,  à  la  Chambre  des  députés,  diminution  de 
confiance,  quoique  la  confiance  n'eût  jamais  été  grande. 
Le  parti  nécessaire,  le  centre,  n'était  pas  hostile,  mais 
froid  et  assez  sévère  dans  ses  jugements.  La  gauche  était 
humble,  mais  une  partie  avail  de  l'humeur  et,  sans  les 
journaux,  en  aurait  eu  davantage.  La  session  prochaine 


S60  CHAPITRE  XXXIII. 

retrouvera  les  elioses  dans  le  même  état,  et  plutôt  aggra- 
vées. Les  conquêtes  individuelles  seront  assez  rares  et 
péniblement  compensées.  Il  y  aura  de  l'impossible  à 
satisfaire  la  gauche,  ou  à  la  conserver  aussi  bénigne 
sans  la  satisfaire.  »  Les  partisans  mêmes  du  cabinet,  les 
hommes  qui  l'avaient  hautement  approuvé  et  soutenu 
pendant  le  cours  de  la  session,  n'étaient  guère  plus  con- 
fiants dans  son  avenir  :  «  Voilà  la  session  finie,  m'écri- 
vait M.  Duvergicr  de  Hauranne,  et  bien  finie,  quoi  qu'on 
en  puisse  dire.  Sur  quelques  points  secondaires,  on  peut 
sans  doute  reprocher  au  cabinet  quelques  faiblesses; 
mais  il  n'a  pas  fléchi  sur  une  seule  question  importante, 
et  son  drapeau  est  aujourd'hui  ce  qu'il  était  au  1"  mars. 
La  Chambre  d'ailleurs  lui  a  accordé  tout  ce  qu'il  lui 
demandait.  Je  conclus  de  là  qu'à  moins  d'événements 
imprévus,  son  existence  est  parfaitement  assurée  pour 
six  mois,  et  que  les  difficultés  renaîtront  seulement  au 
début  de  la  session  prochaine.  J'avoue  (}u'à  cette  époque 
elles  pourront  être  grandes.  » 

Les  difficultés  devaient  être  d'autant  \)\us  grandes 
qu'elles  ne  provenaient  ni  de  la  com[)osition ,  ni  des 
mérites  du  cabinet.  Depuis  son  entrée  au  pouvoir,  il 
avait  déployé  beaucoup  d'activité,  d'adresse,  de  talent. 
Il  avait  un  chef  reconnu  et  point  de  dissensions  inté- 
rieures. Son  mal  était  dans  sa  situation  même;  il  ne  re- 
présentait et  ne  satisfaisait  aucune  des  grandes  opinions 
et  des  grandes  classifications  politiques  du  pays  ;  il  vivait 
entre  elles,  voué  à  un  travail  continu  de  transaction  et 
d'équilibre  :  travail  quelquefois  nécessaire,  mais  de 


AVÈNEMENT  DU  MINISTERE  J3U  -29  OCTOBRE  1840.    361 

courte  haleine,  et  où  le  succès  même  use  plus  qu'il  ne 
fortifie.  Il  faut  au  pouvoir  une  base  plus  large  et  plus 
fixe  pour  qu'il  puisse  prétendre  à  un  long  avenir. 

Dans  cette  situation,  le  traité  du  15  juillet  fut,  au 
premier  moment,  une  bonne  fortune  pour  le  cabinet 
français,  et  lui  valut,  pendant  six  semaines,  plus  de  force 
qu'il  ne  lui  suscita  de  péril,  La  question  intérieure,  dans 
laquelle  M.  Thiers  et  ses  collègues  étaient  aux  prises  avec 
des  embarras  à  la  fois  graves  et  petits,  s'évanouit  devant 
la  question  extérieure  qui  parut,  dès  l'abord,  grande  et 
simple.  Le  sentiraent  national  était  blessé;  la  dignité, 
même  la  sûreté  nationale  semblaient  compromises;  tous 
les  partis  se  pressèrent  autour  du  pouvoir,  lui  appor- 
tant des  impressions  encore  plus  vives  que  les  siennes  et 
lui  offrant  tout  leur  appui.  Le  centre  était  aussi  décidé 
que  le  côté  gauche,  le  Roi  aussi  animé  que  le  ministère; 
on  entendait  partout  des  paroles  également  chaudes* 
toutes  les  premières  mesures  prises  ou  annoncées  par 
le  gouvernement  obtinrent  l'assentiment  général  :  «  La 
force  de  la  situation,  m'écrivait  le  29  août  M.  de  Rémusat, 
l'a  emporté  sur  les  velléités  d'ambition  ou  de  vengeance 
de  nos  adversaires  ;  on  avait  un  moment  espéré,  pendant 
l'absence  du  Roi,  nous  trouver  séparés  de  lui  au  retour, 
ou  nous  rendre  suspects  à  ses  yeux.  On  a  bientôt  reconnu 
qu'il  n'y  fallait  pas  penser.  Le  Roi  a  tenu,  tant  à  l'égard 
de  son  ministère  que  de  la  situation  générale,  un  langage 
très-ferme  et  très-net.  Vos  dernières  nouvelles  et  celles 
du  prince  de  Metternich  ont  fait  regagner  beaucoup  de 
terrain  à  la  paix,  et  j'ai  plus  de  confiance  dans  l'avenir. 


362  CHAPITRE  XXXIII. 

Cependant  nos  préparatifs  sont  sérieux  :  ne  fussent-ils, 
comme  je  le  pense,  qu'une  précaution  sans  emploi,  c'est 
une  excellente  chose  que  de  saisir  cette  occasion  de 
rendre  à  la  France  la  force  militaire  dont  elle  a  besoin 
pour  soutenir  son  rang.  » 

C'était  là  en  effet,  à  cette  époque,  la  pensée  et  l'espé- 
rance du  cabinet.  Toujours  persuadé  que  Méhémet-Ali 
résisterait  énergiquement ,  que  les  moyens  de  coerci- 
tion employés  contre  lui  seraient  vains  ou  inquiétants 
pour  l'Angleterre  elle-même,  qu'ainsi  la  question  reste- 
rait longtemps  en  suspens,  et  finirait,  soit  par  un  arran- 
gement direct  entre  la  Porte  et  le  pacha,  soit  par  de 
nouvelles  transactions  diplomatiques  dans  lesquelles  la 
France ,  fortement  préparée,  pèserait  efficacement  sur 
l'Europe  embarrassée,  le  gouvernement  français.  Roi 
et  ministres,  se  flattait  que  la  guerre  ne  résulterait  pas 
des  mesures  qui  semblaient  la  prévoir,  et  que  le  pouvoir 
sortirait  de  cette  crise  à  la  fois  plus  populaire  et  mieux 
armé. 

Mais  tout  le  monde  n'avait  pas  la  môme  confiance  : 
quand  l'émotion  des  premiers  jours  se  fut  un  peu  calmée, 
l'inquiétude  de  la  guerre,  d'une  guerre  sans  raison 
sérieuse  et  légitime,  rentra  dans  beaucoup  d'esprits. 
M.  Duchàtel  m'écrivit,  le  8  août,  de  Genève  :  «  La  situa- 
tion me  parait  de  loin  grave  et  inquiétante.  Je  ne  puis 
pas  cependant  me  figurer  que  la  guerre  en  sorte.  J'ai 
une  confiance  d'instinct  dans  le  maintien  de  la  paix. 
Mais  nous  sommes,  comme  en  1831,  sur  la  lame  d'un 
couteau,  et  le  défilé  n'est  pas  facile  à  passer.  Je  voudrais 


AVENEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    363 

surtout  être  assuré  que  nulle  part  on  ne  souhaite  la 
guerre,  et  que  l'on  se  conduira  de  manière  à  ne  pas  la 
précipiter,  tout  en  soutenant  l'honneur  du  pays  avec 
la  fermeté  que  les  circonstances  réclament.  Les  bavar- 
dages des  journalistes  ne  conviennent  pas  aux  hommes 
d'État,  et  par  susceptibilité  pour  soi-même,  il  ne  faut 
pas  provoquer  justement  l'amour-propre  des  autres.  La 
nouvelle  quadruple  alliance  n'a  pas  entre  les  mains  les 
moyens  d'enlever  par  force  la  Syrie  au  pacha.  Ce  ne 
serait  pas  une  chose  facile  à  une  armée  de  cent  mille 
Russes,  et  l'Angleterre  peut-elle  admettre  une  armée 
russe,  non-seulement  en  Asie  Mineure,  mais  au  delà  du 
Taurus?  Ce  serait  un  degré  de  démence  dont  je  ne  crois 
pas  le  bon  sens  de  John  Bull  susceptible.  Mais  tout  en 
nous  montrant  dignes  et  résolus,  ne  forçons  pas  nos 
voisins  à  se  fâcher  contre  nous  par  point  d'honneur. 
Maintenons  notre  honneur;  ne  blessons  pas  celui  des 
autres. 

M.  Villemain  m'écrivait  au  môme  moment  :  «  Les 
démonstrations  militaires,  car  je  ne  puis  croire  à  la 
guerre,  feront-elles  ce  que  n'ont  pu  faire  jusqu'ici  les 
négociations?  .l'en  doute  fort.  Il  est  certain  que  ce  qui 
s'est  montré  d'énergie  dans  la  presse  a  frappé.  Il  a  été 
écrit  par  M.  d'Appony  à  sa  cour  que  ce  pays-ci  était 
plus  inflammable  qu'il  ne  l'avait  cru,  et  qu'un  grand 
mouvement  vers  la  guerre  pouvait  avoir  lieu.  Reste  la 
force  de  ce  mouvement  en  lui-même,  et  la  probabilité 
de  ce  qu'il  peut  inspirer  de  prudence  à  l'étranger.  Vous 
êtes  juge  à  cet  égard.  Seulement  on  peut  penser  qu'a- 


364  CHAFITUE  XXXUl. 

près  dix  ans  de  paix  habilement  maintenue,  l'isolement 
n'est  pas  une  politique;  c'est  une  nécessité  qui  aurait 
pu  être  prévenue,  et  dont  la  cause  est  plus  individuelle 
que  nationale.  La  paix  depuis  dix  ans  est  une  force 
acquise  au  Roi  et  par  le  Roi.  Le  nom  du  Roi  et  son 
action  personnelle  doivent  servir  encore  à  la  maintenir. 
S'il  en  arrivait  autrement,  j'aurais  de  tristes  pensées 
sur  les  sacrifices  qui  seraient  imposés  au  pays  et  qu'on 
sentirait  bientôt.  » 

La  perspective  des  sacrifices  ne  tarda  pas  à  s'ouvrir; 
les  affaires  commerciales  et  industrielles  se  ralentirent; 
dans  les  ports,  les  armements  devinrent  plus  timides  et 
plus  difficiles;  des  rassemblements  d'ouvriers  se  formè- 
rent à  Paris  et  prirent  un  caractère  séditieux;  la  fer- 
mentation et  l'inquiétude  se  développaient  ensemble; 
les  esprits  ardents  commençaient  à  parler  de  la  guerre 
sur  le  Rhin  et  les  Alpes  comme  du  seul  moyen  de  pré- 
venir les  périls  dont  la  nouvelle  coalition  menaçait  lu 
France;  les  esprits  prudents  regardaient  les  périls  d'une 
telle  guerre  comme  infiniment  plus  grands  que  ceux 
du  traité  du  15  juillet,  et  tournaient  leur  pensée  vers 
le  Roi,  demandant  s'il  laisserait  disparaître,  pour  que 
le  pacha  d'Egypte  conservât  toute  la  Syrie,  la  paix  qu'il 
maintenait  si  laborieusement  depuis  dix  ans.  Quand  on 
apprit  que  le  traité  du  \  5  juillet  commençait  à  s'exé- 
cuter, l'excitation  des  uns  et  l'inquiétude  des  autres 
redoublèrent;  les  lettres  qui  m'arrivaient  de  toutes 
parts  m'apportaient  à  la  fois  les  velléités  belliqueuses  et 
les  vœux  pacifiques  du  pays.  Dans  cette  perplexité  publi- 


AVENEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    3G5 

que,  j'éprouvai  le  besoin  et  je  jugeai  de  mon  devoir 
de  résumer  et  d'exprimer  pleinement  à  Paris  mon  o[)i- 
nion  sur  l'état  de  l'affaire  que  j'étais  chargé  de  traiter  à 
Londres  et  sur  la  conduite  qu'il  nous  convenait  de  tenir. 
J'écrivis  donc  le  23  septembre  au  duc  de  Broglie  une 
lettre  que  j'insère  ici  tout  entière  : 

«  La  situation  devient  grave.  Je  veux  vous  dire  ce 
que  je  pense,  tout  ce  que  je  pense.  Je  ne  connais  pas 
bien  l'état  des  esprits  en  France,  Je  ne  puis  apprécier 
ce  qu'il  commande  ou  permet  au  gouvernement.  Mais 
à  ne  considérer  que  les  choses  en  elles-mêmes,  j'ai  un 
avis,  et  nous  touchons  peut-être  à  l'un  de  ces  moments 
où  c'est  un  devoir  impérieux  de  n'agir  que  selon  son 
propre  avis, 

«  Depuis  l'origine  des  négociations,  le  thème  de  notre 
politique  a  été  celui-ci  :  —  «  Nous  n'avons  en  Orient 
qu'un  seul  intérêt,  un  seul  désir,  le  même  que  celui  de 
l'Angleterre,  de  l'Autriche,  de  la  Prusse.  Nous  voulons 
l'intégrité  et  l'indépendance  de  l'Empire  ottoman.  Nous 
repoussons  tout  accroissement  de  territoire  ou  d'in- 
fluence au  profit  de  toute  puissance  européenne.  Dans 
l'intérieur  de  l'Empire  ottoman,  entre  les  musulmans, 
entre  le  sultan  et  le  pacha  d'Egypte,  la  réj)artition  des 
territoires  nous  touche  peu.  Si  le  sultan  possédait  la 
Syrie,  nous  dirions  :  «  Qu'il  la  garde.  »  Si  le  pacha  con- 
sent à  la  rendre,  nous  dirons  :  «  Soit.  »  C'est  là,  selon 
nous,  une  petite  question.  Mais  si  on  tente  de  résoudre 
celte  petite  question  par  la  force,  c'est-à-dire  de  chasser 
le  pacha  delà  Syrie,  aussitôt  s'élèveront  les  grandes 


366  CHAPITRE  XXXIII. 

questions  dont  l'Orient  peut  devenir  le  théâtre.  Le  pacha 
résistera.  Il  résistera  à  tout  risque,  au  risque  de  la  ruine 
de  l'Empire  ottoman,  et  de  sa  propre  ruine.  Sa  résis- 
tance amènera  les  puissances  chrétiennes,  et  au-dessus 
de  toutes  la  Russie,  au  sein  de  l'Empire  ottoman.  Chance 
imminente  que  cet  empire  soit  mis  en  pièces  et  l'Europe 
au  feu.  Nous  ne  voulons  pas  de  cette  chance.  C'est  pour- 
quoi nous  voulons,  entre  le  sultan  el  le  pacha,  une  trans- 
action qui  soit  acceptée  des  deux  parts,  et  qui  main- 
tienne en  Orient  la  paix,  seul  gage  de  l'intégrité  et  de 
l'indépendance  de  l'Empire  ottoman,  par  conséquent 
de  la  paix  de  l'Europe.   » 

A  ce  thème  de  la  politique  française,  lord  Palmer- 
ston  a  opposé  celui-ci  : 

—  «  La  paix  n'est  pas  possible  en  Orient  tant  que 
le  pacha  d'Egypte  possédera  la  Syrie.  11  est  trop  fort 
et  le  sultan  trop  faible.  Il  faut  que  la  Syrie  retourne 
au  sultan.  L'intégrité  et  l'indépendance  de  l'Empire 
ottoman  sont  à  ce  prix.  Si  le  pacha  ne  veut  pas  rendre 
la  Syrie,  il  n'y  a  point  de  danger  à  employer  la  force 
pour  la  lui  ôter.  Au  dernier  moment  le  pacha  cédera  ou 
résistera  peu.  Quand  môme  il  i^ésisterait,  le  danger  ne 
naîtrait  point;  les  puissances  européennes  sont  bien 
assez  fortes  pour  chasser  le  pacha  de  la  Syrie.  Au- 
cune d'elles  ne  veut  rien  de  plus.  La  Russie  elle-même 
ajourne  son  ancienne  politique.  Elle  renonce  au  pro- 
tectorat exclusif  qu'en  fait  elle  exerçait  sur  la  Porte, 
et  que,  par  le  traité  d'Unkiar-Skélessi,  elle  avait  tenté 
d'ériger  en  droit.  Elle  consent  à  le  voir  remplacé  par 


AVÈNEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    367 

im  protectorat  européen.  Ainsi  pour  l'Empire  ottoman, 
la  Syrie  est  une  question  vitale.  Pour  l'Europe,  au- 
cune question  redoutable  ne  s'élèvera  à  côté  de  celle-ci. 
D'une  part,  il  y  a  nécessité  d'employer  la  force  ;  de  l'au- 
tre, il  n'y  a,  dans  l'emploi  de  la  force,  aucun  danger.  » 

«  Entre  ces  deux  politiques,  plusieurs  transactions 
ont  été  tentées  :  r  Tentative  française.  L'Egypte  et  la 
Syrie  ai)parliendront  héréditairement  au  pacha.  L'Ara- 
bie, Candie  et  le  district  d'Adana  seront  restitués  au 
sultan.  2°  Tentative  anglaise.  Le  pacha  aura  l'Egypte 
héréditairement,  et  la  plus  grande  partie  du  pachahk 
de  Saint-Jean  d'Acre,  y  compris  cette  place,  viagèrc- 
ment.  Il  rendra  tout  le  reste.  3»  Ouverture  autri- 
chienne. Le  pacha  aura  l'Égyple  héréditairement  et 
la  Syrie  viagcremcnt.  Il  rendra  l'Arabie,  Candie  et 
Adana. 

«  Toutes  ces  tentatives  ont  éclioué  :  1°  parce  que 
la  France,  fidèle  à  son  thème,  a  toujours  refusé  de 
donner  formellement,  à  ces  transactions,  la  sanction 
de  la  coercition,  en  cas  de  refus  du  pacha;  2"  parce 
que  lord  Palmerston,  fidèle  aussi  h  son  tlième,  a  tou- 
jours refusé  de  laisser  au  pacha  la  Syrie. 

«  Pour  avoir  des  chances  de  succès,  l'ouverture  de 
PAutriche  aurait  eu  besoin,  d'abord  d'être  vivement 
poussée  par  l'Autriche  et  la  Prusse  d'une  part,  par  la 
France  de  l'autre,  ensuite  d'être  sanctionnée  par  la  coer- 
cition unanime  en  cas  de  refus  du  pacha.  Ces  deux 
conditions  lui  ont  également  manqué. 

«  Pendant  le  cours  de  ces  essais  de  transaction,  un 


368  CHAPlTilE  XXXIII. 

double  travail  se  poursuivait  :  1"  En  Orient  par  la 
France,  pour  amener,  sans  le  concours  des  autres  puis- 
sances, un  arrangement  direct  entre  le  sultan  et  le 
pacha;  2"  à  Londres  par  lord  Palmerston,  pour  amener, 
en  laissant  la  France  en  dehors,  un  arrangement  à  qua- 
tre qui  assurât,  par  la  force,  la  restitution  de  la  Syrie 
au  sultan. 

«  L'explosion  de  la  tentative  d'arrangement  direct 
entre  le  sultan  et  le  pacha,  coïncidant  avec  l'insurrec- 
tion de  la  Syrie  contre  le  pacha,  a  décidé  la  conclusion 
de  l'arrangement  entre  les  quatre  puissances  el  la  signa- 
turc  de  la  convention  du  15  juillet. 

c(  La  convention  du  15  juillet,  c'est  le  thème  de  lord 
Palmerston  mis  en  pratique,  rien  de  moins,  rien  de 
plus.  Il  n'y  a  là  point  de  coalition  générale  et  perma- 
nente contre  la  France,  sa  révolution,  son  gouverne- 
ment.Ce  n'est  point  la  résurrection  de  la  Sainte-Alliance. 
Il  n'y  a  point  de  rapprochement  et  de  concert  entre  des 
ambitions  naguère  rivales.  Ce  n'est  point  une  préface  au 
partage  de  l'Empire  ottoman. 

»  Non-seulement  il  n'y  a,  en  fait,  rien  de  cela  dans  la 
convention  du  15  juillet,  mais  rien  de  semblable  non 
plus  en  intention,  et  si,  dans  l'état  actuel  des  choses, 
l'une  des  quatre  puissances  essayait  d'y  mettre  ou  d'en 
faire  sortir  cela,  l'alliance  se  dissoudrait. 

«  Il  y  a,  dans  la  convention  du  15  juillet  : 

c(  Pour  VAnglelci're  :  1»  L'affaiblissement  du  pacha 
d'Egypte,  vassal  trop  puissant  de  la  Porte,  ami  trop 
puissant  de  la  France;  2"  l'abolition   du  protectorat 


AVENEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    3G9 

exclusif  de  la  Russie  sur  la  Porte,  c'est-à-dire  la  Porte 
fortifiée,  la  Russie  et  la  France  contenues; 

«  Pour  l'Autriche  el  la  Prusse:  Les  mêmes  résultats 
que  pour  l'Anglelerre;  plus  une  alliance  de  ces  deux 
puissances  avec  TAngleterre,  ce  qui  amène  quelque  af- 
faiblissement de  la  Russie; 

«  Four  la  Russie  enfin  :  L'ajournement  de  son  ambi- 
tion et  le  sacrifice  de  sa  dignité  en  Orient  ;  mais  en  re- 
vanche :  1°  la  séparation  de  la  France  et  de  l'Angleterre; 
2°  le  terme  des  engagements  périlleux  qu'elle  avait  con- 
tractés par  le  traité  d'Unkiar-Skélessi;  3°  tout  cela  sans 
perte  réelle  de  la  position  et  de  l'avenir  russe  envers  la 
Porte,  probablement  même  avec  un  affaiblissement 
général  des  musulmans. 

«  La  convention  du  13  juillet  ainsi  rendue  à  son  vrai 
sens  pour  les  quatre  puissances  qui  l'ont  signée,  qu'y  a- 
t-il,  pour  la  France,  soit  dans  la  convention  même,  soit 
dans  la  façon  dont  elle  a  été  conclue? 

«  Il  y  a  une  offense  et  des  dangers. 

«  Pour  conclure  la  convention ,  on  s'est  caché  de  la 
France.  Puis  on  s'est  excusé  en  disant  que  la  France 
aussi  s'était  cachée  des  quatre  puissances  pour  tenter  de 
faire  conclure,  entre  le  sultan  et  le  pacha,  un  arran- 
gement direct.  C'est  là  un  mauvais  procédé;  mais  ce 
ji'est  pas  l'olTense  réelle. 

«  L'offense  réelle,  c'est  le  peu  de  compte  que  l'Angle- 
terre a  tenu  de  l'alliance  française.  Elle  l'a  risquée, 
elle  l'a  sacrifiée  pour  un  intérêt  très-secondaire ,  le 
retrait  immédiat  de  la  Syrie  au  pacha.  La  France  pro- 

T.  V.  24 


370  CHAPITRE  XXXIII. 

posait  le  statu  quo.  L'alliance  française  valait  Lien  pour 
l'Angleterre  l'ajournement,  jusqu'à  la  mort  du  pacha, 
des  plans  de  lord  Palmerston  sur  l'Orient. 

((  Les  dangers  du  traité  sont  ceux  que  la  France,  de- 
puis l'origine  des  négociations,  n'a  cessé  de  signaler  : 
1"  la  résistance  obstinée  du  pacha  ;  2»  l'ébranlement, 
peut-être  le  bouleversement  de  l'Empire  ottoman; 
3"  les  quatre  puissances  entrahiées  au  delà  de  leur  but 
par  la  nature  des  moyens  qu'elles  seront  forcées  d'em- 
ployer, et  toutes  les  grandes  questions,  tous  les  événe- 
ments auxquels  peut  donner  lieu  leur  intervention  ar- 
mée dans  l'Empire  ottoman,  s'élevant  tout  à  coup  à 
propos  delà  petite  question  de  la  Syrie.  Voilà  ce  qu'il  y  a, 
pour  nous,  dans  la  convention  du  1 5  juillet.  Voilà  les  mo- 
tifs qui  ont  déterminé  notre  attitude  et  nos  préparatifs; 
motifs,  à  coup  sûr,  très-légitimes  et  suffisants.  On  a  bien 
légèrement  renoncé  à  notre  intimité.  On  a  bien  légère- 
ment ouvert  en  Europe  des  chances  redoutables.  Nous 
avons  ressenti  l'offense  et  pourvu  au  danger.  Mainte- 
nant la  convention  s'cxécule.  Elle  s'exécute  sérieuse- 
ment, dans  son  l)ut  avoué.  Quelle  conduite  prescrivent 
au  gouvernement  français,  d'abord  l'intérêt  national, 
ensuite  la  Dolitique  qu'il  a  const;miment  exprimée  et 
soutenue  dans  le  cours  de  l'affaire? 

«  La  France  doit-elle  faire  la  guerre  pour  conserver 
la  Syrie  au  pacha  d'Egypte  ? 

«  Evidemment  ce  n'est  pas  là  un  intérêt  assez  grand 
pour  devenir  un  cas  de  guerre.  La  France,  qui  n'a  pas 
fait  la  guerre  pour  affranchir  la  Pologne  de  la  Russie 


AVENEMENT  DV  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    371 

et  l'Italie  de  l'Autriche,  ne  peut  raisonnablement  la  faire 
pour  que  la  Syrie  soit  aux  mains  du  pacha  et  non  du 
sultan. 

«  La  guerre  serait  ou  orientale  et  maritime,  ou  con- 
tinentale et  générale.  3Iaritime,  l'inégalité  des  forces, 
des  dommages  et  des  périls  est  incontestable.  Conti- 
nentale et  générale,  la  France  ne  pourrait  soutenir  la 
guerre  qu'en  la  rendant  révolutionnaire,  c'est-à-dire 
en  abandonnant  la  politique  honnête ,  sage  et  utile 
qu'elle  a  suivie  depuis  1830,  et  en  transformant  elle- 
même  l'alliance  des  quatre  puissances  en  coalition  en- 
nemie. 

«  L'intérêt  de  la  France  ne  lui  conseille  donc  point 
de  faire,  de  la  question  de  Syrie,  un  cas  de  guerre. 

«  La  politique  jusqu'ici  exprimée  et  soutenue  par  la 
France,  quant  à  l'Orient,  ne  le  lui  permet  pas.  Nous  avons 
hautement  et  constamment  dit  que  la  distribution  des 
territoires  entre  le  sultan  et  le  pacha  nous  importait 
peu,  que  si  le  pacha  voulait  rendre  au  sultan  la  Syrie, 
nous  n'y  objections  point,  que  la  prévoyance  de  son 
refus,  de  sa  résistance  et  des  périls  qui  en  devaient 
naître  pour  l'Empire  ottoman  et  la  paix  de  l'Europe 
était  le  motif  de  notre  opposition  aux  moyens  de  coer- 
cition. En  faisant  la  guerre  pour  conserver  au  pacha  la 
Syrie,  nous  nous  donnerions  à  nous-mêmes  un  éclatant 
démenti,  un  de  ces  démentis  qui  affaiblissent  en  dé- 
criant. 

«  Est-ce  à  dire  que  la  France  n'ait  rien  à  faire  que 
d'assister,  l'arme  au  bras,  à  l'exécution  de  la  conven- 


372  CHAPITRE  XXXI II. 

tion  du  15  juillet,  et  que  son  langage,  son  attitude,  ses 
préparatifs,  doivent  rester,  en  tout  cas,  une  pure  démon- 
stration? 

«  Certainement  non. 

«  Si  le  pacha  résiste,  si  les  mesures  de  coercition 
employées  par  les  quatre  puissances  se  compliquent  et 
se  prolongent,  alors  ce  que  la  France  a  annoncé  peut  se 
réaliser.  La  question  de  Syrie  peut  soulever  d'autres 
questions.  La  guerre  peut  naître  spontanément,  néces- 
sairement, par  quelque  incident  imprévu,  au  milieu 
d'une  situation  périlleuse  et  tendue. 

a  Si  la  guerre  naît  de  la  sorte,  non  par  la  volonté  et 
le  fait  de  la  France,  mais  par  suite  d'une  situation  que 
la  France  n'a  point  créée,  la  France  doit  accepter  la 
guerre.  D'ici  là,  elle  doit  se  tenir  prête  à  l'accepter. 

«  Il  se  peut  aussi,  et  c'est,  à  mon  avis,  la  chance  la 
plus  probable,  que,  dans  le  cours  des  mesures  de  coer- 
cition tentées  en  vertu  du  traité  du  15  juillet,  les  quatre 
puissances  soient  amenées  à  intervenir  dans  l'Empire 
ottoman  d'une  façon  qui  oblige  la  France  à  y  paraître 
elle-même,  non  pour  faire  la  guerre  à  la  Porte,  ni  aux 
quatre  puissances,  mais  pour  prendre  elle-même,  dans 
l'intérêt  de  sa  dignité  et  de  l'avenir,  des  sûretés,  des 
garanties.  Si  des  armées  européennes  entraient  en  Asie, 
si  des  forces  européennes  s'établissaient  sur  tel  ou  tel 
point  de  l'Empire  ottoman,  soit  de  la  côte,  soit  de  l'in- 
térieur, si  des  troupes  russes  occupaient  Constantinople 
et  des  flottes  anglaises  et  russes  la  mer  de  Marmara, 
dans  ces  divers  cas  et  dans  tel  autre  qu'on  ne  saurait 


AVÈNEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  2'J  OCTOBRE  1840.    373 

déterminer  d'avance,  la  France  pourrait  et  devrait 
peut-être  intervenir,  à  son  tour,  sur  le  théâtre  des  évé- 
nements, et  y  faire  acte  de  présence  et  de  pouvoir.  Quels 
seraient  ces  actes?  On  ne  peut  pas,  on  ne  doit  pas  le 
dire  d'avance,  pas  plus  que  les  cas  auxquels  ils  corres- 
pondraient; tout  ce  qu'on  peut  dire,  c'est  que  la  France 
doit  être  décidée  et  prête  à  les  accomplir.  La  guerre 
pourrait  naître  de  ces  actes;  elle  serait  alors  inévitable 
et  légitime.  Je  penche  à  croire  qu'elle  n'en  naîtrait  pas, 
et  que  les  quatre  puissances,  à  leur  tour,  supporteraient 
beaucoup  de  la  part  de  la  France  plutôt  que  d'entrer 
en  guerre  avec  elle  quand  elle  aurait  fait  preuve  à  la 
fois  de  modération  et  de  vigueur. 

((  Voilà,  mon  cher  ami,  après  mûre  réflexion,  la 
seule  conduite  qui  me  paraisse  prudente,  conséquente 
et  digne,  j'ajouterai  loyale.  J'ai  été  sur  le  point  d'écrire 
cela  à  M.  Thiers  lui-même.  J'y  ai  renoncé.  Je  ne  veux 
pas  qu'il  puisse  me  supposer  la  i)rétention  de  lui  dicter 
sa  politique,  ou  quelque  préméditation  de  séparation. 
Mais,  d'une  part,  je  désire  qu'il  sache  bien  ce  que  je 
pense;  de  l'autre,  j'ai  besoin  de  savoir  moi-même  où  il 
en  est,  et  s'il  se  propose  de  marcher  dans  cette  ligne-là, 
car,  pour  mon  compte,  je  n'en  pourrais  suivre  une 
autre.  C'est  à  vous  que  je  m'adresse  pour  être  édifié  à 
ce  sujet,  bien  sûr  que  vous  comprendrez  l'importance 
que  j'y  attache.  Vous  pouvez  faire  de  ma  lettre  tel  usage 
que  vous  voudrez,  soit  la  montrer,  soit  la  garder  pour 
vous  seul,  selon  ce  qui  vous  paraîtra  bon.  Je  m'en 
rapporte  à  vous  pour  faire  arriver,  comme  il  convient. 


374  CHAPITRE  XXXIII. 

ia  vérité  que  je  dis,  et  pour  m'envoyer  celle  que  je  de- 
mande. » 

J'étais  si  inquiet  de  la  situation,  et  si  pressé  de  savoir 
avec  précision  où  l'on  en  était  à  Paris,  que  le  2  octobre, 
n'ayant  pas  encore  reçu  de  réponse  du  duc  de  Broglie 
tout  récemment  revenu  de  Coppet,  je  lui  rccivis  : 
«j'attends  impatiemment  votre  réponse.  Tout  ce  qui  me 
revient  me  donne  à  craindre  qu'on  ne  regarde  à  Paris 
le  rejet  des  propositions  de  Méhémet-Ali  couime  un  cas 
de  guerre,  et  que,  si  on  ne  commence  pas  la  guerre 
de  propos  délibéré,  on  ne  la  fasse  commencer  par  acci- 
dent, ce  qui  se  peut  toujours.  Je  ne  vous  répète  pas, 
quant  au  fond  de  la  question,  ce  que  je  vous  ai  dit  il  y 
a  quelques  jours;  je  sais  que  vous  êtes  de  mon  avis,  et 
plus  j'y  i)ense,  plus  je  me  confirme  dans  mon  avis.  Je 
ne  sais  pas  l'état  des  esprits  en  France.  Je  ne  puis  croire 
qu'il  commande  la  guerre  pour  la  Syrie.  Et  si  l'état 
des  esprits  ne  la  commande  pas,  l'état  des  choses  ne  la 
commande  pas  non  plus.  Il  faut  donc  se  conduire  pour 
l'éviter;  et  si  on  ne  l'évite  pas,  il  faut  s'être  conduit 
pour  l'éviter.  Personne  ne  s'y  trompera;  plus  je  vois 
de  mensonges,  plus  je  me  persuade  qu'en  dernière 
analyse  on  ne  croit,  dans  les  grandes  affaires,  qu'à  la 
vérité  et  on  finit  toujours  par  savoir  la  vérité.  Je  fais 
bien  peu  de  cas  des  commérages;  je  ne  vais  point  au- 
devant;  je  fais  la  part  des  menées;  mais  le  vent  m'ap- 
porte chaque  jour  ces  paroles  :  «  Si  la  Syrie  viagère  est 
refusée,  c'est  la  guerre.  »  Cela  peut  n'être  rien,  ou 
n'être  qu'un  langage  prémédité  pour  produire  un  cer- 


AVÉN'EMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE   ISIO.    375 

tain  effet;  mais  ce  peut  aussi  être  quelque  chose,  et 
quelque  chose  de  fort  grave,  et  tout  autre  chose  que 
ce  qui  me  paraît  la  bonne  politique.  J'y  regarde  donc 
de  très-près,  et  je  vous  demande  de  me  dire  le  plus  tôt 
possible  ce  que  vous  voyez,  » 

Presque  au  même  moment,  le  duc  de  Broglie,  de 
retour  à  Paris,  m'écrivait  :  «  J'ai  reçu  votre  lettre  du 
23  septembre.  J'ai  pensé  qu'il  était  utile  de  la  com- 
muniquer in  extenso  à  M,  Thiers  et  à  M.  de  Rémusat. 
Je  la  leur  ai  remise,  à  l'un  et  à  l'autre.  Voici  quel  est 
le  résumé  de  deux  ou  trois  longues  conversations  que 
nous  avons  eues  ces  jours-ci,  sur  le  sujet  même  de  cette 
lettre. 

«  Il  est  avéré  désormais  pour  tout  le  monde,  et  lord 
Palmerston  en  convient  lui -môme,  que  l'envoi  de 
M.  AYalewski  a  eu  pour  objet  d'obtenir  des  concessions 
du  pacha,  et  non  de  le  pousser  à  une  résistance  aveugle 
et  opiniâtre.  Il  est  avéré  pour  tout  le  monde  que  le 
résultat  de  notre  intervention  à  Alexandrie  a  été,  non 
de  réduire,  mais  d'augmenter  ces  concessions.  Lahmite 
en  est  atteinte,  du  moins  quant  à  la  France  et  à  ses 
efforts.  Elle  ne  prendra  plus  l'initiative  pour  demander 
au  pacha  de  nouveaux  sacrifices;  elle  trouve  le  terrain 
pris,  d'après  ses  conseils,  sage  et  conciliant;  pourvu 
que  le  pacha  s'y  contienne,  pourvu  qu'il  se  garde  de 
faire  une  pointe  au  delà  du  Taurus,  pourvu  qu'il  se 
borne  à  concentrer  ses  troupes  sur  le  littoral  de  la 
Syrie  et  à  défendre  sa  position  actuelle,  il  peut  compter 
6ur  l'approbation  et  sur  les  bons  offices  de  la  France, 


3:g  chapitre  xxxiii. 

sans  préjudice  des  déterminations  ultérieures  auxquelles 
certaines  éventualités  pourraient  la  porter,  dans  son 
propre  intérêt,  mais  sans  aucun  engagement  direct  ou  in- 
direct, pour  aucun  cas  quelconque.  C'est  là  la  substance 
d'une  dépêche  envoyée  à  M.  Cochelet.  La  même  décla- 
ration a  été  faite  aux  ambassadeurs.  Son  but  est,  dans 
le  cas  où  le  pacha  jugerait  à  propos  de  tout  céder,  de 
lui  en  laisser  la  responsabilité.  Je  trouve  cela,  pour  ma 
part,  raisonnable  et  digne.  Cela  est  d'ailleurs  consé- 
quent; nous  avons  refusé  notre  appui  moral  au  traité 
du  15  juillet,  en  nous  réservant  d'agir  ainsi  qu'il  nous 
paraîtrait  sage  et  convenable;  demander  au  pacha  plus 
que  ce  qu'il  concède  aujourd'hui,  ce  serait  lui  deman- 
der d'adhérer  au  traité  du  15  juillet.  Qu'il  le  fasse,  s'il 
le  juge  à  propos;  mais  ce  n'est  pas  à  nous  de  l'y 
pousser. 

«  Cela  posé,  qu'y  a-t-il  à  faire? 

«  Trois  choses,  à  ce  qu'il  me  semble  : 

lo  Reculer,  autant  qu'il  sera  possible,  la  convocation 
des  Chambres;  éviter,  autant  que  possible,  d'être  poussé, 
bon  gré  mal  gré,  à  des  engagements  de  tribune;  ga- 
gner du  temps  ; 

2"  Accueillir  sans  hauteur,  sans  humeur,  mais  aussi 
sans  duperie,  les  ouvertures  qui  pourraient  nous  être 
faites  à  la  suite  des  propositions  du  pacha,  de  quelque 
part  qu'elles  viennent;  les  discuter  pour  ce  qu'elles 
peuvent  valoir,  et  ne  repousser  péremptoirement  que 
les  offres,  directes  ou  détournées,  d'adhérer  au  traité 
du  15  juillet.  11  va  malheureusement,  qucnt  à  présent 


AVÈNEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1810.    377 

et  jusqu'à  ce  que  l'impuissance  de  ce  traité  ait  été  dé- 
montrée par  les  faits,  très-peu  à  espérer  de  ces  ouver- 
tures; supposé,  ce  qui  est  douteux,  qu'il  nous  en  soit 
fait.  Entre  le  traité  et  les  propositions  du  pacha,  il  n'y  a 
point  de  marge  réelle,  point  d'intermédiaire  véritable. 
Nous  ne  pouvons  adhérer  au  traité.  La  Prusse  et  l'Au- 
triche même  accepteraient  peut-être  les  propositions; 
mais  ni  l'une  ni  l'autre  n'ont  réellement  voix  au  cha- 
pitre. La  présomption  hautaine  de  celui  qui  dispose  en 
maître  du  cabinet  anglais  ne  lui  permettra  pas  de  céder; 
et  la  Russie  qui  perd  toute  position  politique  si  la  France 
et  l'Angleterre  se  réconcilient,  qui  a  tout  sacrifié  pour 
amener  la  rupture,  tout  joué  sur  cette  carte,  la  Russie 
ne  se  prêtera  probablement  à  rien.  Quoi  qu'il  en  soit, 
encore  un  coup,  attendre  et  ne  rien  rejeter  sans  discus- 
sion, ne  montrer  ni  irritation  ni  dépit,  et  s'il  y  a  moyen 
de  traiter,  saisir  l'occasion  ; 

3°  Enfin  continuer  avec  ardeur  et  persévérance  les 
préparatifs  d'armement,  n'en  point  faire  étalage,  mais 
ne  rien  suspendre  et  ne  rien  négliger,  pousser  ces  pré- 
paratifs, quant  au  personnel,  jusqu'aux  limites  légales, 
quant  au  matériel  et  aux  fortifications,  jusqu'aux  li- 
mites du  possible.  Être  en  position,  le  moment  venu, 
de  n'avoir  plus  à  demander  aux  Chambres  qu'une 
augmentation  de  personnel  à  verser  dans  des  cadres 
déjà  posés  et  la  ratification  de  ce  qui  a  été  fait  sans  elles. 
Cela  est  de  la  dernière  importance;  quelle  que  soit 
l'issue  de  tout  ceci,  il  faut  que  la  France  en  lire  un 
armement  complet  que  l'imprévoyance  du  gouverne- 


378  CHAPITRE  XXXIII. 

ment  représenlalif  ne  permet  d'obtenir  que  dans  les 
moments  d'urgence  et  d'appréhension. 

«  Qu'arrivera-t-il  en  définitive? 

«  Personne  ne  peut  le  dire  d'avance;  mais  on  peut 
du  moins,  selon  la  méthode  que  les  mathématiciens 
nomment  méthode  exhaustive,  poser  un  certain  nombre 
d'alternatives  entre  lesquelles  la  solution  doit  néces- 
sairement se  trouver, 

«  Le  pacha  ferat-il  une  pointe  sur  Constantinople, 
et  amènera-t-il  par  là  un  casus  fœderis  qui  dégénérerait, 
selon  toute  apparence,  en  casus  belli?  C'est  une  chance 
qui  paraît  peu  probable  ;  soit  que  les  concessions  obte- 
nues de  lui  proviennent  de  sa  faiblesse  ou  de  sa  raison, 
elles  écartent,  du  moins  quant  à  présent,  cette  appré- 
hension. 

«  Cèdera-t-il  tout? 

«  M.  Thiers  ne  le  craint  pas.  J'avoue  que,  quant  à 
moi,  je  n'en  serais  nullement  étonné.  Si  cela  arrive, 
nous  n'y  pouvons  rien.  La  précaution,  prise  par  la 
dépêche  dont  je  vous  parlais  en  commençant,  est  notre 
seule  sauvegarde;  mais  il  est  clair  que  nous  ne  ferons 
pas  la  guerre  pour  lui  reconquérir  ce  qu'il  lui  plaira 
d'abandonner. 

«  Résistera-t-il  avec  avantage?  Réussi ra-t-il  à  main- 
tenir la  Syrie,  à  garder  le  littoral,  à  jeter  dans  la  mer 
quiconque  débarquerait? 

«  C'est  là  notre  belle  carte  ;  c'est  celle  sur  laquelle 
nous  avons  mis  à  la  loterie.  Si  le  numéro  sort,  tout  ira 
bien.  Si  le  traité  est  convaincu  d'impuissance  et  que  les 


AVENEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    379 

alliés  soient  mis  en  demeure  d'en  conclure  un  autre  qui 
livre  décidément  la  Turquie  à  la  Russie,  nous  aurons 
beau  jeu,  soit  à  Berlin,  soit  à  Vienne,  soit  môme  dans 
le  sein  du  cabinet  anglais,  pour  en  prévenir  l'adoption. 

«  Reste  enfin,  et  malheureusement  c'est  ici  l'iiypo- 
thcse  la  plus  vraisemblable,  reste  que  le  [sacha  résiste 
à  grand'peine,  et  qu'il  s'engage,  entre  lui  et  les  alliés, 
une  lutte  prolongée  qui  le  menace  de  sa  ruine. 

«  Si  cela  arrive,  logiquement,  nous  serions  tenus  de 
rester  spectateurs  impassibles;  pratiquement, il  est  pos- 
sible que  la  position  devienne  intenable,  que  l'honneur, 
que  le  mouvement  de  l'opinion  nous  forcent  d'inter- 
venir. 

«  Sous  quelle  forme,  en  quel  sens,  dans  quelle  )ne- 
sure,  à  propos  de  quelle  circonstance  cette  intervention 
aurait-elle  lieu?  Il  est  impossible  de  le  dire  d'avance; 
ce  qui  importe,  c'est  de  tenir  la  position  aussi  longtemps 
qu'elle  sera  tenable,  et  de  ne  rien  faire  qui  puisse  la 
compromettre  à  priori  et  de  dessein  prémédité. 

«  Ainsi,  par  exemple,  il  im|)orte  de  tenir  notre  tlolte 
ensemble,  de  ne  point  l'éparpiller,  de  la  maintenir  à 
une  distance  suffisante  du  théâtre  des  hostilités,  de  ne 
se  livrer  à  aucune  demi-mesure,  à  aucune  de  ces  inter- 
ventions de  détail  qui  ne  portent  aucun  fruit  décisif  et 
qui  engagent  sans  secourir. 

«  L'avantage  d'une  position  isolée,  au  milieu  de  ses 
inconvénients,  c'est  de  ne  dépendre  de  personne,  de 
faire  ce  que  l'on  veut,  rien  de  moins,  rien  de  plus,  et 
d'avoir,  jusqu'au  dernier  momejit,  le  choix  du  parti 


380  CHAPITRE  XXXIII. 

qu'on  prendra.  L'avantage  particulier  de  la  France, 
dans  la  position  actuelle,  c'est  que,  s'il  y  a  guerre,  on 
ne  la  lui  fera  pas,  c'est  elle  qui  la  fera.  Il  ne  faut  perdre 
ni  l'un  ni  l'autre  de  ces  deux  avantages  en  se  mettant 
à  la  merci  des  accidents  et  des  amiraux.  Ainsi,  comme 
premier  plan  de  conduite,  n'envoyer  la  flotte  sur  le 
théâtre  des  hostilités  qu'avec  des  instructions  positives, 
pour  faire  ou  pour  interdire  quelque  chose  de  précis  et 
de  défini  ;  et  se  réserver  par  Là,  au  besoin,  de  commencer 
l'intervention  quand  et  comme  on  voudra,  de  la  com- 
mencer par  une  sommation  à  la  Prusse  et  à  l'Autriche 
et  par  une  menace  de  leurs  frontières,  si  c'est  alors  le 
moyen  qui  paraît  le  meilleur;  en  un  mot,  rester  dans 
une  expectative  armée,  mais  immobile,  jusqu'au  mo- 
ment où  l'on  croira  devoir  en  sortir  par  quelque  acte 
énergique  et  prémédité,  voilà  ce  que  la  prudence  semble 
commander. 

«  Et  non-seulement  c'est  là  la  conduite  prudente, 
mais  c'est  là  la  conduite  honnête.  Il  s'agit  en  effet  d'en- 
gager une  lutte  terrible  et  d'où  dépend  le  sort  du  pays; 
il  est  juste  et  honnête  qu'il  en  ait  le  choix. 

«  Il  ne  faut  pas  que  le  Roi  et  le  pays  se  réveillent  un 
beau  matin  en  guerre  avec  l'Europe  par  suite  d'un  mal- 
entendu, d'une  élourderie  ou  d'une  bravade.  Quand  le 
moment  sera  venu,  s'il  doit  venir,  il  faut  que  le  Roi  et  le 
pays  en  délibèrent;  s'ils  jugent  que  le  cabinet  a  tort 
de  croire  l'honneur  de  la  France  compromis  par  une 
plus  longue  inaction,  le  cabinet  se  retirera,  et  d'autres 
suivront  une  pohlique  conforme  à  leur  opinion.  Si  le 


AVENEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    381 

Roi  et  le  pays  sont  de  l'avis  du  cabinet,  alors,  mais 
alors  seulement,  il  faudra  prendre  son  parti.  Prétendre 
soutenir  une  telle  lutte  sans  avoir,  de  cœur  et  d'enthou- 
siasme, le  Roi  et  le  pays  avec  soi,  ce  serait  folie. 

«  Voilà,  mon  cher  ami,  le  résultat  de  nos  conversa- 
tions. Je  vous  le  transmets,  tout  en  sachant  bien  que  les 
événements  disposent  des  esprits  et  des  volontés,  et  (jue 
ce  qui  paraît  le  meilleur  peut,  à  l'épreuve,  être  bien 
déconcerté.  » 

Deux  jours  après  avoir  écrit  cette  lettre,  qui  n'avait 
pu  partir  immédiatement,  le  duc  de  Broglie  y  joignit 
ce  billet,  sous  la  date  du  3  octobre  : 

«  Ceci  était  le  résumé  fidèle  du  point  où  nous  étions 
avant-hier  soir.  Hier  malin,  la  nouvelle  du  bombarde- 
ment de  Beyroul  est  arrivée.  Ce  n'est  rien  déplus  que 
ce  à  quoi  Ton  devait  s'attendre  ;  mais  l'émoi  est  grand, 
et  Dieu  veuille  qu'on  ne  se  lance  pas  dans  des  résolu- 
tions précipitées.  J'y  ferai  de  mon  mieux.  Il  y  a  eu,  dans 
la  journée,  un  conseil  qui  n'a  abouti  à  rien.  On  a  parlé 
de  convoquer  les  Chambres.  On  a  parlé  d'envoyer  la 
flotte  pour  protéger,  par  sa  présence,  Alexandrie,  en 
laissant  tout  le  reste  suivre  son  cours  naturel.  Les  opi- 
nions ont  été  divisées,  et  déjà,  la  seconde  dépêche  télé- 
graphique étant  plus  tranquille  que  la  première,  il  va 
de  la  détente.  Je  vous  tiendrai  au  courant.  » 

Aussitôt  répandues,  ces  nouvelles  produisirent  dans 
le  public  deux  effets  contraires;  sciemmentou  aveuglé- 
ment, les  esprits  se  livrèrent  à  deux  courants  opposés  : 
«  Les  choses  iront  à  la  guerre,  m'écrivait  le  17  août 


382  CHAPITRE  XXXIII. 

M.  de  Lavergne,  tant  que  tout  le  monde  croira  la  paix 
inébranlable,  et  elles  reviendront  à  la  paix  dès  que  tout 
le  monde  verra  la  guerre  imminente.  »  Quand  on  sut 
Beyrout  bombardé  et  la  déchéance  de  Méhémet-Ali 
prononcée  à  Conslantinople,  le  premier  mouvement 
général  fut  belliqueux,  belliqueux  sans  bien  savoir  où  et 
dans  quelles  limites;  on  voulait  échapperau  déplaisir  de 
la  situation,  et  rendre  coup  pour  coup  à  ces  puissances 
qui  avaient,  disait- on,  trouvé  et  saisi  en  Orient  l'occa- 
sion de  reformer,  contre  la  France,  la  coalition  de  1815. 
Mais  les  passions  et  les  factions  ennemies  se  chargèrent 
de  donner  à  ce  mouvement  toute  sa  portée  ;  de  belli- 
queux, elles  le  rendirent  promptement  révolutionnaire; 
le  droit  pubUc  européen  et  la  monarchie  française, 
les  frontières  des  États,  l'organisation  et  l'avenir  de 
l'Europe  furent  ardenmient  remis  en  question  ;  la 
presse  républicaine  recommença  ses  violences,  les  so- 
ciétés secrètes  leurs  menées,  les  réunions  populaires 
leurs  bravades  et  leurs  exigences.  De  jour  en  jour, 
d'heure  en  heure,  1840  ressemblait  plus  complètement 
à  1831  ;  les  mômes  excès  préparaient  les  mômes  dan- 
gers et  provoquèrent  la  même  résistance  j  Tçsprit 
d'ordre  légal  et  de  paix  reparut,  d'abord  embarrassé  et 
timide,  bientôt  animé  et  fortifié  par  la  gravité  de  ses 
alarmes,  moins  bruyant  que  l'esprit  révolutionnaire, 
mais  résolu  à  la  lutte  et  cherchant  de  tous  côtés, 
pour  la  polili(iue,  que,  depuis  neuf  ans,  il  avait  fait 
triompher,  un  point  d'appui  et  de  fermes  défenseurs. 
Évidemment  le  cabinet  présidé  par  M.  Thiers  n'était 


AVENEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    383- 

pas  bien  placé  pour  cette  làclic.  II  s'était,  en  se  formant, 
penché  vers  le  côté  gauche,  et  sans  s'y  livrer,  il  avait 
glissé  sur  cette  pente.  Le  parti  conservateur,  qui  l'avait 
vu  arriver  avec  humeur,  ne  l'attaquait  plus,  mais  ne 
lui  portait  pas  confiance  et  dévouement.  En  Orient,  les 
événements  démentaient  ses  prévisions  :  d'accord  en 
cela  avec  le  sentiment  public,  il  s'était  fait  le  protec- 
teur de  la  cause  et  de  la  puissance  égyptiennes  ;  mais 
cette  puissance,  mise  à  l'épreuve,  se  trouvait  fort  au- 
dessous  de  ce  qu'il  en  avait  espéré  ;  et  pour  avoir  quel- 
que chance  de  succès,  cette  cause  eût  imposé  à  la  France 
des  sacrifices  et  des  risques  fort  au-dessus  de  son  im- 
portance. Le  cabinet  ne  voulait  pas  la  guerre  ;  mais  il 
s'y  était  préparé  avec  ardeur,  la  croyant  possible,  pro- 
chaine peut-être,  et  voulant  du  moins  en  inspirer  à 
l'Europe  la  crainte.  Par  le  tour  que  prenaient  les  événe- 
ments, ses  préparatifs  milit^rircs  perdaient  leur  sens,  et 
en  présence  de  l'excitation  balliqucusc  prompte  à  se 
transformer  en  fermentation  révolutionnaire,  l'esprit  de 
résistance  et  de  paix  regagnait  son  empire.  Quand,  à  la 
nouvelle  de  l'exécution  f.icile  du  traité  du  13  juillet  en 
Orient,  celte  silualion  embarrassée  et  fausse  du  cabinet 
français  éclata:  «Voilà  pour  M.  Thiers,  dit  M.  Rossi,  une 
belle  occasion  de  donner  sa  démission.  » 

M.  Thiers  et  ses  collègues  ne  s'y  méprirent  point,  et 
des  les  premiers  jours  d'octobre,  un  peu  plus  tôt  même 
peut-être,  ils  offrirent  leur  démission  au  Roi  qui  s'en 
montra  d'abord  inquiet  et  refusa  de  l'accepter.  J'ai  déjà 
eu  occasion  de  le  dire  ;  c'était  la  disposition  de  ce  prince 


384  CHAPITRE  XXXIII, 

(le  s'associer  vivement  aux  émotions  patriotiques  sans 
qu'elles  dominassent  son  jugement  et  ses  résolutions. 
Il  était,  pour  le  sentiment  national,  plein  de  sympa- 
thie, de  complaisance  même,  et  pourtant  d'indépen- 
dance, capable  d'en  partager  aujourd'hui  l'entraîne- 
ment et  d'en  reconnaître  demain  l'erreur  et  le  péril. 
Dans  la  question  égyptienne  et  sur  le  traité  du  15 
juillet,  il  avait  pensé  et  senti  comme  le  public,  et  ma- 
nifesté même  son  sentiment  avec  plus  d'impétuosité 
que  de  prévoyance,  gardant  cependant,  au  fond  de  son 
âme,  quelque  inquiétude  et  faisant  quelquefois,  dans 
la  conversation,  des  réserves  prudentes  que  lui  suggé- 
rait la  mobilité  de  son  imagination,  sans  qu'il  pré- 
méditât aucun  changement  de  conduite  et  de  conseil- 
lers. Il  avait  sincèrement  adhéré  à  toutes  les  mesures 
que  lui  avait  proposées  le  cabinet,  comptant  toujours 
que  les  quatre  puissances  ne  pousseraient  pas  les 
choses  à  bout,  que  Méhémet-Ali  résisterait  efticacc- 
ment,  qu'une  transaction  interviendrait,  qu'en  tout 
cas  la  paix  de  l'Europe  ne  serait  pas  troublée,  et  fort 
aise  qu'en  attendant  une  solution  favorable,  l'état  mili- 
taire de  la  France  se  relevât,  pour  la  sûreté  du  pays  et 
la  force  de  son  gouvernement.  Quand  le  véritable  état 
des  faits  se  manifesta,  quand  les  chances  d'une  guerre 
sans  motif  sérieux  et  sans  intérêt  national  devinrent 
pressantes,  le  roi  Louis- Philippe  s'arrêta  sur  la  pente, 
se  souciant  peu  de  l'avoir  suivie  jusque-là,  et  bien 
décidé  à  n'y  pas  aller  plus  loin  :  «  Puisque  l'Angleterre 
et  les  alliés  nous  déclarent  qu'ils  limiteront  les  hosti- 


AVENEMENT  DU  iMINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    385 

litésau  développement  nécessaire  pour  faire  évacuer  la 
Syric^  et  qu'ils  n'attaqueront  point  ftléhémet-Ali  en 
Egypte,  je  ne  vois  pas,  disait-il,  qu'il  y  ait  là,  pour 
nous,  le  casus  belli.  La  France  n'a  point  garanti  la  pos- 
session de  la  Syrie  à  Ibrahim -Pacha;  et  bien  qu'elle 
soit  loin  d'approuver  l'agression  des  puissances,  et  en- 
core plus  loin  de  vouloir  leur  prêter  aucun  appui,  ni 
moral  ni  matériel,  je  ne  crois  pas  que  son  honneur 
soit  engagé  à  se  jeter  dans  une  guerre  où  elle  serait 
seule  contre  le  monde  entier,  uniquement  pour  main- 
tenir Ibrahim  en  Syrie.  On  objecte  que  les  alliés  vont 
attaquer  l'Egypte.  Nous  verrons  alors  ce  que  nous  au- 
rons à  faire.  Mais  tant  que  les  puissances  nous  donnent 
l'assurance  qu'elles  ne  veulent  point  attaquer  l'Egypte, 
je  ne  vois  pas  que  le  casus  belli  soit  arrivé  ;  et  dans 
l'état  actuel  des  choses,  nous  n'avons  qu'à  attendre  en 
regardant  bien.  »  Ce  fut  dans  cette  disposition  que  le 
Roi  ordonna,  le  7  octobre,  la  convocation  des  Chambres, 
et  accepta  la  note  diplomatique  du  8  par  laquelle 
M.  Thiers  se  bornait  à  déclarer  que  la  déchéance  de 
Méhémet-Ali  en  Egypte,  mise  à  exécution,  serait,  à 
l'équilibre  général  de  l'Europe,  une  atteinte  que  la 
France  ne  saurait  accepter;  à  ces  ternies,  l'accord  se 
rétablit  momentanément  entre  le  Roi  et  le  cabinet. 

De  toutes  parts  et  tous  les  jours  on  m'écrivait  que  cet 
accord  ne  durerait  pas,  que  le  cabinet  ne  pouvait  faire 
face  à  la  situation,  que  le  Roi  cl  les  ministres  en  étaient 
égalementconvaincus.  On  me  pressait  d'agir,  de  mani- 
fester hautement  mon  opinion  et  mon  intention.  Et  en 

T.  V.  25 


386  CHAPITRE  XXXIII. 

même  temps  on  m'assaillait  de  Ions  les  doutes,  de  toutes 
les  hésitations,  de  toutes  les  inquiétudes  incohérentes 
dont  mes  amis,  comme  le  public,  étaient  préoccupés, 
croyant  tantôt  à  la  paix,  tantôt  à  la  guerre,  aujourd'hui 
au  raffermissement,  demain  à  la  chute  du  cabinet,  et 
s'il  tombait,  à  l'extrême  difficulté,  peut-être  à  l'impos- 
sibilité de  le  remplacer, 

A  ces  avertissements,  à  ces  tiraillements  en  tous  sens, 
ma  réponse  était  toujours  la  même  :  «Si  le  cabinet  doit 
tomber,  écrivais-je,  je  veux  être  absolument  étranger 
à  sa  chute  et  aux  revers  qui  amèneront  sa  chute.  Res- 
ter dans  ma  ligne  de  conduite  et  m'y  trouver  debout 
si  les  événements  viennent  m'y  chercher,  voilà  à  quoi 
je  m'applique.  Je  ne  veux  pas  faire  les  événements  qui 
pourraient  venir  m'y  chercher,  ni  qu'on  puisse  seule- 
ment supposer  que  j'ai  voulu  les  faire.  Je  ne  puis  être 
fort  dans  une  situation  difficile  qu'autant  que  je  n'aurai 
contribué  en  rien  à  la  créer. Prenez  garde  d'ailleurs;  vous 
vous  laissez  trop  prendre  aux  vicissitudes  du  langage  et 
de  la  situation;  on  change  tous  les  jours  d'impression, 
de  paroles,  d'inquiétude  ou  d'espérance;  on  est  doux, 
on  est  aigre,  on  croit  à  la  paix  ou  à  la  guerre,  selon 
l'intérêt  ou  la  fantaisie  du  moment.  Intérêt  bien  petit, 
fantaisie  bien  passagère,  mais  qui  n'en  font  pas  moins 
dire  blanc  aujourd'hui,  noir  demain.  Et  la  situation 
elle-même  flotte  beaucoup  ;  elle  va  en  haut,  en  bas,  à 
droite,  à  gauche.  Il  ne  faut  pas  laisser  ballotter  son 
propre  esprit  et  sa  propre  conduite  selon  le  bavardage 
des  hommes  et  les  ondulations  des  choses.  H  y  a  un 


AVÈNEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.   387 

point  culminant  dans  les  situations,  une  pente  réelle  et 
définitive  des  événements.  C'est  là  qu'il  faut  jeter 
l'ancre  et  se  tenir,  et  assister  de  là  au  trouble  des  pa- 
roles et  à  la  fluctuation  des  incidents  quotidiens.  » 

Nul,  parmi  mes  amis,  ne  jugeait  et  ne  m'instruisait 
mieux  de  cette  situation  que  M.  Duchàtel  :  éloigné  de 
Paris  en  ce  moment,  il  observait  les  faits  et  pesait  les 
chances  avec  cette  ferme  et  fine  sagacité,  toujours  diri- 
gée vers  le  point  essentiel  des  questions  et  des  affaires, 
qui  est  l'un  des  mérites  éminenls  de  son  esprit,  il  m'é- 
crivait le  1"  octobre  de  Mirambeau  :  «  Nous  sommes 
dans  une  des  plus  terribles  crises  qu'un  gouvernement 
nouveau  puisse  avoir  à  traverser.  L'-inquiétude  est 
extrême;  personne  ne  veut  croire  à  la  guerre,  et  le 
principal  motif  de  cette  confiance,  c'est  la  crainte  que 
la  guerre  inspire.  Seul  contre  tous,  on  peut  se  défendre 
chez  soi  quand  on  est  injustement  attaqué,  mais  on  ne 
peut  pas  espérer  de  faire  prévaloir  ses  opinions  dans  le 
monde.  Vous  pouvez  voir,  par  les  fluctuations  de  la 
Bourse,  ce  que  serait  notre  crédit  dans  le  cas  d'une 
guerre  générale;  nos  finances  sont  admirables  pour  le 
temps  de  la  paix;  mais  le  gouvernement  est  encore  trop 
récemment  affermi,  et  les  partis  sont  trop  animés  pour 
que  la  guerre  ne  détruisît  pas  la  confiance  des  capita- 
listes en  leur  faisant  redouter  un  changement  de  gou- 
vernement et,  à  la  suite,  la  banqueroute.  Tout  cela  est 
fort  inquiétant.  Il  n'en  faut  pas  moins  penser  à  son 
honneur,  car  l'honneur  avant  tout  ;  mais  il  faut  aussi 
écouter  la  prudence.  Je  suis  complètement  de  votre 


388  CHAPITRE  XXXIII. 

avis;  si  la  guerre  vient  à  éclater,  il  faut  que  sa  néces- 
sité soit  trois  fois  évidente;  sans  cela  on  courrait  de 
terribles  chances.  »  Et  quelques  jours  après,  le  10  oc- 
tobre, se  préoccupant  de  ma  situation  personnelle,  il 
ajoutait  :  «  Le  pays  ne  veut  pas  la  guerre.  On  n'admet 
pas  que,  pour  conserver  la  moitié  de  la  Syrie  a  Méhé- 
met-Ali,  nous  nous  exposions  à  de  beaucoup  plus  grands 
périls  que  ceux  que  nous  n'avons  pas  voulu  courir  en 
1830,  quand  il  s'agissait,  pour  nous,  de  reprendre  nos 
frontières  naturelles.  Je  n'ai  pas  de  conseils  à  vous  don- 
ner; vous  savez  mieux  que  moi  le  fond  des  choses;  mais, 
dans  votre  intérêt  et  dans  celui  du  pays,  jamais  situa- 
tion n'a  été  plus  délicate  que  la  vôtre  ;  votre  responsa- 
bilité est  immense.  Au  point  où  nous  en  sommes,  si  la 
guerre  générale  ne  vous  semble  pas  inévitable,  vous 
devez  opposer  votre  veto  à  la  guerre.  Si- vous  pensez, 
connaissant  à  fond  cette  terrible  affaire,  que  le  dernier 
mot  doive  être  prononcé,  concourez  vous-même  à  le 
prononcer;  mais  ne  le  laissez  pas  prononcer  par 
d'autres,  si  votre  avis  n'est  pas  que  la  France  soit 
condamnée  à  recourir  à  une  si  grave  extrémité.  » 

J'avais,  pour  moi-même,  le  même  sentiment  :  tout  ce 
que  je  voyais  des  difficultés,  chaque  jour  plus  vives, 
de  la  question  extérieure,  tout  ce  que  j'apprenais  des 
périls  croissants  de  la  fermentation  révolutionnaire  à 
l'intérieur,  aggravait,  à  mes  yeux,  le  poids  de  ma  res- 
ponsabilité personnelle,  et  me  faisait  chercher  avec 
anxiété  ce  que  j'avais  à  faire  pour  m'en  acquitter  :  «  Je 
ne  crois  pas  à  la  guerre,  écrivais-je  à  mes  plus  intimes 


AVÈNEMENT  DU  .MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    389 

amis;  mais  je  suis  aussi  inquiet  que  si  j'y  croyais.  Ma 
prévoyance  est  sans  pouvoir  sur  ma  disposition.  Tout, 
absolument  tout  est  engagé  pour  moi  dans  cette  ques- 
tion ,  mes  plus  chers  intérêts  personnels,  les  plus  grands 
intérêts  politiques  de  mon  pays,  et  de  moi  dans  mon 
pays.  Et  tout  cela  se  décide  sans  moi,  loin  de  moi,  en 
Syrie,  par  le  canon  de  Napier,  à  Paris,  par  les  conseils 
d'un  cabinet  qui  n'est  pas  le  mien.  Ma  raison  persiste 
dans  sa  confiance:  je  ne  crois  pas  à  la  guerre  ;  mais  mon 
âme  est  pleine  de  trouble.  Je  n'ai  jamais  été  si  agité.  » 

Quand  j'appris  que  les  Chambres  étaient  convoquées 
et  se  réuniraient  le  28  octobre,  je  sortis  de  ma  plus 
pressante  peine;  j'étais  ainsi  naturellement  appelé  à 
reprendre  ma  place  sur  le  lieu  et  dans  les  débats  où 
toutes  les  questions  qui  pesaient  sur  moi  allaient  se 
vider.  J'écrivis  sur-le-champ  à  M.  Thiers  : 

«  Monsieur  le  président  du  Conseil, 

«  La  convocation  des  Chambres  pour  le  28  de  ce  mois 
m'impose  le  devoir  de  me  rendre  à  Paris  pour  assister 
aux  premiers  débats  de  la  session.  Je  i)rie  Votre  Excel- 
lence de  vouloir  bien  demander  au  Roi,  pour  moi,  la 
faveur  d'un  congé.  Je  crois  que,  dans  quinze  jours,  mon 
absence  momentanée  sera  ici  sans  inconvénient.  Très- 
probablement  la  situation  sera,  pour  quelque  temps, 
stationnaire,  et  je  laisserai  les  affaires  dont  Sa  Majesté 
m'a  fait  l'honneur  de  me  charger  entre  les  mains  de 
M.  le  baron  de  Bourqueney  qui  les  a  suivies  depuis  leur 
origine,  en  connaît  parfaitement  l'histoire,  s'est  pénétré 
de  l'esprit  qui  a  présidé  aux  négociations,  et  qui  inspire 


390  CHAPITRE  XXXII I. 

au  gouA'ernement  anglais,  par  son  caractère  comme  p'ar 
sa  capacité,  mie  estime  pleine  de  confiance.  Je  serai 
d'ailleurs  toujours  prêt,  des  que  j'aurai  satisfait  aux  pre- 
miers devoirs  de  la  session,  à  venir  reprendre  ici  mon 
poste,  selon  les  intentions  du  Roi  et  les  instructions 
de  Votre  Excellence.  » 

Le  même  jour  13  octobre,  pour  que  ma  disposition 
fût  bien  connue  et  bien  comprise  de  mes  amis,  et  des 
ministres  eux-mêmes  avec  qui  je  ne  pouvais  m'en  expli- 
quer directement  et  sans  réserve,  j'écrivis  au  duc  de 
Broglie  : 

«  Mon  cher  ami,  je  suis  inquiet,  inquiet  du  dedans 
encore  plus  que  du  dehors.  Nous  retournons  vers  1831, 
vers  l'esprit  révolutionnaire  exploitant  l'entraînement 
national,  et  poussant  à  la  guerre  sans  motif  légitime, 
sans  chance  raisonnable  de  succès,  dans  le  seul  but  et  le 
seul  espoir  des  révolutions. 

((  Je  dis  sans  motif  légitime.  La  question  de  Syrie 
n'est  pas  un  cas  de  guerre  légitime.  Je  tiens  cela  pour 
évident, 

((  Jusqu'ici,  aucune  autre  question  n'est  élevée,  en 
principe,  par  le  traité  du  15  juillet,  en  fait,  par  sou 
exécution.  Aucun  grand  intérêt  de  la  France  n'est  atta- 
qué, ni  son  indépendance,  ni  son  gouvernement,  ni  ses 
institutions,  ni  ses  idées,  ni  sa  libre  activité,  ni  sa  ri- 
chesse. 

«  Ce  qu'on  tente  en  Orient  peut  amener  autre  chose 
que  ce  qu'on  tente.  Des  questions  peuvent  naître  là,  des 
événements  peuvent  survenir  auxquels  la  France  ne 


AVÈNEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    391 

saurait  rester  étrangère.  C'est  une  raison  de  s'armer, 
de  se  tenir  prêts.  Ce  n'est  pas  une  raison  d'élever  soi- 
même,  en  Occident,  des  événements  et  des  questions 
plus  graves  encore  et  qui  ne  naissent  pas  naturelle- 
ment. 

«  On  a  tenu  peu  de  compte  de  l'amitié  de  la  France. 
Elle  en  est  blessée,  et  très-justement.  C'est  une  raison 
de  froideur,  d'isolement,  de  politique  parfaitement  in- 
dépendante et  purement  personnelle.  Ce  n'est  pas 
un  cas  de  guerre.  L'offense  n'est  pas  de  celles  qui 
commandent  et  légitiment  la  guerre.  On  n'a  voulu  ni 
insulter,  ni  défier,  ni  tromper  la  France.  On  lui  a  de- 
mandé son  concours.  Elle  l'a  refusé  aux  termes  qu'on 
lui  proposait.  On  a  passé  outre,  avec  peu  d'égards.  Il  y 
a  eu  insouciance  et  mauvais  procédé,  non  pas  affront. 

«  Après  les  motifs,  je  cherche  les  chances. 

«  Il  ne  faut  pas  s'y  tromper  :  née  de  la  sorte  et  sous 
cette  impulsion,  la  guerre  serait  générale.  Par  honneur 
comme  par  intérêt,  les  quatre  puissances  se  tiendraient 
unies.  L'alliance  anti-égyplienne  deviendrait  une  coali- 
tion anti-française.  La  France  elle-même  y  pousserait. 
La  guerre  générale  et  révolutionnaire  est  la  seule  dont 
veuillent  ceux  qui  veulent  la  guerre,  la  seule  dont  ils 
puissent  rêver  le  succès. 

«  En  France,  aujourd'hui,  je  crois  à  la  violence  révo- 
lutionnaire des  factions;  je  ne  crois  pas  à  l'élan  révolu- 
tionnaire de  la  nation. 

a  Au  dehors,  point  de  grande  cause  à  défendre;  ni 
la  sûreté  ni  l'indépendance  nationale  ne  sont  menacées. 


392  CHAPITRE  XXXIII. 

Au  dedans,  point  de  grande  conquête  à  faire;  le  pays 
a  le  régime  qu'il  voulait. 

«  Des  passions  anarchiques  dans  quelques  hommes, 
ou  même  dans  une  portion  de  la  multitude,  ne  sont  pas 
l'élan  révolutionnaire  d'un  peuple.  Les  factions  poli- 
tiques conspireraient.  Les  passions  personnelles  éclate- 
raient. Le  pays  ne  se  soulèverait  pas. 

«  L'anarchie  ne  peut  plus  faire  en  France  que  du 
bruit  et  du  mal.  Ses  espérances  sont  des  illusions, 
comme  ses  forces. 

«  En  Europe,  la  guerre  révolutionnaire  ne  trouverait 
pas,  chez  les  peui>les,  tout  l'appui  qu'on  s'en  promet. 

«  En  1830,  sur  bien  des  points,  une  grande  épreuve 
a  été  faite,  après  beaucoup  de  petites  épreuves  tentées 
de  18U  à  1830.  Presque  partout  les  forces  révolution- 
naires se  sont  trouvées  insuffisantes;  les  espérances 
révolutionnaires  ont  été  déçues. 

c(  Il  y  a  des  gens  qui  oublient;  il  y  en  a  qui  se  sou- 
viennent, et  l'expérience  affaiblit  ceux  qu'elle  ne  change 
pas. 

«  L'esprit  de  nationalité  et  d'amélioration  graduelle 
sous  les  gouvernements  nationaux  a  gagné  plus  de  ter- 
rain en  Europe  que  l'esprit  de  révolution. 

«  L'esprit  de  nationalité  dominerait  en  Allemagne. 

«  L'Espagne  est  déchirée,  l'Italie  énervée,  la  Pologne 
écrasée.  Je  ne  dis  pas  que  ces  pays  ne  soient  rien.  Pour- 
tant quelle  force  considérable  et  durable  pourrions-nous 
espérer  de  là? 

«  Et  à  quel  prix?  Au  prix  de  notre  honneur.  Nous  le 


AVÈNEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    393 

disons  depuis  dix  ans  :  c'est  l'honneur  de  notre  gouver- 
nement d'être  devenu  un  gouvernement  le  lendemain 
d'une  révolution,  d'avoir  soutenu  nos  droits  sans  faire 
nulle  pari  appel  aux  passions,  de  s'être  créé  par  la  ré- 
sistance et  maintenu  par  l'ordre  et  la  paix.  Cesserons- 
nous  de  dire  cela?  Changerons-nous  tout  à  coup  de 
maximes,  de  langage,  d'attitude,  de  conduite? 

«  Cela  n'est  pas  possible  :  la  tentative  serait  honteuse 
et  fatale.  Pour  son  honneur  comme  pour  sa  sûreté,  la 
France  est  vouée  aujourd'hui  à  la  cause  de  la  paix.  La 
guerre  pour  les  plus  grands,  les  plus  pressants  intérêts 
nationaux ,  la  guerre  nécessaire,  inévitable,  évidem- 
ment inévitable,  la  guerre  défensive  peut  seule  aujour- 
d'hui nous  convenir.  Si  la  France  est  attaquée,  qu'elle 
repousse  l'attaque.  Si  sa  dignité  exige  quelque  part,  en 
Orient  comme  à  Anvers,  comme  à  Ancône,  comme  au 
Mexique,  quelque  acte  de  présence  et  de  force,  qu'elle 
l'accomplisse,  et  dise,  en  l'accomplissant,  à  l'Europe  : 
— Venez  me  chercher  chez  moi. —  C'est  là,  pour  nous, 
la  seule  conduite  sûre,  conséquente  et  digne. 

c(  Vous  savez,  vous  pensez  tout  cela  comme  moi,  mon 
cher  ami;  j'en  suis  sûr.  Aussi  c'est  pour  moi-même,  non 
pour  vous  que  je  vous  le  dis.  Je  suis  loin.  Je  vois  de  loin 
le  mouvement,  l'entraînement.  Je  ne  puis  rien  pour  y 
résister.  Je  suis  décidé  à  ne  pas  m'y  associer.  Je  vous 
l'écrivais  il  y  a  trois  semaines;  je  ne  saurais  juger  de 
l'état  des  esprits  en  France,  ni  apprécier  ce  qu'il  permet 
ou  prescrit  au  gouvernement.  Il  se  peut  que  la  guerre, 
celte  guerre  dont  j'entends  parler,  la  guerre  générale. 


394  CHAPITRE  XXXIII. 

révolutionnaire,  agressive,  qui  ne  me  paraît  point  com- 
mandée par  l'état  des  choses,  il  se  peut  que  cette  guerre 
soit  rendue  inévitable  par  l'état  des  idées  et  des  senti- 
ments publics.  Si  cela  était,  je  ne  m'associerais  pas 
davantage  à  une  politique  pleine,  selon  moi,  d'erreur 
comme  de  péril.  Je  me  tiendrais  à  l'écart. 

«  J'ai  confiance  dans  les  Chambres.  J'ai  toujours  vu, 
dans  les  moments  très-criliques,  le  sentiment  du  péril 
du  devoir  et  de  la  responsabilité  s'emparer  des  Cham- 
bres, et  leur  donner  des  lumières,  un  courage,  des 
forces  qui,  en  temps  tranquille,  leur  auraient  manqué, 
comme  à  tout  le  monde.  C'est  ce  qui  est  arrivé  en  1831. 
Nous  nous  le  sommes  dit  très-souvent  :  sans  les  Cham- 
bres, sans  leur  présence,  leur  concours,  leurs  débals, 
sans  cette  explosion  légale,  cette  lutte  organisée  des  pas- 
sions et  de  la  raison  pubhqucs,  jamais  le  gouvernement 
de  J  830  n'eût  résisté  à  l'enlrahiemenl  belliqueux  et  ré- 
volutionnaire, alors  si  vif  et  si  naturel;  jamais  le  pays 
n'eût  trouvé  en  lui-même  tant  de  sagesse  et  d'énergie 
pour  soutenir  son  gouvernement.  Sommes-nous  à  la 
veille  d'une  seconde  épreuve?  Peut-on  espérer  un  second 
succès  ?  Je  l'ignore  ;  mon  anxiété  est  grande  ;  mais  ma 
confiance  est  à  la  même  adresse  ;  c'est  par  les  Chambres, 
par  leur  appui ,  par  la  discussion  complète  et  sincère 
dans  leur  sein ,  qu'on  peut  éclairer  le  pays  et  conjurer 
le  péril,  si  on  le  peut. 

«  Mon  cher  ami,  conseillez,  soutenez,  failes  prévaloir 
cette  politique-là,  car  encore  une  fois  je  suis  sûr  que 
c'est  aussi  la  vôtre.  Elle  aura,  soit  ici  à  Londres,  soit 


AVÈNEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    395 

dans  la  Chambre  à  Paris,  partout  et  sous  toutes  les 
formes,  mon  concours  le  plus  actif,  le  plus  dévoué. 
Je  serai  à  Paris  je  ne  sais  quel  jour,  mais,  à  coup  sûr, 
pour  les  premiers  débats  de  la  session.  Je  ne  puis,  à 
aucun  prix,  me  dispenser  d'y  assister.  Je  me  le  dois  à 
moi-même.  Je  demande  aujourd'hui  un  congé  qui  ne 
souffrira,  je  pense,  aucune  difficulté.  » 

Le  congé  me  fut  immédiatement  accordé;  M.  Thiers 
m'en  donna  avis  le  15  octobre.  Mais  en  même  temps  s'é- 
leva une  question  qui  devint,  entre  mes  amis  mêmes,  une 
occasion  de  dissentiment;  ils  n'étaient  pas  d'accord  sur 
le  moment  où  il  convenait  que  mon  retour  à  Paris  fût 
placé.  Le  cabinet  annonça  son  dessein  de  porter  M.  Odi- 
lon  Barrot  à  la  présidence  de  la  Chambre  des  députés. 
Je  n'avais,  envers  M.  Odilon  Barrot,  aucun  mauvais 
vouloir;  depuis  1831 ,  nous  avions  différé  cfavis  sur  le 
système  de  gouvernement,  au  dedans  et  au  dehors;  à 
la  tribune,  nous  nous  étions  habituellement  combattus, 
mais  sans  violence  ni  amertume  personnelle;  j'hono- 
rais son  caractère  et  j'étais  persuadé  qu'il  présiderait  la 
Chambre  avec  équité  et  dignité.  Mais  il  était,  depuis 
neuf  ans,  le  chef  de  l'opposition  à  la  politique  que, 
depuis  neuf  ans,  j'avais  soutenue;  la  coalition,  qui 
nous  avait  momentanément  raj)prochés  en  1839,  avait 
échoué  dans  le  dessein  d'effacer  nos  dissidences  et  de 
nous  unir  dans  le  gouvernement;  peut-être  si,  à  cette 
époque,  nous  avions  été  seuls 'en  face  l'un  de  l'autre, 
serions-nous  parvenus  à  nous  entendre  ;  mais  nos  partis 
avaient  toujours  été  et  restaient  profondément  divers 


396  CHAPITRE  XXXIII. 

et  divisés.  Je  n'hésitai  pas  à  penser  et  à  déclarer  que  je 
ne  pouvais  donner  à  cette  candidature  mon  adhésion, 
et  j'écrivis  le  17  octobre  au  duc  de  Broglie  : 

«  J'entends  dire  qu'on  se  décide  à  porter  M.  Barrot 
à  la  présidence.  J'ai  quelque  peine  à  le  croire.  D'après 
ce  qui  me  revient  de  bien  des  côtés^  d'après  les  conjec- 
tures de  ma  propre  raison,  c'est  une  candidature  très- 
périlleuse.  On  ne  réussira  probablement  pas  ;  et  si  on 
ne  réussit  pas,  comment  pourra- t-on  supporter  cet 
échec? 

«  Mais  voici  un  motif,  à  mon  avis,  plus  grave  encore, 
un  motif  pris  dans  le  fond  des  choses.  Quel  est  le  côté 
faible,  le  mal  essentiel  de  la  situation?  C'est  d'avoir  affi- 
ché la  guerre  sans  la  vouloir,  poussé  à  la  guerre  en 
visant  à  la  paix.  On  élait  naturellement  placé  sur  cette 
pente;  on  avait  besoin  d'inquiéter  au  dehors,  de  per- 
suader que  la  guerre  était  possible,  de  faire  prendre 
au  sérieux  l'attitude,  le  langage,  les  préparatifs.  Mais 
évidemment  le  but  a  été  dépassé  sans  être  atteint. 
Non  par  le  gouvernement  lui-même  et  la  politique 
officielle;  mais  autour  du  gouvernement,  dans  son  parti, 
dans  l'atmosphère  qui  lui  donne  sa  physionomie  et  sa 
couleur,  l'attitude,  le  langage,  les  démonstrations 
ont  pris  un  caractère  d'exagération,  d'emportement, 
de  menaces  déclamatoires  et  révolutionnaires;  carac- 
tère qui ,  au  dedans,  chez  nous,  rend  en  effet  aux  pas- 
sions révolutionnaires  de  l'espérance,  et  qui  au  de- 
hors, en  Europe,  irrite  sans  imposer,  et  répand,  non 
une  salutaire,  mais  une  malfaisante  inquiétude. 


AVENEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.    397 

«  La  position  du  gouvernement  en  a  souffert.  On  a 
douté,  tantôt  de  ses  assurances  pacifiques,  tantôt  de  ses 
déclarations  belliqueuses.  On  n'a  pas  bien  su  ce  qu'il 
voulait.  On  n'a  eu  ni  assez  confiance  ni  assez  peur. 

«  D'où  vient  surtout  le  mal?  Du  contact  et  de  l'in- 
fluence de  la  gauche.  De  cette  gauche  fatiguée  et  non 
pas  transformée,  qui  n'a  ni  mauvaises  intentions,  ni  le 
courage  des  bonnes,  qui  parle,  écrit,  agit,  non  plus  par 
forte  passion  révolutionnaire,  mais  par  routine  et  com- 
plaisance révolutionnaire,  qui  promet  au  dedans  plus 
qu'elle  ne  peut  et  ne  voudrait  tenir,  menace  au  dehors 
plus  qu'elle  ne  peut  et  ne  voudrait  frapper,  et  qui  im- 
prime ainsi,  au  cabinet  qu'elle  soutient  et  à  la  situation 
qu'elle  domine,  toutes  les  apparences  et  tous  les  périls 
d'une  politique  qu'elle  n'a  ni  le  dessein  ni  la  force  de 
pratiquer, 

«  Et  c'est  le  chef  de  ce  parti  que  le  gouvernement 
donnerait  à  la  Chambre,  et  prendrait  lui-même  pour 
drapeau!  Le  gouvernement  proclamerait  hautement 
celte  influence  quand  c'est  précisément  de  cette  in- 
fluence que  dérive  ce  qu'il  y  a  de  faux,  d'embarrassant 
et  de  plus  dangereux  peut-être  dans  sa  propre  situation! 

«  Pour  moi,  je  regarderais  l'adoplion  officielle  et  le 
succès  de  celte  candidature  comme  l'aggravation  d'un 
mal  déjà  fort  grave.  En  lui-même,  le  fait  serait  peu  de 
chose  ;  mais  il  proclamerait,  il  augmenterait  l'influence 
de  la  gauche  dans  nos  affaires.  Elle  en  a  déjà  beaucoup 
trop  pour  la  dignité  de  noire  politique,  autant  que  pour 
sa  sûreté.  » 


398  CHAPITRE  XXXIII. 

Sur  le  fond  de  la  question,  tous  mes  amis,  ou  à  peu 
près,  étaient  de  mon  avis  ;  mais  ne  pouvais-je  pas  me 
dispenser  de  manifester  hautement  mon  avis?  Pourquoi 
me  liàterais-je  d'arriver  dès  le  début  de  la  session  et 
avant  le  vote  sur  la  présidence  de  la  Chambre?  J'étais 
le  maître,  en  arrivant  quelques  jours  plus  tard,  d'échap- 
per à  cet  embarras.  11  était  plus  grave  que,  de  loin,  je 
ne  le  prévoyais  :  «  Les  adversaires  du  cabinet,  m'écri- 
vait-on, attendent  votre  arrivée  com.mc  le  signal  de 
l'attaque;  rien  n'est  si  aisé  que  de  le  renverser,  et  il  ne 
demande  pas  mieux  que  de  se  retirer;  la  plupart  des 
ministres  trouvent  le  fardeau  trop  lourd,  et  M.  Thiers 
sera  charmé  de  le  passer  à  d'autres,  en  gardant  pour 
lui  la  popularité.  Si  vous  êtes  ici,  votre  présence  seule 
hâtera  la  chute,  et  votre  hberté  d'action  en  sera  ensuite 
fort  gênée.  Ce  que  la  prudence  vous  conseille,  c'est  de 
laisser  passer  le  début  de  la  session,  et,  si  vous  devez 
être  appelé,  d'attendre  qu'on  vous  appelle.  »  M.  Rossi 
surtout  insistait  pour  que  je  m'en  tinsse  à  ce  conseil  de 
prudence. 

Ces  objections  ne  me  persuadèrent  point.  J'écrivis  le 
20  octobre  au  duc  de  Broglie  :  «  J'y  ai  bien  pensé.  Je  par- 
tirai d'ici  le  25.  J'irai  prendre  ma  mère  et  mes  enfants 
en  Normandie,  et  je  serai  à  Paris  le  28  au  soir  ou  le  29. 
Il  ne  faut  pas  accepter  Fair  des  embarras  qu'on  n'a  pas. 
Je  n'attends  rien  à  Londres.  Je  ne  vais  rien  chercher  à 
Paris.  Je  ne  suis  ici,  je  ne  serai  là  dans  aucune  intrigue. 
Je  ne  dirai,  je  ne  ferai  rien  là  qui  ne  soit  en  parfaite 
harmonie  avec  ce  que  j'ai  dit  et  fait  ici  depuis  huit  mois. 


AVÈNEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.   399 

J'ai  promis  au  cabinet  de  le  seconder  sans  me  lier  à  lui. 
C'est  ce  que  j'ai  fait  et  ce  que  je  ferai.  J'ai  dit  que  je 
garderais  ma  position  et  mes  amis  sans  épouser  leur  hu- 
meur. Je  le  ferai  comme  je  l'ai  fait.  J'ai  fait,  le  premier 
jour,  les  réserves  qui  m'ont  paru  raisonnables  en  soi, 
convenables  pour  moi.  Je  n'ai  rien  à  y  ajouter,  rien  à 
en  retrancher  aujourd'hui.  Pourquoi  donnerais-je  à  ma 
conduite  des  apparences  d'hésitation  et  de  contrainte? 
Ni  dans  le  passé,  ni  dans  l'avenir,  ni  dans  mes  actions, 
ni  dans  mes  intentions,  rien  ne  m'y  oblige.  Je  veux 
prendre  ma  position  simplement,  ouvertement,  tout 
entière,  sans  éluder  aucune  de  ses  difficultés  naturelles, 
sans  y  ajouter  aucune  difficulté  factice  ou  étrangère.  Je 
suis  député  avant  d'être  ambassadeur.  Je  tiens  plus  à  ce 
que  je  suis  comme  député  qu'à  ce  que  je  suis  comme 
ambassadeur.  J'ai  demandé  un  congé  pour  l'ouverture 
de  la  session.  On  me  l'a  donné.  J'en  userai  sérieuse- 
ment en  me  rendant  à  la  Chambre  quand  il  y  a  quelque 
chose  de  sérieux  à  dire  ou  à  faire.  Je  n'attendrai  pas, 
pour  y  paraître,  qu'il  soit  insignifiant  d'y  être.  J'agirai, 
comme  député,  selon  ma  raison,  mon  passé,  mon  hon- 
neur. Je  parlerai,  comme  ambassadeur,  selon  ce  que 
j'ai  pensé,  écrit,  fait  ou  accepté  depuis  que  je  le  suis.  Je 
crois  que  cela  peut  très-bien  se  concilier.  Je  n'y  ressens, 
pour  mon  compte,  pas  le  moindre  embarras.  Si  cela  ne 
peut  pas  se  concilier,  je  m'en  apercevrai  le  premier.  » 
Les  événements  m'épargnèrent  l'embarras  dont  mes 
amis  se  préoccupaient.  Le  15  octobre,  vers  six  heures 
du  soir,  le  Roi  retournait  à  Saint-Cloud  avec  la  Reine  et 


400  CHAPITRE  XXXIII. 

madame  Adélaïde;  sur  le  quai  des  Tuileries,  près  du 
ponl  Louis  XVI,  une  forte  détonation  éclata  ;  un  homme 
accroupi  près  du  poste  dit  du  Lion,  au  pied  du  poteau 
d'un  réverbère,  avait  tiré  sur  le  Roi  ;  deux  valets  de 
pied  et  l'un  des  gardes  nationaux  à  cheval  de  l'escorte 
furent  blessés;  personne  dans  la  voilure  ne  fut  atteint. 
Arrêté  sur-le-champ,  l'auteur  de  l'attentat  ne  tenta 
point  de  s'enfuir  :  «  Je  ne  m'en  vais  pas. — Votre  nom  ? 
—  Conspirateur.  — Votre  profession  ? — Exterminateur 
des  tyrans.  Maudite  carabine  !  J'ai  pourtant  visé  juste. 
Mais  je  l'avais  trop  chargée.  «Il  s'appelait  Marins  Dar- 
mès,  né  à  Marseille  et  trotteur  de  profession  à  Paris. 
C'était  un  fanatique  grossier  et  brutal,  qui  passait  sa 
vie  dans  une  atmosphère  de  haine  contre  les  rois  en 
général,  contre  le  roi  Louis-Philippe  en  particulier,  et 
qui  regardait  le  meurtre  comme  un  droit  naturel  de  la 
haine. 

L'elTet  de  ce  crime  fut  grand,  plus  grand  peut-être 
qu'en  d'autres  occasions  semblables.  11  éclatait  au  mi- 
lieu d'un  public  déjà  très-animé  et  très-inquiet  de  la 
situation  générale.  On  voyait  là  un  odieux  résultat  et  un 
effrayant  symptôme  de  la  fermentation  révolutionnaire, 
renaissante  et  journellement  fomentée.  On  s'étonnait, 
on  s'indigi)aii,on  s'irritait,  on  s'alarmait,  on  se  répandait 
en  prédictions  sinistres  sur  l'avenir  de  la  société  comme 
du  pouvoir.  Je  retrouve,  dans  une  letlre  que  j'écrivis  le 
19  octobre,  en  apprenant  celte  nouvelle,  l'impression 
que  je  reçus  à  Londres  même,  et  du  fait  et  de  l'état  oi^i  il 
jetait  en  France  les  esprits  :  «  Ce  nouvel  assassinat  ne 


AVÈNEMENT  DU  MINISTERE  DU  29  OCTOBRE  1840.    401 

m'a  pas  surpris.  C'est  une  rude  entreprise  que  de  réta- 
blir de  l'ordre  dans  le  monde.  Aujourd'hui  tous  les  scé- 
lérats sont  fous  et  tous  les  fous  sont  prêts  à  devenir  des 
scélérats.  Et  les  honnêtes  gens  ont  à  leur  tour  une  folie; 
c'est  d'accepter  la  démence  comme  excuse  d'u  crime.  Il 
y  a  une  démence  qui  excuse,  mais  ce  n'est  pas  celle  de 
Darmès  et  de  ses  pareils.  On  n'ose  pas  regarder  le  mal  en 
face,  et  on  dit  que  ces  hommes-là  sont  fous  pour  se  rassu- 
rer. Et  pendantque  les  uns  se  rassurent  lâchement,  d'au- 
tres s'épouvantent  lâchement  aussi  :  «  Tout  est  perdu, 
disent-ils  ;  c'est  la  fin  du  monde.  »  Le  monde  a  vu,  sous 
d'autres  noms,  sous  d'autres  traits,  bien  des  maux  et  des 
périls  pareils,  pour  ne  pas  dire  plus  graves.  Nous  avons 
besoin  aujourd'hui  d'un  degré  de  justice,  de  bonheur 
et  de  sécurité  dans  le  bonheur,  dont  autrefois  les  so- 
ciétés humaines  n'avaient  pas  seulement  l'idée.  Elles  ont 
vécu  pendant  des  siècles,  bien  autrement  assaillies  de 
souffrances,  de  crimes,  de  terreurs.  Elles  ont  prospéré 
pourtant,  elles  ont  grandi  dans  le  cours  de  ces  siècles. 
Nous  oublions  tout  cela.  Nous  voudrions  qu'aujourd'hui, 
et  pour  nous,  tout  le  progrès  qui  est  à  faire  fût  fait. 
Certainement  tout  n'est  pas  fait,  bien  s'en  faut;  mais  tout 
n'est  pas  perdu  non  plus.  Pour  moi,  Texpérience,  qui 
m'a  beaucoup  appris,  ne  m'a  point  effrayé;  je  passe  pour 
un  juge  sévère  de  mon  temps,  et  je  crois  son  mal  encore 
plus  grave  que  je  ne  le  dis  ;  mais  je  dis  aussi  qu'à  côté 
de  ce  mal  le  bien  abonde,  et  qu'à  aucune  époque  on  n'a 
vécu,  dans  le  plus  obscur  village  comme  dans  Paris, 
au  milieu  de  plus  de  justice,  de  bien-être  et  de  sûreté.» 

T.  V.  2G 


402  CHAPITRE  XXXIII. 

Dans  les  situations  difficiles  et  déjà  ébranlées,  tous 
les  incidents  sont  graves;  l'attentat  de  Darmès  porta  au 
cabinet  un  rude  coup.  M.  Duchàtel,  de  retour  à  Paris, 
m'écrivit  le  19  octobre  :  «  Je  suis  arrivé  ici  avant-hier 
soir.  J'y  ai  trouvé  la  situation  à  peu  près  telle  que  je  me 
la  représentais;  cependant  avec  plus  de  ressources.  Le 
parti  de  la  paix  a  considérablement  gagné  depuis  une 
dizaine  de  jours;  la  question  paraît  même,  atout  le 
monde,  tranchée  de  ce  côté- là.  L'attentat  a  produit  un 
grand  efTet;  cet  effet  a  été  déplorable  pour  le  cabinet. 
Chacun  a  reporté  sa  pensée  sur  l'anarchie  qui  envahit 
tout,  et  le  spectacle  de  cette  anarchie  indigne  et  in- 
quiète les  gens  honnêtes  et  sensés.  Hier,  dans  la  soirée, 
j'ai  été  à  Saint-Cloud.  J'ai  causé  longtemps  avec  le  Roi; 
l'attentat  ne  l'a  pas  troublé;  il  est  ferme,  décidé,  résolu  ; 
il  a  la  tenue  (jue  vous  lui  avez  vue  dans  ses  bons  jours. 
11  a  commencé  par  me  dire  que  l'attentat  était  le  fruit 
des  attaques  de  la  presse,  qu'il  le  devait  aux  journaux; 
puis  il  a  reporté  la  conversation  sur  le  cabinet  ;  il  m'a 
dit  que  ses  ministres  paraissaient  peu  s'entendre,  qu'il 
voyait  bien  que  tout  cela  se  détraquait,  et  que,  la  pre- 
mière fois  qu'on  lui  mettrait  le  marché  à  la  main,  il 
l'accepterait.  Il  m'a  parlé  de  vous,  que  vous  étiez  son 
espérance,  qu'il  n'y  avait  qu'un  cabinet  possible,  le 
maréchal  Soult,  vous,  moi,  Villemain,  etc.,  que 
M.  Mole  lui-même  le  reconnaissait  et  se  déclarait  prêt 
à  être  votre  ministériel.  En  résumé,  le  Roi  sent  que  le 
cabinet  ne  peut  plus  aller;  il  est  décidéà  s'en  séparera  la 
première  occasion  et  vous  regarde  comme  son  sauveur. 


AVKXKMEXT  DU  MINISTERE  DU  2<)  OCTOBRE  1810.    405 

«  Yûici  niaintcnant  mon  opinion.  Jamais  les  circon- 
stances ne  seront  plus  graves,  ni  le  danger  pins  grand. 
Il  y  a  encore  moyen  de  tout  sauver;  mais  il  n'est  pas 
certain  que,  dans  deux  mois,  le  salut  soit  possible.  Pour 
ce  qui  me  regarde, bien  que  la  tàcbe  soit  peu  séduisante, 
je  n'hésiterais  pas.  Quant  à  vous,  je  trouve  que  la  situa- 
tion s'offre  fort  belle.  Toutes  les  nuances  du  parti  con- 
servateur, depuis  M.  Mole  jusqu'à  M.  Calmon,  vous 
ap|)eilent.  Ces  moments-là  s'offrent  rarement  dans  la 
vie  des  hommes,  et  en  général  ils  durent  peu,  si  on  ne 
les  saisit  pas  à  propos.  Je  crois  le  jour  arrivé,  pour  vous, 
de  saisir,  comme  minisire  des  affaires  étrangères,  la 
grande  question  que  vous  avez  entamée  comme  am- 
bassadeur.Comme  ambassadeur,vous  n'avez  plus  grand' 
chose  à  faire;  votre  position  devant  les  Chambres  ne 
serait  même  plus  tenable.  M.  Thiers  ne  peut  pas  traiter 
raisonnablement.  Ou  je  me  trompe  fort,  ou  l'on  vous 
ferait  des  concessions  qui  ne  lui  seraient  pas  accordées. 
Et  supposez  que  vous  parveniez,  comme  ministre,  à 
arranger  la  question  par  une  transaction  où  vous  ména- 
geriez de  bonnes  apparences,  ce  sera  le  plus  grand 
succès  qu'un  homme  puisse  obtenir,  et  le  plus  notable 
service  qui  puisse  toucher  le  pays.  Ajoutez  que  la  situa- 
tion intérieure  vous  sert  admirablement.  La  gauche 
dynastique  est  discréditée  ;  la  gauche  radicale  est  plus 
insensée  que  jamais.  Il  y  a  autant  à  faire  qu'au  mois 
de  mars  1831,  et  le  danger  est  moins  grand;  la  fièvre 
révolutionnaire  d'alors,  bien  que  factice,  avait  cepen- 
dant plus  de  réahté  que  le  petit  mouvement  d'aujour- 


404  CHAPITRE  XXXIII. 

d'hui.  En  me  résumant,  le  conseil  que  je  vous  donne- 
rais avec  la  plus  profonde  conviction,  c'est  de  ne  pas 
reculer  devant  l'occasion  si ,  comme  je  le  crois,  elle  ne 
tarde  pas  à  être  offerte.  Il  n'est  pas  donne  tous  les  jours 
de  pouvoir  sauver  son  pays.  » 

La  crise  prévue  ne  se  fit  pas  attendre.  Roi,  ministres 
et  public,  tout  le  monde  y  était  ou  résolu,  ou  résigné. 
Le  20  octobre,  le  cabinet  présenta  au  Roi  le  projet  de 
discours  par  lequel  il  lui  proposait  d'ouvrir  la  session  K 
Le  langage  en  était  digne  et  mesuré;  mais  il  était  conçu 
dans  la  perspective  de  la  guerre,  et  pour  la  faire  pres- 
sentir au  pays  en  lui  demandant  les  moyens  de  s'y  pré- 
parer. Le  Roi  refusa  de  se  placer  dans  la  direction  et 
sur  la  pente  de  cet  avenir.  Les  ministres  lui  donnèrent 
leur  démission  qu'il  accepta,  sans  aigreur  mutuelle;  des 
deux  parts,  l'issue  à  laquelle  on  arrivait  était  pressentie 
et  préparée;  le  surlendemain,  22  octobre,  M.  Tliiers  m'é- 
crivit :  «  Mon  cher  collègue,  je  vous  ai  adressé  une  dé- 
pêche télégraphique,  et  j'y  ajoute  une  lettre  du  Roi  qui 
vous  arrive  par  courrier  extraordinaire.  Vous  aurez  de- 
viné certainement,  avant  toute  explication,  de  quoi  il 
s'agit.  Le  cabinet  n'a  pas  été  d'accord  avec  le  Roi  sur  la 
rédaction  du  discours  de  la  Couronne,  et  nous  lui  avons 
donné  noire  démission.  Je  crois  que  notre  discours  était 
modéré,  et  tout  juste  au  niveau  des  circonstances.  Ce- 
pendant le  Roi  en  a  pensé  autrement,  et  je  suis  loin  de 
m'en  plaindre.  La  situation  est  si  grave  que  je  com- 
prends parfaitement  les  opinions  diverses  qu'elle  in- 

1  Pièces  historiques.  N"  XII. 


AVÈNEMENT  DU  MINISTERE  DU  29  OCTOBRE  18i0.    405 

spire.  Vous  êtes  naturellement  l'un  des  hommes  aux- 
quels le  Roi  aie  plus  pensé  dans  cette  occasion,  et  il 
souhaite  que  vous  fassiez  la  plus  graude  diligence  pos- 
sible pour  venir  l'aider  à  sortir  des  difficultés  bien  gran- 
des du  moment.  Ne  croyez  pas  que  je  serai,  pour  vous, 
un  obstacle.  Le  pays  est  dans  un  état  qui  nous  com- 
mande à  tous  la  plus  grande  abnégation.  Quelle  que 
soit  ma  façon  de  penser  sur  tout  ceci,  je  suis  bien  ré- 
solu à  ne  créer  de  difficultés  à  personne.  » 

Le  Roi  m'écrivait  de  Saint-Clouti,  le  21  octobre  au 
soir,  en  commençant  par  me  remercier  de  la  lettre  que 
je  lui  avaisadressée  le  19,  à  la  nouvelle  de  l'attentat  de 
Darmès  :  u  Mon  cher  ambassadeur,  me  disait-il,  je  suis 
bien  touché  de  la  lettre  que  vous  m'avez  écrite.  Vous 
appréciez  dignement  ma  position,  et  vous  sentez  com- 
bien elle  est  aggravée  par  les  dangers  auxquels  les  êtres 
les  plus  chers  à  mon  cœur  sont  exposés  en  m'accompa- 
gnant.La  protection  divine  les  a  encore  préservés, ainsi 
que  moi  ;  elle  me  donnera  la  force  de  continuer  cette 
résistance  tenace  aux  fureurs  de  l'anarchie  qui  veut  la 
guerre  à  tout  prix.  J'espère  les  déconcerter,  et  quelles 
que  soient  leurs  tentatives,  je  ne  fléchirai  pas  devant 
elles.  Je  regrette  de  vous  annoncer  que  mes  efforts  les 
plus  sincères  pour  prévenir  la  dissolution  du  ministère 
ont  finalement  échoué  ce  soir,  et  nous  entrons  en  crise 
ministérielle!  Vous  ne  serez  donc  pas  surpris  que  je 
sois  pressé  de  vous  voir  arriver  à  Paris,  et  de  pouvoir 
m'entreteniravec  vous.  M.  Thiers  s'est  chargé  de  vous 
le   demander  dans   sa  capacité    officielle  ;  mais  j'ai 


406  CHAPITRE  XXXIIL 

voulu  VOUS  le  demander  moi-iiiêine,  et  vous  renouve- 
ler l'assurance  de  tous  mes  sentiments  pour  vous.  » 
Décidé,  avant  d'avoir  reçu  ces  deux  lettres,  à  partir 
de  Londres  le  25  octobre  pour  assister  aux  débuts  de  la 
session  des  Chambres,  j'avais  demandé  à  la  reine  d'An- 
gleterre mon  audience  de  congé,  et  en  me  l'accordant, 
elle  m'avait  invité  à  aller  passer  deux  jours  à\Yindsor,  oii 
elle  résidait  en  ce  moment.  Je  m'y  rendis  le  21  octobre. 
Lord  Melbourne,  lord  Palmerslon,  lord  et  lady  Claren- 
don  y  étaient  seuls  invités  avec  moi.  Comme  la  reine 
et  le  prince  Albert,  ils  m'accueillirent  avec  une  bonne 
grâce  marquée  ;  un  peu  par  estime  et  par  goût,  je  me 
plais  à  le  croire,  un  peu  aussi  parce  que  j'allais  à  Paris; 
on  désirait  évidemment  que  j'y  portasse  de  bons  senti- 
ments pour  l'Angleterre,  que  j'y  parlasse  bien  des 
hommes  qui  la  gouvernaient,  que  j'engageasse  ceux 
qui  gouvernaient  ou  qui  gouverneraient  la  France  à 
ne  pas  se  montrer  trop  difficiles.  On  voyait  bien  que 
l'avenir,  et  un  avenir  prochain,  était  plein  de  chances 
périlleuses.  On  en  était  préoccupé,  pas  plus  qu'on  ne 
l'est  en  Angleterre  des  choses  qui  ne  touchent  pas  de 
très-près  l'Angleterre  elle-même,  sérieusement  préoc- 
cupé pourtant.  On  n'oubliait  pas  que  tôt  ou  tard,  dans 
les  alîaires  de  l'Europe,  le  poids  de  la  France  est  grand, 
et  que,  pour  les  réputations  européennes,  son  opinion 
compte,  pour  ne  pas  dire  qu'elle  décide.  On  avait  à  cœur 
de  calmer,  d'amadouer  le  pubhc  français.  El  je  me 
disais,  en  recevant  ces  marques  de  la  disposition  an- 
glaise, que,  si  je  pouvais  la  faire  bien  comprendre  en 


AVENEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.  407 

France,  et  tenir  moi-même  une  attitude  analogue  en 
même  temps  que  parfaitement  indépendante,  les  deux- 
nations  et  l'Europe  entière  s'en  trouveraient  bien. 

J'eus,  pendant  ce  court  séjour  à  Windsor,  une  tris- 
tesse que  j'appellerais  un  chagrin  si  la  vie  ne  m'avait 
enseigné  pour  quelles  pertes  ce  mot  doit  être  réservé. 
Nous  apprîmes  le  22  octobre  que,  le  matin  même,  lord 
Holland  était  mort  subitement  à  FJolland-house.  Je  le 
regrettai  sincèrement.  Si  bon  et  si  aimable ,  et  de  ce 
naturel  facile,  sympathique  et  expansif  si  rare  au  delà 
de  la  Manche!  Je  portais  à  lady  Holland  un  intérêt  af- 
fectueux; je  l'avais  trouvée  très-spirituelle  avec  un 
agrément  sérieux,  et  plus  capable  de  sentiments  vrais 
que  d'autres  femmes  du  monde  moins  hautaines  et 
d'humeur  plus  égale.  Je  fus  choqué  d'ailleurs  de  la 
froideur  avec  laquelle  celte  nouvelle  fut  reçue  par  bien 
des  gens  qui,  depuis  plus  de  trente  ans^  passaient  leur 
vie  à  HoUand-house.  J'ai  souvent  entendu  nos  vieux 
soldats  parler  de  leurs  camarades  qu'ils  avaient  vus 
tomber  à  côté  d'eux,  sous  le  canon;  leurs  paroles 
étaient  plus  émueS;  je  dirais  volontiers  plus  tendres. 
Il  y  a,  dans  la  fermeté  froide  de  la  race  anglo-saxonne, 
une  certaine  acceptation  dure  de  la  nécessité  et  des 
coups  du  sort.  Ils  sont  dans  la  vie  comme  des  gens  pres- 
sés dans  la  foule  ;ils  ne  regardent  pas  celui  qui  tombe; 
ils  poussent  et  passent.  On  dirait  qu'ils  mettent  leur 
dignité  à  ne  se  montrer,  quoi  qu'il  arrive,  ni  surpris, 
ni  affligés.  Mais  leur  dignité  ne  leur  coûte  pas  assez. 
Pour  avoir  toute  sa  beauté  et  tout  son  charme,  il  faut 


408  CHAPITRE  XXXII T. 

que  la  nature  hum£iine  se  déploie  avec  plus  d'abandon, 
et  que,  lorsqu'elle  contient  ses  émotions  et  ses  pensées, 
on  voie  qu'elle  y  prend  quelque  peine.  Les  Anglais  ont 
quelquefois  l'air  de  comprimer  ce  qu'ils  ne  sentent  pas. 

Politiquement  aussi,  je  regrettai  lord  Holland;  il  n'a- 
vait pas  autant  d'influence  que  je  l'aurais  souhaité^ 
mais  il  en  avait  plus  que  bien  des  gens  n'efi  conve- 
naient. La  désapprobation  de  Holland-house  gênait,, 
même  quand  elle  n'empêchait  pas. 

Je  quittai  Londres  le  25  octobre,  et  j'arrivai  à  Paris 
le  2G.  Je  vis  d'abord  M.  Duchàtel  qui  me  mit  prompte- 
ment  au  courant  des  dispositions  des  personnes  et  des 
détails  de  la  situation.  Nous  nous  entendions  d'avance 
sur  le  caractère  et  le  but  de  la  politique  à  suivre.  Le 
maréchal  Soult  vint  me  trouver,  content,  confiant,  de 
facile  composition  sur  les  questions  de  gouvernement 
comme  sur  les  arrangements  de  cabinet,  et  ne  deman- 
dant qu'à  y  faire  entrer  M.  Teste,  dont  il  avait  besoin,  me 
dit-il,  pour  avoir  près  de  lui  un  avocat  qui  parlât  pour  lui 
dansl'occasion.  M.  Villemain,  avec  une  clairvoyance  sin- 
gulièrement impartiale  et  pourtant  très-ferme,  était  prêt 
à  se  rengager  dans  la  lutte.  M.  Humann,  à  l'accession 
duquel  j'attachais  du  prix,  accepta,  sans  se  faire  presser, 
le  ministère  des  finances.  MM.  Cunin-Gridaine  et  Martin 
du  Nord,  qui  avaient  soutenu  M.  Mole  dans  les  débats  de 
la  coalition,  n'en  gardaient  plus  aucun  souvenir  embar- 
rassant pour  eux  ou  pour  moi.  L'amiral  Duperré  reprit 
avec  satisfaction  le  portefeuille  de  la  marine.  Le  Roi  me 
témoigna  une  entière  confiance,  et  se  prêta  avec  em- 


AVENEMENT  DU  MINISTÈRE  DU  29  OCTOBRE  1840.  40» 

pressement  aux  arrangements  qui  lui  furent  proposés. 
Le  duc  de  Broglie,  quoique  inquiet  de  l'avenir  et  décidé 
à  rester,  pour  son  compte,  en  dehors  des  atTaires,  me 
donna  plein  droit  de  compter  sur  son  concours.  J'eus, 
avec  M.  Tliiers  et  M.  de  Rémusat,  des  entrevues  qui 
nous  laissèrent  dans  des  rapports  pleins  de  convenance, 
tout  en  me  faisant  pressentir  une  opposition  décidée  et 
prochaine.  Deux  jours  suffirent  pour  vider  les  ques- 
tions et  surmonter  les  embarras  qu'élève  toujours  la 
formation  d'un  cabinet.  Les  situations  fortes  font  mar- 
cher vile  ceux  qui  ne  se  mettent  pas  à  l'écart.  Le 
29  octobre  au  soir,  le  Roi  signa  les  ordonnances  qui 
nommaient  les  nouveaux  ministres.  Ma  mère  et  mes 
enfants  arrivaient  au  même  moment  de  Normandie 
pour  me  rejoindre,  et  vers  minuit,  je  rentrai  auprès 
d'eux  dans  ma  petite  maison,  chargé  d'un  pesant  far- 
deau, mais  ne  désespérant  pas  de  le  porter. 


PIECES  HISTORIQUES 


PIÈCES  HISTORIQUES 


(Page  27.) 

1°  Lettres  de  créance  de  M.  Guizot,  ambassadeur  de 
France  en  AngUlerre.—Le  roi  Louis-Philippe  à  la 
reine  Victoria. 

Madame  ma  Sœur,  n'ayant  rien  davantage  à  cœur  que  de 
maintenir  et  de  resserrer  de  plus  en  plus  l'union  et  la  bonne 
harmonie  qui  subsistent  si  heureusement  entre  nos  cou- 
ronnes et  nos  États,  je  ne  veux  point  différer  de  nommer  un 
ïiouvel  ambassadeur  qui,  connaissant  parfaitement  mes  sen- 
timents, sache,  comme  son  prédécesseur,  en  être  le  fidèle 
interprète  auprès  de  Votre  Majesté.  En  conséquence  j'ai 
fait  choix  du  sieur  François-Pierre-Guillaume  Guizot,  grand 
officier  de  mon  ordre  royal  de  la  Légion  d'honneur,  membre 
de  la  Chambre  des  députés,  et  je  l'ai  nommé  pour  résider 
près  de  Votre  Majesté,  avec  le  caractère  de  mon  ambassadeur 
extraordinaire.  Ses  talents  élevés,  les  services  éminents  et 
multipliés  qu'il  a  rendus  à  la  France,  son  zèle  et  son  entier 
dévouement  pour  ma  personne,  me  persuadent  qu'il  ne  né- 
gligera rien  pour  se  concilier  l'estime  et  la  confiance  de 
Votre  Majesté,  et  mériter,  par  ce  moyen,  mon  approbation. 
C'est  dans  cette  conviction  que  je  la  prie  d'accueillir  avec 
bienveillance  mon  ambassadeur,  et  d'ajouter  une  créance 
entière  à  tout  ce  qu'il  lui  dira   de  ma  part,    et  surtout 


414  PIÈCES  HISTORIQUES. 

lorsqu'il  lui  exprimera  les  vœux  que  je  forme  pour  la  prospé- 
rité de  ses  États  et  la  gloire  de  son  règne,  ainsi  que  les 
assui'ances  de  la  haute  estime  et  de  l'inaltérable  amitié  avec 
lesquelles  je  suis. 

Madame  ma  Sœur, 

de  Votre  Majesté, 

le  bon  frère. 

Signé  :  Louis-- Philipcr. 

A  Paris,  le  9  février  1810. 

2o  Instructions  données  par  31.  le  maréchal  SouU, 
président  du  Conseil  et  minisire  des  affaires  étran- 
gères, à  M.  Guizot,  ambassadeur  à  Londres. 

Paris,  le  19  février  1840. 

Monsieur,  au  moment  où  vous  allez  prendre  la  direction 
de  l'ambassade  de  Londres,  une  question  domine  et,  on 
pourrait  dire,  absorbe  l'ensemble  de  nos  relations  avec  la 
Grande-Bretagne.  Exposer  l'état  actuel  de  cette  question,  la 
marche  qu'elle  a  suivie  jusqu'à  présent  et  le  sens  dans  le- 
quel le  gouvernement  du  Roi  se  propose  de  continuer  à  la 
diriger,  ce  sera  donc  vous  indiquer  tout  à  la  fois,  et  le  but 
que  vous  devez  vous  efforcer  d'atteindre,  et,  autant  qu'on 
peut  le  faire  à  l'avance,  la  ligne  de  conduite  que  vous  avez  à 
suivre  pour  y  arriver. 

Dix  mois  se  sont  ù  peine  écoulés  depuis  le  jour  où  l'immi- 
nence d'une  rupture  entre  la  Porte  et  le  vice-roi  d'Egypte 
vint  avertir  les  grandes  puissances  de  la  nécessité  de  pourvoir 
à  la  conservation  ou  au  rétablissement  de  la  paix.  La  France 
prit,  à  cet  égard,  une  honorable  initiative.  Deux  pensées  ont 
constamment  présidé  aux  propositions  qu'elle  a  successive- 
ment adressées  à  ses  alliés  :  faire  sortir,  s'il  se  pouvait,  de 
celte  crise  oii  plutôt  des  moyens  par  lesquels  on  la  termine- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  415 

l'ait,  un  état  de  choses  qui,  en  plaçant  lal'orte  sous  le  pro- 
tectorat collectif  de  l'Europe,  mît  fin,  par  le  fait,  au  protectorat 
exclusif  consacré  en  faveur  de  la  Russie  par  le  traité 
d'Unkiar-Skelessi  ;  établir  entre  le  sultan  et  son  vassal  des 
rapports  tels  que  le  droit  et  le  fait  y  trouvassent  une  suffi- 
sante garantie,  et  que,  par  conséquent,  un  sentiment  d'irri- 
tation défiante  ne  les  maintînt  pas,  l'un  à  l'égard  de  l'autre^ 
dans  une  attitude  d'hostilité  toujours  menaçante  pour  la 
tranquillité  du  monde. 

De  ces  deux  projets  du  gouvernement  du  Roi,  le  premier, 
il  ne  l'ignorait  pas,  était  très-difficile  à  accomplir  d'une 
manière  absolue.  11  était  peu  vraisemblable  que  la  Russie  se 
prêtât  volontairement  à  abdiquer  une  position  exceptionnelle 
qu^elle  n'avoue  pas  en  termes  explicites,  mais  vers  laquelle 
ses  efforts  se  sont  constamment  dirigés;  il  était  également 
peu  probable  que  les  autres  grandes  puissances,  dont  le  con- 
cours énergique  eût  pu  seul  lui  imposer  cette  résignation,  y 
missent  l'ensemble  et  la  vigueur  nécessaires.  A  défaut  d'un 
résultat  aussi  complet,  qui  d'ailleurs  ne  pouvait  être  obtenu 
que  si  on  parvenait  à  le  lier  étroitement  à  la  solution  des 
difficultés  provenant  de  la  situation  respective  du  sultan  et 
du  pacha,  un  autre  résultat,  important  encore,  a  été  atteint 
par  l'effet  des  démarches  et  des  déclarations  respectives 
qu'ont  amenées  les  ouvertures  du  gouvernement  français;  il 
est  devenu  évident  pour  tout  le  monde  que  celles  même  des 
grandes  p\iissances  qiii  n'osaient  nous  prêter  une  assistance 
suffisamment  efficace  contre  le  cabinet  russe,  s'associaient 
pourtant  sur  ce  point  à  notre  pensée.  La  Russie  a  dû  recon- 
naître, par  conséquent,  que,  si  elle  ne  voulait  pas  les  mé- 
contenter et  les  rapprocher  de  nous,  elle  devait  éviter  dans 
l'Orient  toute  manifestation  trop  éclatante  de  ses  prétentions 
ambitieuses ,  toute  affectation  de  prépotence  et  de  su- 
prématie. 

Le  second  objet  que  nous  avions  en  vue  était  plus  prati(jue, 
plus  immédiat.  Après  avoir  suspendu  les  hostilités,  il  s'agis- 
sait d'en  prévenir  le  renouvellement  en  réglant  les  conditions 


416  PIÈCES  HISTORIQUES, 

(le  la  pacification  de  l"Orient.  Toutes  les  puissances  étaient 
d'accord  sur  ce  point  :  c'est  que  pour  donner  à  Méhémet- 
Ali  une  position  stable  et  délinitive,  propre  à  le  rassurer  sur 
l'avenir  de  ses  enfants  et  à  lui  inspirer  avec  la  sécurité  le 
désir  du  repos,  il  fallait  lui  concéder,  sous  la  souveraineté  de 
la  Porte,  l'administration  héréditaire  d'une  portion  des  terri- 
toires soumis  à  son  pouvoir  en  lui  faisant  acheter  cette  con- 
cession au  prix  de  la  rétrocession  du  surplus  de  ces  terri- 
toires. Ce  principe  admis,  quelles  devaient  être  l'étendue 
de  cette  rétrocession  et  par  conséquent  la  limite  des  pays 
abandonnés  au  vice-roi  et  à  sa  famille?  C'était  là  la  question 
à  résoudre. 

Divers  plans,  vous  le  savez,  furent  indiqués  à  cet  effet.  Je 
me  bornerai  à  rappeler  ceux  que  mirent  en  avant  les  cabinets 
de  Londres  et  de  Paris,  parce  que  c'est  dans  ces  deux 
systèmes  que  tous  les  autres  sont  venus  se  fondre  successive- 
ment. 

Le  gouvernement  du  Roi  a  cru  et  croit  encore  que,  dans 
la  position  où  se  trouve  Méhémet-Ali ,  lui  offrir  moins  que 
l'hérédité  l'Egypte  et  de  la  Syrie  jusqu'au  mont  Taurus, 
c'est  s'exposer  de  sa  part  à  un  refus  certain  qu'il  appuierait 
au  besoin  par  une  résistance  désespérée  dont  le  contre-coup 
ébranlerait  et  peut-être  renverserait  l'Empire  ottoman  ;  il 
croit  que  la  Porte,  rentrant  en  possession  de  l'île  de  Candie, 
du  district  d'Adana,  de  l'Arabie,  et  conservant  sur  la  Syrie 
et  l'Egypte  un  droit  de  souveraineté  consacré  par  diverses 
conditions  mises  à  la  charge  du  vice-roi  et  de  sa  flxmille, 
serait  replacée  dans  une  situation  plus  forte,  plus  honorable, 
plus  élevée  qu'elle  n'était  peut-être  en  droit  de  s'y  attendre 
après  les  imprudences  du  dernier  sultan. 

Le  cabinet  de  Londres  au  contraire  se  montre  convaincu 
de  l'impossibilité  de  rendre  à  l'Empire  ottoman  une  consi- 
stance suffisante  et  d'imposer  à  l'ambition  de  Méhémet-Ali 
des  barrières  efficaces  tant  qu'on  ne  l'aura  pas  renfermé  dans 
les  limites  de  la  seule  Egypte;  il  regarde  comme  indubitable 
la  prompte  soumission  de  ce  pacha  aux  injonctions  de  l'Eu- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  417 

ropt',  dès  qu'il  aurait  la  certitude  que  les  puissances  sont  una- 
nimement résolues  à  les  appuyer  par  des  moyens  de  coaction. 
.  Vous  savez,  monsieur,  quelles  ont  été  jusqu'à  présent  les 
suites  de  ce  fâcheux  dissentiment,  A  peine  est-il  devenu 
public,  malgré  nos  efforts  pour  le  dissimuler,  que  le  cabinet 
de  Saint-Pétersbourg  s'est  empressé  de  saisir  l'occasion  qu'il 
a  cru  entrevoir  de  rompre  l'alliance  de  la  France  avec 
l'Angleterre.  Je  ne  reproduirai  pas  ici  les  détails  des  deux 
missions  successivement  confiées  à  M.  de  Brùnnow  :  il  me 
suffira  de  les  résumer  en  disant  que  les  propositions  portées 
à  Londres  par  ce  diplomate  ne  recelaient  au  fond  qu'une 
seule  pensée,  enveloppée,  il  est  vrai,  de  concessions  apparentes 
et  presque  dérisoires  aux  préventions  de  l'Angleten-e  contre 
Méhémet-Âli  et  à  sa  jalousie  de  l'influence  russe  à  Constan- 
tinople.  Cette  pensée,  à  peine  déguisée,  c'était  celle  d'amener 
le  cabinet  britannique  à  signer  un  acte  que  la  France  ne  put 
pas  souscrire,  et  qui,  par  conséquent,  proclamât  la  scission 
des  deux  cabinets. 

Le  rôle  que  l'Autriche  et  la  Prusse  ont  joué  en  celte 
circonstance  est  pénible  à  rappeler,  parce  qu'il  prouve  qu'il 
est  des  préjugés,  des  préoccupations,  des  entraînements 
auxquels  certains  cabinets  ne  sauront  jamais  résister,  lorsque 
l'occasion  de  s'y  livrer  se  présentera  à  eux.  Ces  deux  cours 
qui,  jusqu'alors,  avaient  presque  complètement  approuvé 
nos  vues  et  nos  propositions  sur  les  affaires  d'Orient,  ont  à 
peine  entrevu  la  possibilité  d'une  alliance  formée  contre 
nous,  sur  des  bases  toutes  contraires,  qu'abandonnant  leurs 
convictions,  désavouant  leurs  déclarations  antérieures,  elles 
se  sont  empressées  d'adhérer  par  avance  à  la  ligue  qui 
semblait  au  moment  de  se  conclure. 

Heureusement,  monsieur,  cette  combinaison  a  échoué,  et 
elle  ne  pouvait  manquer  d'échouer  parce  que  l'accord  for- 
tuit d'une  animosité  invétérée  avec  un  dépit  passager  ne 
suffit  pas  pour  concilier  des  incompatibilités  réelles  et  pour 
rendre  identiques  des  intérêts,  non-seulement  divers,  mais 
opposés.  Nous  en  étions  certain?  d'avance,  et  c'est  pour  cela 
T.  V.  27 


418  PIÈCES  HISTORIQUES, 

qu'au  moment  même  où  le  langage  du  cabinet  de  Londres 
semblait  annoncer  la  prochaine  conclusion  des  arrangements 
dont  on  nous  menaçait,  le  gouvernement  du  Roi  s'est 
contenté  d'opposer  une  attitude  calme  et  une  force  d'inertie 
à  l'agitation  des  autres  cours.  Aujourd'hui  tout  est  arrêté,  et 
après  quelques  tentatives  embarrassées  pour  nous  déguiser 
le  véritable  état  des  choses,  lord  Palmerston  a  fini  par  nous 
faire  donner  spontanément  l'assurance  que  rien  ne  se  ferait 
avant  votre  arrivée. 

Telles  sont,  monsieur,  les  circonstances  au  milieu  des- 
quelles va  commencer  votre  mission.  L'œuvre  que  vous  avez 
à  entreprendre  n'est  pas  autre  que  celle  qui  avait  été  recom- 
mandée à  votre  prédécesseur.  Les  dispositions  du  gouverne- 
ment du  Roi  à  l'égard  de  la  Grande-Bretagne  sont  aussi 
bienveillantes,  aussi  conciliantes  qu'à  aucune  autre  époque. 
Les  modifications  nombreuses  que  nous  avons  déjà  apportées 
à  nos  propositions  primitives,  les  efforts  souvent  heureux 
que  nous  n'avons  cessé  de  faire  pour  amener  le  vice -roi 
d'Egypte  à  y  adhérer,  disent  assez  le  prix  que  nous  mettons 
à  nous  rapprocher  de  nos  alliés,  à  leur  faciliter  les  mo-yens 
de  s'entendre  avec  nous.  Au  point  où  les  choses  en  sont 
venues,  nous  ne  nous  rendons  pas  bien  compte,  je  l'avoue,  de 
ce  qu'il  nous  serait  possible  d'ajouter  à  ces  concessions 
successives  sans  altérer  la  base  même  de  notre  système, 
fondé,  je  le  dis  hautement,  non  pas  sur  des  idées  arbitraires, 
mais  sur  une  conviction  profonde,  qu'il  ne  dépend  pas  de 
nous  de  changer.  Cependant,  nous  sommes  loin  de  prétendre 
■qu'il  ne  peut  passe  présenter  quelque  combinaison  heureuse 
dans  laquelle  on  trouverait  un  moyen  de  transaction.  Si  elle 
s'offrait  à  nous,  sans  nous  laisser  rebuter  par  le  peu  d'accueil 
fait  à  nos  pré(;édentes  démarches,  nous  nous  empresserions 
de  la  communiquer  au  cabinet  de  Londres.  Dans  le  cas,  au 
contraire,  où  elle  viendrait  de  lui,  nous  l'examinerions  avec 
loyauté,  avec  bienveillance,  avec  un  sincère  désir  de  la 
trouver  acceptable.  Vous  pouvez  en  donner  lassurance  à 
lord  Pahucri^ton. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  419 

Tout  ce  que  vous  ferez,  monsieur,  dans  les  limites  que 
je  viens  dMndiquer,  pour  resserrer  les  liens  un  peu  relâchés 
de  notre  alliance  avec  le  cabinet  de  Londres,  aura  la  pleine 
approbation  du  gouvernement  du  Roi.  Je  dois  pourtant  y 
mettre  deirs  restrictions  :  la  première,  qu'il  est  presque 
superflu  d'indiquer,  c'est  qu'à  moins  d'une  autorisation 
formelle  et  spéciale,  vous  ne  devez  prendre  part  à  aucun 
acte,  apposer  aucune  signature  dont  refîet  serait  d'engager 
la  France.  La  seconde,  c'est  que  vous  aurez  à  éviter  soigneu- 
sement tout  ce  qui  tiendrait  à  nous  faire  entrer  dans  la  voie 
des  conférences  et  des  protocoles  ;  il  est  trop  évident,  d'après 
ce  qui  s'est  passé  en  dei'nier  lieu,  que  nous  aurions  souvent 
la  chance  de  nous  y  trouver  isolés. 

Je  ne  vous  parle  aujourd'hui  que  de  la  question  d'Orient; 
comme  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  le  dire,  c'est  en  elle  que  se 
concentre  en  ce  moment  la  nature  de  nos  relations  avec  le 
gouvernement  britannique.  J'aurai  soin,  lorsque  les  con- 
jonctures le  rendront  nécessaire,  de  vous  faire  parvenir  les 
directions  que  réclameront  les  autres  points  essentiels  de  la 
politique  générale. 

Agréez,  monsieur,  etc., 

Signé  :  Maréchal  duc  de  Dalsutie. 


420  PIECES  HISTORIQUES. 

II 

(Page  76.) 

1"  Note  adressée  par  Nouri-Efendi,  ambassadeur  de 
Turquie  à  Paris,  en  mission  à  Londres,  à  Son  Excel- 
lence l'ambassadeur  de  France. 

Londres,  le  7  avril  1840. 
Excellence, 

Le  soussigné,  ambassadeur  plénipotentiaire  de  la  Sublime- 
Porte,  ayant  été  spécialement  chargé  par  son  auguste  maître 
le  sultan  de  se  rendi'e  à  Londres  pour  y  réclamer  Tefret  de 
l'intérêt  manifesté  à  Sa  Hautesse  par  la  note  collective  que 
les  représentants  des  coiu's  de  France,  d'Autriche,  de  la 
Grande-Bretagne,  de  Prusse  et  de  Russie,  accrédités  auprès 
du  Grand  Seigneur,  ont  présentée  au  Divan  le  27  juillet  i  839, 
s'adresse  en  toute  confiance  à  messieurs  les  représentants 
desdites  cours,  réunis  à  Londres,  pour  concerter  avec  eux 
les  moyens  d'effectuer  la  pacification  de  l'Empire  ottoman, 
dont  le  repos  a  été  troublé  par  les  projets  ambitieux  de 
Méhémet-Ali,  pacha  d'Egypte. 

11  est  généralement  connu  que  depuis  l'année  1827, 
l'Empire  ottoman  a  éprouvé  une  série  de  malheurs  et  de 
désastres  par  terre  et  par  mer,  à  la  suite  desquels  ses 
moyens  défensifs  ont  éprouvé,  poiu'  le  moment,  un  grand 
affaiblissement.  Mébémct-Ali,  au  lieu  d'aider  son  souverain 
à  se  relever  de  ses  pertes,  a  au  contraire  profité  de  l'état 
d'affaiblissement  où  se  trouvait  l'Empire  ottoman  pour 
donner  suite  aux  desseins  ambitieux  et  hostiles  que  depuis 
longtemps  il  méditait  contre  son  souverain.  En  effet,  il  ne 


PIÈCES  HISTORIQUES.  421 

craignit  pas  de  l'attaquer  en  1832,  et  il  lui  enleva  une 
partie  de  ses  plus  belles  provinces.  Les  sacrifices  que  fit 
alors  le  sultan  devaient  lui  faire  espérer  que  la  paix  ne 
serait  plus  trouble'e  dans  ses  États,  et  que  le  pacha  d'Égyple, 
en  reconnaissance  de  la  générosité  avec  laquelle  Sa  Hautesse 
lui  avait  conféré  le  gouvernement  de  tant  de  belles  pro- 
vinces, les  administrerait  dans  l'intérêt  de  son  maître.  Mais 
au  contraire,  l'épuisement  où  se  trouvait  l'Empire  ottoman 
à  la  suite  de  tant  de  malheurs,  et  l'affiiiblissement  momen- 
tané dans  lequel  il  languissait,  furent  pour  Méhémet-.\li  im 
motif  de  donner  un  nouvel  essor  à  son  ambition.  C'est  ainsi 
qu'il  essaya,  il  y  a  deux  ans,  de  se  déclarer  indépendant  et 
d'obtenir  à  cet  effet  le  consentement  des  pviissances  étran- 
gères. Mais  celles-ci,  faisant  preuve  de  loyauté  et  de  bonne 
foi  envers  la  Porte,  repoussèrent  spontanément  ime  préten- 
tion si  incompatible  avec  les  droits  de  souveraineté  du  sultan. 
Mais  cette  prétention  injuste  ne  fit  que  changer  de  forme, 
et  bientôt  après  Méhémet-Ali  demanda  avec  hauteur,  pour 
lui  et  ses  enfants,  l'hérédité  de  toutes  les  provinces  qu'il 
administrait  au  nom  de  Sa  Hautesse.  11  appuya  sa  demande 
de  préparatifs  hostiles,  indiquant  suffisamment  son  dessein 
d'en  imposer  par  la  force  à  son  souverain. 

Feu  le  sultan  Mahmoud  se  vit  en  conséquence  obligé  de 
se  mettre  en  garde  contre  les  nouveaux  projets  de  son 
ambitieux  vassal,  et  il  réunit  une  armée  pour  sa  défense  : 
cependant  les  deux  armées  ime  fois  en  présence  en  vinrent 
aux  prises.  11  en  résulta  pour  l'Empire  ottoman  de  nouveaux 
désastres  qui  brisèrent  le  cœur  du  sultan  Mahmoud  et  con- 
tribuèrent à  accélérer  sa  fin. 

Malgré  taiit  de  malheurs  qui  Vinrent  fondre  à  la  fois  sur 
la  Porte,  un  des  premiers  actes  du  sultan  Abdul-Medjid,  à 
son  avènement  au  trône,  fut  d'offrir  à  son  vassal  rebelle 
l'oubli  du  passé  et  l'hérédité  de  l'Egypte  pour  lui  et  ses  en- 
fants, à  condition  que  le  pacha  restituerait  la  flotte 
impériale  et  toutes  les  provinces  ne  faisant  pas  partie  du  pa- 
chalik  d'Egypte.  Au  lion  do  reconnaître  la  magnanimité  de 


422  PIÈCES  HISTORIQUES, 

son  souverain,  Méhémet-Ali  y  répondit  par  des  prétentions 
dures  et  hautaines.  Néanmoins,  le  sultan  allait  envoyer  un 
fonctionnaire  à  Alexandrie  pour  y  faire  un  nouvel  effort  afin 
de  régler  un  arrangement  avec  son  vassal,  lorsque  les  cours 
de  France,  d'Autriche,  de  la  Grande-Bretagne,  de  Prusse  et 
de  Russie,  voyant  la  position  désastreuse  dans  laquelle  se 
trouvait  le  Grand  Seigneur,  et  mues  par  des  sentiments 
d'amitié,  de  bienveillance  et  de  générosité  qu'il  ne  saurait 
assez  reconnaître  j  firent  signifier,  par  le  moyen  de  leurs 
représentants  accrédités  auprès  de  la  Sublime  Porte  que 
«l'accord  sur  la  question  d'Orient  était  assuré  entre  les  cinq 
grandes  puissances,  en  engageant  le  sultan  à  suspendre 
toute  détermination  définitive  sans  leur  concours,  et  en 
attendant  l'effet  de  l'intérêt  qu'elles  lui  portaient.  » 

Le  soussigné  prend  la  liberté  de  reproduire  ci-jointe  la 
copie  de  cette  note  collective. 

Sa  Hautesse  a  attendu  jusqu'à  présent  avec  confiance 
l'effet  de  l'intérêt  si  généreusement  exprimé  par  cette  même 
note.  Mais  placé  sous  le  fardeau  des  charges  extraordinaires 
qui  pèsent  sur  l'Empire  ottoman,  et  obligé  de  se  prémunir 
contre  l'attitude  hostile  et  les  préparatifs  de  guerre  toujours 
continués  de  Méhémet-Ali,  le  sultan  se  voit  empêché  de 
donner  tous  ses  soins  à  la  réforme  des  abus  dans  l'administra- 
tion de  son  empire,  tandis  que  les  ressources  de  tout  genre 
qui  devraient  conti'ibucr  à  opérer  cette  réforme  s'épuisent 
tous  les  jours  de  plus  en  plus,  et  font  désirer  ardemment 
de  voir  bientôt  un  résultat  aux  intentions  bienveillantes  des 
cinq  cours  alliées  de  la  Porte. 

Le  soussigné  est  en  conséquence  chargé  d'appeler  la  sé- 
rieuse attention  de  MM.»  les  représentants  des  cours  de 
France,  d'Autriche,  de  la  Grande-Bretagne,  de  Prusse  et  de 
Russie  sur  un  état  de  choses  aussi  pénible  que  dangereux 
pour  l'existence  politique  de  l'Empire  ottoman  dont  elles  ont 
déclaré  vouloir  maintenir  l'intégrité  et  l'indépendance,  et  de 
réclamer  leur  coopération  et  leur  sollicitude  pour  faire  cesser 
au  plus  tôt  des  maux  d'une  nature  aussi  grave. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  423 

Pour  mieTix  atteindre  à  ce  Init,  le  soussigné  est  chargé,  par 
ordre  du  sultan  son  auguste  maîlre,  d'annoncer  qu'il  est 
muni  de  l'autorisation  nécessaire  pour  conclure  et  signer 
une  convention  avec  MM.  les  représentants  desdites  cours, 
laquelle  aizrait  pour  but  d'aider  le  sultan  à  l'aire  exécuter 
l'arrangement  d'après  lequel  Sa  Hautcsse  avait  annoncé  l'in- 
tention de  conférer  à  Méhémet-Ali  et  à  ses  enfants  l'hérédité 
du  gouvernement  de  l'Egypte,  à  condition  qu'il  restituerait 
la  flotte  ottomane  et  toutes  les  autres  provinces  situées  en 
dehors  du  pachalik  d'Egypte. 

Le  soussigné,  en  vertu  de  l'intérêt  que  lesdites  puissances 
ont  manifesté  au  sultan  et  vu  la  position  critique  où  se 
trouve  aujourd'luii  placé  l'Empire  ottoman,  a  l'honneur 
d'inviter,  au  nom  de  Sa  Hautesse,  MM.  les  représentants  de 
France,  d'Autriche,  de  la  Grande-Bretagne,  de  Prusse  et  de 
Russie  à  vouloir  bien  se  joindre  à  lui  pour  conclure  une  con- 
vention dans  le  but  ci-dessus  énoncé,  et  pour  y  convenir  en 
même  temps  des  moyens  nécessaires  pour  y  donner  effet. 

Le  soussigné  ose  se  flatter  que  MM.  les  représentants 
desdites  cours  voudront  bien  lui  prêter  leur  assistance  pour 
accomplir  une  œuvre  qui  devra  essentiellement  contribuer 
à  rendre  la  paix  au  Levant,  et  servir  en  même  temps  à  pré- 
venir les  complications  fâcheuses  qui,  sans  cela,  pourraient 
en  résulter  pour  l'Europe  entière. 

Le  soussigné  plénipotentiaire  de  la  Sublime  Porte  prie 
MM.  les  représentants  des  cinq  grandes  puissances  d'agréei^ 
l'assurance  de  sa  plus  haute  considération. 

Signé  :  INouRi. 

2o  Copie  de  la  noie  collective  cidresséele  11  juillet  ISSO' 
à  la  Sublime  Porte  par  les  représentants  des  cinq 
grandes  puissances. 

Les  soussignés  ont  reçu  ce  matin,  de  leurs  gouvernements 
respectifs,  des  instructions  en  vertu  desquelles  ils  ont  l'hon- 


424  PIÈCES  HISTORIQUES. 

ncur  d'informer  la  Sublime  Porte  que  l'accord  sur  la  question 

d'Orient  est  assuré  entre  les  cinq  grandes  puissances,  et  de 

l'engager  à  suspendre  toute  détermination   définitive  sans 

leur  concours,  en  attendant  l'effet  de  l'intérêt  qu'elles  lui 

portent. 

Constantinople,  le  27  juillet  1839. 

Lord  PoNSONBT,  ambassadeur  d'Angleterre; 
Baron  Roussin,  ambassadeur  de  France; 
De  BouTEMEF,  ambassadeur  de  Russie  ; 
Baron  Sturmer^  internonce  d'Autriche  ; 
Comte  de  KœnigsmarKj  ministre  de  Prusse. 

3»  Réponse  de  M.  Guizot,  ambassadeur  de  France,  à  la 
note  de  Nouri-Efendi  du  7  avril  1840. 

Londres,  8  avril  1810. 

Le  soussigné^  ambassadeur  extraordinaire  et  plénipoten- 
tiaire de  S.  M.  le  roi  des  Français,  a  reçu  la  noté  que  Son 
Exe.  l'ambassadeur  P.  P.  de  la  Sublime  Porte  lui  afait  l'hon- 
neur de  lui  adresser  en  date  du  7  avril,  et  il  s'est  empressé 
de  porter  cette  pièce  à  la  connaissance  de  son  gouvernement. 

Le  soussigné  prie  Son  Excellence  l'ambassadeur  P.  P.  de  la 
Sublime  Porte  d'agréer  l'assurance  de  sa  haute  considération. 


4"  Réponse  de  lord  Palmerston  à  la  noie  de  Nouri- 
Efcndi. 

Foreign-Office,  le  13  avril  1840. 

Le  soussigné,  etc.,  etc.,  a  eu  l'honneur  de  recevoir  la 
note  du  7  de  ce  mois,  par  laquelle  Son  Exe.  Nouri- 
Efendi,  etc.,  a  annoncé  qu'il  était  muni  des  pouvoirs  et 
instructions  nécessaires  pour  conclure,  avec  les  plénipoten- 
tiaires des  cours  d'Autriche,  de  France,  de  la  Grande-Breta- 
gne, de  Prusse  et  de  Russie,  une  convention  dans  le  but  de 


PIÈCES  HISTORIQUES.  4^5 

donner  effet  à  la  note  collective  qui  a  été  présentée  à  la  Porte 
le  27  juillet  4839  par  les  représentants  des  cinq  puissances 
à  Constant!  nople. 

En  réponse  à  cette  communication,  le  soussigné  a 
l'honneur  d'informer  Son  Exe.  Nouri-Efendi  que  le  soussigné 
est  prêt,  en  ce  qui  concerne  le  gouvernement  de  Sa  Majesté, 
à  concerter  avec  Son  Excellence,  d'accord  avec  les  représen- 
tants d'Autriche,  de  France,  de  Prusse  et  de  Russie,  les 
meilleurs  moyens  de  réaliser  les  intentions  amicales  que  les 
plénipotentiaires  des  cinq  puissances  ont  manifestées,  au 
nom  de  leurs  cours  respectives,  à  l'égard  de  la  Porte,  par  la 
note  collective  susmentionnée  du  27  juillet  1839. 

Le  soussigné, 

Palmerston. 

5°  Seconde  réponse   de  M.  Guizot,  ambassadeur  de 
France  à  la  noie  de  Nouri-Efendi, 

Londres,  le  28  avril  1840. 

Le  soussigné,  ambassadeur  extraordinaire  et  plénipoten- 
tiaire de  Sa  Majesté  le  Roi  des  Français  auprès  de  Sa 
Majesté  la  Reine  de  la  Grande-Rretagne,  a  Thonneur  d'in- 
former Son  Excellence  M.  l'ambassadeur  plénipotentiaire  de  la 
Sublime  Porte  que,  conformément  aux  instructions  qu'il  a 
reçues  du  gouvernement  du  Roi,  il  est  prêta  rechercher,  avec 
les  représentants  des  cours  d'Autriche,  de  la  Grande-Rreta- 
gne, de  Prusse  et  de  Russie,  les  meilleurs  moyens  d'amener 
en  Orient  un  arrangement  qui  mette  un  terme  à  un  état  de 
choses  aussi  contraire  au  vœu  commun  des  cinq  puissances 
qu'aux  intérêts  de  la  Porte  ottomane. 

Le  soussigné  prie  Son  Excellence  M.  l'ambassadeur 
de  la  Sublime  Porte  d'agréer,  etc. 


426  PIECES  HISTORIQUES. 

III 

(Page  105.) 

L'ambassadeur  de  France  à  lord  Paîmerston,  sur  Var- 
rangement  proposé  par  le  gouvernement  français 
entre  V Angleterre  et  Naples,  dans  l'affaire  des  soufres 
de  Sicile. 

Londres,  le  7  juillet  1840. 

Le  soussigné,  ambassadeur  extraordinaire  et  plénipoten- 
tiaire de  S.  M.  le  Roi  des  Français  auprès  de  S.  M.  la  Reine 
de  la  Grande-Bretagne  et  d'Irlande,  a  l'honneur  de  trans- 
mettre à  Son  Exe.  M.  le  principal  secrétaire  d'État  pour  les 
affaires  étrangères  de  Sa  Majesté  Britannique^  le  conclusum 
proposé  par  le  gouvernement  du  Roi  pour  mettre  un  terme 
au  diff"érend  survenu  entre  les  cours  de  Londres  et  de  Na- 
ples au  sujet  de  l'exploitation  des  soufres  en  Sicile.  Le  sous- 
signé espère  que  Son  Exe.  M.  le  principal  secrétaire  d'Etat 
pour  les  aff'aires  étrangères  de  Sa  Majesté  Britannique  trou- 
.vera  ledit  conclusum  satisfaisant  et  rédigé  de  manière  à  con- 
cilier, avec  équité,  les  droits  et  les  intérêts  des  deux  cours, 
et  voudra  bien  le  lui  renvoyer  revêtu  de  son  approbation, 
pour  que  le  soussigné  puisse  le  transmetti-e  immédiatement  à 
Son  Exe.  M.  le  président  du  Conseil,  ministre  des  affaires 
étrangères  de  S.  M.  le  Roi  des  Français. 

Le  soussigné  a  l'honneur,  etc. 

Le  président  du  Conseil,  ministre  des  affaires  étrangères, 
à  Son  Eocc.  le  comte  de  Granville,  ambassadeur  d'An- 
gleterre à  Paris. 

Paris,  le  5  juillet  1840, 

Monsieur  l'ambassadeur, 
Le  gouvernement  du  Roi,  mon  auguste  souverain,  juste- 


PIECES  HISTORIQUES.  427 

meut  préoccxipL'  des  intérêts  de  la  paix  générale  et  animé  des 
sentiments  les  plus  bienveillants  pour  deux  cours  qui  lui 
sont  unies  par  des  liens  étroits,  avait  cru  devoir  offrir  sa 
médiation  dans  le  but  de  faciliter  raccommodement  du  dif- 
férend survenu  entie  les  cabinets  de  Londres  et  de  Naples 
relativement  à  l'exploitation  des  soufres  de  Sicile.  Cette  mé- 
diation a  été  acceptée.  Ce  témoignage  de  confiance  qui,  de  la 
part  d'un  État  aussi  puissant  que  la  Grande-Bretagne,  atteste 
l'honorable  volonté  de  chercher,  dans  les  voies  de  concilia- 
tion plutôt  que  dans  un  appel  à  la  force,  la  satisfaction  ù 
laquelle  il  croit  avoir  droit,  a  vivement  touché  le  cœur  du. 
Roi.  Le  gouvernement  de  Sa  Majesté,  dans  son  empresse- 
ment à  s'acquitter  de  la  haute  mission  qui  lui  était  ainsi 
déférée,  a  examiné  avec  l'attention  la  plus  scrupuleuse  tous 
les  cléments  de  la  question.  Il  s'est  attaché  à  apprécier  avec 
une  équitable  impartialité  les  prétentions  et  les  droits  respec- 
tifs, et  cette  appréciation  consciencieuse  lui  a  suggéré  les 
propositions  que  je  vais  énoncer  à  Votre  Excellence  comme 
les  plus  propres,  dans  notre  manière  de  voir,  à  amener  une 
transaction  vraiment  acceptable  pour  les  deux  parties. 

Le  contrat  passé  le  9  juillet  1838  entre  le  gouvernement 
napolitain  et  la  compagnie  Taix,  pour  l'exploitation  des  sou- 
fres de  Sicile,  serait  résilié.  Le  but  que  Sa  Majesté  Sicilienne 
s'était  proposé  en  souscrivant  cette  convention  pouvant,  comme 
on  l'a  reconnu,  être  atteint  par  d'autres  moyens  qui  conci- 
lient, avec  le  bien-être  de  ses  sujets,  les  intérêts  des  étran- 
gers établis  ou  trafiquant  dans  ses  États,  la  résiliation  ne  fait 
plus  une  difficulté  sérieuse,  et  il  reste  seulement  à  détermi- 
ner le  moment  oii  elle  aura  lieu.  Nous  pensons  qu'elle  devrait 
être  dénoncée  à  Naples  et  en  Sicile  aussitôt  que  le  gouverne- 
ment napolitain  serait  officiellement  informé  de  l'approba- 
tion donnée  par  Votre  Excellence,  au  nom  de  son  gouverne- 
ment, au  projet  d'arrangement  développé  dans  la  présente 
dépêche. 

Cette  mesure  ne  saurait  être  interprétée  comme  impli- 
quant, de  la  part  de  Sa  Majesté  Sicilienne,  l'abandon  de  son 


428  PIÈCES  HISTORIQUES, 

droit  souverain  d'imposer  les  soufres  et  d'en  réglementer 
l'exploitation.  Il  est  presque  superflu  d'ajouter  que  le  gou- 
vernement britannique  n'entend  pas  souscrire  d'avance  à  des 
règlements  qui  violeraient  les  droits  de  ses  sujets  ou  qui 
tendraient  à  rétablir  sous  une  autre  forme  le  contrat  que 
S.  M.  le  Roi  de  Naples  consent  aujourd'hui  à  révoquer. 

Après  avoir  ainsi  pourvu  à  l'avenir,  voici  ce  que  le  gouver- 
nement du  Roi  croit  pouvoir  proposer  pour  régler  le  passé. 

Sa  Majesté  Sicilienne,  animée  d'un  sentiment  d'équité  bien- 
veillante, consentirait  à  écouter  les  réclamations  de  ceux  des 
sujets  anglais  qui  prétendent  avoir  éprouvé  des  pertes  par 
suite  du  privilège  concédé  en  1838  à  la  compagnie  Taix.  TJne 
commission  de  liquidation  serait  immédiatement  constituée 
à  cet  effet.  Elle  siégerait  à  Paris  ou  à  Naples  et  serait  com- 
posée de  deux  commissaires  anglais,  de  deux  commissaires 
napolitains  et  d'un  commissaire  surarbitre  désigné  d'avance 
par  le  gouvernement  français,  avec  l'agrément  des  deux  cours 
intéressées,  pour  départager,  dans  l'occasion,  les  quatre  autres 
commissaires. 

Cette  commission  ne  pourrait  accueillir  que  les  demandes 
d'indemnités  formées  par  les  sujets  anglais  placés  dans  les 
catégories  suivantes  : 

d"  Ceux  qui,  avant  le  9  juillet  1838,  époque  du  marché 
passé  avec  la  compagnie  ïaix ,  étant  devenus  propriétaires 
ou  fermiers  de  mines,  auraient  essuyé  des  empêchements 
dans  l'extraction  ou  l'exportation  des  soufres,  et  auraient  fait, 
en  conséquence  de  ces  empêchements,  des  pertes  constatées  ; 

2°  Ceux  qui,  avant  la  même  époque,  ayant  passé  des  mar- 
chés à  livrer,  auraient  été  mis  dans  l'impossibiHté  d'accom- 
plir leurs  engagements,  ou  privés  du  bénéfice  convenu  de 
leurs  transactions; 

3°  Enfin  ceux  qui,  ayant  acheté  des  soufres  dont  l'expor- 
tation aurait  été,  soit  interdite,  soit  limitée,  soit  soumise  à 
des  conditions  plus  onéreuses,  auraient  fait  des  pertes  appré- 
ciables, d'une  manière  certaine. 

La  commission  de  liquidation  une  fois  instituée,  un  délai 


PIÈCES  HISTORIQUES.  429 

de  trois  mois  serait  accordé  aux  réclamants  pour  produire 
devant  elle  les  titres  justificatifs  de  leurs  demandes  en  indem- 
nité; un  second  terme  de  six  mois  serait  assigné  pour  la 
conclusion  de  ses  travaux,  et  les  indemnités  dont  elle  recon- 
naîtrait la  justice  seraient  soldées  dans  l'année  qui  suivrait 
le  jour  de  sa  dissolution. 

Telles  sont,  monsieur  l'ambassadeur,  les  propositions  que  le 
gouvernement  du  Roi  croit  devoir  présenter  simultanément 
aux  puissances  qui  ont  accepté  sa  médiation.  J'ai  la  convic- 
tion qu'elles  vous  paraîtront  reposer  sur  des  bases  satisfai- 
santes, et  j'attends  avec  confiance  l'adhésion  que  vous  vous 
jugerez  sans  doute  en  mesure  d'y  donner. 

Agréez,  etc.  Thiers. 

Lord  Palmerston  à  Vambassadeur  de  France. 

Foreign-Ofîice,  7  juillet  1840. 

Le  soussigné,  principal  secrétaire  d'État  de  Sa  Majesté 
pour  les  affaires  étrangères,  a  l'honneur  d'accuser  réception 
de  la  note,  en  date  de  ce  jour,  de  M.  Gruizot,  ambassadeur 
extraordinaire  et  plénipotentiaire  de  S.  M.  le  roi  des  Fran- 
çais à  cette  cour,  ainsi  que  de  la  note  que  M.  Thiers  se  pro- 
pose de  transmettre  à  l'ambassadeur  de  Sa  Majesté  à  Paris, 
contenant  un  i)lau  d'arrangement  pour  régler  les  différends 
survenus  entre  les  gouvernements  de  la  Grande-Bretagne  et 
de  Naples, 

Le  soussigné,  conformément  à  la  demande  contenue  dans 
la  note  de  M.  Guizot,  a  l'honneur  de  lui  renvoyer  la  note  sus- 
dite, et  en  même  temps  de  déclarer  à  S.  Exe.  que  le  gouver- 
nement de  Sa  ^lajesté  est  satisfait  de  l'arrangement  contenu 
dans  cette  note,  et  prêt  à  l'accepter. 

Le  soussigné  a  l'honneur,  etc. 

Palmerston. 


430 


PIECES  HISTORIQUES. 


IV 


(Page    116.) 


EXTRACT  OF  A  DISPATCH  FROM  LT  GE- 
NERAL SIK  HHUSON  LOWE  TO  EARL 
BATHURST  ,  DATliD  ST-HELliNA  ,  14 
MAY  1821. 

...  The  hearl  which  liad  been 
preserved  in  spirits  of  wiue  was 
put  inio  a  sniall  silver  vase,  the 
slomach  in  .anoilier,  and  bolh 
pl;iced  in  llie  coflin  willi  llie 
body. 

Mr.  Rulledge.  assistant  snr- 
geon  of'lhe  20'''  reginienl,  was  the 
person  who  soldered  up  ihe  vases 
in  wbith  ihe  hearl  and  slomach 
were  pbced,  and  saw  iheni  put 
into  the  col'iin,  the  undcrlakers 
bting  al.so  présent. 

ïhe  budy,  when  deposited  in 
ihe  euffin,  \v;is  dressed  in  the 
plain  uniforni  of  a  French  colonel 
of  chasseurs. 

Tlie  coffin  ,  al  the  parlicnlar 
dt'sire  of  roiail  Monlliolon,  was 
conslrucled  as  follows  : 

I^i'y  a  plain  cuflin  lined  wiih 
lin  ; 

2J'y  A  lead  coffîn  ; 

'Mh'  A  nialioi;any  coffin. 

Co;:nl  iMoiUliolon  vvi.--hed  to 
Lave  ihe  words  «  Napoléon,  né 
«  à  Ajaccio  15  août  17G9,  mort 
«  à  Sainle-Hélcne  5  mai  1821  » 
insciibcd  on  il.  I  wished  the 
Word  <  i}on:i[)3rte  »  lo  be  inser- 
led  altrr   '<  JNapcdcon;  »  lo  this 


EXTRAIT  D'CNR  DÉpÈCHB  ADRESSÉE  PAR 
LE  LIEDTENANT  GÉNÉRAL  SIR  UUD- 
SON  LOWE  AU  COMTE  BATHORST,  EN 
DATE     DE    SAINTE-HÉLÈNE,     14    MAI 

1821. 

...  Le  cœur,  qui  avait  été  con- 
servé dans  l'esprit-de-vin,  fut  mis 
dans  un  petit  vase  en  argent  ^ 
l'eslomac  dans  un  autre,  et  tous 
deux  furent  placés  dans  le  cer- 
cueil avec  le  corps. 

M.  Rutledge,  aiile-niajor  du 
20*  régiment,  fut  chargé  de  sou- 
der les  vases  où  étaient  placés 
le  cœur  et  l'estomac,  et  les  vit 
déposer  dans  le  cercueil,  les 
entrepreneurs  des  pompes  funè- 
bres étant  auîsi  présents. 

Le  corps,  lorsqu'on  le  déposa 
dans  le  cercueil,  fut  revêtu  d'un 
uniforme  de  petite  tenue  de  colo- 
nel des  chasseurs  de  l'armée 
française. 

Le  cercueil,  conformément  au 
vœu  pailiculier  du  comte  Mon- 
iholon,  lui  disposé  comme  suit  : 

1  "  Un  cercueil  ordinaire  bordé 
d'étain  ; 

2°  Un  cercueil  de  plomb; 

3°  Un  cercueil  d'acajou. 

Le  comte  Monlliolon  désira 
que  les  mots  suivants  fussent 
inscrits  sur  le  cercueil  :  «  Napo- 
«  léon,  né  h  Ajaccio,  15  août 
«  1769;  mort  à  Sainte-Hélène, 
«  5  mai  1821,  »  Je  désirais  que 
le  mol  €  Bonaparte  »  fût  inséré 


PIECES  HISTORIQUES. 


431 


Counl  Monlholon  objecied,  and 
iherefore  no  inscription  whate ver 
was  placed  on  it. 


The  grave  was  formed  in  llie 
following  maniier  : 

A  large  pil  was  sunk,  of  a 
sufficienl  widili  ail  rouml  lo  ad- 
mit of  a  wall  two  feet  lliick  of 
solid  masonry  being  conslrucled 
on  each  side  ;  ihus  fonning  an 
exact  oblong,  llie  liollow  space 
wilhin  wliich,  was  precisely 
Iweive  feet  deep,  near  eiglillong 
and  five  wide.  A  bed  of  masonry 
wasal  llie  bottom.Upon  llfis  foun- 
dallonsupporled  by  eight  square 
slones,  eacli  a  fool  in  beiglit, 
there  was  laid  a  shib  of  wliite 
stone  five  inches  lliick  ;  four 
other  slabs  of  ihe  sanie  tliickness 
closed  ihe  sides  and  ends,  whicli, 
being  joined  af  ihe  angles  by 
Roman  cernent,  formed  a  species 
of  stone  grave  or  sarcophagus. 
Tliis  was  jiisl  of  deplli  sullicieiit 
to  adniil  llie  coiriti  being  placed 
williin  il.  Anoilier  large  sl;ib 
ofwliitestone,  wliicli  wassuppor- 
ted  on  one  side  by  iwo  pullies, 
waslel  (lown  u[)on  lliegrave  afier 
ihe  colfin  liad  been  put  inlo  it, 
and  every  interstice  afterwards 
fillcd  willi  stone  and  lloman  cé- 
ment. 


Above  the  slab  of  white  slone 
which  formed  the  cover  of  llie 
slone  grave,  two  layersof  masonry 
strongly  cemenled  and  even 
cranipeJ  logellier,    were  built 


après  celui  de  «  Napoléon.  » 
Mais  le  comte  Monlholon  y  lit 
des  objections,  et  en  conséquence 
aucune  inscription  ne  fut  placée 
sur  le  cercueil. 

Le  tombeau  fut  disposé  de  la 
manière  suivante  : 

Une  vaste  fosse  fut  creusée, 
d'une  largeur  suffisante  en  tout 
sens  pour  permettre  d'y  con- 
struire un  mur  de  deux  pieds 
d'épaisseur  de  maçonnerie  solide 
sur  chaque  côté  de  la  fosse,  for- 
mant ainsi  une  enceinte  oblon- 
gue  et  régulière,  à  l'intérieur  de 
laquelle  était  un  espace  vide  de 
douze  pieds  de  prolondeur,  et 
d'environ  liuil  pieds  de  long 
sur  cinq  de  large.  Une  couche 
de  maçonnerie  occupait  le  fond 
sur  ces  fundemenls,  et  sur  huit 
supports  en  pierre,  carrés,  et 
hauts  chacun  d'un  pied  ,  fut 
posée  une  plaque  de  pierre 
blanche,  épaisse  de  cinq  pouces  ; 
qualreautres  plaquesde  lamème 
épiiisseui-  servaient  de  clôture 
sur  les  côtés  et  aux  extrémités, 
et,  jointes  aux  angles  par  du 
ciment  romain,  l'ormaienl  une 
espèce  de  tombe  en  pierre  ou  de 
sarcophage.  Ce  sarcophage  éiait 
d'une  profondeur  exactement 
calculée  pour  recevoir  le  cer- 
cueil qui  y  fut  placé.  Une  autre 
grande  plaque  de  pierre  blanche, 
qui  était  soutenue  d'un  côté  par 
la  force  de  deux  poulies,  fut 
abaissée  sur  le  sarcophage  après 
que  le  cercueil  y  eul  élé  placé, 
et  tous  les  interstices  furent  en- 
suite comblés  avec  de  la  pierre 
et  du  ciment  romain. 

Par-dessus  la  plaque  de  pierre 
blanche  qui  formait  le  couvercle 
de  la  tombe  en  pierre,  deux 
couches  de  maçonnerie  furent 
construites,   foriement    cimen- 


432 


PIECES  HISTORIQUES. 


in,  so  as  lo  nnile  wilh  the  two 
foot  wall  which  suppoited  the 
earili  on  each  side,  and  ihe  vacant 
space  between  ihis  lasl  work  of 
masoiiry  and  ihe  surface  of  the 
groundjbeing  aboul  eight  feet  in 
depth,  was  afierwards  filled  up 
wilh  earlh.  The  whole  was  llien 
covered  in,  a  Utile  above  the 
level  of  the  ground,  wilh  an- 
other  bed  of  tlat  stones  whose 
external  surface  extending  to 
the  biink  of  ihe  two  feel  wall 
on  each  side  of  ihe  grave,  covers 
a  space  of  iwelve  feet  long  and 
r.ine  feel  wide. 


A  guard  has  been  placed  over 
the  grave. 

ïhe  spot  chosen  isnotdevoid 
ofa  certain  inlerest.  The  foun- 
lain  iiear  il  is  ihe  one  froin 
whicli  General  Bonaparte  was 
supplied  wilh  waler  daily  (or  his 
own  privale  use,  brouglitlo  him 
every  morning  in  iwo  silverbot- 
lles  of  liis  own  by  a  Chinese  ser- 
vant of  ihe  liouse.  Jt  is  one  of 
the  fiiiesl  spriiigs  on  ihe  island. 
Two  very  large  willow  irecs 
overshadow  ihe  lonib,  andlhere 
is  a  grove  of  liiem  ;il  a  lililo 
dislance  below  il.  The  ground 
is  tiie  properly  ofa  Mr.  Furbell, 
a  respectable  iradesman  of  ihis 
island,  who  has  a  liulc  collage 
close  adjoining  lo  il.  Ile  asscn- 
led  wilh  greal  readiocss  to  ihe 
propos'lion  of  the  bodv  being 
buriel  ihere.  I  sliall  cause  a 
railing  lobe  pul  round  ihe  wliole 
of  the  ground,  il  leing  necessary 
even  for  ihe  preservalion  of  (lie 
vvillows,  uiany  sprigs  from  which 


tées,  et  même  consolidées  par 
des  crampons,  de  manière  à 
rejoindre  le  mur  épais  de  deux 
pieds  qui  supporte  de  chaque 
côlé  le  poids  des  terres;  l'es- 
pace qui  restait  vide  entre  ce 
dernier  ouvrage  de  maçonnerie 
et  la  surface  du  sol  avait  environ 
huil  pieds  de  profondeur;  il  fut 
comblé  de  terre,  et  le  tout  fut 
recouvert  d'une  autre  couche  de 
pierres  plates  qui  dépassait  un 
peu  le  niveau  du  sol  environ- 
nant et  dont  le  bord  arrive 
jusqu'à  la  face  extérieure  du  mur 
épais  de  deux  pieds,  construit  de 
chaque  côté  de  la  lombe.  L'es- 
pace ainsi  recouvert  a  douze 
pieds  de  long  et  neuf  pieds  de 
large. 

Une  sentinelle  a  élé  postée 
sur  le  tombeau. 

L'emplacement  choisi  n'est 
pas  dénué  d'un  certain  inlt^-rêi. 
La  fontaine  voisine  est  celle  qui 
fournissait  tous  les  jours  au  gé- 
néral Bonapaile  l'eau  nécessaire 
à  son  usage  personnel  ;  cette 
eau  lui  était  portée  chaque  ma- 
tin, dans  deux  bouteilles  d'ar- 
gent à  lui  appartenant,  par  un 
serviteur  chinois  de  la  maison. 
C'est  une  des  plus  belles  sources 
de  l'ile.  Deux  très-grands  saules 
ombragent  la  tombe,  et  à  une 
petite  distance  au-dessous  de  la 
tombe,  il  y  a  un  bosquet  d'ar- 
bres semblables.  Le  terrain  ap- 
partient à  un  M,  Forbelt,  res- 
pectable commerçant  de  celte 
île.  qui  a  tout  à  côté  une  petite 
maison  de  campagne.  Il  a  con- 
senti avec  beaucoup  d'empres- 
sement au  projet  d'ensevelir  le 
corps  en  cet  endroit.  Je  ferai 
poser  une  grille  lout  autour  du 
terrain;  cela  est  nécessaire  pour 


PIÈCES  HISTORIQUES.  .133 

had  ;ilready  began  lo  be  laken  la  conservation  même  des  saii- 
hydiflercnt  individiiiilswlio  went  les,  car  difTérenles  personnes, 
duwn  lo  visil  tlie  place  aller  ihe  qui  sont  descendues  là  pourvisi- 
corpse  was  inlerred.  1er  Teniplac  eniciu  depuis  cpie  le 

corps  y  est  enlerrc,  ont  déjà 
coninicncé  à  prendre  à  ces  ar- 
bres beaucoup  de  petites  bran- 
ches. 


28 


àâi  PIECES  HI.STORIQUE.S. 


y 

(Page  119.) 

Banquet  donné  par  la  ville  de  Southamplon  le  Wjuin 
1840  à  l'occasion  de  la  construction  du  chemin  de  fer 
de  Paris  à  Rouen,  et  discours  prononcé  par  M.  Gui- 
zot. 

La  municipalité  de  Soiithampton  a  donné  samedi,  20  juin, 
une  grande  fête  pour  célébrer  la  confection  et  l'ouverture  du 
chemin  de  fer  (]ui  réunit  les  comtés  du  sud  de  l'Angleterre  à 
la  capitale,  et  qui,  plus  tard,  lorsque  les  chemins  de  Rouen 
et  du  Havre  seront  terminés,  réunira  Paris  et  Londres. 

Le  corps  municipal  de  la  ville  de  Southampton,  désirant 
témoigner  à  l'ambassadeur  de  France  sa  reconnaissance  poiu' 
l'appui  efiicace  qu'il  avait  accordé,  auprès  du  cabinet  fran- 
çais, à  la  compjgnie  anglaise  du  chemin  de  fer  de  Rouen, 
l'avait  invité  à  cette  fête. 

Samedi  matin,  M.  Guizot,  accompagné  de  MM.  Herbet  et 
de  Banneville,  attaches  à  l'ambassade  de  France,  se  rendit  à 
la  gare  du  chemin  de  fer  ,  située  près  de  Wauxhall-Biidge. 
Il  y  fut  reçu  par  ^L  Easthope,  membre  du  parlement  et  pré- 
sident de  la  compagnie  du  chemin  de  fer.  La  salle  d'attente 
éîait  occupée  par  une  foule  nombreuse  et  choisie;  on  y  re- 
marquait S.  A.  R.  le  duc  de  Sussex,  la  duchesse  d'Inverness, 
lord  Palmerston,  le  duc  et  la  duchesse  de  Gordon,  lord  Dun- 
can,  M.  Joseph  Hume,  M.  Holmes,  M.  Baring,  et  un  grand 
nombre  d'autres  membres  du  parlement.  Un  train  spécial 
avait  élé  préparé  pour  transporter  les  personnes  invitées  à  la 
fètc.  A  onze  heures,  le  train  a  ([uilté  la  gare  de  Wauxhall. 


PIECES  HISTORIQUES.  435 

emportant  plus  de  quatre  cents  personnes;  et  en  deux  heures 
vingt  minutes  quinze  secondes,  la  distance  de  soixante-seize 
milles  (plus  de  trente  lieues),  qui  sépare  Londres  de  South- 
ampton  avait  été  franchie,  en  y  comprenant  un  temj)s  d'arrêt 
de  neuf  minutes  quinze  secondes. 

Une  population  nomhrcuse  encombrait  les  abords  du  che- 
min de  fer.  Toute  la  ville,  tous  les  bâtiments  à  l'ancre  dans 
le  port  étaient  pavoises,  et  le  drapeau  tricolore  flottait  de 
toutes  parts  à  côté  du  drapean  anglais.  Lorsque  le  duc  de  Sus- 
sex  et  l'ambassadeur  de  France  descendirent  de  voiture,  l'ar- 
tillerie les  salua  de  deux  salves  de  vingt-un  coups  de  canon; 
la  musique  des  régiments,  ranges  en  bataille  sur  le  front  de 
la  gare  du  chemin  de  fer,  commença  à  jouer  les  airs  natio- 
naux, et  une  foule  immense  lit  retentir  l'air  de  nombreux 
hourras. 

La  municipalité  de  Southampton,  ayant  le  maire  à  sa  tète, 
vint  complimenter  S.  A.  R,  le  duc  de  Sussex,  et  lui  pré- 
senter une  adresse.  Après  cette  réception,  le  maire  invita 
ses  illustres  hôtes  à  se  rendre  au  banquet  qui  avait  été  pré- 
paré sous  une  immense  tente,  dressée  en  face  de  la  mer.  Une 
voiture,  ornée  des  armes  de  la  ville  de  Southampton,  pavoisée 
de  drapeaux  tricolores  et  traînée  par  quatre  chevaux,  avait  été 
disposée  pour  l'ambassadeur  de  France.  Venaient  ensuite  les 
équipages  du  duc  de  SuSsex,  de  lord  Palmcrston,  de  lord 
Duncan,  député  de  la  ville,  etc.,  etc.  Celle  longue  lile  de 
voilures  s'avançait  lentement  entre  deux  haies  de  curieux, 
dans  des  rues  décorées  de  drapeaux  et  de  nombreux  emblè- 
mes, et  au  milieu  des  cris  de  l'enthousiasme  populaire.  A 
deux  heures  et  demie,  on  arriva  sous  la  tente  où  étaient 
dressées  quatre  longues  tables  autour  desquelles  vinrent 
s'asseoir  plus  de  six  cents  personnes.  Le  maire  présidait 
l'assemblée,  ayant  à  sa  droite  la  duchesse  d'Inverness,  et  ù 
sa  gauche  le  duc  de  Susscx.  L'ambassadeur  de  France  élait 
placé  près  de  Son  Altesse  Royale. 

M.  Guizot,  en  acceptant  l'invitation  du  corps  municipal 
de  Southampton,  lui  avait  annoncé  qu'il  ne  pourrait  consa- 


436  PIECES  HISTORIQUES. 

crer  qu'une  partie  de  la  journée  à  cette  visite.  Une  invitation 
antérieure  de  sir  John  Hobhouse,  secrétaire  d'État  pour  les 
afïaires  de  FInde,  l'obligeait  à  être  i^evenu  à  Londres  avant 
sept  heures,  et  un  train  spécial  avait  été  préparé  pour  effec- 
tuer son  retour. 

Le  banquet  n'était  donc  pas  terminé,  quand  le  maire  s'est 
levé  et  s'est  exprimé  en  ces  termes  : 

((  Je  regrette  infiniment,  messieurs,  que  notre  hôte  illustre, 
M.  Guizot,  soit  obligé  de  nous  quitter  à  l'instant  même  pour 
l'etoiu'uer  à  Londres.  Je  ne  veux  pas  cependant  le  laisser  par- 
tir sans  lui  avoir  témoigné,  au  nom  de  la  ville  de  Soutbampton, 
notre  vive  et  profonde  reconnaissance  pour  l'appui  si  cordial 
et  si  efficace  qu'il  nous  a  prêté  auprès  de  son  gouvernement 
pour  l'établissement  du  chemin  de  fer  de  Paris  à  Rouen.  Je 
vous  propose  donc  la  santé  de  S.  Ex.  l'ambassadeur  du  Roi 
des  Français.  » 

Ce  toast  a  été  accueilli  et  porté  avec  le  plus  vif  enthou- 
siasme, 

M.  Guizot  s'est  levé,  et,  dès  que  le  silence  a  été  rétabli,  il 
a  prononcé  le  discours  suivant  : 

«  Je  vous  remercie,  messieurs,  je  le  crains,  dans  un  très- 
mauvais  anglais,  mais  avec  un  cœur  parfaitement  reconnais- 
sant pour  votre  bienveillance  envers  moi,  et  plus  encore  pour 
votre  sympathie  envers  mon  pays  et  son  Roi,  dont  je  vois, 
avec  un  profond  plaisir,  le  nom  inscrit  sur  le  drapeau  qui 
llotle  devant  nous.  Nos  deux  pays  sont  xmis  déjà  par  les  liens 
de  la  plus  intime  amitié;  mais  plus  ils  se  rapprocheront,  plus 
ils  se  connaîtront  ,  plus  leur  union  deviendra  intime  ,  et 
plus  ils  se  feront  de  bien  l'un  à  l'autre.  J'espère  que  tel  sera 
le  résultat  de  ces  grands  travaux  entrepris  dans  les  deux 
pays,  et  j'ai  été  heureux  de  contribuer  de  tout  mon  pouvoir 
à  l'entreprise  du  chemin  de  fer  de  Paris  à  Rouen  qui  sera, 
sans  aucun  doute,  continué  de  Rouen  au  Havre.  Ainsi  nos 
deux  pays,  qui  ont  chacuil  beaucoup  à  donner  et  beaucoup  à 
recevoir,  seront  mutuellement  unis,  non-seulement  par  une 
amitié  étroite,  mais  par  des  intérêts  communs.  Je  veux  vous 


PIÈCES  HISTORIQUES.  437 

remercier  encore  une  fois  des  sentiments  que  vous  venez  de 
témoigner  pour  la  France,  pour  le  Roi  des  Français  et  pour 
moi-même.  » 

Après  ce  discours,  fréquemment  interrompu  par  de  vifs 
applaudissements,  M.  C.uizot  a  pris  congé  de  l'assemblée,  et 
s'est  retiré  avec  les  personnes  qui  l'avaient  accompagné.  A 
six  heures,  il  était  à  Londres,  après  avoir  fait  soixante  lieues 
en  quatre  heures  et  demie. 

Le  banquet  a  continué  après  son  départ. 
Des  toasts  ont  été  portés  à  la  Reine,  au  Prince  Albert,  à  la 
Reine  douairière^  au  duc  de  Sussex.  Son  Altesse  Royale  a  pris 
la  parole  pour  faire  ressortir  les  avantages  attachés  à  la  con- 
struction du  chemin  de  fer  de  Southampton  : 

«  M.  l'ambassadeur  de  France  vous  a  tout  à  l'heure  exposé 
de  la  manière  la  plus  parfaite  toute  l'importance  d'un  rap- 
prochement de  plus  en  plus  grand  entre  la  France  et  l'An- 
gleterre; ce  rapprochement  doit  mettre  les  deux  nations  à 
même  de  se  connaître  mieux,  et  de  former  une  union  paci- 
fique, basée  non-seulement  sur  une  amitié  mutuelle,  mais 
encore  sur  desintéi'èts  communs.  {On  applaudit.)  J'approuve 
complètement  ces  réflexions  et  je  m'associe  à  ces  sentiments. 
Je  m'empresse  même  de  les  reproduire  en  l'absence  de 
M.  l'ambassadeur.  Je  le  fais  avec  d'autant  plus  de  plaisir 
que  M.  l'ambassadeur  verra  par  là  que  l'impression  produite 
par  ses  paroles  sur  mon  esprit  n'a  nullement  été  affaiblie 
par  son  absence.  »  {On  applaudit.) 

Un  toast  est  porté  à  lord  Palmcrston.  Lord  Palmerston  se 
lève  et  dit  ; 

«  Il  est  difficile,  sans  doute,  d'ajouter  quelque  chose  de 
nouveau  à  ce  qui  a  été  déjà,  dans  cette  enceinte,  si  bien  exposé 
par  l'illustre  duc  de  Sussex  et  l'hôte  distingué,  M.  Guizot, 
forcé  tout  à  l'heure  de  nous  quitter.  Cependant  je  dois  décla- 
rer que  je  ne  comprends  pas  moins  bien  toute  l'utilité  de 
cette  entreprise  pour  contribuer  au  maintien  des  relations 
pacifiques,  si  importantes  sous  le  triple  point  de  vue  social, 
moral  et  politique.  Les  gouvernements  peuvent  conclure  des 


438  PIÈCES  HISTORIQUES, 

traités  avec  d'autres  pays;  si  ces  traités  ne  reposent  pas  sur 
une  communauté  d'intérêts,  sur  des  sympatliies  partagées, 
sur  une  extension  des  lumières  rendue  plus  facile  par  des 
■communications  plus  aisées  entre  les  peuples,  il  suffit  du 
moindre  souffle  politique  pour  réduire  en  poudre  tous  ces 
<?difices,  et  il  n'y  a  pas  là  de  hase  solide  pour  établir  des  rela- 
tions d'amitié  et  de  paix.  [Applaudissements.)  Il  y  a  long- 
temps qu'on  l'a  dit  :  le  plus  grand  bonheur  de  l'homme  con- 
siste à  triompher  de  difficultés  d'abord  insurmontables  en 
appavence.  C'est  ce  qui  est  arrivé  aux  directeurs  de  cette  entre- 
prise. Lorsque  le  grand  travail  qui  va  être  entrepris  de  l'au- 
tre côté  du  détroit  (je  veux  parler  de  la  communication  par 
le  chemin  de  fer  entre  Paris  et  le  Havre)  sera  terminé,  et 
que,  de  ce  côté  du  détroit,  d'autres  dispositions  seront  égale- 
ment complétées,  il  est  difficile  de  dire  les  immenses  béné- 
fices pouvant  en  résulter  pour  vous.  » 

Après  le  dernier  toast,  porté  à  la  duchesse  d'Inverness  et 
aux  dames,  Son  Altef^se  Royale  et  la  plupart  des  convives  ont 
repris  le  chemin  de  fer  pour  retourner  à  Londres.  Les  con- 
vois ont  mis  le  môme  temps  à  parcourir  la  distance  entre 
Londres  et  Southampton. 

(Extrait  du  Journal  des  Débats  du  25  juin  18 iO.) 


riECK.S   IIISTOKIQIES.  -1^9 


AI 

(Page   125.) 

DJscouru  pro)\oncé  par  M.  Guizol  au  banquet  de  la 
Cité  de  Londres,  le  20  avril  1840. 

Mylords  et  Messieurs, 

Je  vous  demande  pardon  de  mon  mauvais,  très-mauvais 
anglais.  Vous  serez,  j^en  suis  sûr,  indulgents  pour  un  étran- 
ger qui  aime  mieux  vous  mal  parler  votre  langue  qu'être  mal 
compris  de  vous  en  parlant  la  sienne.  Je  suis  heureux,  mes- 
sieurs, que  ce  soit  aujourd'hui  mon  devoir  de  vous  exprimer, 
au  nom  de  tout  le  corps  diidomatique  comme  en  mon  nom 
propre,  au  nom  de  l'Europe  comme  de  la  France,  nos  vifs 
sentiments  de  reconnaissance  pour  votre  nohle  et  amicale 
hospitalité.  Vos  ancêtres,  messieurs,  je  pourrais  dire  vos 
pères,  auraient  été  bien  étonnés  si  on  leur  eût  dit  que,  pen- 
dant plus  de  vingt-cin({  ans,  les  ambassadeius,  les  ministres, 
les  représentants  de  tous  les  États,  de  toutes  les  nations  de 
l'Europe  et  de  l'Amérique,  viendraient  chaque  année  s'as- 
seoir avec  vous  dans  celte  salle,  pour  y  jouir  de  l'amitié  de 
J'Angleterre  et  vous  promettre  l'amitié  du  monde  civilisé. 
Dans  des  temps  encore  bien  près  de  nous,  la  guen-o,  une 
guerre  tantôt  générale,  tantôt  partielle,  et  sinon  continuelle, 
du  moins  très-fréquente ,  rendait  de  semblables  réunions 
toujours  incomplètes  et  irrégidières.  C'est  la  paix  qui  nous 
a  fait  ce  bonheur,  image  et  symbole  du  bonheur  du  monde. 
Et  je  vous  prie  de  le  remarquer,  messieurs,  cette  paix  n'est 
pas  une  paix  indolente,  stérile,  comme  colle  qui  a  régné 


440  PIÈCES  HISTORIQUES, 

quL'lijiiL'fois  outre  des  nations  énervées  et  en  décadence.  C'est 
la  paix  la  plus  active  et  la  plus  féconde  qu'on  ait  jamais  vue; 
une  paix  amenée  et  maintenue,  non  par  Tapathie  et  l'im- 
puissance, mais  par  le  pouvoir  de  la  civilisation,  du  travail, 
de  la  justice  et  de  la  liberté.  Messieurs,  remercions  la  ProA'i- 
deuce  souveraine  qui  a  versé  de  tels  bienfaits  sur  notre  âge. 
Espérons  que  cette  paix  durera  encore  vingt-cinq  années  et 
bien  des  années  au  delà,  et  qu'elle  ne  sera  jamais  interrompue 
que  pour  imc  juste  et  inévitable  cause.  C'est  le  vœu  sincère 
de  mon  pays  comme  du  vôtre.  Et  puisse  un  jour,  par  l'in- 
fluence d'une  longue  et  heureuse  paix,  le  genre  humain  tout 
entier  être  uni  d'esprit  et  de  cœur  dans  son  passage  sur  la 
terre,  comme  nous  sommes  toiis  les  enfants  de  notre  Dieu 
tpii  est  au  ciel  1  » 


PIECES  HIST0RIQ(;ES.  441 


VII 

(P..ge    191.) 

Noie  adressée  par  S.  Ex.  Chékib-Efendi,  envoyé  exlraor- 
dinaire  de  la  Sublime  Parle  à  Londres,  à  l'ambassa- 
deur de  France. 

Londres,  le  31  rnai  1840. 

Le  soussigné,  ambassadeur  de  la  Sublime  Porte  près 
S.  M.  Britannique,  avait  espéré,  à  la  suite  de  la  note  présentée 
le  7  avril  de  cette  année,  par  son  prédécesseur  INouri-Efendi, 
aux  représentants  des  cours  de  France,  d'Angleterre,  d'Au- 
triche, de  Prusse  et  de  Russie,  et  en  conséquence  de  leurs 
réponses  à  ladite  note,  trouver,  en  arrivant  à  Londres,  l'af- 
faire turco-égyptienne  terminée  ou  à  la  veille  de  l'être. 

C'est  donc  avec  le  plus  vif  regret  qu'il  a  appris  que  les 
soins  que  les  représentants  avaient  promis  de  donner  à  un 
objet  si  important  pour  le  repos  de  l'Orient  étaient  jusqu'à 
présent  restés  infructueux. 

Le  soussigné,  depuis  son  départ  de  Constantinople,  a  reçu 
de  nouveaux  ordres  qui  lui  enjoignent  de  presser  la  solution 
de  cette  affaire.  Si  par  conséquent  les  délais  apportés  dans 
l'exécution  des  intentions  bienveillantes  de  Leurs  Excellences 
provenaient  de  diflicultés  qu'il  serait  dans  les  facultés  du 
soussigné  d'aplanir,  il  a  l'honneur  de  les  prévenir  que  de 
son  côté  il  apportera  toutes  les  facilités  qui  dépendront  de 
lui  pour  aider  à  lever  ces  obstacles,  et  qu'à  cet  effet  il  est  muni, 
comme  l'ambassadeur  Nouri-Efendi  son  prédécesseur,  det; 
pouvoirs  les  plus  amples  pour  concerter  avec  Leurs  Excel- 


442  PIÈCES  HISTORIQUES, 

lences  les  moyens  de  parvenir  à  conclure  un  arrangement, 
lequel  serait  basé  sur  des  principes  équitables  et  renfermerait 
les  garanties  d'une  paix  durable  pour  l'Empire  ottoman.  Ce- 
pendant le  soussigné  est  persuadé  que  l'accord  qui,  dès  le 
principe,  a  existé  entre  les  cinq  grandes  puissances  relative- 
ment aux  intérêts  du  Sultan,  et  la  continuation  de  leur  union 
à  cet  égard,  suffiront  poiu"  écarter  toutes  les  difficultés,  si 
effectivement  il  en  existe. 

En  attendant,  le  soussigné  croit  de  son  devoir  de  faire 
observer  à  Leurs  Excellences  que  l'Empire  ottoman  se  trouve 
dans  une  position  fort  critique;  que  l'incertitude  à  l'égard 
des  résultats  des  délibérations  de  Londres,  propage  en  Tur- 
quie une  inquiétude  qui  prend  un  caractère  tellement  grave 
€t  alarmant  que  rien  ne  saurait  justifier  un  plus  long  délai  de 
l'ajustement  d'une  question  soumise  depuis  dix  mois  au  juge- 
ment et  à  la  sagesse  des  cinq  grandes  puissances;  enfin,  que 
la  nécessité  de  la  solution  de  cette  question  devient  de  jour  en 
jour  plus  lu-gente. 

En  conséquence,  le  soussigné  prie  instamment  M.  l'am- 
bassadeur de  France  de  vouloir  bien,  de  concert  avec  les 
représentants  des  cours  d'Angleterre,  d'Âutricbe,  de  Prusse 
et  de  Russie,  redoubler  ses  généreux  efforts  pour  mettre  fin 
à  im  mal  toujours  croissant  et  qui  menace  la  paix  de  l'Orient. 
Le  soussigné  réitère  avec  une  vive  insistance  la  demande 
faite  par  son  prédécesseur  de  donner  suite  le  plus  tôt  possible 
à  l'intérêt  manifesté  d'une  manière  si  amicale  et  si  bienveil- 
lante au  Sultan  par  la  note  collective  des  représentants  des 
cinq  grandes  puissances  en  date  de  Constantinople  du  27  juil- 
let 1839,  intérêt  que  les  représentants  à  Londres  desdites 
puissances,  par  leur  note  responsive  à  celle  du  7  avril  de 
S.  Ex.  Nouri-Efendi,  avaient  annoncé  vouloir  prendre  immé- 
diatement en  considération. 

Le  soussigné,  ambassadeur  de  la  Sublime  Porte  près  S.  M. 
Britannique,  prie  M.  l'ambassadeur  plénipotentiaire  de  France 
de  vouer,  de  concert  avec  les  représentants  des  autres  grandes 
cours,  une  attention  sérieuse  à  l'objet  de  la  présente  note,  et 


PIÈCES  HISTORIQUES.  443 

profite  (le  celle  occoisiou  pour  lui  assurer  ses  respects  et  sa 
considération  la  plus  distinguée. 

Chekib. 


:2°  Note  de  M.  Guizol,  ambassadeur  de  France  en  réponse 
à  la  noie  de  rambassadeur  de  la  Sublime  Porte. 

Londres,  le  21  juin  1840. 

Le  soussigné,  ambassadeur  extraordinaire  et  plénipoten- 
tiaire de  S.  M.  le  Roi  des  Français  auprès  de  S.  M.  Biitanui- 
que,  a  recula  note  que  S.  Ex.  Chekib-Efendi,  ambassadeur 
de  la  Sublime  Porte  auprès  de  S.  M.  Britannique,  lui  a  fait 
l'honneur  de  lui  adresser,  ainsi  qu'aux  représentants  des 
€0urs  d'Angleterre,  d'Autriche,  de  Prusse  et  de  Russie,  en 
<late  du  31  mai  dernier. 

Le  soussigné  pense,  comme  S.  Ex.  M.  l'ambassadeur  de  la 
Sul)lime  Porte,  que  l'Empire  ottoman  se  trouve  dans  une 
situation  fort  critique,  que  Tincertitude  et  les  délais  dans  l'a- 
justement de  la  question  d'Orient  ont,  en  Turquie,  des  con- 
séquences graves  et  alarmantes,  el  que  la  nécessité  de  la  solu- 
tion de  cette  question  devient  de  jour  en  jour  plus  xugente. 

Le  soussigné  se  félicite  d'apprendre  que  S.  Ex.  M.  l'am- 
bassadeur de  la  Sublime  Porte,  muni  des  pouvoirs  les  plus 
amples  pour  concerter,  avec  les  plénipotentiaires  des  cinq 
puissances,  un  arrangement  basé  sur  des  principes  équitables 
et  qui  renferme  les  garanties  d'une  paix  durable  pour  l'Empire 
ottoman,  apportera  toutes  les  facilités  qui  dépendront  de  lui 
pour  aider  à  lever  les  obstacles  qui  pourraient  s'opposer  à  la 
conclusion  d'un  tel  arrangement. 

Le  soussigné  est  persuadé  en  outre,  ainsi  que  S.  Ex.  M.  Tani- 
bassadeur  de  la  Sublime  Porte,  que  la  continuation  de  l'union 
entre  les  cinq  puissances  est  le  plus  sûr  moyen  de  parvenir 
à  un  résultat  si  désirable. 

En  conséquence,  le  soussigné  a  l'honneur  de  répondre  à 
S.  Ex.  M.  l'ambassadeur  de  la  Sublime  Porte  qu'il  fera  tous 


444  PIÈCES  HISTORIQUES, 

ses  efforts  de  concert  avec  les  plénipotentiaires  d'Angleterre. 
d'Autriche,  de  Prusse  et  de  Russie,  pour  mettre  lin,  par  un 
arrangement  aussi  prompt  qu'il  sera  possible  de  l'obtenir,  à 
\\n  mal  toujours  croissant  et  qui  menace  la  paix  de  l'Orient. 
Le  soussigné  a  l'honneur  d'offrir  à  S.  Ex.  M.  l'ambassadeur 
de  la  Sublime  Porte  les  assurances  de  sa  haute  considération. 

r.uizoT. 


PIECES  HISTORIQUES.  445 


VIII 

(Page  249.) 

Sur  les  avenissemcnts  dominés  par  M.  Guizot  au  gou- 
vernement du  Roi,  quant  au  irailc  du  13  juillet 
1840. 

1»  Extrait  du  Journal  le  Siècle,  numéro  du  mercredi 
^2d  juillet  1840. 

«  Nous  trouvons  dans  la  Gazette  dWugshoxiry  une  corres- 
pondance de  Paris,  en  date  du  lo  juillet,  qui  prouve  que  le 
ministère  s'attendait  à  la  ruptnre  qui  vient  d'éclater  entre  la 
France  et  l'Angleterre. 

«  M.  Guizot,  qui  s'était  imaginé  qu'il  parviendrait  à  ame- 
ner lord  Palmerston  à  son  opinion,  partage  maintenant  l'opi- 
nion de  M.  Tliiers  et  rend  justice  à  son  esprit  de  prévision. 
Il  écrit  qu'il  se  pas^e  depuis  quelques  jours  à  Londres  cer- 
taines choses  dont  il  ne  peut  se  rendre  un  compte  exact, 
mais  quil  voit  bien  que  lord  Palmerston,  après  lui  avoir 
donné  Tassurance  que  la  qiicstion  d'Orient  l'ennuyait,  a 
entamé  l'alTaire  sans  la  résoudre,  mais  il  ignore  de  quelle 
manière  et  dans  quel  sens  le  noble  lord  a  agi.  Toutefois 
M.  Guizot  conseille  au  gouvernement  de  se  tenir  sur  ses  gar- 
des afin  de  ne  pas  être  pris  à  l'improviste.  Il  invite  le  prési- 
dent du  conseil  à  prendre  toutes  les  mesures  nécessaires  pour 
ne  pas  être  forcé  de  jouer  un  rôle  secondaire  dans  le  drame  qui 
pcut-êlrenefaitquecommencer.Gette  pré  visioncstdigne  d'élo- 
ges. En  attendant,  M.Tbiersnes'est  pas  laissé  endormir  comme 
M.  Guizot.  Il  a  toujours  agi  en  homme  qui  a  confiance  en 


44C  PIÈCKS  HISTORIQUES, 

lui-même  et  qui  veut  suivre  d'un  pas  ferme  la  voie  politique 
dans  laquelle  il  est  une  fois  entré.  La  mission  du  jeune  Périer 
dont  j'ai  parlé  hier,  et  dont  le  but  principal  est  de  veiller  à  la 
sécurité  des  Français  en  Egypte  et  en  Syrie,  aussitôt  que  la 
lutte  s'engagera  sérieusement  avec  Méhémet-Ali,  prouve  que 
M.  Thiers  a  dû  juger  les  choses  du  véritable  point  de  vue,  en 
les  considérant  comme  de  nature  à  amener  les  résultats  les 
plus  graves.  » 

2»  Extrait  du  Journal  le  Conslitulionnel,  numéro  du 
lundi  3  août  1840. 

«  La  Gazette  d'Augshoury  annonçait  dernièrement  que 
notre  ambassadeur  à  Londres  avait  été  pris  à  l'improviste  par 
la  conclusion  du  quadruple  traité,  (^e  fait  n'est  pas  exact;  et 
nous  tenons  à  le  démentir  hautement.  M.  Guizot  n'a  pas  été 
sm-pris.  Il  n'a  jamais  espéré  qu'il  ramènerait  lord  Palmcrs- 
ton  à  son  avis;  il  a  au  contraire  toujours  averti  son  gouver- 
nement de  la  persistance  du  ministère  anglais  ,  et  rien  de  ce 
qui  se  passait  et  rien  de  ce  qui  se  préparait  ne  lui  a  échappé. 
11  ne  faut  pas  confondre  ce  qui  est  très-diiîérent.  Le  gouver- 
nement français  se  plaint  de  n'avoir  pas  été  prévenu  ofticiel- 
lement  ;  mais  il  est  loin  d'accepter  le  rôle  de  dupe  que  l'orgueil 
de  lord  Palmerston  serait  sans  doute  flatté  de  lui  attribuer. Les 
informations  n'ont  jamais  manqué  au  gouvernement  fran- 
çais, mais  il  était  de  son  honneur  de  ne  pas  admettre  qu'on 
put  aller  jusqu'au  bout  sans  lui  en  donner  avis.  » 


PIECL.s  HISÏOUIQUE." 


417 


IX 


(Page  306.) 


Sur  Vaititude  des  agents  français  à  Constaniinopk , 
en  juillel  et  aoîit  1840. 


1"  Lord  Palmerston  à  M.   Guizot ,  ambassadeur  de 
France  en  Angleterre. 


Tlie  uncîersignedjller  Majes- 
ly's  principal  secrdary  oC  Stale 
lui'  loreigii  affairs,  in  accordanco 
willi  whA  was  ogreed  iipon  be- 
iween  bim^elf  and  iM.  Guizot, 
ambassador  exliaordinary  and 
plenipoienliary  froni  ibe  Kingof 
tbe  Frencb  al  ibis  conrt,  iii  ibeir 
récent  interview,  bas  ibe  bonour 
to  transmit  lu  M.  Guizot  an  ex- 
Iracl  IVoni  a  despatcb  received  by 
lier  Mjjesly's  Governiv.enl  a 
few  days  ago  fioni  Lord  Fon- 
sonby,  togelber  Avilh  a  copy  of 
tbe  inclo.sure  tbereiu  reler- 
red  10. 

lier  Majesty's  Government 
\vas  convinced,  even  before  tbe 
undersigned  bad  liie  bonour  (f 
sbewing  ibese  p"3|)ers  lo  M.  Gui- 
zot, llial  ibe  message  inlended 
to  be  conveyed  lo  tbe  Porte  by 
M.  de  Ponlois,  nnisl  bave  been 
niucli  altered  by  '.lie  person  avIio 
delivered  il,  or  else  ibal  M.  de 
Poniois  nuisl  bave  niade  sucb  a 


Le  soussigné,  principal  se- 
crétaire d'Étal  de  Sa  Maje^lé  au 
département  des  all'aires  étran- 
gères, selon  ce  qui  a  été  con- 
venu enliie  lui  et  M.  Guizoï, 
ambassadeur  extraordinaire  et 
plénipotentiaire  du  Roi  des  Fran- 
çais auprès  de  celle  cour,  lors 
de  leur  récente  entrevue,  a 
i'iionneur  de  transmettre  ;i 
M.  Guizot  un  extrait  d'une  dé- 
pècbe  que  le  Gouvernement  de 
Sa  Majesté  a  reçue,  il  y  a  (jiiel- 
ques  jours,  de  Lord  Ponsonby, 
avec  une  copie  des  documents 
auxquels  celte  dépécbe  l'ail  al- 
lusion. 

Avant  même  que  le  soussigné 
ait  eu  riionneur  de  montrer 
ces  papiers  à  M.  Guizot,  le  Gou- 
vernement de  Sa  Majesté  était 
convaincu  que  la  deciaralion 
qui  devait  être  laite  à  la  Porte 
par  M.  de  Pontois  devait  avoir 
été  fort  altérée  par  la  personne 
(jui  l'avait  faite,  ou  bien  que 
M.  de   Pontois  devait  avoir  luit 


448 


PIECES  HIS 


communicalion  entirely  wilhout 
inslruclions  or  aulliority  from 
liisown  Government,  and  indeed 
in  direct  opposition  lo  tlie  spi- 
rit  of  ihe  instructions  wliich  lie 
liad  received;  because  ihe  lan- 
guage  used  upoii  tliis  occasion 
by  M.  Pontois  was  direclly  at 
variance  wilh  llie  language 
^vllich  lias  been  lield  by  tlie 
French  Goveninieiit  to  HerMa- 
jesty's  ambassador  at  Paris,  by 
M.  Gnizot  lo  Her  Majesty's  Go- 
vernment in  London,  and,  as 
far  as  Hor  Majesty's  Govern- 
ment are  iiilormed,  by  llie 
French  agents  al  Aluxandria  lo 
Melieniet  Ali.  For,  al  Paris, 
M.  Tliier?,  on  his  retnrn  nol 
long  ago  Ironi  tlie  meeting  hold 
al  tiie  château  d'Eu,  assured 
Earl  Granviile  thaï  ihe  slrictest 
orders  had  been  sent  to  llie 
French  admirais  in  the  Levant 
lo  avoid  aiiv  tliing  which  inighl 
lead  lo  collision  beuveen  French 
and  13riiish  slilps  ol'  war;  in 
London  M.  Guizot,  both  hefore 
and  afier  his  visil  lo  llie  châ- 
teau d'Eu,  lias  ahvays  slated  lo 
the  undersigned  thaï  the  arnia- 
Hienls  of  France  are  purely  pre- 
cautionary,  and  in  no  respect 
whatever  aggressive;ihal  Fiance 
inlends  to  remaiii  lor  ihe  pré- 
sent entirely  qiiict;  biil  ihink- 
ing  ihat  ihe  measiiies  which 
ihc  four  powers  are  aboul  to 
take  in  the  Levant  niay  l)y  pos- 
sibility  lead  to  eveuls  which 
niighl  affrcl  the  gênerai  balance 
of  povver,  or  aller  the  slale  of 
possessions  of  the  powers  of  Eu- 
rope, or  in  some  wny  or  other 
bear  npon  the  direct  inlerests 
of  France,  the  French  Govern- 
menl  liud    dcenud    it   rit;lil  to 


TORIQUES. 

celle  déclaration  absohinieni 
sans  inslruclions  et  sans  l'auto- 
risation de  son  propre  Gouverne- 
ment, el  véritablement  en  oppo- 
sition directe  avec  l'esprit  des 
inslruclions  qu'il  avait  reçues, 
parce  que  le  langage  employé 
en  celle  occasion  par  M.  de  Pon- 
tois a  été  directement  contraire 
au  langage  tenu  par  le  Gouver- 
nement français  à  l'ambassadeur 
de  Sa  Majesté  à  Paris,  au  lan- 
gage tenu  par  M.  Guizot  au 
Gouvernement  de  Sa  Majesté  à 
Londres,  el,  autant  que  peut 
en  être  informé  le  Gouverne- 
ment de  Sa  Majesté,  au  langage 
tenu  par  les  agents  français  îi 
Alexandrie  à  Meliemci-Ali.  Car, 
à  Paris,  il  n'y  a  pas  longtemps, 
M.  Thiers,  à  son  retour  de  la 
réunion  tenue  au  château  d'Eu, 
a  assuré  le  comte  Granville  que 
les  ordres  les  plus  stricts  ont 
été  envoyés  aux  amiraux  français 
dans  le  Levant  d'éviter  tout  ce 
qui  pourrait  mener  à  une  colli- 
sion entre  les  navires  de  guerre 
français  el  :inglais  ;  à  Londres, 
M.  Guizot.  avant  comme  après 
sa  visite  au  château  d'Eu,  a 
toujours  assuré  le  soussigné  que 
les  armements  de  la  France  sont 
de  pure  précaution  et  n'ont  en 
aucune  façon  un  caractère  ag- 
gressif;  que  l'inlenlion  de  la 
France  est  de  rester  entièrement 
tranquille  quant  à  présent;  mais 
q'ie,  regardant  les  mesures  que 
les  quatre  puissances  sont  au 
moment  de  prendre  dans  le 
Levant  comme  de  nature  à  ame- 
ner, par  quelque  évenlualilé, 
des  faits  qui  pourraient  alfecler 
l'équilibre  général  de  la  puis- 
sance ou  altérer  l'Élai  des  pos- 
sessions des  diverses  puissances 


PIECES  iii:stoiuql:i:s. 


449 


place  liiniself  in  an  altitude  of 
observation;  and  at  Alexandria 
llie  Frencli  agents  are  under- 
slood  to  liave  deciared  to  Me- 
hemet  Ali  lliat  France  lias  no 
intention  wlialever  oF  taking 
up  arn.s  in  liis  support.  It  was 
therefore  obviuus  to  Her  Majes- 
ty'sGovernmtïit  liialM.de  Pon- 
loiscould  not  hâve  been  instruc- 
led  or  aulliorized  by  ibe  Frencli 
Governmenl  to  liold  at  Conslan- 
tinopie  a  laiiguage  direclly  the 
reverse  ofliial  wliicii  liad  been 
lield  by  the  French  Govern- 
ment everywhere  else,  and  the 
more  especially  as  liie  langiiuge 
lield  by  M.  Ponlois  isdirectlyat 
variance  witli  ail  the  public  and 
ol'licial  declaraùons  made  by  ihe 
French  Government  oC  the  priu- 
ciples  upon  whicli  tlio  policy  of 
France,  with  regard  to  the  af- 
l'airs  of  the  Ollouian  Empire,  is 
founded. 


Tlie  undorsigncd  lias  greal 
pleasure  in  acknowledging  tiial 
the  conviction  ihus  ieli  by  Her 
Majesly's  Government  has  been 
coniirmed  by  llie  belief  expres- 
se i  to  him  by  M.  Guizot  upon 
iliis  mal  1er,  on  wliicli  howcver 
]M.  Guizot  stated  llial  he  h;id 
received  no  information  ironi  his 
own  Covernnient,  and  ol  which 
he  knew  notliing  but  wliat  ihe 
undersigncd  had  laid  befoie 
him.ïlie  undcrsigned  therefore 
in  irausmilling  to  M.  Guizot  llie 
accompanying  papers,  in  onler 
ihat  tliey  may  be  made  kiiown 
to  the  French  Governnieni,  begs 

T.    V. 


en  Europe,  ou  atteindre  de  ma- 
nière ou  d'aulre  les  intérêts  im- 
médiats de  la  France,  le  Gou- 
vernemenl  français  a  cru  bon 
de  prendre  une  altitude  d'ob- 
servation ;  et  à  Alexandrie,  il 
revient  (|ue  les  agents  français 
ont  déclaré  à  Mehemel-Ali  que 
la  France  n'a  aucune  intention 
de  prendre  les  armes  en  sa  fa- 
veur. Le  Couvernemfnt  de  Sa 
Majesté  a  eu,  par  conséquenl, 
lieu  de  penser  que  M.  de  Pon- 
lois no  pouvait  pas  avoir  reçu 
d'ini'.truclions  ni  d'aulorisation 
du  Gouvernement  français  pour 
tenir  à  Constanlinuple  un  lan- 
gage directement  opposé  à  celui 
que  le  Gouvernement  français 
a  tenu  paitout  ailleurs  —  et 
cela  d'autant  plus  particulière- 
ment que  le  langage  tenu  par 
M.  de  Ponlois  est  direclemeni 
opposé  à  toutes  les  déclarations 
publiques  et  ofliciclles  que  le 
Gouvernement  français  a  faites 
des  principes  sur  lesquels  est 
fondée  la  polilique  de  la  France 
relativement  aux  atfaires  de 
l'Empire  olloman. 

Le  soussigné  éprouve  un 
grand  plaisir  à  reconnuîire  que 
la  conviction  que  le  Gou- 
vernement de  Sa  Majesté  s'etl 
îinsi  formée  a  été  confirmée 
par  l'opinion  que  M.  Gui- 
zot lui  a  exprimée  à  ce  sujet, 
sur  lequel  néanmoins  M.  Guizot 
a  constaté  n'avoir  reçu  aucune 
communication  de  son  propre 
Gouvernemeiil  el  duquel  il  ne 
savait  que  ce  qui  lui  a  élé  ex- 
posé par  le  soussigné.  En  con- 
séquence, le  soussigné,  en  trans- 
met lant  à  M.  Guizot  les  papiers 
ci-joints,  atin  qu'ils  puissent  être 
portos  à  lii  coiniaissar.ct'  du  G  ou- 


450 


PIECES  HISTORIQUES. 


10  assure  M.  Gui/ol  ihat  he  ma- 
kes  the  comnuinicalion  not  in 
conséquence  uf  :inv  doubt  whicli 
Her  Majeslj's  Governmenl  en- 
terlain  of  ilie  sincerily  ami  good 
failli  of  ihe  Governmenl _  of 
France,  bul  because  il  is  liuing 
that,  in  a  nialler  of  sucli  deep 
importance  lo  llie  peace  of  Eu- 
rope, the  Frencli  Government 
shouid  know  liow  niwcli  ihe  lan- 
guage  wliich  is  reporied  lo  bave 
been  used  by  one  of  bis  diplo- 
matie agents  di(fers  from  lliat 
whitb  ilie  Frencb  Government 
ilsell  bas  held. 


Tbe  undersigned  bas  tbe 
bonour  lo  renew  lo  M.  Guizottbe 
assurances  of  bis  most  dislin- 
gnished  considération. 

Sùpté  :  Pauiekston. 

ForeignOIflce,  9  tb  sepl.1 8 1 0. 


vernemenl  français,  demande  la 
permission  d'assurer  M.  Guizot 
que  celle  communication  es-t 
faUe  par  lui,  non  par  suite  d'au- 
cun doute  conçu  par  le  Gouver- 
nement de  Sa  Majesté  sur  la 
sincérité  et  la  bonne  foi  du  Gou- 
vernement français,  mais  parce 
qu'il  convient  que,  sur  des  ma- 
tières si  profondément  impor- 
tantes pour  la  paix  de  l'Europe, 
le  Gouvernement  français  sacbe 
combien  le  langage  qui  a  été 
tenu,  à  ce  que  l'on  rappoite, 
par  un  de  ses  agents  diplomati- 
ques, diffère  du  langage  que  le 
Gouvernement  français  a  tenu 
lui-même. 

Le  soussigné  a  l'bonneur  de 
répéter  à  M.  Guizot  les  as.-u- 
rances  de  sa  considération  la 
plus  distinguée. 

Signé  :  Palmerston. 

Foreign  Offlce,  9  sept.  1840. 


2°  Exlract  from  a  despulch  from 
Vicoimt  Fonsonby  lo  Lord 
Pa'merslon ,  n»  176,  dated 
Therapia,  Attgusl  17,  1840. 

Reschid  Pacba  sent  M.  Fran- 
cbescbi  lo  me  ibis  morning  to 
comnuinicale  a  message  tbe  pa- 
cba basreceived  Iromibe Fiencli 
ambassador,  ibrougb  M.  Gor,  tbe 
Frencb  drngoman. 

My  servant,  by  mislake,  de- 
nied  nie  lo  iM.  Francbescbi,  vvLo 
wenl  on  lo  tbe  inlerniincio  and 
delivered  bis  message  lo  H.  E. 
wbo  came  bere  immediately 
wilh  M,  Francbescbi,  ;ind  prepa- 
red  a  despalcb  for  Prince  Mel- 
tcrnicb  <lelai!ing  tbe  transac- 
tion,  and  ol'  vvliicb  I  bave   now 


2o  Exlrail  d'une  dépêche  du 
Vicomte  Ponsonby  à  lord  Po!- 
mcrslon,  Ji"  176,  datée  de  The- 
rapia, 17  août  1840. 

Rescbid-Pacba  m'a  envoyé  ce 
malin  M.  Francbescbi  pour  me 
faire  part  d'un  message  que  le 
pacba  a  reçu  de  l'anibasseur  de 
France,  par  l'intermédiaire  du 
drogman    fr;inçais  M.  Cor. 

Mon  domestique,  par  erreur, 
a  refusé  ma  porte  à  M.  Fran- 
cbescbi qui  s'est  alors  rendu 
cbi"z  l'inlernonce  et  s'est  ac- 
quitté de  sa  commission  envers 
S.  E.  qui  esl  venue  ici  immédia- 
tement avec  M.  Francbescbi,  et 
a  préparé  une  dépêche  au  prince 
de    Metteriiich,   contenant    Ks 


the  honour  to  enclose  a  copy 
tliat  will  save  yoiir  Loidship 
the  trouble  of  détails  fiom  me. 


M.  Francheschi  said  ihnt  Res- 
cliid  Pacha  is  nol  alarmed, 
lliough  lie  is  aware  of  liie  gra- 
vily  of  the  situation  ol  ilie  al- 
fair;  he  .said  the  Sultan  is  not 
alarmed  andis  tirm. 

With  the  concurrence  of 
M.  de  Slurnier,  I  desired 
M.  Franiheschi  to  tell  II.  E. 
Reschid  Pacha  ihat  the  Sultan 
niiglil  dépend  i;pon  ihe  support 
<jf  liis  allies. 

1  added  that  the  inlernuncio 
and  niyself  and  I  (sic)  doubted 
not  our  colleagues  aiso  would 
be  ready  to  give  Resciiid  and 
l!ie  Oiloman  niiiiisters  any  aid,  if 
âiiy  shouM  be  wanting,  lo  coii- 
lirui  the  Sultan  in  liis  views. 

I  was  to  a  certain  degree  prc- 
pared  for  the  lioslillty  of  France 
by  wliat  passed  al  a  visil  inade 
by  M.  Tilof  to  (be  French  ani- 
bassador  ;  when  llie  latter,  in 
the  course  of  conversation,  said 
lie  ihouglii  war  bclwcen  France 
and  England  inévitable.  Ihis  ap- 
peared  to  me  to  manife-t  eilhor 
a  very  injudicious  and  inipro- 
perlevity  in  the  anil)as^ador,  or 
thaï  he  had  received  ii, formation 
l'rom  bis  Government  lliat  war- 
ranted  wbat  he  said. 


PIECES  HISTORIQUES.  451 

détails  de  l'incident,  et  dont 
j'ai  l'honneur  de  joindre  ici  une 
copie  qui  évitera  à  Votre  Sei- 
gneurie l'ennui  des  détails  que 
je  lui  donnerais. 

M.  Francheschi  dit  que  Res- 
chil^-Pacha  n'est  pas  alarmé, 
quoiqu'il  se  rende  compte  de  la 
gravité  de  la  situation  des  af- 
l'aires  ;  il  dit  que  le  Sultan  n'est 
pas  alarmé  et  est  fi-rmc!. 

D'accord  avec  M.  de  Slurnier, 
j'ai  prié  M.  Francheschi  de  dire 
à  Son  Exct-llence  Uescliid-racha 
que  le  Sultan  peut  compter  sur 
l'appui  de  ses  alliés. 

J'ai  ajouté  que  l'internonce 
et  moi-même  et  moi  (sic)  nous 
ne  iloutions  pas  que  nos  collègues 
no  fussent  aussi  prêts  à  donner 
tout  leur  appui  à  Heschid-Pacha 
et  aux  ministres  o'.toinans,  s'il 
en  était  besoin  pour  conlirmer 
le  Sultan  dans  ses  vues. 

J'étais  jusqu'il  un  certain  point 
préparé  à  l'hostilité  de  1 1  France 
par  ce  qui  s'est  passé  lors  d'une 
visite  laite  par  M.  Tilof  à  l'am- 
bassadeur de  France;  car  ce 
dernier,  dans  le  cours  de  la  con- 
versation, avait  dit  qu'il  legar- 
dait  comme  inévitable  la  guerre 
entre  la  France  et  l'Angleterre  ; 
ce  qui  me  sembla  l'iialice  ou 
d'une  légèreté  bien  peu  judi- 
cieuse et  bien  déplacée  chez 
l'ambassadeur,  ou  de  communi- 
cations à  lui  adressées  par  son 
Gouvernement  et  propres  à  con- 
firmer ce  (pi'il  disait. 


45-2  PIECES  HISTORIQUES. 

3°  Copie  d'une  dépêcJie  du  baron  Stilrmer  au  prince  de 
Mellernich,  en  date  de  Constanlinopk,  du  11  août 
1840. 

M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  vient  d'envoyer 
M.  Francheschi  chez  mes  collègues  d'Angleterre,  de  Russie, 
de  Pi'ussc  et  chez  moi,  pour  nous  faire  la  communication 
suivante  : 

«  M.  l'ambassadeur  do  France  a  fait  dire  hier,  le  16  de 
«  ce  mois,  par  son  drogman  à  Reschid-Pacha  : 

«  Qu'il  a  l'ordre  de  lui  signifier  que  le  gouvernement 
«  français,  le  Roi  et  la  nation  considèrent  comme  xme  injure 
«  faite  par  le  plénipotentiaire  ottoman  à  la  France  la  con- 
«  clusion  du  traité  qu'il  a  signé  à  Londres  sans  le  concour^^ 
«  et  à  l'insu  du  plénipotentiaire  français ,  et  qui  a  pour 
«  objet  une  question  où  la  France,  dès  le  principe,  a  été 
«  partie  intégrante  ; 

«  Que  le  gouvernement  français  s'opposera  de  tous  ses 
((  moyens  à  toute  intervention  armée  contre  le  pacha  d'É- 
«  gypte; 

«  Qu'il  n'attend  pour  se  décider  que  le  résultat  de  démar- 
a  ches  qu'il  fait  faire  dans  ce  moment  auprès  des  cabinets 
«  de  Vienne  et  de  Rerlin,  alin  d'en  o])tenir  l'annulation  du 
«  traité; 

«  Que,  loin  d'employer,  comme  on  le  lui  demandait,  son 
«  influence  morale  auprès  du  pacha  pour  le  porter  à  la  sou- 
a  mission,  il  lui  accordera  toute  l'assistance  qui  est  en  son 
c(  pouvoir  pour  l'aider  à  résister  à  l'intervention  étrangère; 

«  Qu'il  réunira  ses  effoits  auv  siens  pour  soulever  les 
«  populations  d'Asie  et  d'Europe  contre  l'administration 
((  actuelle  en  Turquie  dont  le  gouvernement  français  se 
«  déclare  l'ennemi  et  qu'il  considère  comme  celui  du  pays; 

«  Que  M.  de  Pontois  fera  connaîti-e  au  Sultan  et  à  toute 
«  la  nation  musulmane  que  la  France,  loin  d'avoir  pris  part 


PIÈCES  HISTOlllQUES.  453 

«  à  une  convention  ilirigée  contre  les  intérêts  de  l'i^amisme, 
«  la  condamne  hautement  et  s'opposera  à  son  exécution. 

«  Reschid-Pacha  a  rcipondu  que  ce  langage  a  d'autant 
«  plus  lieu  de  le  surprendre  que  la  France  avait  elle-même 
«  concouru  à  la  note  collective  du  27  juillet  de  l'année  dei- 
«  nière.  là-dessus  le  drogman  de  France  a  répliqué  que 
«  M.  de  Pontois  avait  prévu  cette  objection;  mais  que  d'a- 
ce bord  le  gouvernement  français  avait  accepté  sans  avoir 
«  jamais  approuvé  la  coopération  de  son  ambassadeur  à 
«  cette  démarche;  qu'au  surplus  il  s'agit  ici  de  mesures 
«  coercitives,  dont  il  n'est  fait  aucune  mention  dans  la 
«  note  susdite  et  que  c'est  contre  ces  mesures  que  la  France 
«  se  prononce  en  ce  moment. 

«  Le  pacha  a  répondu  :  Je  suis  profondément  affligé  delà 
«  déclaration  que  vous  venez  de  me  faire,  car  j'ai  toujours 
«  considéré  la  France  comme  une  des  plus  anciennes  amies 
«  de  la  Porte;  il  ne  dépend  pas  de  moi  d'empêcher  la  réali- 
«  sation  d'un  acte  auquel  la  Porte  ne  s'est  décidée  qu'avec  le 
«  concours  de  quatre  de  ses  alliés;  et  quels  qu'en  puissent 
«  être  les  résultats,  le  gouvernement  turc  s'y  résignera. 

«  M.  de  Pontois  veut  faire  connaître  au  Sultan  ce  qu'il 
«  vient  de  lui  faire  dire  de  la  part  de  son  drogman  (sic);  le 
c<  pacha  est  prêt  à  l'accompagner  à  l'audience  de  ce  monar- 
«  que,  pour  lequel  il  ne  saurait  avoir  rien  de  cache. 

«  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  à  Votre  Excellence  combien 
«  Reschid-Pacha  a  trouvé  dur  et  hostile  le  langage  que  h^ 
«  gouvernement  français  a  chargé  son  ambassadeur  de  tenir 
a  à  la  Porte  dans  cette  circonstance. 

«  M.  Franchcschi  m'a  raconté  que  Reschid-Pacha,  ayant 
«  été  appelé  hier  chez  le  Sultan,  Sa  Hautesse  lui  avait 
«  donné  connaissance  d'une  lettre  que  la  sultane  mère  ve- 
<(  nait  de  recevoir  de  l'ex-capitan  pacha,  on  ne  sait  par 
«  quelle  occasion,  mais  probablement  parle  bateau  à  vapeur 
«  français  arrivé  le  14  de  ce  mois.  Dans  cette  lettre  Ahmed- 
ce  Fenzi-Pacha,  après  avoir  assuré  à  la  sultane  que  Mché- 
«  met-Ali  était  inébranlable  dans  sa  résolution  de  résister, 


454  PIECES  flISïORIQUES. 

«  ajoute. qu'il  dépend  de  lui  de  révolutionner  toutes  les 
«  provinces  d'Asie  et  d'Europe,  et  il  adjure,  implore  et  sup- 
«  plie  la  sultane  d'interposer  son  influence  auprès  de  son 
«  fils  pour  éviter  à  la  nation  les  maux  dont  elle  est  mcna- 
((  cée,  et  peut-être  la  chute  de  l'Empire. 

«  Ces  notions  m'ont  paru  assez  importantes  pour  les 
«  porter  à  la  connaissance  de  Votre  Altesse  par  une  estafette 
«  qui  partira  demain  à  l'auLe  du  jour. 

«  Agréez^  etc. 

«  Signé  :  Sturmer.  » 

4°  L'ambassadeur  de  France  en  Angleterre,  à  lord 
Palmerslon. 

Londres,  le        septembre  1840. 

Le  soussigné,  aniLassadeur  extraordinaire  et  plénipotentiaire 
de  S.  M.  le  Roi  des  Français  auprès  de  S.  M.  B.,  a  l'honnem- 
d'informer  S.  Ex.  M.  le  principal  secrétaire  d'Etat  de  S.  M.  B. 
pour  les  affaires  étrangères,  qu'il  a  reçu  et  transmis  au  gou- 
vernement du  Roi  les  extraits  que  S.  Ex.  a  fait  au  soussigné 
l'honneur  de  lui  communique!-,  de  deux  dépêches  écrites  de 
Constantinople,  en  date  du  17  août  derniei",  l'une  par  lord 
Ponsonby,  ambassadeur  de  S.  M.  B.,  l'autre  par  M.  le  baron  de 
Sturmer,  internonce  de  S.  M.  l'Empereur  d'Autriche  à  Con- 
stantinople, et  relatives  aux  communications  faites  récemment 
à  la  Porte  ottomane  par  S.  Ex.  M.  de  Pontois,  ambassadeur 
de  S.  M.  le  Roi  des  Français  auprès  de  S.  H.  le  Sultan. 

Ainsi  que  le  soussigné  a  déjà  eu  l'honneur  d'en  exprimer 
sa  conviction  à  M.  le  secrétaire  d'Élat  des  affaires  étrangères, 
les  renseignements  contenus  dans  ces  dépèches,  au  sujet  des- 
dites communications,  sont  inexacts,  et  M.  de  Pontois,  selon 
SCS  instructions,  a  tenu  à  Constantinople  un  langage  conforme 
à  celui  que  le  gouvernement  du  Roi  a  tenu  lui-même  à  Paris, 
et  fait  tenir  soit  à  Londres,  soit  ailleurs,  par  ses  représentants. 
Lorsque  M.  le  principal  secixHaire  d'Etat  de  S.  M.  B.  pour 


PIÈCES  HISTORIQLES.  455 

les  affaires  élrangèrcs  lit  au  soussigné  rhoiincur  de  lui  l'O- 
mettre le  AJemorcmdum  du  17  juillet  dernier,  dans  lequel  on 
lisait  que  «  le  gouvernement  français  avait  plusieurs  fois 
déclaré  que,  dans  aucun  cas,  la  France  ne  s'opposerait  aux 
mesures  que  les  quatre  cours,  de  concert  avec  le  Sultan, 
pourraient  juger  nécessaires  pour  obtenir  l'assentiment  du 
Pacha  d'Egypte  »  le  soussigné  se  hàla  de  faire  observer  qu'il  ne 
pouvait  accepter  cette  expression  :  dans  aucun  cas,  et  qu'il  était 
certain  de  n'avoir  jamais  rien  dit  cpii  l'autorisât.  «  Le  gouverne- 
ment du  Roi,  dit-il  alors  à  M  le  secrétaire  d'État  des  affaires 
étrangères,  ne  se  fait  à  coup  sûr  le  champion  armé  de  personne, 
et  ne  compromettra  jamais,  pour  les  seuls  intérêts  du  Pacha 
d'Egypte,  la  paix  et  les  intérêts  de  la  France.  Mais  si  les  mesu- 
res adoptées  contre  le  Pacha  par  les  quatre  puissances  avaient, 
aux  yeux  du  gouvernement  du  Ptoi,  ce  caractère  ou  cotte  con- 
séquence que  l'équilibre  actuel  des  États  européens  en  fût 
altéré,  il  ne  saïuait  y  consentir;  il  verrait  alors  ce  qu'il  lui 
conviendrait  de  fiiire,  cl  il  gardera  toujours,  à  cet  égard,  sa 
pleine  liberté.  » 

Le  24  juillet  suivant,  lorsque  le  soussigné  eut  l'honneur 
de  lire  et  de  remettre  à  M.  le  principal  secrétaire  d'État  pour 
les  affaires  étrangères  la  réponse  du  gouvernement  du  P>oi 
au  Mémorandum  du  17  juillet,  cette  réponse,  en  faisant  allu- 
sion au  désir  témoigné  par  les  quatre  puissances  que  la  France 
continuât  de  leur  prêter  son  concours  moral  à  Alexandrie,  se 
terminait  par  le  paragraphe  suivant  : 

«  Le  concours  moral  de  la  France,  dans  une  conduite 
commune,  était  une  obligation  de  sa  part.  11  n'en  est  plus 
ime  dans  la  nouvelle  situation  où  semblent  vouloir  se  placer 
les  Puissances.  La  France  ne  peut  plus  être  mue  désormais 
que  par  ce  qu'elle  doit  à  la  paix  et  ce  qu'elle  se  doit  à  elle- 
même.  La  conduite  qu'elle  tiendra,  dans  les  graves  circon- 
stances où  les  quatre  Puissances  viennent  de  placer  l'Europe^ 
dépendra  de  la  solution  qui  sera  donnée  à  toutes  les  ques- 
tions qu'elle  vient  d'indiquer.  » 

Et  le  soussigné,  en  insistant  de  tout  son  pouvoir  sur  la 


450  PIECES  HISTORIQUES. 

gravité  de  la  siluation  où  l'Europe  allait  entrer,  eut  Thoii- 
neur  de  répéter  à  M.  le  principal  secrétaire  d'État  de 
S.  M.  B,  que  la  France  y  garderait  sa  pleine  liberté,  ayant 
toujours  en  vue  la  paix,  le  maintien  de  l'équilibre  actuel 
entre  les  États  de  l'Europe,  et  le  soin  de  sa  dignité  et  de  ses 
propres  intérêts.  » 

Le  soussigné  est  autorisé  à  déclarer  que  les  intentions  du 
gouvernement  du  Roi,  qu'il  a  manifestées  au  moment  même 
où  il  a  eu  connaissance  de  la  convention  conclue  par  les  qua- 
tre Puissances  et  dans  sa  réponse  au  Mémorandum  du  17 
juillet,  sont  constamment  demeurées  et  demeurent  cons- 
tamment les  mêmes,  et  que  ce  sont  les  intentions  dont 
M.  de  Pontois  a  été  l'interprète  auprès  de  la  Sublime  Porte, 
en  s'efforçant,  comme  un  ancien  et  sincère  ami,  de  l'éclairer 
sur  la  situation  où  elle  se  plaçait  et  sur  les  périls  qui  pou- 
vaient en  résulter  pour  elle. 

Le  soussigné  a  l'honneur,  etc.,  etc. 


PIPXES  mSrOKlQUES.  457 


X 

(Page  311.) 
l'raité  du  15  juillet  1840,  et  actes  annexés. 

1°  Convention  conclue  entre  les  cours  de  la  Grande- 
Bretagne,  d'Autriche,  de  Prusse  et  de  Russie,  d'une 
part,  et  la  Sublime  Porte  ottomane,  de  l'autre,  pour 
la  pacification  du  Levant,  signée  à  Londres  le  15 
juillet  1840. 

Au  nom  de  Dieu  très-miséricordieux. 

Sa  Hautesse  le  Sultan  ayant  eu  recours  à  Leurs  Majestés 
la  Reine  du  Royaume-Uni  de  la  Grande-Rretagne  et 
d'Irlande,  l'Empereur  d'Autriche,  Roi  de  Hongrie  et  de 
Rohème,  le  Roi  de  Prusse  et  l'Empereur  de  toutes  les  Rus- 
sies,  pour  réclamer  leur  appui  et  leur  assistance  au  milieu 
des  difficultés  dans  lesquelles  il  se  trouve  placé  par  suite 
de  la  conduite  hostile  de  Méhéraet-Ali,  Pacha  d'Egypte,  dif- 
ficultés qui  menacent  de  porter  atteinte  à  l'intégrité  de 
l'Empire  ottoman  et  à  l'indépendance  du  trône  du  Sultan  ; 
Leursdites  Majestés,  mues  par  le  sentiment  d'amitié  sincère 
qui  subsiste  entre  elles  et  le  Sultan,  animées  du  désir  de 
veiller  au  maintien  de  l'intégrité  et  de  l'indépendance  de 
l'Empire  ottoman  dans  l'intérêt  de  l'affermissement  de  la 
paix  de  l'Europe,  fidèles  à  l'engagement  qu'Elles  ont  con- 
tracté par  la  note  collective  remise  à  la  Porte  par  leurs  re- 
présentants à  Constantinople,  le  27  juillet  1839,  et  désirant 
de  plus  prévenir  l'efFusion  de  sang  qu'occasionnerait  la  conti- 


458  PIECES  HISTORIQUES. 

nuation  des  hostilités  qui  ont  récemment  éclaté  en  Syrie 

entre  les  autorités  du  Pacha  d'Egypte  et  les  sujets  de  Sa 

Hautesse; 

Leursdites  Majestés  et  Sa  Hautesse  le  Sultan  ont  résolu, 
dans  le  hut  susdit,  de  conclure  entre  elles  une  convention, 
et  ont  nommé  à  cet  effet  pour  leurs  plénipotentiaires,  savoir  : 
Sa  Majesté  la  Reine  du  Royaume -Uni  de  la  Grande-Ike- 
tagne  et  d'Irlande,  le  très-honorable  Henri-Jean,  vicomte 
Palmerston,  Laron  Temple,  pair  d'Irlande,  conseiller  de  Sa 
Majesté  Britannique  en  son  conseil  privé,  chevalier  grand- 
croix  du  très-honorable  ordre  du  Bain,  membre  du  Parle- 
ment, et  son  principal  secrétaire  d'État  ayant  le  départe- 
ment des  aflfaires  étrangères  ; 

Sa  Majesté  l'Empereur  d'Autriche,  Roi  de  Hongrie  et  de 
Bohême,  le  sieur  Philippe,  baron  de  Neumann,  comman- 
deur de  l'ordre  de  Léopold  d'Autriche,  décoré  de  la  croix 
pour  le  mérite  civil,  commandeur  des  ordres  de  la  Tour  et 
l'Épée  du  Portugal,  de  la  croix  du  Sud  du  Brésil,  cheva- 
lier grand-croix  de  l'ordre  de  Saint-Stanislas]de  seconde  classe 
de  Russie,  son  conseiller  aulique  et  plénipotentiaire  près 
Sa  Majesté  Britannique  ; 

Sa  Majesté  le  Roi  de  Prusse,  le  sieur  Henri-Guillaimie, 
baron  de  Bûlow,  chevalier  de  l'ordre  de  l'Aigle-Rouge  de 
première  classe  de  Prusse,  grand-croix  des  ordres  de  Léopold 
d'Autriche  et  des  Guelphcs  de  Hanovre,  chevalier  grand- 
croix  de  l'ordre  de  Saint-Stanislas  de  seconde  classe,  et  de 
Saint-Wladimir  de  quatrième  classe  de  Russie,  commandeur 
de  l'ordre  du  Faucon  deSaxe-Weimar,  son  chambellan,  con- 
seiller intime  actuel,  envoyé  extraordinaire  et  ministre  pléni- 
potentiaire près  Sa  Majesté  Britannique  ; 

Sa  Majesté  l'Empereur  de  toutes  les  Russics,  le  sieur  Phi- 
lippe, baron  de  Brûnno\Y,  chevalier  de  l'ordre  de  Sainte- 
Anne  de  première  classe,  de  Saint-Stanislas  de  première 
classe,  de  Saint-Wladimir  do  troisième,  commandeur  de 
l'ordre  de  Saint-Étionne  de  Hongrie,  chevalier  de  l'ordre  de 
l'Âisle-Rouge  et  de  Saint-Jean-de-Jérusalem,  son  conseiller 


PIÈCES  HISTORIQUES.  45& 

privé,  envoyé  extraordinaire  et  ministre  plénipotentiaire  prùà 
Sa  Majesté  Britannique; 

Sa  Majesté  le  Très-Majestueux,  Très-Puissant  et  Très- 
Magnifique  Sultan,  Abdul-Medjid,  Empereur  des  Ottomans, 
Chekib-Efendi ,  décoré  du  Nichan-Iftihar  de  première 
classe,  Beyiikdgé  du  Divan  Impérial,  conseiller  honoraire 
du  département  des  affaires  étrangères,  son  ambassadeur 
extraordinaire  près  Sa  Majesté  Britannique; 

Lesquels  s'étant  réciproquement  communiqué  leurs  pleins 
pouvoirs,  trouvés  en  bonne  et  due  forme,  ont  arrêté  et  signé 
les  articles  suivants  : 

Article  1". 

Sa  Hautesse  le  Sultan  s'étant  entendu  avec  Leurs  Majes- 
tés, la  Reine  du  Royaume -Uni  de  la  Grande-Bretagne, 
FEmpereur  d'Autriche,  Roi  de  Bohême  et  de  Hongrie,  le 
Roi  de  Prusse  et  l'Empereur  de  toutes  les  Russies,  sur  les 
conditions  de  l'arrangement  qu'il  est  de  l'intention  de  Sa 
Hautesse  d'accorder  à  Méhémet-Ali  —  conditions  lesquelles 
se  trouvent  spécifiées  dans  l'acte  séparé  ci-annexé,  — 
Leurs  Majestés  s'engagent  à  agir  dans  un  })arfait  accord  , 
et  à  unir  leurs  efforts  pour  forcer  Méhémet-Ali  à  se  confor- 
mer à  cet  arrangement;  chacune  des  hautes  parties  contrac- 
tantes se  l'éscrvant  de  coopérer  à  ce  but  selon  les  moyens^ 
d'action  dont  chacune  d'elles  peut  disposer. 

Article.  2. 

Si  le  Pacha  d'l'>gypte  refusait  d'adhérer  au  susdit  arran- 
gement qui  lui  sera  communiqué  par  le  Sultan  avec  le  con- 
cours de  Leursdites  Majestés,  celles-ci  s'engagent  à  prendre, 
à  la  réquisition  du  Sultan,  des  mesures  concertées  et  arrêtées 
entre  Elles  afin  de  mettre  cet  arrangement  à  exécution.  Dans 
l'intervalle,  le  Sidlan  ayant  invité  ses  alliés  à  se  joindre  à 
lui  pour  l'aider  à  interrompre  la  communication  par  mer 
entre  l'^ypte  et  la  Syrie,  et  à  empêcher  l'expédition  de 


4G(j  PIÈCES  HISTORIQUES, 

troupes,  chevaux,  armes,  munilious  et  approvisionnements 
de  guerre  de  tout  genre  d'une  de  ses  provinces  à  l'autre; 
Leurs  Majestés  la  Reine  du  Royaume-Uni  de  la  Grande- 
Bretagne  et  d'Irlande,  et  l'Empereur  d'Autriche,  Roi  de 
Hongrie  et  de  Bohème,  s'engagent  à  donner  immédiatement 
à  cet  effet  les  ordres  nécessaires  aux  commandants  de 
leurs  forces  navales  dans  la  Méditerranée;  Leursdites 
Majestés  promettent  en  outre  que  les  commandants  de  leurs 
escadres,  selon  les  moyens  dont  ils  disposent,  donneront,  au 
nom  de  l'alliance,  tout  l'appui  et  toute  l'assistance  en  leur 
pouvoir  à  ceux  des  sujets  du  Sultan  qui  manifesteront  leur 
fidélité  à  leur  souverain. 

Article  3. 

Si  Méhémet-Ali,  après  s'être  refusé  de  se  soumettre  aux 
conditions  de  l'arrangement  mentionné  ci-dessus,  dirigeait 
ses  forces  de  terre  ou  de  mer  vers  Constantinople,  les  hautes 
parties  contractantes,  sur  la  réquisition  expresse  qui  en  serait 
faite  par  le  Sultan  à  leurs  représentants  à  Constantinople, 
sont  convenues,  le  cas  échéant,  de  se  rendre  à  l'invitation  du 
souverain,  et  de  pourvoir  à  la  défense  de  son  trône  au  moyen 
d'une  coopération  concertée  en  commun,  dans  le  hut  de 
mettre  les  deux  détroits  du  Bosphore  et  des  Dardanelles, 
ainsi  que  la  capitale  de  l'Empire  ottoman,  à  l'abri  de  toute 
agression. 

Il  est  en  outre  convenu  que  les  forces  qui,  en  vertu  d'une 
pareille  entente,  recevront  la  destination  indiquée  ci-dessus, 
y  resteront  employées  aussi  longtemps  que  leur  présence 
sera  requise  par  le  Sultan,  et  lorsque  Sa  Hautesse  jugera 
que  leur  présence  aura  cessé  d'être  nécessaire,  lesditcs  for- 
ces se  retireront  simultanément  et  rentreront  respective- 
ment dans  la  mer  Noire  et  la  Méditerranée. 

Article  A. 

Il  est  toutefois  expressément  entendu  que  la  coopération 
mentionnée  dans  l'article  précédent,  et  destinée  à  placer  tem- 


PIÈCES  HLSTOKIQUES.  461 

poiairemenl  les  Jétioits  des  Dardanelles  et  du  Bosphore  et 
la  capitale  ottomane  sous  la  sauvegarde  des  hautes  parties 
contractantes,  contre  toute  agression  de  Méliémet-Ali,  ne  sera 
considérée  que  comme  ime  mesure  exceptionnelle  adoptée  à 
la  demande  expresse  du  Sultan,  et  uniquement  pour  sa  dé- 
fense dans  le  cas  seul  indiqué  ci -dessus.  Mais  il  est  convenu 
que  cette  mesure  ne  dérogera  en  rien  à  l'ancienne  règle  de 
l'Empire  ottoman  en  vertu  de  laquelle  il  a  été  de  tout 
temps  défendu  aux  hàtimcnts  de  guerre  des  puissances 
étrangères  d'entrer  dans  les  détroits  des  Dardanelles  et  du 
Bosphore.  Et  le  Sultan,  d'ime  part,  déclare  par  le  pi'é- 
sent  acte,  qu'à  l'exception  de  l'éventualité  ci-dessus  men- 
tionnée, il  a  la  ferme  résolution  de  maintenir  à  l'avenir 
ce  principe  invariablement  établi  comme  ancienne  règle  de 
son  Empire,  et  tant  que  la  Porte  se  trouve  en  paix,  de  n'ad- 
mettre aucun  bâtiment  de  guerre  étranger  dans  les  détroits 
du  Bosphore  et  des  Dardanelles;  d'autre  part,  Leurs  Majes- 
tés la  Reine  du  Royaume-Uni  de  la  Grande-Bretagne  et 
d'Irlande,  l'Empereur  d'Autriche,  Roi  de  Hongrie  et  de 
Bohême,  le  Roi  de  Prusse  et  l'Empereur  de  toutes  les  Rus- 
sies,  s'engagent  à  respecter  cette  détermination  du  Sultan, 
et  à  se  conformer  au  principe  ci-dessus  énoncé. 

Article  5. 

La  présente  convention  sera  ratifiée,  et  les  ratifications  en 
seront  échangées  à  Londres  dans  l'espace  de  deux  mois,  ou 
plus  tôt  si  faire  se  peut. 

En  foi  de  quoi  les  plénipotentiaires  respectifs  l'ont  signée, 
et  y  ont  apposé  les  sceaux  de  leurs  armes. 

Eait  à  Londres  le  lo  juillet,  l'an  de  grâce  mil  huit  cent 
quarante. 

(L.    S.)       PaLHEUSTON.  (f-^-)       CllF.KIB. 

(L.  S.)     Aec.mann. 
(L.  S.)     Bl'lonv. 
(L.  S.)     Bkun>ow. 


46-2  PIECES  HISTORIQUES. 

:2°  Acte  séparé. 

Acte  séparé  annexé  à  la  convenlion  conclue  ù  J^ondics,  le 
15  juillet  18-40,  entre  les  Cours  de  la  Grande-Biclagne, 
d'Autriche,  de  Prusse  et  de  Russie,  d'une  part  et  la  Su- 
blime Porte  ottomane,  de  l'autre. 

Sa  Hautesse  le  Sultan  a  l'intention  d'accorder  et  de  faire 
notifier  à  Méiicmct-Ali  les  conditions  de  l'arrangenicnt  ci- 
<lessous  : 

Sa  Hautesse  promet  d'accorder  à  Méhémet-Ali,  pour  lui 
et  pour  ses  descendants  en  ligne  directe.  l'administration  du 
pachalik  de  l'Egypte  ;  et  Sa  Hautesse  promet  en  outre  d'ac- 
corder à  Méhémet-Ali,  sa  vie  durant,  avec  le  titre  de  pacha 
d'Acre  et  avec  le  commandement  de  la  forteresse  de  Saint- 
Jean  d'Acre,  l'administration  de  la  partie  méridionale  de  la 
Syrie  dont  les  limites  seront  déterminées  par  la  ligne  de 
démarcation  suivante  : 

Cette  ligne,  partant  du  cap  Ras  el-Nakhora  sur  les  côtes 
de  la  ]\Iéditerranée,  s'étendra  de  là  directement  jusqu'à 
l'embouchure  de  la  rivière  Seisaban,  extrémité  septentrio- 
nale du  lac  Tibérias,  longera  la  côte  occidentale  dudit  lac, 
suivra  la  rive  droite  du  fleuve  Jourdain  et  la  côte  occiden- 
tale de  la  mer  Morte,  se  prolongera  de  là  eu  droiture  jusqu'à 
la  mer  lïouge,  en  aboutissant  à  la  pointe  septentrionale  du 
golfe  d'Akaba,  et  suivra  de  là  la  côte  occidentale  du  golle 
d'Akaba  et  la  côte  orientale  du  golfe  de  Suez  jusqu'à  Suez. 

Toutefois,  le  Sidtan,  en  faisant  ces  offres,  y  attache  la 
condition  que  Méhémet-Ali  les  accepte  dans  l'espace  de  dix 
jours  après  que  la  communication  lui  en  aiu'a  été  faite  à 
Alexandrie  par  un  agent  de  Sa  Hautesse,  et  qu'en  même 
temps  Méhémet-Ali  dépose  entre  les  mains  de  cet  agent  les 
instructions  nécessaires  aux  commandants  de  terre  et  de  mer 
de  se  retirer  immédiatement  de  l'Arabie  et  de  toutes  les  vil- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  463 

les  saintes  qui  s'y  trouvent  situées,  de  l'île  de  Candie,  du 
district  d'Adana,  et  de  toutes  les  autres  parties  de  l'Empire 
ottoman  qui  ne  sont  pas  comprises  dans  les  limites  de 
l'Egypte  et  dans  celles  du  pachalik  d'Acre,  tel  qu'il  a  été 
désigné  ci-dessus. 

§2. 

SI  dans  le  délai  de  dix  jours  fixé  ci-dessus,  Méhémet-Ali 
n'acceptait  point  le  susdit  arrangement,  le  Sultan  retirera 
alors  l'offre  de  l'administration  viagère  du  pachalik  d'Acre; 
mais  Sa  Hautesse  consentira  encore  à  accorder  à  Méhémet- 
Ali,  pour  lui  et  pour  ses  descendants  en  ligne  directe,  l'ad- 
ministration du  pachalik  d'Egypte,  pourvu  que  cette  offre  soit 
acceptée  dans  l'espace  de  dix  jours  suivants,  c'est-à-dire  dans 
un  délai  de  vingt  jours  à  compter  du  jour  où  la  communica- 
tion lui  aura  été  faite,  et  pourvu  qu'il  dépose  entre  les  mains 
de  l'agent  du  Sultan  les  instructions  nécessaires  pour  ses  com- 
mandants de  terre  et  de  mer  de  se  retirer  immédiatement 
en  dedans  des  limites  et  dans  les  ports  du  pachalik  d'Egypte. 

§3. 

Le  tribut  annuel  à  payer  au  Sultan  par  Méhémet-Ali  sera 
proportionné  au  plus  ou  moins  de  territoire  dont  ce  dernier 
obtiendra  l'administration,  selon  qu'il  accepte  la  première 
ou  la  seconde  alternative. 

§  4. 

Il  est  expressément  entendu  de  plus  que,  dans  la  pre- 
mière comme  dans  la  seconde  alternative,  Mchémet-Ali 
(avant  l'expiration  du  terme  fixé  de  dix  ou  vingt  jours)  sera 
tenu  de  remettre  la  flotte  turque,  avec  tous  ses  équipages  et 
armements,  entre  les  mains  du  préposé  turc  qui  sera  chargé 
de  la  recevoir.  Les  commandants  des  escadres  alliées  assiste- 
ront à  cette  remise. 

Il  est  entendu  que  dans  aucun  cas  Méhémet-Ali  ne  pourra 
porter  en  compte,  ni  déduire  du  tribut  à  payer  au  Sultan, 


464  PIÈCES  HISTORIQUES. 

les  dépenses  qu'il  a  faites  pour  l'entretien  de  la  flotte  otto- 
mane pendant  tout  le  temps  qu'elle  sei'a  restée  dans  les  ports 
d'Egypte. 

§  S. 
Tous  les  traités  et  toutes  les  lois  de  l'Empire  ottoman 
s'appliqueront  à  l'Egypte  et  au  pachalik  d'Acre,  tel  qu'il  a 
été  désigné  ci-dessus.  Mais  le  Sultan  consent  qu'à  condition 
du  payement  régulier  du  tribut  svismentionné,  Méhémet- 
Ali  et  ses  descendants  perçoivent,  au  nom  du  Sultan,  et 
comme  délégués  de  Sa  Hautesse,  dans  les  provinces  dont  l'ad- 
ministration leur  sera  confiée,  les  taxes  et  impôts  légalement 
établis.  Il  est  entendu  en  outre  que,  moyennant  la  percep- 
tion des  taxes  et  impôts  susdits^  Méhémet-Âli  et  ses  descen- 
dants pourvoiront  à  toutes  les  dépenses  de  l'administration 
civile  et  militaire  desdites  provinces. 

§  6. 
Les  forces  de  terre  et  de  mer  que  pourra  entretenir  le 
pacha  d'Egypte  et  d'Acre,  faisant  partie  des  forces  de  l'Em- 
pire ottoman,  seront  toujours  considérées  comme  entrete- 
nues pour  le  service  de  l'État. 

§7. 
Si,  à  l'expiration  du  terme  de  vingt  jours  après  la  commu- 
nication qui  lui  aura  été  faite  (ainsi  qu'il  a  été  dit  plus  haut 
§2)  Méhémet-Ali  n'adhère  point  à  l'arrangement  proposé, 
et  n'accepte  pas  l'hérédité  du  pachalik  de  l'Egypte,  le  Sultan 
se  considérera  comme  libre  de  retirer  cette  olfre  et  de  sui- 
vre, en  conséquence,  telle  marche  ultérieure  que  ses  propres 
intérêts  et  les  conseils  de  ses  alliés  pourront  lui  suggérer. 

§8. 
Le  présent  acte  séparé  aura  la  même  force  et  valeur  que 
s'il  était  inséré  mot  à  mot  dans  la  convention  de  ce  jour,  il 
sera  ratifié  et  les  ratifications  en  seront  échangées  à  Londres 
en  même  temps  que  celles  de  ladite  convention. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  4C5 

En  foi  de  quoi  les  plénipotentiaires  respectifs  l'ont  signe, 

et  y  ont  apposé  les  sceaux  de  leurs  armes. 

Fait  à  Londres,  le  quinze  juillet,  Tan  de  grâce  mil  huit 

cent  quarante. 

(L.  S.)  Neumann.  (L.  s.)  Chekib. 

(L.  S.)  Palmerston 

(L.  S.)  BuLOW. 

(L.  S.)  Bkunnow. 

3»  Protocole  signé  â  Londres,  le  l^  juillet  1840,  par  les 
plénipotentiaires 

d'Autriche, 

de  la  Grande-Bretagne, 

de  Prusse, 

de  Russie, 

et  de  la  Porte  ottomane. 

En  apposant  sa  signature  à  la  convention  du  jour,  le  plé- 
nipotentiaire de  la  Suhlime  Porte  ottomane  a  déclaré  : 

Qu'en  constatant,  par  l'article  idc  ladite  convention,  l'an- 
cienne règle  de  l'Empire  ottoman  en  vertu  de  laquelle  il  a 
été  défendu  de  tout  temps  aux  bâtiments  de  guerre  étrangers 
d'entrer  dans  les  détroits  des  Dardanelles  et  du  Bosphore,  la 
Sublime  Porte  se  réserve,  comme  par  le  passé,  de  délivrer  des 
firmans  de  passage  aux  bâtiments  légers  sous  pavillon  de 
guerre,  lesquels  sont  employés  selon  l'usage,  au  service  de 
la  correspondance  des  légations  des  puissances  amies. 

Les  plénipotentiaires  des  cours  d'Autriche,  de  la  Grande- 
Bretagne,  de  Prusse  et  de  Russie  ont  pris  acte  de  la  pré- 
sente déclaration  pour  la  porter  à  la  connaissaïu^e  de  leurs 
cours. 

{ Signé )  iN eumann . 

Palmerston, 

BuLOW. 

Brunxow. 
Ghkkib. 

T.   V.  'M 


466  PIECES  HISTORIQUES. 

4°  Protocole  réservé,  signé  à  Londres,  le  15  juillet  1840, 
par  les  plénipotentiaires 

d'Autriche, 

de  la  Grande-Bretagne, 

de  Prusse, 

de  Russie 

et  de  la  Porte  ottomane. 

Les  plénipotentiaires  des  cours  d'Autriche,  de  la  Grande- 
Bretagne,  de  Prusse,  de  Russie  et  de  la  Sublime  Porte 
ottomane  ayant,  en  vertu  de  leurs  pleins  pouvoirs,  conclu 
et  signé  en  ce  jour  une  convention  entre  leurs  souverains 
respectifs  pour  la  pacitication  du  Levant  ; 

Considérant  que,  vu  la  distance  qui  sépare  les  capitales  de 
leurs  cours  respectives,  un  certain  espace  de  temps  devra 
s'écouler  nécessairement  avant  que  l'écharige  des  ratifica- 
tions de  ladite  convention  puisse  s'etFectuer  et  que  les  ordres 
fondés  sur  cet  acte  puissent  être  mis  à  exécution  ; 

Et  lesdits  plénipotentiaires  étant  profondément  pénétrés 
de  la  conviction  que,  vu  l'état  actuel  des  choses  en  Syrie, 
des  intérêts  d'humanité  aussi  bien  que  les  graves  considéra- 
lions  de  politique  européenne  qui  constituent  l'objet  de  la 
sollicitude  commune  des  Puissances  signataires  de  la  con- 
vention de  ce  jour,  réclament  impérieusement  d'éviter,  autant 
que  possible,  tout  retard  dans  l'accomplissement  de  la  pacifi- 
cation que  ladite  transaction  est  destinée  à  atteindre  ; 

Lesdits  plénipotentiaires,  en  vertu  de  leurs  pleins  pou- 
voirs, sont  convenus  entre  eux  que  les  mesures  préliminai- 
naires  mentionnées  à  l'article  2  de  ladite  convention  seront 
mises  à  exécution  tout  de  suile,  sans  attendre  l'échange  des 
ratifications;  les  plénipotentiaires  respectifs  constatant  for- 
mellement par  le  présent  acte  l'as^sentiment  de  leurs  cours 
à  l'exécution  immédiate  de  ces  mesures. 

H  est  convenu  en  outre  entre  lesdits  plénipotentiaires  que 
Sa  Hautesse  le  sultan  procédera  de  suite  à  adresser  à  Méhé- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  467 

mel-Ali  la  communication  et  les  offres  spécifiées  dans  l'acte 
séparé  annexé  à  la  convention  de  ce  jour. 

Il  est  convenu  de  plus  que  les  agents  consulaires  de  l'Au- 
triche;, de  la  Grande-Bretagne,  de  Prusse  et  de  Russie,  à 
Alexandrie,  se  mettront  en  rapport  avec  l'agent  que  Sa  Hau- 
tesse  le  sultan  y  enverra  pour  adresser  à  Méhémet-Ali  la 
communication  et  les  offres  susmentionnées;  que  lesdits 
consuls  prêteront  à  cet  agent  toute  l'assistance  et  tout  l'appui 
en  leur  pouvoir,  et  qu'ils  emploieront  tous  leurs  moyens  d'in- 
fluence auprès  de  Méhémet-Ali  à  l'effet  de  le  déterminer  à 
accepter  l'arrangement  qui  lui  sera  proposé  d'ordre  de  Sa 
Hautesse  le  siiltan. 

Les  amiraux  des  escadres  respectives  dans  la  Méditerra- 
née recevront  les  instructions  nécessaires  pour  se  mettre  eh 
communication  à  ce  sujet  avec  lesdits  consuls. 

(Signé)  Neumann. 

Palmerston. 

BULOW. 

Brunnow. 
Chekib, 

5"  Noie  adressée  par  lord  Palmerslon  à  M.  Guizot, 
le  1()  septembre  1840. 

Le  17  juillet,  le  soussigné  a  eu  l'honneur  d'informer 
Son  Exe.  M.  Guizot  qu'une  convention  concernant  les  affaires 
de  la  Turquie  avait  été  signée  le  15  du  même  mois  par  les 
plénipoliMiliaircs  de  l'Autriche,  de  la  Grande-Bretagne,  de  la 
Prusse  et  de  la  Russie,  d'une  part,  et  par  le  plénipotentiaire 
de  la  Porte  ottomane,  d'autre  part.  Les  ratihcalions  de  celle 
convention  ayant  été  échangées,  le  soussigné  a  l'honneur  de 
transmettre  à  Son  Exe.  M.  Guizot  une  copie  de  ladite  conven- 
tion et  de  ses  annexes,  pour  qu'il  la  communique  au  gouvei- 
nement  français.  En  faisant  cette  communication  à  Son  Exe. 
M.  Guizot,  le  soussigné  ne  peut  s'empêcher  de  lui  exprimer 
de  nouveau   les  sincères  regrets  du  gouvernement  de  Sa 


4(58  PIECES   HISTORIQUES. 

Majesté  do  ce  que  la  répugnance  du  gouvernement  français 
à  s'associer  aux  mesures  concernant  l'exécution  de  ce  traité 
ait  créé  un  obstacle  qui  ait  empêché  la  France  de  se  rendre 
partie  au  traité.  Mais  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  est 
convaincu  que  le  cabinet  des  Tuileries  verra  dans  les  dispo- 
sitions de  ce  traité  des  preuves  irréfragables  :  1°  que  les 
quatre  puissances,  en  s'imposant  les  obligations  qu'il  contient, 
ont  été  animées  d'im  désir  désintéressé  de  maintenir  les 
principes  de  politique,  à  l'égard  delà  Turquie,  que  la  France 
a,  dans  plus  d'une  occasion,  déclaré  nettement  et  formelle- 
ment être  les  siens  ;  2»  qu'elles  ne  cherchent  pas  à  obtenir, 
par  les  arrangements  qu'elles  ont  en  vue,  un  avantage  exclusif 
pour  elles-mêmes,  et  que  le  grand  objet  qu'elles  se  propo- 
sent est  de  maintenir  l'équilibre  politique  en  Europe,  et  de 
détourner  les  événements  qui  troubleraient  la  paix  générale. 

Palmerston. 

«>  Prolocoh  de  la  conférence  tenue  au  Foreign  Office 
le  17  septembre  1840. 

Présents  :  les  plénipotentiaires  d^Autriche,  de  la  Grande- 
Bretagne,  de  Prusse,  de  Russie  et  de  Turquie. 

Les  plénipotentiaires  des  cours  d'Autriche,  de  la  Grande- 
Rietagne.  de  Prusse  et  de  Russie,  après  avoir  échangé  les 
ratitications  de  la  convention  conclue  le  15  juillet  dernier, 
ont  résolu,  dans  le  but  de  placer  dans  son  vrai  jour  le  désin- 
téressement qui  a  guidé  leurs  cours  dans  la  conclusion  de 
cet  acte,  de  déclarer  formellement  que,  dans  l'exécution 
des  engagements  résultant  de  ladite  convention  pour  les 
puissances  contractantes,  ces  puissances  ne  cherchent  aucune 
augmentation  de  territoire,  aucune  influence  exclusive,  aucun 
avantage  de  commerce  pour  leurs  sujets  que  ceux  des  autres 
nations  ne  puissent  également  obtenir. 

Les  plénipotentiaires  des  cours  susdites  ont  résolu  de 
consigner  cette  déclaration  dans  le  présent  protocole. 

Le  plénipotentiaire  de  In   Sublime  Porte  ottomane,   en 


PIÈCES  HISTORIQUES.  469 

rendant  un  juste  hommage  à  la  loyauté  et  au  désintéresse- 
ment de  la  politique  des  cours  alliées,  a  pris  acte  de  la 
déclaration  contenue  dans  le  présent  protocole,  et  s'est  chargé 
de  la  transmettre  à  sa  coin*. 

Neumann,  Schleimtz,  Chekib, 
Padikrston,  Brunnow. 


470  PIECES  HISTORIQUES. 


XI 

fPage  337.) 

Dépêches  échangées  entre  les  gouvernements  anglais  et 
français  sur  l'exécution  et  les  conséquences  du  traité 
du  15  juillet  1840. 

{o  Mémorandum  de  lord  Palmerston ,  ministre  de  la 
Grande-Bretagne,  adressé  au  gouvernement  français 
le  31  aoîit  1840. 

Monsieur. 

Différentes  circonstances  m'ont  empêché  de  vous  trans- 
mettre plus  tôt,  et  par  votre  entremise  au  gouvernement 
français,  quelques  observations  que  le  gouvernement  de  Sa 
Majesté  désire  faire  sur  le  mémorandum  qui  m'a  été  remis  le 
24  juillet  par  l'ambassadeur  de  France  à  cette  cour,  en  ré- 
ponse au  mémorandum  que  j'avais  remis  à  Son  Excellence  le 
17  du  même  mois;  mais  actuellement  je  viens  remplir  cette 
tâche. 

C'est  avec  une  grande  satisfaction  que  le  gouvernement  de 
Sa  Majesté  a  remarqué  le  ton  amiral  du  mémorandum  fran- 
çais et  les  assm-ances  qu'il  contient  du  vif  désir  de  la  France 
de  maintenir  la  paix  et  l'équilibre  des  puissances  en  Europe. 
Le  mémorandum  du  17  juillet  a  été  conçu  dans  un  esprit  tout 
aussi  amical  envers  la  France;  et  le  gouvernement  de  Sa 
Majesté  est  tout  aussi  empressé  que  la  France  peut 
l'être  de  conserver  la  paix  de  l'Europe  et  de  prévenir  le 
moindre  dérangement  dans  l'équilibre  existant  entre  les 
puissances 


PIÈCES  HISTORIQUES.  471 

Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  a  également  vu  avec  plaisir 
les  déclarations  contenues  dans  le  mémorandum  français  por- 
tant que  la  France  désire  agir  de  concert  avec  les  quatre  autres 
puissances  en  ce  qui  concerne  les  afïtiires  du  Levant;  qu'elle 
n'a  jamais  été  poussée  dans  ces  questions  par  d'autres  motifs 
que  par  le  désir  de  maintenir  la  paix;  et  que,  dans  l'opinion 
qu'elle  s'est  formée,  elle  n'a  jamais  été  influencée  par  des 
inlérèts  particuliers  qui  lui  soient  propres,  étant  en  fait  aussi 
désintéressée  que  toute  autre  puissance  peut  l'être  dans  les 
affaires  du  Levant. 

Les  sentiments  du  gouvernement  de  Sa  Majesté  sont,  sur 
ces  points,  à  tous  égards  semblables  à  ceux  du  gouvernement 
français  et  y  correspondent  entièrement;  car  en  premier  lieu, 
dans  tout  le  cours  des  négociations  ouvertes  sur  cette  question 
pendant  plus  de  douze  mois,  le  désir  empressé  du  gouverne- 
ment britannique  a  été  constamment  qu'un  concert  fût  établi 
entre  les  cin([  puissances,  et  que  toutes  cinq  elles  accédassent 
à  une  ligne  de  conduite  commune  ;  et  le  gouvernement  de 
Sa  Majesté,  sans  devoir  s'en  référer,  pour  preuve  de  ce  désir, 
aux  différentes  propositions  qui  ont  été  faites  de  temps  en 
temps  au  gouvernement  français,  et  auxquelles  il  est  fait 
allusion  dans  le  mémorandum  de  la  France,  peut  affirmer 
sans  crainte  qu'aiicune  puissance  de  TEurope  ne  peut  être 
moins  influencée  que  ne  l'est  la  Grande-Bretagne  par  des 
vues  particulières  ou  par  tout  désir  et  espérance  d'avantages 
exclusifs  qui  naîtraient  pour  elle  de  la  conclusion  des  affaires 
du  Levant;  bien  au  contraire,  l'intérêt  de  la  Grande-Bre- 
tagne dans  ces  affaires  s'identifie  avec  celui  de  l'Europe  en 
général,  et  se  trouve  placé  dans  le  maintien  de  l'intégrité  et 
de  l^indépendance  de  l'Empire  ottoman,  comme  étant  une 
sécurité  pour  la  conservation  de  la  paix,  et  un  élément  essen- 
tiel de  l'équilibre  général  des  puissances. 

C'est  à  CCS  principes  que  le  gouvernement  français  a  promis 
son  plein  concours,  et  qu'il  Ta  offert  dans  plus  d'une  cir- 
constance, et  spécialement  dans  ime  dépêche  du  maréchal 
Soult,  en  date  du  17  juillet  1839,  dépêche  qui  a  été  commu- 


47-2  PIÈCES  HISTORIQUES, 

iiiquée  uflicielleinent  aux  quatre  puissances  ;  il  l'a  encore  offert 
dans  une  note  collective  du  27  juillet  1839  et  dans  le  discours 
du  roi  des  Français  aux  Chambres  en  décembre  ISSO. 

Dans  ces  documents,  le  gouvernement  français  fait  con- 
naître sa  détermination  de  maintenir  l'intégrité  et  l'indé- 
pendance de  l'Empire  ottoman,  sous  la  dynastie  actuelle, 
comme  un  élément  essentiel  de  l'équilibre  des  puissances, 
comme  une  sûreté  pour  la  conservation  de  la  paix;  et  dans 
une  dépêche  du  maréchal  Soult  il  a  également  assuré  que 
sa  résolution  était  de  repousser,  par  tous  ses  moyens  d'ac- 
tion et  d'influence,  toute  combinaison  qui  pourrait  être  hostile 
au  maintien  de  cette  intégrité  et  de  cette  indépendance. 

En  conséquence,  les  gouvernements  de  la  Grande-Bretagne 
ot  de  France  sont  parfaitement  d'accord,  quant  aux  objets 
vers  lesquels  leur  politique,  en  ce  qui  concerne  les  affaires 
d'Orient,  doit  tendre,  et  quant  aux  principes  fondamentaux 
d'après  lesquels  cette  politique  doit  être  guidée;  la  seule 
différence  qui  existe  entre  les  doux  gouvernements  est  une 
différence  d'opinion  quant  aux  moyens  qu'ils  jugent  les  plus 
propres  pour  atteindre  cette  fin  connnune  :  point  sur  lequel, 
ainsi  que  l'observe  le  mémorandum  français,  on  peut  naturel- 
lement s'attendre  à  voir  se  rencontrer  différentes  opinions. 

Sur  ce  point  il  s'est  élevé,  en  effet,  une  grande  différence 
d'opinion  entre  les  deux  gouvernements,  différence  qui  sem- 
ble être  devenue  plus  forte  et  plus  prononcée  à  mesure  que 
les  deux  gouvernements  ont  plus  complètement  expliqué 
leurs  vues  respectives,  ce  qui,  pour  le  moment,  a  empêché 
les  deux  gouvernements  d'agir  de  concert  pour  atteindre  le 
but  commun. 

D'un  côté,  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  a  manifesté  à 
diverses  reprises  l'opinion  qu'il  serait  impossible  de  mainte- 
nir l'intégrité  de  l'Empire  turc  et  de  conserver  l'indépendance 
du  trône  du  sultan,  si  Méhémet-Ali  devait  être  laissé  en 
possession  de  la  Syrie.  Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  a 
établi  qu'il  considère  la  Syrie  comme  la  clef  militaire  de  la 
Turquie  asiatique,  et  que  si  Méhémet-Ali  devait  continuer  à 


PIÈCES  HlSTOKlyUKS.  473 

occuper  cette  |)iovince,  outre  l'Egypte,  il  pourrait  en  tout 
temps  menacer  Bagdad  du  côté  du  midi,  Diarbekir  et  Erze- 
roum  du  côté  de  Test,  Kouiah,  Brousse  et  Constantinople 
du  côté  du  nord;  que  le  même  esprit  ambitieux  qui  a  poussé 
Méliémet-Ali,  eu  d'autres  circonstances,  à  se  révolter  contre 
son  souverain,  le  porterait  bientôt  derechef  à  prendre  les 
armes  pour  de  nouveaux  envahissements,  et  que  dans  ce  but 
il  conserverait  toujours  une  grande  armée  sur  pied;  que  le 
sultan,  d'un  autre  côté,  devrait  être  continuellement  en  garde 
contre  le  danger  qui  le  menacerait  et  serait  également  obligé 
de  rester  armé;  qu'ainsi  le  sultan  et  Méhémet-Ali  continue- 
raient d'entretenir  de  fortes  armées  pour  s'observer  l'un 
l'autre;  qu'une  collision  devrait  nécessairement  éclater  par 
suite  de  ces  continuels  soupçons  et  de  ces  alarmes  mutuelles, 
quand  même  il  n'y  aurait  d'aucun  côté  une  agression  pré- 
méditée; que  toute  collision  de  ce  genre  devait  nécessaire- 
ment conduire  à  une  intervention  étrangère  dans  l'intérieur 
de  l'Empire  turc,  et  qu'une  telle  intervention,  ainsi  provo- 
quée, conduirait  aux  plus  sérieux  différends  entre  les  puis- 
sances  de  l'Europe. 

Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  a  signalé  comme  probable, 
'sinon  comme  certain,  un  danger  plus  grand  que  celui-ci,  en 
conséquence  de  l'occupation  continue  de  la  Syrie  par  Méhé- 
met-Ali, à  savoir  que  le  pacha,  se  liant  sur  sa  force  militaire 
et  fatigué  de  sa  position  politique  de  sujet,  exécuterait  une 
intention  qu'il  a  franchement  avouée  aux  puissances  d'Eu- 
lope  qu'il  n'abandonnerait  jamais,  et  se  déclarerait  lui-même 
indépendant.  Une  pareille  déclaration  de  sa  part  serait  in- 
contestablement le  démembrement  de  l'Empire  ottoman,  et, 
ce  qui  plus  est,  ce  démembrement  pourrait  arriver  dans  des 
circonstances  telles  qu'elles  rendraient  plus  difficile  aux  puis- 
sances d'Europe  d'agir  ensemble  pour  forcer  le  pacha  à  ré" 
tracter  une  pareille  déclaration,  qu'il  ne  l'est  aujoiu'd'hui  de 
combiner  leurs  efforts  pour  le  contraindre  à  évacuer  la  Syrie. 

Le  gouvernement  de  wSa  Majesté  a,  en  conséquence,  inva- 
rial»lemcnt  préfondu  que    foutes    les    puissances   qui  dési- 


474  PIÈCES  HISTORIQUES, 

raient  conserver  l'intégrité  de  l'Empire  turc  et  maintenir 
l'indépendance  du  trône  du  sultan ,  devaient  s'unir  pour 
aider  ce  dernier  à  rétablir  son  autorité  directe  en  Syrie. 

Le  gouvernement  français,  d'un  autre  côté,  a  avancé  que 
Méhémet-Ali  une  fois  assuré  de  l'occupation  permanente 
de  l'Egypte  et  de  la  Syrie,  resterait  im  fidèle  sujet  et  devien- 
drait le  plus  ferme  soutien  du  sultan  ;  que  le  sultan  ne  pour- 
rait gouverner  si  le  pacha  n'était  eu  possession  de  cette  pro- 
vince, dont  les  ressources  militaires  et  financières  lui  seraient 
alors  d'une  plus  grande  utilité  que  si  elle  était  entre  les  mains 
du  sultan  lui-même;  qu'on  peut  avoir  une  confiance  entière 
dans  la  sincérité  du  renoncement  de  Méhémet-Ali  à  toute 
vueultéiieure  d'ambition,  et  dans  ses  protestations  de  dévoue- 
ment fidèle  à  son  souverain;  que  le  pacha  est  un  vieillard  et 
qu'à  sa  morl,  en  dépit  de  tout  don  héréditaire  fait  à  sa  famille, 
l'ensemble  de  puissance  qu'il  a  acquis  retournerait  au  sultan? 
parce  que  toutes  possessions  des  pays  mahomélans,  quelle  que 
soit  leur  constitution,  ne  sont  réellement  autre  chose  que  des 
possessions  à  vie. 

Le  gouvernement  français  a,  en  outre,  soutenu  que  Méhé- 
met-Ali ne  voudra  jamais  librement  consentir  à  évacuer  la 
Syrie;  et  que  les  seuls  moyens  dont  les  puissances  d'Europe 
peuvent  user  pour  le  contraindre  seraient,  ou  bien  des 
opérations  sur  mer,  ce  qui  serait  insuffisant,  ou  des  opéra- 
tions parterre,  ce  qui  serait  dangereux;  que  des  opérations 
sur  mer  n'expulseraient  pas  les  Égyptiens  de  la  Syrie  et 
exciteraient  seulement  Méhémet-Ali  à  diriger  une  attaque 
sur  Constantinople  ;  et  que  les  mesures  auxquelles  on  pour- 
rait avoir  recours,  en  pareil  cas,  pour  défendre  la  capitale, 
mais  bien  plus  encore  toute  opération  par  terre  par  les  troupes 
des  puissances  alliées  pour  expulser  l'armée  de  Méhémet  de 
la  Syrie,  deviendraient  plus  fatales  à  l'Empire  turc  que  ne 
pourrait  l'être  l'état  de  choses  auquel  ces  mesures  seraient 
destinées  à  remédier. 

A  ces  objections,  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  répliqua 
qu'on  ne  pouvait  faire  aucun  fond  sur  les  protestations  actuelles 


PIÈGES  HISTORIQUES.  475 

de  Méliémet-Ali;  que  son  ambition  est  insatiable  et  ne  fait 
que  s'accioilre  par  le  succès;  et  que  donner  à  Méhémet-Ali 
la  faculté  d'envahir  et  laisseï-  à  sa  portée  des  objets  de  con- 
voitise, ce  serait  semer  des  germes  certains  de  nouvelles 
collisions;  que  la  Syrie  n'est  pas  plus  éloignée  de  Constan- 
tinople  qu'un  grand  nombre  de  provinces  bien  administrées 
ne  le  sont,dajis  d'autres  Étals,  de  leur  capitale,  etquelle  peut 
être  gouvernée  de  Constantinople  tout  aussi  bien  que  d'A- 
lexandrie ;  qu'il  est  impossible  que  les  ressources  de  cette 
province  puissent  être  aussi  utiles  au  sultan  entre  les  maiqs 
d'un  chef  qui  peut,  à  tout  moment,  tourner  ces  ressources 
contre  ce  dernier,  qu'elles  le  seraient  si  elles  étaient  dans 
les  mains  et  à  la  disposition  du  sultan  lui-même  ;  qu'Ibrahim, 
ayant  une  armée  sous  ses  ordres,  avait  le  moyen  d'assurer  sa 
propre  succession,  lors  du  décès  de  Méhémet-Ali,  à  tout  pou- 
voir dontcelui-ci  serait  en  possession  à  sa  mort;  et  qu'il  ne  serait 
pas  convenable  que  les  grandes  puissances  conseillassent  au 
sultan  de  conclure  un  arrangement  public  avec  Méhémet- 
Ali  dans  l'intention  secrète  et  éventuelle  de  rompre  cet 
arrangement  à  la  première  occasion  opportune. 

Néanmoins,  le  gouvernement  français  maintint  son  opi- 
nion et  refusa  de  prendre  part  à  l'arrangement  qui  supposait 
l'emploi  de  mesures  coercitives. 

Mais  le  mémorandum  français  établit  que  : 

((  Dans  les  dernières  circonstances,  il  n'a  pas  été  fait  à  la 
France  de  proposition  positive  sur  laquelle  elle  fût  appelée  à 
s'expliquer,  et  que  conséquemment  la  détermination  que 
l'Angleterre  lui  a  communiquée  dans  le  mémorandum  du 
f  7  juillet,  sans  doute  au  nom  des  quatre  puissances,  ne  devait 
pas  être  imputée  à  des  refus  que  la  France  n'avait  pas  faits.» 

Ce  passage  me  force  à  vous  rappeler  en  peu  de  mots  le 
cours  général  de  la  négociation. 

La  première  opinion  conçue  par  le  gouvernement  de 
Sa  Majesté  et  dont  il  fut  donné  connaissance  aux  quatre 
puissances,  la  France  comprise,  en  1839,  était  que  les  seuls 


476  PIÈCES  HISTORIQUES. 

arrangements  entre  le  sultan  et  Méhémet-Ali  qui  pourraient 
assurer  un  état  de  paix  permanent  dans  le* Levant  seraient 
ceux  qui  borneraient  le  pouvoir  délégué  à  Méhémet-Ali  à 
FEgypte  seule,  et  rétabliraient  l'autorité  directe  du  sultan 
dans  toute  la  Syrie,  aussi  bien  h  Conslantinople  que  dans 
toutes  les  villes  saintes,  en  interposant  ainsi  le  désert  entre 
la  puissance  directe  du  sultan  et  la  province  dont  l'admini- 
stration resterait  au  pacha.  Et  le  gouvernement  de  Sa  Majesté 
proposa  qu'en  compensation  de  l'évacuation  de  la  Syrie , 
Méhémet-Ali  reçiit  l'assurance  que  ses  descendants  mâles 
lui  succéderaient  comme  gouverneurs  de  l'Egypte,  sous  la 
suzeraineté  du  sultan. 

A  cette  proposition,  le  gouvernement  français  lit  des  objec- 
tions en  disant  qu'un  tel  arrangement  serait  sans  doute  le 
meilleur,  s'il  y  avait  moyen  de  le  mettre  à  exécution;  mais 
que  Méhémet-Ali  résisterait,  et  que  toute  mesure  de  violence 
que  les  alliés  pourraient  employer  pour  le  faire  céder  pro- 
duirait des  etfets  qui  pourraient  être  plus  dangereux  pour  la 
paix  de  l'Europe  et  poiu'  l'indépendance  de  la  Porte,  que  ne 
pourrait  l'être  l'état  actuel  des  choses  entre  le  sultan  et  Méhé- 
met-Ali. Mais,  quoique  le  gouvernement  français  refusât  ainsi 
d'accéder  au  plan  de  l'Angleterre,  cependant,  durant  un 
long  espace  de  temps  qui  s'écoula  ensuite,  il  n'eut  pas  à 
proposer  de  plan  qui  lui  fût  propre. 

Cependant,  en  septembre  -1839,  le  comte  Sébastiani, 
ambassadeur  français  à  la  cour  de  Londres,  proposa  de  tracer 
une  ligne  de  l'est  à  l'ouest  de  la  mer,  à  peu  près  vers  Bey- 
rout,  au  désert  près  de  Damas,  et  de  déclarer  que  tout  ce 
qui  serait  au  midi  de  cette  ligne  serait  administré  par  Mé- 
hémet-Ali et  que  tout  ce  qui  serait  au  nord  le  serait  par  l'au- 
torité immédiate  du  sultan  ;  et  l'ambassadeur  de  France  donna 
à  entendre  au  gouvernement  de  Sa  Majesté  que,  si  un  pareil 
arrangement  était  admis  par  les  cinq  puissances,  la  France 
s'unirait ,  en  cas  de  besoin  aux  quatre  puissances  pour 
l'emploi  de  mesiu-es  coercitives  ayant  poiu-  but  de  forcer 
Méhémet-Ali  à  s'v  soumettre. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  477 

Mais  je  fis  remarquer  au  comte  Sébastian!  qu'un  pareil 
arrangement  serait  sujet,  ([uoiqu'à  un  moindre  degré,  à 
toutes  les  objections  qui  s'appliquent  à  la  position  actuelle 
et  relative  des  deux  parties,  et  que,  par  suite,  le  gouverne- 
ment de  Sa  ^lajesté  ne  pouvait  y  accéder.  J'observai  qu'il 
paraissait  inconséquent,  de  la  part  de  la  France,  de  vouloir 
employei",  pour  forcer  Mébémet-Ali  à  souscrire  à  un  arrange- 
ment qui  serait  évidemment  incomplet  et  insuffisant  pour  le 
but  qu'on  se  proposait,  des  mesures  coercitivcs  auxquelles  elle 
se  refuserait  pour  le  contraindre  à  consentir  à  l'arrangement 
proposé  par  Sa  Majesté  dont,  aux  yeux  de  la  France  même, 
l'exécution  atteindrait  entièrement  le  but  proposé. 

A  ce  raisonnement,  le  comte  Sébastian!  répliqua  que  les 
objections  avancées  par  le  gouvernement  français  pour  em- 
ployer des  mesures  coercitives  contre  Méhémet-Ali  étaient 
fondées  sur  des  considérations  de  régime  intérieur,  et 
que  ces  objections  seraient  écartées  si  le  gouvernement 
français  était  en  mesure  de  prouver  à  la  nation  et  aux  Cham- 
bres qu'il  avait  obtenu  pour  Méhémcl-Ali  les  meilleures 
conditions  possibles,  et  que  celui-ci  avait  refusé  d'accepter 
ces  conditions. 

Cette  insinuation  n'ayant  pas  élé  admise  par  le  gouverne- 
ment de  Sa  Majesté,  le  gouvernement  français  communiqua, 
le  27  septembre  1839,  et  officiellement  son  propre  plan,  qui 
était  que  Méliémet-Ali  serait  fait  gouverneur  héréditaire 
d'Egypte  et  de  toute  la  Syrie,  et  gouverneur  à  vie  de  Candie, 
ne  rendant  autre  chose  que  l'Aral/ie  et  le  district  d'Adana. 
Le  gouvernement  français  ne  dit  même  pas,  au  reste,  s'il 
savait  si  Méhéniet  Ali  voudrait  adhérera  cet  arrangement,  et 
il  ne  déclara  pas  non  plus  que,  s'il  refusait  d'y  accéder,  la 
France  prendrait  des  mesuies  coercitives  pour  l'y  con- 
traindre. 

Evidemment  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  ne  pouvait 
consentir  à  ce  plan,  qui  était  susceptible  de  plus  d'objections 
que  l'état  de  choses  actuel  ;  d'autant  plus  que  donner  à  Mé- 
liémet-Aii  un   titre  légal  et  héiéditaire  an  ti(>is  de  l'Empire 


478  PIÈCES  HISTORIQUES, 

ottoman,  qu'il  n'occupe  maintenant  que  par  la  forcé,  c'eût 
(Hé  tout  d'abord  inlroduire  un  démemhrement  réel  de  l'Em- 
pire. Mais  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  pour  prouver  son 
désir  empressé  d'en  venir,  sur  ces  questions,  à  une  entente 
avec  la  France,  établit  qu'il  ferait  céder  son  objection  bien 
fondée  h  toute  extension  du  pouvoir  de  Méhémet-Ali  au 
delà  de  l'Egypte,  et  qu'il  se  joindrait  au  gouvcrmement 
français  pour  recommander  au  sultan  d'accorder  à  Méhémet- 
Ali,  outre  le  pachalik  d'Egypte,  l'administration  de  la 
partie  basse  de  la  Syrie,  bornée  au  nord  par  tme  ligne  tirée 
du  cap  Carmel,  à  l'extrémité  méridionale  du  lac  Tibérias, 
et  par  une  ligne  de  ce  point  au  golfe  d'Akaba,  poru'vu  que 
la  France  voulût  s'engager  à  coopérer  avec  les  quatre  puis- 
sances à  des  mesures  coercitives,  si  Méhémet-Ali  refusait 
cette  offre. 

Mais  cette  proposition  ne  fut  pas  agréée  par  le  gouverne- 
ment fl'ançais,  qui  déclara  maintenant  ne  pouvoir  coopérer 
aux  mesures  coercitives,  ni  participer  à  un  arrangement 
auquel  Méhémet-Ali  ne  voudrait  pas  consentir. 

Pendant  le  temps  que  ces  discussions  avaient  lieu  avec  la 
France,  ime  négociation  séparée  avait  lieu  entre  TAngleterre 
et  la  Paissie,  dont  tous  les  détails  et  les  transactions  ont  été 
portés  à  la  connaissance  de  la  France.  La  négociation  avec  la 
France  fut  suspendue  pendant  quelque  temps,  au  commen- 
cement de  cette  année  :  1°  parce  qu'on  s'attendait  à  un 
changement  de  ministère,  et  2"  parce  que  ce  changement 
eut  lieu.  Mais  au  mois  de  mai,  le  baron  de  Neuinann  et 
moi-même  nous  résolûmes,  sur  l'avis  de  nos  gouvernements 
respectifs,  de  faire  un  dernier  eifort  afin  d'engager  la  France 
à  entrer  dans  le  traité  à  conclure  avec  les  quatre  autres  puis- 
sances, et  nous  soumîmes  au  gouvernement  français,  par 
l'entremise  de  M.  Guizot,  une  autre  proposition  d'arrange- 
ment à  intervenir  entre  le  sultan  et  Méhémet-Ali.  Une 
objection  mise  en  avant  par  le  gouvernement  français  aux 
dernières  propositions  de  l'Angleterre  fut  que,  bien  qu'on 
voulût  doUtier  à  Méhémet-Ali  la  forte  position  qui  s'étend 


PIECES  HISTORIQUKS.  479 

du  mont  Carmel  au  mont  Tabov,  on  le  priverait  de  la  forte- 
resse d'Acre. 

Pour  détruire  cette  objection,  le  baron  de  Neuniann  et 
moi  nous  proposcàmes,  par  l'intermédiaire  de  M.  Guizot,  que 
les  frontières  du  nord  de  celte  partie  de  la  Syrie  qui  serait 
administrée  par  le  paclia  s'étendraient  depuis  le  cap  Nakhara 
jusqu'au  dernier  point  nord  du  lac  Tibérias,  de  manière  à 
renfermer  dans  ses  limites  la  forteresse  d'Acre,  et  que  les 
frontières  de  l'est  s'étendraient  le  long  delà  côte  ouest  du  lac 
Tibérias,  et  ensuite  comme  il  a  été  proposé,  jusqu'au  golfe 
d'Akaba  ;  nous  déclanàmes  que  le  gouvernemen  t  de  cette  partie 
de  la  Syi'ie  ne  pourrait  être  donné  à  Méhémet-Ali  que  sa  vie 
durant,  et  que  ni  l'Angleterre,  ni  l'Autriche  ne  pouvaient 
consentir  à  accorder  l'hérédité  à  Méhémet-Ali  pour  aucune 
partie  de  la  Syrie.  .Te  déclarai  de  plus  à  M.  Giiizot  que  je 
ne  pouvais  aller  plus  loin,  en  fait  de  concessions,  dans  la 
vue  d'obtenir  la  coopération  de  la  France,  et  que  c'était  donc 
notre  dernière  proposition.  Le  baron  de  iXeumann  et  moi 
nous  fîmes  séparément  cette  communication  à  M.  Guizot; 
le  baron  de  Neimiann  d*abord  et  moi  le  lendemain.  M.  Gui- 
zot me  répondit  qu'il  ferait  connaître  cette  propi)sition  à 
son  gouvernement  ainsi  que  les  circonstances  que  je  lui  avais 
exposées,  et  qu'il  me  ferait  savoir  la  réponse  dès  qu'il  l'aurait 
reçiie.  Peu  de  temps  après,  les  [dénipotentiaires  d'Autriche, 
de  Prusse  et  de  Russie  m'informèrent  qu'ils  avaient  tout 
lieu  de  croire  que  le  gouvernemenl  français,  au  lieu  de  déci- 
der cette  proposition  lui-même,  l'avait  transmise  à  Alexan- 
drie pour  connaître  la  décision  de  Méhémet-Ali;  que  c'était 
placer  les  quatre  puissances  qui  s'occupaient  de  cette  alfaire, 
non  pas  en  face  de  la  France,  mais  de  Méhémet-Ali;  que, 
sans  parler  du  délai  qui  en  résultait,  c'était  ce  que  leurs 
cours  respectives  n'avaient  jamais  eu  l'intention  de  faire,  et 
ceà  (pioi  elles  n'avaient  pas  non  plus  l'intention  de  consentir, 
que  le  gouvernement  frani,ais  avait  ainsi  placé  les  plénipo- 
tentiaires dans  une  situation  fort  embarrassante. 

.le  convins  avec  eux  que  leurs  objections  étaient  justes  à 


480  PIÈCES  HISTORIQUES, 

l'égard  de  la  conduite  qu'ils  attribuaient  au  gouvernement 
français,  mais  que  M.  Guizot  ne  m'avait  rien  dit  sur  ce  que 
l'on  ferait.  On  avait  fait  connaître  à  Méhémet-Ali  que  le 
gonvernement  français  était,  en  ce  moment,  tout  occupé  de 
questions  parlementaires,  et  pouvait  naturellement  deman- 
der quelque  temps  pour  faire  une  réponse  à  nos  propositions  ; 
qu'il  ne  pouvait  d'ailleurs  y  avoir  un  grand  mal  à  un 
délai,  dans  cette  circonstance.  Vers  la  fin  de  juin,  je  pense 
que  c'est  le  27,  M.  Guizot  vint  chez  moi  et  me  lut  une  lettre 
qui  lui  avait  été  adressée  par  M.  Thiers,  contenant  la  ré- 
ponse du  gouvernement  français  à  notre  proposition.  Cette 
réponse  était  un  refus  formel.  M,  ïhiers  disait  ;  «  Que  le 
gouvernement  français  savait,  d'une  manière  positive,  que 
Méhémet-Ali  ne  consentirait  pas  à  la  division  de  la  Syrie,  à 
moins  qu'il  n'y  fût  forcé,  que  la  France  ne  pouvait  coopé- 
rer aux  mesures  à  prendre  contre  Méhémet-Ali  dans  cette 
circonstance  et  que  par  conséquent  elle  ne  pouvait  participer 
à  l'arrangement  projeté.  » 

La  France  ayant  refusé  d'accéder  à  Vultimalum  de  l'An- 
gleterre, les  plénipotenliBires  des  quatre  puissances  durent 
examiner  quelle  serait  la  marche  à  adopter  par  leurs  gouver- 
nements. 

La  position  des  cinq  puissances  était  celle-ci  :  toutes  cinq 
avaient  déclaré  être  convaincues  qu'il  était  essentiel,  dans  des 
intérêts  d'équilibre  et  pour  préserver  la  paix  de  l'Europe,  de 
conserver  l'indépendance  et  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman, 
sous  la  dynastie  actuelle;  toutes  les  cinq  elles  avaient  déclaré 
qu'elles  emploieraient  tous  leurs  moyens  d'inOuence  pour 
maintenir  cette  intégrité  et  cette  indépendance;  mais  la 
France,  d'un  coté,  soutint  que  le  meilleur  moyen  pour  arri- 
ver à  ce  résultat  était  d'abandonner  le  sultan  à  la  merci  de 
Méhémet-Ali,  et  de  lui  conseiller  de  se  soumettre  aux  con- 
ditions que  Méhémet  lui  imposerait,  alin  de  conserver  la 
paix,  sine  qua  non;  tandis,  que,  d'un  autre  côté,  les  quatic 
puissances  regardèrent  une  plus  longue  occupation  militaire 
des  provinces  du  sultan   par  Méhémet-Ali   comme    devant 


PIÈCES  HISTORIQUES.  481 

détruire  l'inlégrité  de  TEmpire  turc  et  être  fatale  à  son  in- 
dépendance; elles  crurent  donc  qu'il  était  nécessaire  de 
renfermer  Méliémct-Ali  dans  une  limite  plus  étroite. 

Après  environ  deux  mois  de  délibérations,  la  France  non- 
seulement  refusa  de  consentir  au  plan  proposé  par  les  qua- 
tre puissances  comme  ultimatum  de  leur  part,  mais  elle 
déclara  de  nouveau  qu'elle  ne  pouvait  s'associer  à  aucun 
arrangement  auquel  Méhémet-Ali  ne  consentirait  pas  de  son 
propre  mouvement  et  sans  qu'on  l'y  forçât.  11  ne  resta  donc 
aux  quatre  puissances  d'autre  alternative  que  d'adopter 
le  principe  posé  par  la  France,  qui  consistait  dans  la  soumis- 
sion entière  du  sultan  aux  demandes  de  Méhémet,  ou  d'agir 
d'après  leurs  principes  qui  consistaient  à  contraindre  Méhé- 
met-Ali à  accepter  un  arrangement  compatible,  quant  à  la 
forme,  avec  les  droits  du  sultan,  et,  quant  au  fond,  avec 
l'intégrité  de  l'Empire  ottoman.  Dans  la  première  hypothèse, 
on  aurait  obtenu  la  coopération  de  la  Francej  dans  la  seconde, 
on  devait  s'en  passer. 

Le  vif  désir  des  quatre  puissances  d'obtenir  la  coopération 
de  la  France  a  été  assez  manifesté  par  lesoffres  qu'elles  ont  faites 
pendant  plusieurs  mois  de  négociations.  Elles  en  connaissaient 
bien  la  valeur,  non-seulement  par  rapport  à  l'objet  qu'elles 
ont  actuellement  en  vue,  mais  encore  par  rapport  aux  inté- 
rêts généraux  et  permanents  de  l'Europe.  Mais  ce  qui  leur 
manquait,  et  ce  qu'elles  estimaient,  c'était  la  coopération  de 
la  France  pour  maintenir  la  paix,  pour  obtenir  la  sécurité 
future  de  l'Europe,  pour  arriver  à  l'exécution  pratique  des 
principes  auxquels  les  cinq  puissances  avaient  déclaré  vou- 
loir concourir.  Elles  estimaient  la  coopération  de  la  France, 
non-senlement  pour  elle-même,  pour  l'avantage  et  l'oppor- 
tunité du  moment,  mais  pour  le  bien  qu'elle  devait  procu- 
rer et  pour  les  conséquences  futures  qui  devaient  en  résul- 
ter. Elles  désiraient  coopérer  avec  la  France  pour  faire  le 
bien,  mais  elles  n'étaient  pas  préparées  à  coopérer  avec  elle 
pour  faire  le  mal. 

Croyant  donc  que  la  politique  conseillée  par  la  France 
T.  V.  -M 


■181  PIECES  HISTORIQUES, 

était  injiible  et  nullement  judicieuse  envers  le  sultan,  qu'elle 
pouvait  occasionner  des  malheurs  en  Europe,  qu'elle  ne  se 
coordonnait  pas  avec  les  engagements  publics  des  cinq  puis- 
sances, et  qu'elle  était  incompatible  avec  les  principes  qu'el- 
les avaient  mis  sagement  en  avant ,  les  quatre  puissances 
sentirent  qu'elles  ne  pouvaient  faire  le  sacrifice  qu'on  exi- 
geait d'elles,  et  mettre  ce  prix  à  la  coopération  de  la  France; 
si,  en  effet,  on  peut  appeler  coopération  ce  qui  devait  con- 
sister à  laisser  suivre  aux.  événements  leur  cours  naturel.  Ne 
pouvant  donc  adopter  les  vues  de  la  France,  les  quatre  puis- 
sances se  sont  déterminées  à  accomplir  leur  mission. 

Mais  cette  détermination  n'avait  pas  été  imprévue,  et  les 
éventualités  qui  devaient  s'ensuivre  n'avaient  pas  été  cachées 
à  la  France.  Au  contraire,  à  diverses  reprises,  pendant  la 
négociation,  et  pas  plus  tard  que  le  1"  octobre  dernier, 
j'avais  déclaré  à  l'ambassadeur  français  que  notre  désir  de 
rester  unis  avec  la  France  sur  cette  affaire  devait  avoir  une 
limite,  que  nous  désirions  marcher  en  avant  avec  la  France, 
mais  que  nous  n'étions  pas  disposés  à  nous  arrêter  avec 
elle,  et  que,  si  elle  ne  pouvait  trouver  moyen  d'entrer  en 
accommodement  avec  les  quatre  puissances,  elle  ne  pouvait 
être  étonnée  de  voir  celles-ci  s'entendre  entre  elles  et  agir 
sans  la  France. 

^  Le  comte  Sébasliani  me  répondit  qu'il  prévoyait  quenous  eu 
agirions  ainsi,  et  qu'il  pouvait  prédire  le  résultat  :  que  nous 
devions  tâcher  de  terminer  nos  arrangements  sans  la  pai- 
ticipation  de  la  France  et  que  nous  trouverions  que  nos 
moyens  étaient  insuffisants  ;  que  la  France  serait  specta- 
trice passive  et  tranquille  des  événements;  qu'après  une 
année  ou  une  année  et  demie  d'efforts  inutiles,  nous  re- 
connaîtrions que  nous  nous  sommes  trompés,  que  nous  nous 
adresserions  alors  à  la  France,  et  que  cette  puissance  coopére- 
rait à  arranger  ces  affaires  aussi  amicalement  après  que 
nous  aurions  échoué  qu'elle  l'eût  fait  avant  notre  tentative,  et 
qu'alors  elle  nous  persuaderait  probablement  d'accéder  à  des 
choses  auxquelles  nous  refusions  de  consentir  pour  le  moment. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  4k:3 

De  semblables  significations  furent  également  faites  à 
M.  Guizot  relativement  à  la  ligne  que  suivraient  probable- 
ment les  quatre  puissances  si  elles  ne  réussissaient  pas  à 
en  venir  à  un  arrangement  avec  la  France.  C'est  pourquoi  le 
gouvernement  français  ayant  refusé  Vultimatum  des  quatre 
puissances,  et  ayant,  en  le  refusant,  posé  de  nouveau  un 
principe  de  conduite  qu'il  savait  ne  pouvoir  être  adopté  par 
les  quatre  puissances,  principe  qui  consistait  notamment  en 
ce  qu'il  ne  pouvait  se  faire  aucun  règlement  entre  le  sul- 
tan et  son  sujet  si  ce  n'est  aux  conditions  que  le  sujet 
pourrait  accepter  spontanément,  ou,  en  d'autres  termes, 
dicter,  le  gouvernement  fiançais  dut  s'être  préparé  à  voir 
les  quatre  puissances  agir  sans  la  France  ;  et  les  quatre 
puissances,  ainsi  déterminées,  ne  pouvaient,  à  juste  titre, 
être  représentées  comme  se  séparant  elles-mêmes  de  la 
France,  ou  comme  excluant  la  France  de  l'arrangement 
d'une  grande  affaire  européenne.  Ce  fut  au  contraire  la 
France  qui  se  sépara  des  quatre  puissances,  car  ce  fut  la 
France  qui  se  posa  pour  elle-même  un  principe  d'action 
qui  rendit  impossible  sa  coopération  avec  les  autres  qua- 
tre puissances. 

Et  ici,  sans  chercber  à  m'élendre  sur  des  observations 
de  controverse  l'elativement  au  passé,  je  trouve  tout  à  fait 
nécessaire  de  remarquer  que  cette  séparation  volontaire  de 
la  France  n'était  pas  purement  produite  par' le  cours  des 
négociations  à  Londres,  mais  que,  à  moins  que  le  gouverne- 
ment de  Sa  Majesté  n'eût  été  étiangement  induit  en  erreur, 
elle  avait  encore  eu  lieu  d'une  manière  plus  décidée  dans  le 
cours  des  négociations  à  (>onstantinople.  Les  cinq  puissan- 
ces ont  déclaré  au  sultan,  par  la  noie  collective  qui  a 
été  remise  à  la  Porte,  le  27  juillet  1839,  par  leurs  repré- 
sentants à  Constanlinople,  que  leur  union  était  assurée,  et 
ceux-ci  lui  avaient  demandé  de  s'abstenir  de  toutes  négocia- 
lions  directes  avec  Mébémet-Ali,  et  de  ne  faire  aucun  arran- 
gement avec  le  pacha  sans  le  concours  des  cinq  puissances. 
Mais  cependant  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  a  de  bonnes 


484  PIECES  HISTORIQUES, 

raisons  de  croire  que,  depuis  quelques  mois,  le  représen- 
tant français  à  Constantinople  a  isolé  la  France,  d'une  ma- 
nière tranchée,  des  quatre  autres  puissances,  en  ce  qui  con- 
cerne les  questions  auxquelles  cette  note  se  rapportait,  et  qu'il 
a  pressé  vivement  et  à  plusieurs  reprises  la  Porte  de  négo- 
cier directement  avec  Méhémet-Ali,  et  de  conclure  un  arran- 
gement avec  le  pacha,  non-seulement  sans  le  concours  des 
quatre  autres  puissances,  mais  encore  sous  la  seule  médiation 
la  France,  et  conformément  aux  vues  particulières  du  gou- 
vernement français. 

En  ce  qui  concerne  la  ligne  de  conduite  suivie  par  la 
Grande-Bretagne,  le  gouvernement  français  doit  reconnaître 
que  les  vues  et  les  opinions  du  gouvernement  de  Sa  Majesté 
sur  les  affaires  d'Orient  n'ont  jamais  varié  le  moins  dumonde, 
depuis  le  commencement  de  ces  négociations,  excepté  en  ce 
que  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  a  oifert  de  modilier  ces 
vues  et  ces  opinions  dans  l'intention  d'obtenir  la  coopération 
de  la  France.  Ces  vues  et  opinions  ont  de  tout  temps  été  expri- 
mées franchement  et  sans  réserve  au  gouvernement  français, 
et  ont  été  constamment  appuyées,  auprès  de  ce  gouverne- 
ment, de  la  manière  la  plus  pressante  par  des  arguments  qui 
paraissaient  concluants  au  gouvernement  de  Sa  Majesté. 
Dès  les  premiers  pas  de  la  négociation,  les  déclarations  de 
principes,  faites  par  le  gouvernement  français  sur  les  moyens 
d'exécution,  différaient  de  celles  du  gouvernement  britanni- 
que ;  la  France  n'a  certainement  pas  le  droit^  de  qualifier 
de  dissidence  inattendue  entre  la  France  et  rAngleterre 
celle  que  le  gouvernement  français  reconnaît  avoir  existé 
depuis  longtemps.  Si  les  intentions  et  les  opinions  du  gou- 
vernement français  relativement  aux  moyens  d'exécution, 
ont  subi  un  changement  depuis  l'ouverture  des  négocia- 
tions, la  France  n'a  certainement  pas  le  droit  d'imputer  à 
la  Grande-Bretagne  une  divergence  de  politique  qui  pro- 
vient d'un  changement  de  la  part  de  la  France,  et  nulle- 
ment de  l'Angleterre. 

Mais  de  toute  manière,  qunnd,  de  cinq  puissances,  qua- 


PIECES  HISTORIQUES.  485 

trc  se  sont  trouvées  d'accord  sur  mie  ligne  de  conduite, 
et  que  la  cinquième  a  résolu  de  poursuivre  une  con- 
duite entièrement  différente,  il  ne  serait  pas  raisonnable 
d'exiger  que  les  quatre  abandonnassent ,  par  déférence 
pour  la  cinquième,  les  opinions  dans  lesquelles  elles  se  con- 
lii'ment  de  jour  en  jour  davantage,  et  qui  ont  trait  à  une 
({uestion  dune  importance  vitale  pour  les  intérêts  majeurs 
et  futurs  de  l'Europe. 

Mais  connue  la  France  continue  à  s'en  tenir  aux  prin- 
cipes généraux  dont  elle  a  fait  déclaration  au  commence- 
ment, et  à  soutenir  qu'elle  considère  le  maintien  de  l'in- 
tégrité et  de  l'indépendance  de  l'Empire  turc ,  sous  la 
dynastie  actuelle,  comme  nécessaire  pour  la  conservation 
de  l'équilibre  des  puissances  et  pour  assurer  la  paix; 
comme  la  France  n'a  jamais  méconnu  que  l'arrangement 
que  les  qiuilre  puissances  ont  l'intention  d'an)ener  entre 
le  ^iltan  et  le  pacha  fut,  s'il  pouvait  être  exécuté,  le 
meilleur  et  le  plus  complet,  et  comme  les  objections  de  la 
France  s'appliquent,  non  à  la  fin  qu'on  se  propose,  mais 
aux  moyens  par  lesquels  on  doit  arriver  à  cette  lin,  son 
opinion  étant  que  cette  lin  est  bonne,  mais  que  les  moyens 
sont  insuffisants  et  dangereux,  le  gouvernement  de  Sa  Ma- 
jesté a  la  confiance  que  l'isolement  de  la  France  des  autres 
(juatre  puissances,  isolement  que  le  gouvernement  de  Sa  ^la- 
jesté  regrette  on  ne  peut  plus  vivement,  ne  peut  pas  être 
de  longue  durée. 

Car  lorsque  les  quatre  puissances  réunies  au  sidlan 
seront  parvenues  à  amener  un  pareil  arrangement  entre  la 
Porte  et  ses  sujets,  arrangement  compatible  avec  l'intégrité 
de  l'Empire  ottoman  et  avec  la  paix  future  de  l'Europe,  il 
ne  restera  plus  de  dissidence  entre  la  France  et  ses  alliés, 
et  il  ne  peut  rien  avoir  qui  puisse  empêcher  la  France  de 
concourir  avec  les  quatre  puissances  à  tels  autres  engage- 
ments pour  l'avenir  qui  pourront  paraitre  nécessaires  pour 
donner  une  stabilité  convenable  aux  bons  effets  de  l'inter- 
vention des  ([uatre  puissances  en  faveur  du  sultan  ,  et  pour 


486  PIÈCES  HISTORIQUES. 

préserver   l'Empire    ottoman    de    tout   retour  de   dangei. 

Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  attend  avec  impatience  le 
moment  où  la  France  sera  en  position  de  reprendre  sa  place 
dans  l'union  des  puissances,  et  il  espère  que  ce  moment  sera 
hâté  par  l'entier  développement  de  l'influence  morale  de  la 
France.  Quoique  le  gouvernement  français  ait,  pour  des  rai- 
sons qui  lui  sont  propres,  refusé  de  prendre  part  aux  mesu- 
res de  coercition  contre  Méhémet-Ali,  certainement  ce  gou- 
vernement ne  peut  rien  objecter  à  l'emploi  de  ces  moyens 
de  persuasion  pour  porter  le  pacha  à  se  soumettre  aux  arran- 
gements qui  doivent  lui  être  proposés,  et  il  est  évident  qu'il 
y  a  plus  d'un  argument  qui  peut  être  mis  en  avant  et  plus 
d'une  considération  de  prudence  qui  peut  être  appuyée  au- 
près du  pacha  avec  plus  d'efficacité  par  la  France,  comme 
puissance  neutre  ne  prenant  aucune  part  à  ces  affaires,  que 
parles  quatre  puissances  qui  sont  activement  engagées  à  l'exé- 
cution des  mesures  de  contrainte. 

Quoiqu'il  en  soit,  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  a  la  con- 
fiance que  l'Europe  reconnaîtra  la  moralité  du  projet  qui  a 
été  mis  en  avant  par  les  quatre  puissances,  car  leur  but  est 
désintéressé  et  juste:  elles  ne  cherchent  pas  à  recueillir  quel- 
ques avantages  particuliers  des  engagements  qu'elles  ont 
contractés  ;  elles  ne  cherchent  à  établir  aucune  influence 
exclusive,  ni  à  faire  aucime  acquisition  de  territoire,  et  le 
but  auquel  elles  tendent  doit  être  aussi  profitable  à  la  France 
qu'à  elles-mêmes  parce  que  la  France,  ainsi  qu'elles-mêmes, 
est  intéressée  au  maintien  de  l'équilibre  des  puissances  et  à 
la  conservation  de  la  paix  générale. 

Vous  transmettrez  officiellement  à  M.  Thiers  une  copie  de 
cette  dépêche. 

Je  suis,  etc.  Palmerston. 

Foreign  Office,  31  août  1840. 


PIECES  HISTORIQUES.  487 

2»  Réponse  de  M.    Thiers    au  Mémorandum  de  lord 
Palmerston,  du  31  août  1840. 

Paris,  le  3  octobre  1840. 

Le  Président  do  Conseil,  Ministre  des  affaires 
étrangères , 

A  M.  L^ Ambassadeur  de  France  a  Londres. 

Monsieur  l'ambassadeur,  vous  avez  eu  connaissance  de  la 
dépêche  que  lord  Palmerston  a  écrite  à  M.  Bulwer  pour 
expliquer  la  conduite  du  gouvernement  britannique  dans 
l'importante  négociation  qui  s'est  terminée  par  le  traité  du 
15  juillet.  Cette  dépêche,  dont  je  me  plais  à  reconnaître  que 
le  ton  est  parfaitement  convenable  et  modéré,  contient  ce- 
pendant des  assertions  et  des  raisonnements  qu'il  est  impos- 
sible au  gouvernement  du  Roi  de  laisser  établir.  Sans  doute, 
pour  ne  pas  aggraver  une  situation  déjà  si  menaçante,  il 
vaudrait  mieux  laisser  le  passé  dans  l'oubli,  et  ne  pas  reve- 
nir siu' de»  contestations  trop  souvent  renouvelées;  mais, 
outre  que  lord  Palmerston  aurait  droit  de  trouver  mauvais 
que  sa  communication  restât  sans  réponse,  il  imporle  de 
représentei-,  dans  sa  vérité,  la  conduite  respective  de  chaque 
cour  pendant  cette  importante  négociation.  La  dépèche  de 
lord  Palmerston,  communiquée  à  toutes  les  légations  sous 
la  forme  d'exemplaires  imprimés,  est  déjà  devenue  publique. 
11  était  donc  indispensable  d'y  faire  une  réponse.  Celle  que 
je  vous  envoie,  et  dont  je  souhaite  que  le  cabinet  britanni- 
que ne  croie  pas  avoir  à  se  plaindre,  donnera  aux  faits  qui 
se  sont  passés  entre  les  divers  cabinets  le  sens  véritable  qu'ils 
nous  semblent  avoir.  Vous  voudiez  bien  en  laisser  copie  au 
secrétaire  d'État  de  Sa  Majesté  Britannique. 

Si  j'ai  bien  saisi  l'ensemble  de  l'exposé  présenté  par  lord 
Palmerston,  on  pourrait  le  résumer  comme  il  suit  : 

«  La  Grande-Bretagne,  complètement  désintéressée  dans 


188  PIÈCES  HISTOIUQUES. 

«  la  question  d'Orient,  n'a  poursuivi  qu'un  seul  but,  c'est 
«  l'indépendance  et  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman.  C'est 
«  ce  but  qu'elle  a  proposé  à  toutes  les  cours,  qu'elles  ont 
«  toutes  adopté  et  qu'elles  ont  toutes  poursuivi,  la  France 
«  comme  les  autres.  Dans  ce  but,  il  fallait  réduire  à  de  moin- 
c(  dres  proportions  les  prétentions  démesurées  du  vice-roi 
a  d'Egypte;  il  fallait  éloigner  le  plus  possible  du  Taurus  les 
c(  possessions  et  les  armées  de  cet  ambitieux  vassal.  Ce  qu'il  y 
((  avait  de  mieux,  c'était  de  mettre  le  désert  entre  le  sultan  et 
«  le  pacha;  c'était  de  réduire  Mébéniet-Âli  à  l'Egypte  et  de 
«  rendre  la  Syrie  au  sultan  Abdul-Medjid.Le  désert  de  Syrie 
«  aurait  alors  servi  de  barrière  entre  les  deux  Etats  et  ras- 
ce  sure  l'Empire  ottoman  et  l'Europe  intéressée  au  salut 
«  de  cet  Empire,  contre  l'ambition  de  la  famille  égyptienne. 
«  C'est  toujours  là  ce  que  l'Angleterre  a  proclamé  à  tou- 
«  tes  les  époques  de  la  négociation.  La  France,  par  la  n<»te 
«  collective  signée  à  Constantinople  le  27  juillet  1839,  et  par 
«  une  circulaire  adressée  le  17  du  même  mois  à  toutes  les 
«  cours,  la  France  avait  semblé  adhérer  au  principe  coni- 
«  niim,  en  proclamant,  d'ime  manière  aussi  absolue  que  les 
«  autres  cabinets,  l'indépendance  et  l'intégrité  de  l'Empire 
«  ottoman. 

«  Cependant  elle  s'est  ensuite  éloignée  de  ce  principe  en 
«  demandant  au  protit  du  vice-roi  un  démembrement  de 
«  l'Empire,  inconq)atible  avec  son  existence.  Dans  le  désir 
«  de  s'assurer  le  concours  de  la  France,  les  quatre  cabinets 
«  signataires  du  traité  du  15  juillet  ont  fait  arqirès  d'elle 
«  des  instances  réitérées  pour  l'amener  à  leurs  vues.  Ils  lui 
«  ont  même  fait  des  sacrifices  considérables,  car  ils  ont 
«  ajouté  à  l'Egypte,  héréditairement  concédée,  le  pachalik 
w  d'Acre  moins  la  place  de  ce  nom  ;  et  ensuite  ils  ont  con- 
((  senti  à  y  joindre  la  place  elle-même.  Mais  tous  ces  sacri- 
«  lices  sont  demeurés  inutiles;  la  France  a  persisté  à  s'éloi- 
«  gner  du  principe  que  les  cinq  cabinets  avaient  cru  devoir 
«  proclamer  en  commun. 

«  Les  autres  cours  n'ont  pas  pu  la  suivre  dans  celte  voie. 


PIECES  HISTORIQUES.  489 

«  Quelque  désir  qu'elles  éprouvassent  de  s'assurer  son  con- 
«  coursj  elles  ont  dû  enfin  se  séparer  d'elle,  et  signer  un 
«  acte  qui  ne  doit  pas  la  surprendre,  car  elle  avait  été  plus 
«  d'une  fois  avertie  que,  si  on  ne  parvenait  pas  à  s'entendre, 
«  il  faudrait  bien  finir  par  résoudre  à  quatre  la  question 
«  qu'on  ne  pouvait  résoudre  à  cinq. 

«  En  effet,  lord  Palincrston  avait  soigneusement  répété  à 
«  l'ambassadeur  de  France  que  la  proposition  contenue  de- 
«  puis  dans  le  traité  du  15  juillet  était  son  uUimatwn,  et 
«  que,  celle  proposition  refusée,  il  n'en  ferait  plus  d'autre. 
«  Il  a  bien  fallu  passer  outre,  et  ne  pas  laisser  périr  l'Em- 
«  pire  ottoman  par  de  trop  longues  hésitations.  Les  autres 
«  cours  ne  sauraient  être  accusées  d'avoir  voulu  offenser  la 
«  France  en  cette  occasion.  Quatre  cabinets,  étant  d'accord 
«  sur  une  question  de  la  plus  haute  importance,  ne  pou.- 
«  vaient  pas  indéfiniment  accorder  à  un  cinquième  le  sacri- 
«  lice  de  leurs  vues  et  de  leurs  intentions  parfaitement  dés- 
ce  intéressées. 

«  D'ailleurs ,  en  agissant  ainsi ,  les  quatre  cabinets  se 
«  rappelaient  que  la  France  avait,  au  mois  de  septembre 
«  1839,  par  l'organe  de  son  ambassadeur  à  Londres,  pro- 
«  posé  un  plan  d'arrangement  fondé,  à  peu  de  chose  près,  sur 
«  les  mêmes  bases  que  le  traité  du  1 5  juillet;  que  plus  tard,  en 
((  combattant  le  projet  présenté  par  l'Angleterre,  elle  avait 
K  reconnu  que,  sauf  la  difficulté  et  le  danger  des  moyens 
«  d'exécution,  il  serait  incontestablement  préférable  à  tout 
«  autre;  qu'enfin,  en  toute  occasion,  elle  avait  manifesté 
«  l'intention  de  ne  mettre  aucun  obstacle  à  ces  moyens 
«  d'exécution,  ils  devaient  donc  penser  que,  si,  pour  des 
«  considérations  particulières,  elle  refusait  de  se  joindre  à 
M  eux  pour  contraindre  Méhémet-Ali  par  la  force,  elle  ne 
K  mettrait  du  moins  aucun  obstacle  à  leurs  efforts,  que 
«  même  elle  les  seconderait  par  l'emploi  de  son  influence 
«  morale  à  Alexandrie.  Les  quatre  cabinets  espèrent  encore 
«  que,  lorsque  le  traité  du  15  juillet  aura  reçu  son  accoui- 
«  plissement,  la  France  se  joindra  de  nouveau   à  eux  pour 


490  PIÈCES  HISTORIQUES. 

«  assurer  d'une  manière  définitive  le  maintien  de  l'Empire 

«  ottoman.  » 

Telle  est,  si  je  ne  me  trompe,  l'analyse  exacte  et  rigou- 
reuse de  l'exposé  que  lord  Palmerston,  et  les  quatre  cours 
en  général,  ne  cessent  de  faire  des  négociations  auxquelles  a 
donné  lieu  la  question  turco-égyptienne. 

D'après  cet  exposé, 

La  France  aurait  été  inconséquente  ; 

Elle  aurait  voulu  et  ne  voudrait  plus  l'intégrité  et  l'indé- 
pendance de  l'Empire  ottoman  ; 

Les  quatre  cours  auraient  fait  des  sacrifices  réitérés  à  ses 
vues; 

Elle  auraient  iini  par  lui  présenter  un  ultimatum  fondé 
sur  une  ancienne  proposition  de  son  propre  ambassadeur; 

Elles  n'auraient  passé  outre  qu'après  cet  ultimatum  refusé; 

Elles  auraient  droit  d'être  surprises  de  la  manière  dont 
la  France  a  accueilli  le  traité  du  15  juillet,  car,  d'après  ses 
propres  déclarations,  on  aurait  dû  s'attendre  qu'elle  donne- 
rait à  ce  traité  plus  qu'une  adhésion  passive,  et  au  moins  son 
influence  morale. 

Le  récit  exact  des  faits  répondra  complètement  à  cette  ma- 
nière de  présenter  les  négociations. 

Lorsque  la  Porte,  mal  conseillée,  renouvela  ses  hostilités 
contre  le  vice-roi,  et  à  la  fois  perdit  son  armée  de  terre  et  sa 
flotte,  lorsqu'à  toutes  ces  pertes  se  joignit  la  mort  du  sultan 
Mahmoud,  quelle  fut  la  crainte  de  l'Angleterre  et  de  la  France, 
alors  toutes  les  deux  parfiiitement  unies?  Leur  crainte  fut 
de  voir  Ibrahim  victorieux  franchir  le  Taurus,  menacer 
Constantinople,  et  amener  à  l'instant  même  les  R\isses  dans 
la  capitale  de  l'Empire  ottoman.  Tout  ce  qu'il  y  a  en  Europe 
d'esprits  éclairés  s'associa  à  cette  inquiétude. 

Quelles  furent  à  ce  sujet  les  propositions  de  lord  Palmer- 
ston? Une  première  fois,  en  son  nom  personnel,  une  seconde 
fois  au  nom  de  son  cabinet,  il  proposa  à  la  France  de  réunir 
deux  flottes,  l'une  anglaise,  l'autre  française,  de  les  diriger  vers 
les  côtes  de  la  Syrie,  d'adresser  une  sommation  aux  deux 


PIECES  HISTORIQUES.  491 

parties  belligérantes,  afin  de  les  obligera  suspendre  les  hos- 
tilités, d'appuyer  cette  sommation  par  les  moyens  mariti- 
mes, puis  de  réunir  les  deux  flottes  et  de  demander  à  la 
Porte  l'entrée  des  Dardanelles,  ou  de  forcer  ce  célèbre  pas- 
sage, si  la  lutte  entre  le  pacha  et  le  sultan  avait  ramené  les 
Russes  à  Constantinoplc. 

Ce  que  l'Angleterre,  et  avec  elle  tous  les  politiques  pré- 
voyants entendaient  alors  par  l'intégrité  et  l'indépendance 
de  l'Empire  ottoman,  c'était  donc  le  préserver  de  la  pro- 
tection exclusive  des  armées  russes,  et,  pour  prévenir  le 
cas  de  cette  protection,  d'empêcher  le  vice-roi  de  mar- 
cher sur  Constantinoplc. 

La  France  entra  pleinement  dans  cette  pensée;  Elle  em- 
ploya son  influence  auprès  de  Méhémet-Ali  et  de  son  fils 
pour  arrêter  l'armée  égyptienne  victorieuse;  elle  y  réus- 
sit, et,  pour  parer  au  danger  plus  sérieux  de  voir  les  ar- 
mées russes  à  Constantinoplc,  elle  pensa  qu'avant  de  for- 
cer les  Dardanelles,  il  convenait  de  demander  à  la  Porte  son 
consentement  à  l'entrée  des  deux  flottes,  dans  le  cas  où  un 
corps  de  troupes  russes  aurait  franchi  le  Bosphore. 

I/Angleterre  accéda  à  ces  propositions,  et  les  deux  ca- 
binets furent  parfaitement  d'accord.  Les  mois  d'indépen- 
dance et  d'intégrité  de  l'Empire  ottoman  ne  signifiaient 
pas  alors,  on  ne  saurait  trop  le  faire  remarquer,  qu'on 
enlèverait  à  Méhémet-Ali  telle  ou  telle  partie  des  teiritoi- 
res  qu'il  occupait,  mais  qu'on  l'empêcherait  de  marcher 
sur  la  capitale  de  l'Empire,  et  d'attirer,  par  la  présence  des 
soldat  égyptiens,  la  présence  des  soldats  russes. 

Le  secrétaire  d'Etat  de  Sa  Majesté  Britannique,  s'entrete- 
nant  à  ce  sujet  avec  M.  de  Bourqueney ,  le  25  mai  et  le  20  juin, 
reconnaissait  qu'il  y  avait  en  Fiance  et  en  Angleterre  une 
opinion  en  laveur  de  la  famille  égyptienne  ;  qu'en  France 
cette  opinion  était  beaucoup  plus  générale  ;  que,  par  suite, 
le  gouvernement  français  devait  être  beaucoup  plus  favo- 
rable que  le  gouvernement  anglais  à  Méhémet-Ali;  que 
c'était  là  sans  doule  une  difficulté  de  la  situation,  mais 


492  PIÈCES  HISTORIQUES, 

que  c'était  une  considération  secondaire;  qu'une  considé- 
ration supérieure  devait  dominer  toutes  les  autres^  c'était 
le  besoin  de  sauver  l'Empire  ottoman  d'une  protection  exclu- 
sive, et  tôt  ou  lard  mortelle  pour  lui,  si  la  France  et  l'An- 
gleterre ne  s'entendaient  pas. 

La  P'rance  partageait  ces  idées.  Sa  politique  tendait  con- 
séquemment  à  un  double  but,  celui  d'arrêter  le  vice-roi 
lorsque  de  vassal  puissant,  mais  soumis,  il  passerait  au  rôle 
de  vassal  insoumis  et  menaçant  le  trône  de  son  maître,  et  de 
substituer,  à  la  protection  exclusive  d'une  puissance,  celle 
des  cinq  puissances  prépondérantes  en  Europe. 

C'est  dans  ces  vues  ({u'elle  signa,  en  commun,  la  note  du 
27  juillet,  note  tendant  à  placer  la  protection  des  cinq  cours 
entre  le  sultan  vaincu  et  le  pacha  victorieux;  c'est  dans  ces 
vues  qu'elle  adressa,  le  17  juillet,  ime  circulaire  à  toutes  les 
cours  pour  provoquer  une  })rofession  commune  de  respect 
pour  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman;  c'est  dans  ces  vues 
({u'elle  proposa  elle-même,  et  la  première,  d'associer  l'Au- 
triche, la  Prusse  et  la  lUissie  elle-même  à  toutes  les  résolu- 
tions relatives  à  la  question  turco-égyptienne. 

Lord  Palmerston  se  rappellera  sans  doute  qu'il  était  moins 
disposé  que  la  France  à  provoquer  ce  concours  général  des 
cinq  puissances;  et  le  cabinet  français  ne  peut  que  se  sou- 
venir avec  un  vif  regret,  en  comparant  le  temps  d'alors  au 
temps  d'aujourd'hui,  que  c'était  sur  la  France  surtout  que 
le  cabinet  anglais  croyait  pouvoir  compter  pour  assurer  le 
salut  de  l'Empire  turc. 

Personne  n'était  disposé  à  croire  alors  que  l'intégrité  de 
l'Empire  ottoman  consistât  dans  la  limite  qui  séparerait  en 
Syrie  les  possessions  du  sultan  et  du  vice-roi.  Tout  le  monde 
la  faisait  consister  dans  un  double  ftiit  :  empêcher  Ibrahim 
de  menacer  la  capitale,  et  dispenser  les  Russes  de  la  secou- 
rir. La  France  partageait  avec  tous  les  cabinets  cette  croyance 
à  laquelle  elle  est  l'estée  tidèle, 

L'Autriche  et  la  Prusse  adhérèrent  aux  vues  de  la  France 
et  de  l'Angleterre.  La  cour  de  Russie  refusa  de  prendre  part 


PIECES  HISTORIQUES.  49r-{ 

aux  conférences  qui  devaient  se  tenir  à  Vienne,  dans  le  but 
de  généraliser  le  protectorat  européen  à  l'étrard  du  sultan. 
Elle  approuvait  peu  l'cmpressenicnt  des  puissances  d'Occi- 
dent à  se  mêler  de  la  question  d'Orient:  «  L'empereur,  disait 
«  M.  de  Nesschode  dans  une  dépêche  écrite  le  G  août  1839 
«  à  M.  de  Medem,  et  communiquée  officiellement  au  gouver- 
«  nement français, l'empereur nedésespèrenuUementdusalut 
«  de  la  Porte,  pouvu  que  les  puissances  de  l'Europe  sachent 
«  respecter  son  repos,  et  que  par  une  agitation  intempestive 
«  elles  ne  finissent  pas  par  l'ébranler  tout  en  voulant  le 
«  raffermir.  »  La  cour  de  Russie  jugeait  donc  peu  convena- 
ble de  s'interposer  entre  le  sultan  et  le  pacha,  croyait  qu'il 
suffisait  d'empêcher  le  vice-roi  de  menacer  Constantinople 
et  semblait  regarder  un  arrangement  direct  comme  la  res- 
source la  plus  convenable  à  cette  situation.  «  Du  reste,  disait 
«  encore  M.  de  Ncsselrodc  à  l'ambassadeur  de  France,  au 
«  commencement  d'août  1831),  un  peu  plus,  un  peu  moins 
«  de  Syiie,  donné  ou  ôté  au  pacha,  nous  touche  peu.  Notre 
«  seule  condition  c'est  que  la  Porte  soit  libre  dans  le  consen- 
«  tement  qu'elle  donnera,  » 

A  cette  époque  donc,  les  quatre  cours,  depuis  signataires 
du  traité  du  15  juillet,  les  quatre  cours  n'étaient  pas,  comme 
on  voudrait  le  faire  croire  aujourd'hui,  imies  de  vues,  en 
présence  de  la  France  seule  dissidente  et  empêchant  tout 
accord  par  ses  refus  perpétuels. 

[jC  danger  s'était  éloigné  depuis  qu'Ibrahim  avait  sus])endu 
sa  marche  victorieuse.  Les  deux  parties  belligérantes  étaient 
en  présence,  le  pacha  tout-puissant,  le  sultan  vaincu  et  sans 
ressources,  mais  immobiles  tous  les  deux,  grâce  à  l'interven- 
tion de  la  France,  Le  cabinet  britanni({ue  proposa  d'arracher 
la  flotte  turque  des  mains  de  Méhémet-Ali.  La  France  s'y 
refusa,  craignant  de  provoquer  de  nouvelles  hostilités.  Alors 
commença  le  funeste  dissentiment  qui  a  séparé  la  France  de 
l'Angleterre,  et  qu'il  fiuil  à  jamais  regretter,  dans  l'intérêt 
de  la  paix  et  de  la  civilisation  du  monde. 

Les  mauvaises  dispositions  du  cabinet  britannique  contre 


494  PIÈCES  HISTORIQUES, 

le  vice-roi  d'Egypte  éclatèrent  avec  beaucoup  de  vivacité  :  la 
France  chercha  à  les  tempérer.  Le  cabinet  britannique,  sur 
les  représentations  de  la  France,  appréciant  le  danger  d'un 
acte  de  vive  force,  renonça  à  recouvrer  la  flotte  turque  par 
des  moyens  violents.  Cette  proposition  n'eut  point  de  suite. 

Il  était  devenu  nécessaire  de  s'expliquer  enfin  pour  savoir 
de  quelle  manière  se  viderait  la  question  territoriale  entre  le 
sultan  et  le  vice-roi.  Le  dissentiment  entre  les  vues  de  la 
France  et  de  l'Angleterre  éclata  plus  vivement.  Lord  Palmer- 
ston  déclara  qu'à  ses  yeux  le  vice-roi  devait  recevoir  l'Egypte 
héréditairement;  mais  que,  pour  prix  de  cette  hérédité,  il 
devait  abandonner  immédiatement  les  villes  saintes,  l'île  de 
Candie,  le  district  d'Adana  et  la  Syrie  tout  entière.  Toute- 
fois, il  modifia  un  peu  ses  premières  vues,  et  consentit  à 
joindre  à  la  possession  héréditaire  de  l'Egypte  la  possession, 
héréditaire  aussi,  du  pachalik d'Acre,  moins  la  place  d'Acre. 

La  France  n'admit  point  ces  propositions  :  elle  jugea  que 
le  vice-roi,  vainqueur  du  sultan  à  Nezib,  sans  avoir  été  l'a- 
gresseur, ayant  de  plus  consenti  à  s'arrêter  quand  il  pou- 
vait fondre  sur  l'Empire  et  renverser  le  trône  du  sultan, 
méritait  plus  de  ménagement.  Elle  pensa  que,  de  la  part 
des  puissances  qui  l'avaient  engagé,  en  1833,  à  accepter  les 
conditions  de  Kutahié,  il  y  aurait  peu  d'équité  à  lui  imposer 
des  conditions  beaucoup  plus  rigoureuses  alors  qu'il  n'avait 
rien  fait  pour  perdre  le  bénéfice  de  cette  transaction.  Elle 
crut  qu'en  lui  enlevant  les  villes  saintes,  l'île  de  Candie,  le 
district  d'Adana,  position  offensive  et  qui ,  restituée  à  la 
Porte,  rendait  à  celle-ci  toute  sécurité,  on  devait  lui  assurer 
la  possession  héréditaire  de  l'Egypte  et  de  la  Syrie.  La  victoire 
de  Nezib,  gagnée  sans  agression  de  sa  part,  aurait  pu  seule 
lui  valoir  l'hérédité  de  ses  possessions  depuis  le  Nil  jusqu'au 
Taurus.  Mais  en  tenant  la  victoire  de  Nezib  pour  non  avenue, 
en  faisant  acheter  à  Méhémet-Aii  l'hérédité,  au  prix  d'une 
partie  de  ses  possessions  actuelles,  il  y  avait  du  moins  rigou- 
reuse justice  à  ne  pas  lui  enlever  plus  que  Candie,  Adana  et 
les  villes  saintes.  D'ailleurs  la  France  demandait  par  quels 


PIÈCES  HISTORIQUES.  495 

moyens  on  prétendait  réduire  Méhémet-Âli.  Sans  doute  les 
cabinets  européens  étaient  forts  contre  lui,  lorsqu'il  voulait 
menacer  Constantinople;  dans  ce  cas,  des  flottes  dans  la 
mer  de  Marmara  suffisaient  pour  l'arrêter.  Mais  pour  lui 
ôter  la  Syrie,  quels  moyens  avait  on?  Des  moyens  peu  effi- 
caces, comme  un  blocus;  peu  légitimes,  comme  des  provo- 
cations à  l'insurrection;  très-dangereux,..très-contraires  au 
but  proposé,  comme  ime  armée  russe.  La  France  pioposa 
donc,  en  septembre  1839,  d'adjuger  au  vice-roi  l'hérédité 
de  l'Egypte  et  l'hérédité  de  la  Syrie, 

Jamais,  à  aucune  époque  de  la  négociation,  la  France  n'a 
proposé  autre  chose,  excepté  dans  ces  derniers  temps,  lors- 
qu'elle a  conseillé  au  vice-roi  de  se  contenter  de  la  possession 
viagère  de  la  Syrie.  J'ai  examiné  les  dépêches  antérieures  à 
mon  administration,  et  je  n'y  ai  vu  nulle  part  que  le  général 
Sébastiani  ait  été  autorisé  à  proposer  la  délimitation  conte- 
nue dans  le  traité  du  15  juillet,  ou  qu'il  ait  spontanément 
pris  sur  lui  de  la  proposer.  Je  lui  ai  demandé,  à  lui-même, 
quels  étaient  ses  souvenirs  à  cet  égard,  et  il  m'a  affirmé  qu'il 
n'avait  fait  aucune  proposition  de  ce  genre.  La  France  donc 
proposa  en  1839  l'attribution  au  vice-roi  de  l'hérédité  de 
l'Egypte  et  de  l'hérédité  de  la  Syrie.  Elle  fut  malheureuse- 
ment en  dissentiment  complet  avec  l'Angleterre. 

Ce  dissentiment,  à  jamais  regrettable,  fut  bientôt  connu 
de  l'Europe  entière.  Tout  à  coup,  et  comme  par  enchante- 
ment, il  fit  cesser  les  divergences  qui  avaient  séparé  les  quatre 
cours,  et  amena  entre  elles  un  subit  accord.  L'Autriche, 
qui  d'abord  avait  donné  une  pleine  adhésion  à  nos  proposi- 
tions, qui,  sur  le  point  de  notifier  cette  adhésion  à  Londres, 
n'avait,  nous  disait-elle,  suspendu  cette  notification  que  pour 
nous  donner  le  temps  de  nous  mettre  d'accord  avec  l'Angle- 
terre, l'Autriche  commença  à  dire  qu'entre  la  France  et  l'An- 
gleterre elle  se  prononcerait  pour  celle  des  deux  cours  qui 
accorderait  la  plus  grande  étendue  de  territoire  au  sultan.  11 
est  vrai  qu'alors  elle  protestait  encore  contre  la  pensée  de 
recourir  à  des  moyens  coercitifs  dont  elle  était  la  première 


496  PIECES  HISTORIQUES, 

à  proclamer  le  danger.  La  Prusse  adopta  le  sentiment  de 
rAutriche.  La  Russie  envoya  à  Londres  M.  de  Hrunnow,  en 
septembre  1839,  pour  faire  ses  propositions.  La  Russie,  qui 
naguère  repoussait  comme  peu  convenable  l'idée  d'une  in- 
tervention européenne  entre  le  sultan  et  le  vice-roi,  et  ne 
semblait  voir  de  ressource  que  dans  un  arrangement  direct, 
la  Russie  adhérait  maintenant  à  tous  les  arrangements  ter- 
ritoriaux qu'il  plairait  à  l'Angleterre  d'adopter,  et  demandait 
qu'en  cas  de  reprise  des  hostilités,  on  la  laissât,  au  nom  des 
cinq  cours,  couvrir  Constantinople  avec  une  armée,  tandis 
que  les  Hottes  anglaise  et  française  bloqueraient  la  Syrie. 

Ces  propositions  réalisaient  justement  la  combinaison  que 
l'Angleterre  avait  jusque-là  regardée  comme  la  plus  dange- 
reuse pour  l'Empire  ollonian,  la  protection  d'une  armée 
russe;  combinaison  redoutable,  non  par  la  possibilité  qu'une 
armée  russe  put  être  tentée  de  rester  définitivement  à  Con- 
stantinople, mais  uniquement  parce  que  la  Russie,  ajoutant 
ainsi  au  fait  de  1833  un  second  fait  exactement  semblable, 
aurait  créé  en  sa  faveur  l'autorité  des  précédents. 

Cespropositions  ne  furent  pointaccueillies.  M.  de  Rrunnow 
quitta  Londres  et  y  revint  en  janvier  1810  avec  des  proposi- 
tions nouvelles.  Elles  différaient  des  premières  en  ce  qu'elles 
accordaient  à  la  France  et  à  l'Angleterre  la  faculté  d'intro- 
duire chacune  trois  vaisseaux  dans  une  partie  limitée  de  la 
mer  de  Marmara,  pendant  que  les  troupes  russes  occuperaient 
Constantinople. 

La  négociation  s'est  arrêtée  là  pendant  plusieurs  mois, 
depuis  le  mois  de  février  jusqu'à  celui  de  juillet  1840.  Dans 
cet  intervalle,  un  nouveau  ministère  et  un  nouvel  ambassa- 
deur ont  été  chargés  des  affaires  de  la  France.  Le  cabinet 
français  a  toujours  répété  qu'il  ne  croyait  pas  juste  de 
retrancher  la  Syrie  du  nombre  des  possessions  égyptiennes; 
que,  s'il  était  possible  que  le  vice-roi  y  consentît,  la  France 
ne  pouvait  être  pour  le  vice-roi  plus  ambitieuse  que  lui- 
même  ;  mais  que,  s'il  fallait  lui  arracher  la  Syrie  par  la 
force,  le  gouvernement  français  ne  voyait,  pour  y  réussir, 


PIÈCES  HISTORIQUES.  497 

que  (les  moyens  ou  inefficaces  ou  dangereux^  et  que^  dans 
ce  cas,  il  s'isolerait  des  autres  cours  et  tiendrait  une  conduite 
tout  à  fait  séparée. 

Pendant  que  le  cabinet  français  tenait  ce  langage  à  Londres 
avec  f]-anc]iise  et  persévérance,  l'ambassadeur  français  à 
Conslantinople  ne  cherchait  pas  à  négocier  un  arrangement 
direct  entre  le  sultan  et  le  vice-roi;  i!  ne  donnait  pas,  ainsi 
que  semble  le  croire  lord  Palmerslon  sans  l'affirmer,  il  ne 
donnait  pas  le  premier  l'exemple  de  la  séparation. 

Jamais  notre  représentant  à  Constantinople  n'a  tenu  la 
conduite  qu'on  lui  prête  ;  jamais  les  instructions  du  gou- 
vernement du  Roi  ne  lui  ont  prescrit  une  pareille  marche. 
Sans  doute  la  France  n'a  cessé  de  travailler  à  un  rappro- 
chement entre  le  sultan  et  le  vice-roi,  à  les  disposer  l'un  et 
l'autre  à  de  raisonnables  concessions,  à  faciliter  ainsi  la 
tâche  délicate  dont  l'Europe  s'était  imposé  l'accomplisse- 
ment; mais  nous  avons  constamment  recommandé,  tant  à 
M.  le  comte  de  Pontois  qu'à  M.  Cochelet,  d'éviter  avec  le 
plus  grand  soin  tout  ce  qui  eût  pu  être  considéré  comme 
une  tentative  de  mettre  à  l'écart  les  autres  puissances,  et  ils 
ont  été  scupuleusement  fidèles  à  cette  recommandation. 

L'Angleterre  avait  à  choisir  entre  la  Russie,  lui  ofTranl 
Pabandon  du  vice-roi  à  condition  de  faire  adopter  les  pro- 
positions de  M.  de  Hrunnow,  c'est-à-dire  l'exécution  consen- 
tie par  l'Europe  du  traité  d'Unkiar-Skelessi,  et  la  France 
ne  demandant  qu'une  négociation  équitable  et  modérée  en- 
tre le  sultan  et  Méiiémet-Ali,  luie  négociation  qui  prévînt 
de  nouvelles  hostilités,  et,  à  la  suite  de  ces  hostilités,  le  cas 
le  plus  dangereux  pour  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman, 
la  protection  directe  et  matérielle  d'un  seul  Etat  puissant. 

Avant  de  faire  son  choix  définitif  entre  la  Russie  et  la 
France,  le  cabinet  de  Londres  ne  nous  a  pas  fait  les  offres 
réitérées  dont  on  parle  pournous  amener  à  ses  vues.  Ses 
efforts  se  sont  bornés  à  une  seule  proposition. 

En  1839,  on  accordait  au  vice-roi  la  possession  hérédi- 
taire de  l'Egypte  et  du  pachalik  d'Acre,    moins  la  citadelle; 

T.  T.  32 


498  PIÈCES  HISTORIQUES, 

en  1840,  lord  Palmerston  nous  proposa  de  lui  accorder 
le  pachalik  d'Acre  avec  la  citadelle  de  plus,  mais  avec  Thé- 
rédité  de  moins.  Assurément,  c'était  là  retrancher  de  la 
première  otTre  plus  qu'on  n'y  ajoutait,  et  on  ne  pouvait 
pas  dire  que  ce  fût  une  proposition  nouvelle,  ni  surtout 
plus  avantageuse. 

Mais  cette  proposition,  si  peu  digne  du  titre  de  propo- 
sition nouvelle,  car  elle  ne  contenait  aucun  avantage  nou- 
veau, n'avait  en  rien  le  caractère  d'un  ultimatum.  Elle 
ne  nous  fut  nullement  présentée  ainsi.  Nous  étions  si  loin 
de  la  considérer  sous  cet  aspect  que,  sur  une  insinuation 
de  MM.  de  Bulow  et  de  Neumann,  nous  conçûmes  l'es- 
pérance d'obtenir  pour  le  vice-roi  la  possession  viagère  de 
toute  la  Syrie,  jointe  à  la  possession  héréditaire  de  l'Egypte. 

Sur  l'affirmation  de  MM.  de  Bulow  et  de  Neumann  que 
cette  proposition,  si  elle  était  faite,  serait  la  dernière  con- 
cession de  lord  Palmerston,  nous  envoyâmes  M.  Eugène 
Périer  à  Alexandrie  pour  disposer  le  vice-roi  à  consentir 
à  un  arrangement  qui  nous  semblait  le  dernier  possible. 
Ce  n'était  pas,  comme  le  dit  lord  Palmerston,  faire  dépendre 
la  négociation  de  la  volonté  d'un  pacha  d'Egypte,  mais  dis- 
poser les  volontés  contraires  et  les  amener  à  un  arran- 
gement amiable  qui  prévint  le  cruel  spectacle  aujoin-d'hui 
donné  au  monde. 

La  France  avait  quelque  droit  de  penser  qu'une  si  longue 
négociation  ne  se  terminerait  pas  sans  une  dernière  explica- 
tion, que  la  grande  et  utile  alliance,  qui  depuis  dix  ans  la 
liait  à  l'Angleterre,  ne  se  dissoudrait  pas  sans  un  dernier 
effort  de  rapprochement.  Les  insinuations  qui  lui  avaient  été 
faites,  et  qui  tendaient  à  faire  croire  que  peut-être  on  accor- 
derait la  possession  viagère  de  la  Syrie  au  vice-roi,  devaient 
l'entretenir  dans  cette  espérance.  Tout  à  coup,  le  17  juillet, 
lord  Palmerston  appelle  au  Foreign  Office  l'ambassadeur  de 
France,  et  lui  apprend  qu'un  traité  avait  été  signé  depuis 
l'avant-veille;  il  le  lui  apprend  sans  même  lui  donner  con- 
naissance du  texte  de  ce  traité.  I^e  cabinet  français  a  dû  en 


PIÈCES  HISTORIQUES.  499 

être  surpris.  Il  n'ignorait  pas  sans  doute  que  les  trois  cours 
du  continent  avaient  adhéré  aux  vues  de  l'Angleterre,  que, 
par  conséquent  un  arrangement  des  quatre  cours  sans  la 
France  était  possible;  mais  il  ne  devait  pas  croire  quecetarran- 
gement  aurait  lieu  sans  qu'on  l'en  eût  préalablement  averti, 
et  que  l'alliance  française  serait  aussi  promptement  sacrifiée. 

L'offre  que  le  vice-roi  a  faite,  en  juin,  au  sultan ,  de  res- 
tituer la  flotte  turque,  et  de  laquelle  on  a  craint  de  voir  sortir 
un  arrangement  direct  secrètement  proposé  par  nous,  la 
possibilité  qui  s'est  offerte  à  celte  époque  d'insurger  la  Syrie, 
paraissent  ètie  les  deux  motifs  qui  ont  fait  succéder  dans  le 
cabinet  anglais,  à  une  longue  inertie,  une  résolution  soudaine. 
Si  le  cabinet  britannique  avait  voulu  avoir  avec  nous  une 
dernière  et  franche  explication,  le  cabinet  français  aurait  pu 
lui  démontrer  que  l'offre  de  renvoyer  la  flotte  n'était  pas  une 
combinaison  de  la  France  pour  amener  un  arrangement  di- 
rect, car  elle  n"a  connu  cette  offre  qu'après  qu'elle  a  été 
faite;  peut-être  aussi  aurait-il  pu  lui  persuader  que  le  soulè- 
vement de  la  Syrie  était  un  moyen  peu  digne  et  peu  sûr. 

Tels  sont  les  faits  dont  la  France  affirme  la  vérité  avec  la 
sincérité  et  la  loyauté  qui  conviennent  à  une  grande  nation. 

11  en  résulte  évidemment  : 

1»  Que  Tindépendance  et  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman 
ont  été  enlendues,  au  début  de  la  négociation,  comme  la 
France  les  entend  aujourd'hui,  non  pas  comme  une  limite 
territoriale  plus  ou  moins  avantageuse  entre  le  sultan  et  le 
vice-roi,  mais  comme  une  garantie  des  cinq  cours  contre 
-une  marche  offensive  de  Méhémet-Ali,  et  contre  la  protec- 
tion exclusive  d'une  seule  de  ces  cinq  puissancci  ; 

2»  Que  la  France,  loin  de  modifier  ses  opinions  en  pré- 
sence des  quatre  cours  toujours  unies  de  vues,  d'intentions 
et  de  langage,  a  toujours,  au  contraire,  entendu  la  question 
turco  égyptienne  d'une  seule  manière,  tandis  qu'elle  a  vu  les 
quatre  cours,  d'abord  en  désaccord,  s'unir  ensuite  dans  l'idée 
de  sacrifier  le  vice-roi,  et  l'Angleterre,  satisfaite  de  ce  sacri- 
lice,  se  rapprocher  des  trois  autres  et  former  une  union,  il 


500  PIÈCES  HISTORIQUES, 

est  vrai,  aujourd'hui  très-persévérante  dans  ses  vues,  très- 
soudaine,  très-inquiétante  dans  ses  résolutions; 

3»  Qu'on  n'a  pas  fait  à  la  France  des  sacrifices  réitérés 
pour  l'attirer  au  projet  des  quatre  cours,  puisqu'on  s'est  borné 
à  lui  offrir,  en  1839,  de  joindre  à  l'Kgypte  le  pachalik  d'A- 
cre, sans  la  place  d'Acre,  mais  avec  l'hérédité  de  ce  pachalik, 
et  à  lui  offrir  en  1840  le  pachalik  d'Acre,  avec  la  place, 
mais  sans  l'hérédité; 

4°  Qu'elle  n'a  pas  été  avertie,  comme  on  le  dit,  que  les 
quatre  cours  allaient  passer  outre  si  elle  n'adhérait  pas  à  leurs 
vues,  que,  tout  au  contraire,  elle  avait  quelques  raisons  de 
s'attendre  à  de  nouvelles  propositions  quand,  à  la  nouvelle 
du  départ  de  Sami-Bcy  pour  Constantinople  et  de  l'insurrec- 
tion de  Syrie,  on  a  soudainement  si^mé,  sans  l'en  prévenir, 
le  traité  du  15  juillet,  dont  on  ne  lui  a  donné  connaissance 
que  lorsqu'il  était  déjà  signé,  et  communication  que  deux 
mois  plus  tard  ; 

5°  Enfin,  qu'on  n'a  pas  droit  de  compter  sur  son  adhésion 
passive  à  l'exécution  de  ce  traité,  puisque,  si  elle  a  surtout 
insisté  sur  la  difficulté  dos  moyens  d'exécution,  elle  n'a  tou- 
tefois jamais  professé,  poiu'  le  but  pas  plus  que  pour  les 
moyens,  une  indifférence  qui  permit  de  conclure  qu'elle 
n'interviendrait  en  aucun  cas  dans  ce  qui  se  passerait  en 
Orient;  que,  bien  loin  de  là,  elle  a  toujours  déclaré  qu'elle 
s'isolerait  des  quatre  autres  puissances,  si  certaines  résolu- 
tions étaient  adoptées;  que  jamais  aucun  de  ses  agents  n'a 
été  autorisé  à  dire  une  parole  de  laquelle  on  pût  conclure 
que  cet  isolement  serait  l'inaction,  et  qu'elle  a  toujours  en- 
tendu, comme  elle  entend  encore,  se  réserver  à  cet  égard  sa 
pleine  liberté. 

Le  cabinet  français  ne  reviendrait  point  sur  de  telles  con- 
testations si  la  note  de  lord  Palmerston  ne  lui  en  faisait  un 
devoir  rigoureux.  Mais  il  est  prêt  à  les  mettre  tout  à  fait  en 
oubli,  pour  traiter  le  fond  des  choses,  et  attirer  l'attention  du 
secrétaire  d"Etat  de  Sa  Majesté  britannique  sur  le  coté  vrai- 
ment urnve  de  la  situation. 


PIÈCES  IIISTOKIQUKS.        *  501 

L'existence  de  l'Empire  turc  est  en  péril,  l'Angleterre  s'ert 
préoccupe,  et  elle  a  raison  ;  toutes  les  puissances  amies  de  la 
paix  doivent  s'en  préoccuper  aussi  ;  mais  comment  faut-il 
s'y  prendre  pour  ratreruiir  col  Empire?  Lursque  les  sultans 
de  Constantinople,  n'ayant  plus  la  force  de  régir  les  vastes 
provinces  qui  dépondaient  d'eux,  ont  vu  la  Moldavie,  la  Va- 
lachie,  et  plus  récemment  la  Grèce,  s'échapper  insensible- 
ment de  leurs  mains,  comment  s'y  est-on  pris?  A-t-on,  par 
une  décision  européenne,  appuyée  sur  des  troupes  russes  ei 
des  Hottes  anglaises,  cherclié  à  restituer  aux  sultans  des 
sujets  qui  leur  écliappaient?  Assurément  non.  On  n'a  pas 
essayé  l'impossible.  On  ne  leur  a  pas  rendu  la  possession  et 
l'administration  directe  des  provinces  qui  se  détachaient  de 
l'Empire.  On  ne  leur  a  laissé  qu'une  suzeraineté  presque 
nominale  sur  la  Valachie  et  la  Moldavie,  on  les  a  tout  à  fait 
dépor-sédés  de  la  (irèce.  Est-ce  par  esprit  d'injustice?  Non 
certainement.  Mais  l'empire  des  faits,  plus  fort  que  les  réso- 
lutions des  cabinets,  a  empêché  de  restituera  la  Porle  soit  la 
souveraineté  diiectede  la  Moldavie  cl  de  la  Valachie, soit  l'ad- 
ministration, même  indirecte,  de  la  tirèce;  et  la  Porle  n'a  eu 
de  repos  que  depuis  que  ce  sacrifice  a  été  franchement  opéré. 
Quelle  vue  a  dirigé  les  cabinets  dans  ces  sacrifices?  C'est  de 
rendre  indépendantes,  c'est  de  soustraire  à  l'ambition  de  tous 
les  Étals  voisins  les  portions  de  l'Empire  turc  (|ui  s'en  sépa- 
l'aient.  Ne  pouvant  refliiie  un  grand  tout,  on  a  voulu  que  les 
parties  détachées  restassent  des  Etats  indépendants  des  Em- 
pires environnants. 

Un  fait  semblable  vient  de  se  produire  depuis  quelques 
années  relativement  à  l'Egypte  et  à  la  Syrie.  L'Egypte  a-t- 
elle  jamais  été  véritablement  sous  l'empire  des  sultans? 
Personne  ne  le  pense,  et  personne  ne  croirait  aujourd'hui 
pouvoir  la  faire  gouverner  directement  de  Constantinople.  On 
en  juge  apparemment  ainsi,  puisque  les  quatre  cours  décer- 
nent à  Méhémet-Ali  l'hérédité  de  l'Egypte,  en  réservant  tou- 
tefois la  suzeraineté  du  sultan.  Elles-mêmes,  en  cela,  enten- 
dent comme  la  Erance  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman;  elles 


502  ■         PIÈCES  HISTORIQUES. 

se  bornent  à  vouloir  lui  conserver  tout  ce  qu'il  pourra  retenir 
sous  son  autorité.  Elles  veulent,  autant  que  possible,  un  lien 
de  vasselage  entre  l'Empire  et  ses  parties  détachées.  Elles 
veulent,  en  un  mot,  tout  ce  que  veut  la  France.  Les  quatre 
cours,  en  attribuant  au  vassal  heureux  qui  a  su  gouverner 
rÉgypte,  l'hérédité  de  cette  province,  lui  attribuent  encore 
le  pachalik  d'Acre;  mais  elles  lui  refusent  les  trois  autres 
pachaliks  de  Syrie ,  les  pachaliks  de  Damas ,  d'Alep ,  de 
Tripoli.  Elles  appellent  cela  sauver  l'intégrité  de  l'Empire 
ottoman  !  Ainsi,  Tinlégrité  de  l'Empire  ottoman  est  sauvée 
même  quand  on  en  détache  l'Egypte  et  le  pachalik  d'Acre; 
mais  elle  est  détruite,  si  on  en  détache  de  plus  Tripoli, 
Damas  et  Alep!  Xou?  le  disons  franchement,  une  telle  thèse 
ne  saurait  se  soutenir  gravement  devant  l'Europe. 

Evidemment  il  ne  saurait  y  avoir,  pour  donner  ou  relirer 
ces  pachaliks  à  Méhémet-Ali,  que  des  raisons  d'équité  et 
de  politique.  Le  vice-roi  d'Egypte  a  fondé  un  Etat  vassal  avec 
génie  et  avec  suite.  Il  a  su  gouverner  l'Egypte  et  même  la 
Syrie,  que  jamais  les  sultans  n'avaient  pu  gouverner.  Les 
musulmans,  depuis  longtemps  humiliés  dans  leur  juste  tierté, 
voient  en  lui  un  prince  glorieux  qui  leur  rend  le  sentiment 
de  leur  force.  Pourquoi  affaiblir  ce  vassal  utile  qui,  une  fois 
séparé  par  une  frontière  bien  choisie  des  Etats  de  son  maî- 
tre, deviendra  pour  lui  le  plus  précieux  des  auxiliaires?  Il  a 
aidé  le  sultan  dans  sa  lutte  contrôla  Grèce;  pourquoi  ne  l'ai- 
derait-il  pas  dans  sa  lutte  contre  les  voisins  d'une  religion 
hostile  à  la  sienne?  Son  intérêt  répond  de  lui,  à  défaut  de 
sa  fidélité.  Quand  Constantinople  sera  menacée,  Alexandrie 
sera  en  péril  :  Méhémet-Âli  le  sait  bien,  il  prouve  tous  les 
jours  qu'il  le  comprend  parfaitement. 

Il  faut,  pour  garder  l'intégrité  de  fEmpire,  ottoman,  de- 
puis Constantinople  jusqu'à  Alexandrie,  il  faut  à  la  fois  le 
sultan  et  le  pacha  d'Egypte,  celui-ci  uni  à  celui-là  par  un  lien 
de  vasselage.  Le  Taurus  est  la  ligne  de  séparation  indiquée 
entre  eux.  Mais  on  veut  ôter  au  pacha  d'Egypte  les  clefs  du 
Taurus;  suit  :  ipi'on  les  rende  à  la  Porte,  et  pour  cela  qu'on 


PIÈCES  HISTORIQUES.  503 

retire  le  district  d'Adana  à  Méhémet-Ali.  On  veut  lui 
ôter  aussi  la  clef  de  l'Archipel  ;  qu'on  lui  refuse  Candie  :  il 
y  consent.  La  France,  qui  n'avait  pas  promis  son  influence 
morale  au  traité  du  15  juillet,  mais  (jui  la  doit  tout  entière  à 
la  paix,  a  conseillé  ces  sacrilices  à  Méhémet-Ali,  et  il  les  a 
feits.  Mais,  en  vérité,  pour  lui  ôter  encore  deux  ou  trois 
pachaliks,  et  les  donner,  non  au  sultan,  mais  à  l'anarchie; 
pour  assurer  ce  singulier  triomphe  de  l'intégrité  de  l'Empire 
ottoman,  déjà  privé  de  la  Grèce,  de  l'Egypte,  du  pachalik 
d^Acre,  appeler  sur  cette  intégrité  le  seul  danger  sérieux 
(pii  la  menace,  celui  que  l'Angleterre  trouvait  si  sérieux 
l'année  dernière  que  pour  le  prévenir  elle  proposait  de 
forcer  les  Dardanelles,  c'est  là  une  manière  bien  singulière 
de  pourvoir  à  ces  grands  intérêts. 

Admettons  cependant,  pour  un  moment,  que  les  vues  du 
cabinet  britannique  soient  mieux  entendues  que  celles  du 
cabinet  français;  Falliance  de  la  France  ne  valait-elle  pas 
mieux,  pour  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman  et  pour  la  paix 
du  monde,  que  telle  ou  telle  délimitation  en  Syrie? 

On  ne  s'alarmerait  pas  tant  sur  l'intégrité  de  l'Empire  otto- 
man si  on  ne  craignait  de  grands  bouleversements  de  terri- 
toire dans  le  monde,  si  on  ne  craignait  la  guerre,  qui  seule 
rend  ces  grands  bouleversements  possibles.  Or,  pour  les  pré- 
venir, (juelle  était  la  combinaison  la  plus  efiicace?  N'était-ce 
pas  l'alliance  de  la  France  et  de  l'Angleterre?  Depuis  Cadix 
jusqu'aux  bords  de  l'Oder  et  du  Danube,  demandez-le  aux 
peuples?  Demandez-leur  ce  qu'ils  pensent  à  cet  égard,  et  ils 
répondront  que  c'est  cette  alliance  qui  depuis  dix  ans  a 
sauvé  la  paix  et  l'indépendance  des  Etats,  sans  nuire  à  la 
liberté  des  nations. 

On  dit  que  cette  alliance  n'est  pas  rompue,  qu'elle  renaî- 
trait après  le  but  atteint  par  le  traité  du  15  juillet.  Quand  on 
aura  poursuivi  à  quatre,  sans  nous  et  malgré  nous,  un  but 
en  soi  mauvais,  que  du  moins  nous  avons  cru  et  déclaré  tel, 
quand  on  l'aura  poursuivi  par  une  alliance  trop  semblable  à 
ces  coalitions  qui  ont  depuis   cinquante  ans  ensanglanté 


504  PIÈCES  HISTOKIyUES. 

l'Europe ,    ci'oire    qu'on    retrouvera  la   France    sans    dd- 

iiance,  sans  ressentiment  d'une  telle  offense,  c'est  se  faire 

de  sa  fierté  nationale  une  idée  qu'elle  n'a  jamais  donnée  au 

monde. 

On  a  donc  sacrilié  gratuitement,  pour  un  résxUtat  secon- 
daire, une  alliance  qui  a  maintenu  l'indépendance  et  l'inté- 
grité de  l'Empire  ottoman  beaucoup  plus  sûrement  que  ne 
le  fera  le  traité  du  1 5  juillet. 

On  dira  que  la  France  pouvait  aussi  faire  la  même  lé- 
flexion,  et  qu'elle  pouvait,  si  la  question  des  limites  en  Syrie 
lui  paraissait  secondaire,  se  rendre  aux  vues  de  l'Angleterre, 
et  acheter  par  ce  sacrifice  le  maintien  de  l'alliance.  A 
cela  il  y  a  une  réponse  fort  simple.  La  France,  une  fois 
d'accord  sur  le  but  avec  ses  alliés,  aurait  fait,  non  pas  de  ces 
sacrifices  essentiels  qu'aucune  nation  ne  doit  à  une  autre, 
mais  celui  de  sa  manière  de  voir  sur  certaines  questions  de 
limites.  Elle  vient  de  le  prouver  par  les  concessions  qu'elle 
a  demandées  et  obtenues  du  vice-roi.  Mais  on  ne  lui  a  pas 
laissé  le  choix.  On  lui  a  fait  part  d'une  nouvelle  alliance 
quand  déjà  elle  était  conclue.  Dès  lors  elle  a  dû  s'isoler.  Elle 
l'a  fait,  mais  elle  ne  l'a  fait  qu'alors.  Depuis,  toujours  fidèle 
à  sa  politique  pacifique,  elle  n'a  cessé  de  conseiller  au  vice- 
roi  d'Egypte  la  plus  parfaite  modération.  Bien  qu'armée  et 
libre  de  son  action,  elle  fera  tous  ses  efforts  pour  éviter  au 
monde  des  douleurs  et  des  catastrophes.  Sauf  les  sacrifices 
qui  coûteraient  à  son  honneur,  elle  fera  tout  ce  qu'elle 
pourra  poiu'  maintenir  la  paix;  et  si  aujourd'hui  elle  tient 
ce  langage  au  cabinet  britannique,  c'est  moins  pour  se  plain- 
dre que  pour  prouver  la  loyauté  de  sa  politique,  non-seule- 
ment à  la  Grande-Bretagne,  mais  au  monde,  dont  aucun 
État,  aujourd'hui,  quelque  puissant  qu'il  soit,  ne  saurait 
mépriser  l'opinion.  Le  secrétaire  d'Etat  de  Sa  Majesté  Bri- 
tannique a  voulu  prouver  son  bon  droit;  le  secrétaire  d'Etat 
de  Sa  Majesté  le  Roi  des  Français  doit  aussi  à  son  Roi  et  à 
son  pays  de  prouver  la  conséquence,la  loyauté  de  la  politique 
française  dans  la  grave  question  d'Orient. 


PIECES  HISTORIQUES.  506 

,     Recevez,  monsieur  l'ambassadeurj  l'assurance  de  ma  haute 
considération. 

Le  président  du  conseil,  viinislre  des  affaires  étranyeres. 

A.  Thiers. 

P.  6'.  Faris,  8  uctubre.  Pendant  que  j'écrivais  celte  dépè- 
che, monsieur  l'ambassadeurj  de  déplorables  événements 
sont  venus  ajouter  encore  à  la  gravité  de  la  situation.  Au.v 
démarches  conciliantes  du  vice-roi  d'Egypte  on  a  répondu 
par  les  plus  violentes  hostilités.  La  Porte,  cédant  à  de 
l'unestes  conseils,  a  prononcé  sa  déchéance.  Il  ne  s'agit  plus 
seulement  de  restreindre  la  puissance  de  Méhémet-Ali,  on 
veut  le  faire  disparaître  de  la  face  du  monde  politique.  Si 
c'étaient  là  les  intentions  sérieuses  des  puissances  unies  par 
le  traité  du  15  juillet,  s'il  fallait  voir,  dans  ce  qui  vient  de  se 
passer,  autre  chose  que  l'entraînement  presque  involontaire 
d'une  situation  fausse  dont  on  n'a  pas  su  prévoir  les  consé- 
quences, il  y  aurait  à  désespéier  du  rétablissement  de  l'har- 
monie entre  les  grandes  puissances. 

En  conséquence,  je  crois  devoir  ajouter  à  la  présente 
communication  la  note  ci-jointe. 

3»  M.  Thiers  à  M.  Guizot. 

Paris,  le  8  octobre  1840. 

Monsieur  l'ambassadeur, 

La  grave  question  qui  préoccupe  aujourd'hui  tout  le  monde 
vient  de  prendre  une  face  toute  nouvelle  depuis  la  réponse 
que  la  Porte  a  faite  aux  concessions  du  vice-roi  d'Egypte. 
Méhémet-Ali,  en  répondant  aux  sommations  du  sultan,  a 
déclaré  qu'il  se  soumettait  aux  volontés  de  son  auguste 
maître,  qu'il  acceptait  la  possession  héréditaire  de  l'Egypte, 
et  qu'il  s'en  remettait,  pour  le  reste  des  territoires  qu'il  oc- 


506  PIÈCES  HISTORIQUES, 

cupait actuellement,  àla  magnanimité  du  sultan.  Nousavons 
fait  connaître  au  cabinet  anglais  ce  qu'il  fallait  entendre  par 
cette  manière  de  s'exprimer;  et  bien  que  Mëhémet-Ali  ne 
voulût  pas  déclarer  immédiatement  toutes  les  concessions 
auxquelles  il  avait  été  disposé  par  les  vives  instances  de  la 
France,  nous  avons  pris  sur  nous  de  les  faire  connaître,  et 
nous  avons  annoncé  que  Méhémet  se  résignerait,  au  besoin,  à 
accepter  la  possession  de  l'Egypte  héréditaire  et  de  la  Syrie 
viagère,  en  abandonnant  immédiatement  Candie,  Adana, 
les  villes  saintes.  Nous  ajouterons  que,  si  la  Porte  avait 
adhéré  à  cet  arrangement,  nous  aurions  consenti  à  le  garan- 
tir de  concert  avec  les  puissances  qui  s'occupent  de  régler  le 
sort  de  l'Empire  ottoman. 

Tous  les  esprits  éclairés  ont  été  frappés  de  la  loyauté  de 
la  France  qui,  bien  que  tenant  une  conduite  séparée,  ne 
cessait  pas  d'exercer  son  influence  au  profit  d'une  solution 
modérée  et  pacifique  de  la  question  d'Orient,  Ils  ont  aussi 
été  frappés  de  la  sagesse  avec  laquelle  le  vice-roi  écoutait 
les  conseils  de  la  piudence  et  de  la  modération. 

En  réponse  à  de  telles  concessions,  la  Porte,  soit  qu'elle 
ait  agi  spontanément,  soit  qu'elle  ait  agi  par  des  conseils 
irréfléchis  reçus  sur  les  lieux  mêmes,  la  Porte,  avant  de 
pouvoir  en  référer  à  ses  alliés,  a  répondu  à  la  déférence  du 
vice-roi  par  un  acte  de  déchéance.  Une  telle  conduite,  aussi 
exorbitante  qu'inattendue,  excède  même  l'esprit  du  traité  du 
15  juillet  et  dépasse  les  conséquences  les  plus  extrêmes 
qu'on  pouvait  en  tirer.  Ce  traité  que  la  France  ne  saurait 
invoquer  car  elle  n'y  adhère  point,  mais  qu'elle  rappelle 
pour  montrer  la  rapidité  avec  laquelle  on  est  entraîné  déjà 
à  des  conséquences  dangereuses,  ce  traité,  dans  le  cas  d'un 
refus  absolu  du  vice-roi  sur  tous  les  points,  laissait  à  la 
Porte  la  faculté  de  retirer  ses  premières  offres,  et  d'en  agir 
alors  comme  elle  l'entendrait,  suivant  ses  intérêts  et  les  con- 
seils de  ses  alliés  ;  mais  il  supposait  deux  choses,  un  refus 
absolu  et  péremptoire  sur  tous  les  points  de  la  part  du  vice- 
roi  et  le  recours  aux  conseils  des  quatre  puissances.   Or. 


PIÈCES  HISTORIQUES.  507 

rien  de  tout  cela  n'a  eu  lieu.  Le  vice-roi  n'a  point  fait  de 
refus  absolu,  et  la  Porte  ne  s'est  pas  même  donné  le  temps 
de  concerter  une  réponse  avec  ses  alliés.  Elle  a  répondu  à 
des  concessions  inespérées  par  la  déchéance  !  Les  quatre 
puissances  ne  sauraient  approuver  un  telle  conduite,  et  nous 
savons  en  effet  que  plusieurs  d'entre  elles  l'ont  déjà  désap- 
prouvée. Lord  Palmerston  nous  a  fait  déclarer  qu'il  ne 
fallait  voir  en  cela  qu'une  mesure  cojnminatoiie  sans  con- 
séquence effective  et  nécessaire.  M.  le  comte  Appony,  s'en- 
tretenant  avec  moi  sur  ce  sujet,  m'a  annoncé  la  même 
opinion  de  la  part  de  son  cabinet.  Nous  prenons  acte  volon- 
tiers de  cette  sage  manifestation,  et  nous  en  prenons  aussi 
occasion  d'exprimer  à  cet  égard  les  intentions  de  la 
France. 

La  France  a  déclaré  qu'elle  consacrerait  tous  ses  moyens 
au  maintien  de  la  paix  et  de  ré(|uilibre  européen,  (^'est  le 
cas  d'expliquer  clairement  ce  qu'elle  a  entendu  par  cette  dé- 
claration. En  acceptant  avec  une  religieuse  fidélité  l'état  de 
l'Europe  tel  qu'il  résultait  des  traités,  la  France  a  entendu 
que,  pendant  la  paix  générale  qui  dure  heureusement  depuis 
181  o,  cet  État  ne  fût  point  changé,  ni  au  protif,  ni  au  dé- 
triment d'aucune  des  puissances  existantes.  C'est  dans  cette 
pensée  qu'elle  s'est  toujours  prononcée  pour  le  maintien  de 
l'Empire  ottoman.  La  race  turque,  parses  qualités  nationales, 
méritait  assurément  pour  elle-même  le  respect  de  son  indé- 
pendance ;  mais  les  plus  chers  intérêts  de  l'Europe  se  ratta- 
chent aussi  à  l'existence  de  l'Empire  turc.  Cet  Empire,  en 
succombant,  ne  pouvait  servir  qu'à  augmenter  les  Etats 
voisins  aux  dépens  de  l'équilibre  général  ;  sa  chute  aurait 
entraîne  un  tel  changement  dans  la  proportion  actuelle  des 
grandes  puissances  que  la  face  du  monde  en  aurait  été 
changée.  La  France,  et  toutes  les  puissances  avec  elle,  l'ont 
tellement  senti  qu'elles  se  sont  engagées  à  maintenir  l'Em- 
pire ottoman,  quels  que  fussent  leurs  intérêts  respectifs 
relativement  à  sa  chute  ou  à  son  maintien. 

Mais  l'intégrité  de  l'Empire  ottoman  s'étend  des  bords  de 


508  PIECES  HISTORIQUES, 

la  mer  Noire  à  ceux  de  la  mer  Rouge.  Il  importe  autant  de 
garantir  l'indépendance  de  l'Egypte  et  de  la  Syrie  que  l'indé- 
pendance du  Bosphore  et  des  Dardanelles.  Un  prince  vassal 
a  roussi  à  créer  une  administration  ferme  dans  deux  provinces 
que  depuis  longtemps  les  sultans  de  Constautinople  n'avaient 
pu  gouverner.  Ce  prince  vassal,  s'il  n'a  pas  fait  régner  dans 
les  provinces  qu'il  régit  l'humanité  de  la  civilisation  euro- 
péenne, (}ue  peut-être  ne  comportent  pas  encore  les  mœurs 
des  pays  qu'il  administre,  y  a  fait  prévaloir  plus  d'ordre  et  de 
régularité  que  dans  aucune  partie  de  l'Empire  turc.  11  a  su 
y  créer  une  force  publique,  une  armée,  une  marine;  il  a 
relevé  l'orgueil  du  peuple  ottoman  et  lui  a  rendu  un  peu  de 
cette  confiance  en  lui-même  qui  est  indispensable  pour  qu'il 
puisse  défendre  son  indépendance.  (]e  prince  vassal  est 
devenu,  suivant  nous,  partie  essentielle  et  nécessaire  de 
l'Empire  ottoman.  S'il  était  détruit,  l'Empire  n'acquerrait 
pas  aujourd'hui  les  moyens  qui  lui  ont  manqué  autrefois  pour 
gouverner  la  Syrie  et  l'Egypte,  et  il  perdrait  un  vassal  qui 
l'ait  maintenant  l'une  de  ses  principales  forces.  Il  aurait  des 
pachas  insoumis  envers  leur  maître  et  dépendants  de  toutes 
les  influences  étrangères.  En  un  mot,  ime  partie  de  l'inté- 
grité de  ri'^mpire  ottoman  serait  compromise  ,  et,  avec  une 
partie  de  cette  intégrité,  une  partie  de  l'équilibre  général. 
Dans  l'opinion  de  la  France,  le  vice-roi  d'Egypte,  par  les 
provinces  qu'il  administre,  par  les  mers  sur  lesquelles  s'exerce 
son  action,  est  nécessaire  pour  assurer  les  proportions  actuel- 
lement existantes  entre  les  divers  Etats  du  monde. 

Dans  cette  conviction,  la  France,  aussi  désintéressée  dans 
la  question  d'Orient  que  les  quatre  puissances  qui  ont  signé  le 
protocole  du  47  septembre,  se  croit  obligée  de  déclarer  que 
la  déchéance  du  vice-roi,  mise  à  exécution,  serait  à  ses  yeux 
une  atteinte  à  l'équilibre  général.  On  a  pu  livrer  aux  chances 
de  la  guerre  actuellement  engagée  la  question  des  limites  qui 
doivent  séparer,  en  Syrie,  les  possessions  du  sultan  et  du 
vice-roi  d'Egypte;  mais  la  France  ne  saurait  abandonnera 
de  telles  chances  l'existence  de  Méhémet-Ali ,  comme  prince 


PIÈCES  HISTORIQUES.  509 

vassal  (le  l'Empire.  Quelle  que  soit  la  limite  territoriale  qui 
les  sépare  par  suite  dos  événements  de  la  guerre,  leur  double 
existence  est  nécessaire  à  l'Europe ,  et  la  France  ne  saurait 
admettre  la  suppression  de  l'un  ou  de  l'autre.  Disposée  à 
prendre  part  h  tout  arrangement  acceptable  qui  aurait  pour 
base  la  double  garantie  de  l'existence  du  sultan  et  du  vice- 
roi  d'Egypte,  elle  se  borne  dans  ce  moment  à  déclarer  que, 
pour  sa  part,  elle  ne  pourrait  consentir  à  la  mise  à  exécution 
de  l'acte  de  déchéance  prononcé  à  Constantinople. 

Du  reste,  les  manifestations  spontanées  de  plusieurs  des 
puissances  signataires  du  traité  du  1 5  juillet  nous  prouvent 
qu'en  cela  nous  entendons  l'équilibre  eiuopéen  comme  elles- 
mêmes,  et  qu'en  ce  point  nous  ne  les  trouverons  pas  on 
désaccord  avec  nous.  JNous  regretterions  ce  désaccord  que 
nous  ne  prévoyons  pas,  mais  nous  ne  saurions  nous  départir 
de  cette  manière  d'entendre  et  d'assurer  le  maintien  de 
l'équilibre  européen. 

lia  France  espère  qu'on  approuvera  en  Europe  le  motif  qui 
la  fait  sortir  du  silence.  On  peut  compter  sur  son  amour  de 
la  paix,  sentiment  constant  chez  elle,  malgré  les  procédés 
dont  elle  a  cru  avoir  à  se  plaindie.  On  peut  compter  sur  son 
désintéressement,  car  on  ne  saurait  même  la  soupçonner 
d'aspirer  en  Orient  à  des  acquisitions  de  territoire.  Mais  elle 
aspire  à  maintenir  l'équilibre  européen.  Ce  soin  est  remis  à 
toutes  les  grandes  puissances.  Son  maintien  doit  être  leur 
gloire  et  leur  principale  ambition. 

Agréez,  etc. 


510  PIÈCES  HISTORIQUES. 


XII 

(Page  510) 

Projet  de  discours  pour  Vouverlure  de  la  session  des 
Chambres  de  1840,  présenté  au  Roi  le  20  octobre  1840 
parle  cabinet  présidé  par  M.  TJiiers,  et  non  agréé  par 
le  Roi. 

Messieurs  les  Pairs, 

Messieurs  les  Députes, 

En  vous  réunissant  aujourd'hui,  j'ai  devancé  l'époque  or- 
dinaire de  la  convocation  des  Chambres.  Vous  apprécierez 
la  gravité  des  circonstances  qui  ont  dicté  à  mon  gouverne- 
ment cette  détermination. 

Au  moment  où  finissait  la  dernière  session,  un  traité  a  été 
signé  entre  la  Porte  ottomane,  l'Angleterre,  l'Autriche,  la 
Prusse,  la  Russie,  pour  régler  le  ditTérend  survenu  entre  le 
sultan  et  le  vice-roi  d'Egypte. 

Cet  acte  important,  accompli  sans  la  participation  de  la 
France  et  dans  les  vues  d'une  politique  à  laquelle  elle  n'a 
point  adhéi'é,  pouvait,  dans  l'exécution,  amener  de  dange- 
reuses conséquences.  La  France  devait  les  prévoir  et  se  dis- 
poser à  taire  face  à  tous  les  événements.  Mon  gouvernement 
a  pris  sous  sa  responsabilité  toutes  les  mesures  qu'autori- 
saient les  lois  et  que  prescrivait  la  situation  nouvelle. 

La  France,  qui  continue  à  souhaiter  sincèrement  la  paix, 
demeure  fidèle  à  la  politique  que  vous  avez  plus  d'une  fois 
appuyée  par  d'éclatants  sulfrages.  Jalouse  d'assurer  l'indé- 


PIÈCES  HISTORIQUES.  511 

pendance  et  rintégrilé  de  l'Empire  ollonian,  elle  les  croit 
conciliables  avec  l'existence  du  vice-roi  d'Egypte,  devenu 
lui-même  un  des  éléments  nécessaires  de  la  force  de  cet 
Empire.  C'est  en. ménageant  tous  les  droits,  en  respectant 
tous  les  intérêts,  qu'on  peut  jeter  en  Orient  les  bases  d'un 
arrangement  durable. 

Mais  les  événements  qui  se  pressent  pourraient  amener 
desmodifications  plus  graves.  Les  mesures  prises  jusqu'ici  par 
mon  gouvernement  pourraient  alors  ne  plus  suffire.  Il  im- 
porte donc  de  les  compléter  par  des  mesures  nouvelles  pour 
lesquelles  le  concours  des  deux  Chambres  était  nécessaire. 
J'ai  dû  les  convoquer.  Elles  penseront  comme  moi  que  la 
France ,  qui  n'a  pas  été  la  première  à  livrer  le  repos  du 
monde  à  la  fortune  des  armes,  doit  se  tenir  prête  à  agir  le 
jour  où  elle  croirait  l'équilibre  européen  sérieusement  me- 
nacé. 

(Le  paragraphe  de  l'Espagne  manque.) 

La  satisfaction  à  laquelle  nous  avions  droit  n'ayant  pas  été 
obtenue  de  la  république  Argentine,  j'ai  ordonné  que  de 
nouvelles  forces  fussent  ajoutées  à  l'escadre  dont  la  présence 
dans  ces  parages  doit  amener  une  conclusion  favorable  à  nos 
justes  réclamations. 

En  Afrique,  le  succès  a  couronné  nos  armes  dans  plusieurs 
expéditions  importantes  où  s'est  signalée  la  valeur  de  nos  sol- 
dats. Deux  de  mes  fils  ont  partagé  leurs  périls.  Le  plan  de 
l'occupation  définitive  de  l'Algérie  est  en  partie  réalisé.  De 
nouveaux  efforts  seront  nécessaires  pour  l'achever;  mais,  en 
ce  moment,  tant  que  la  situation  générale  de  l'Europe  ne 
changera  pas,  nous  nous  bornerons  à  occuper  fortement  les 
points  où  flotte  notre  drapeau. 

A  l'intérieur,  l'ordre  a  été  maintenu.  La  ville  de  Bou- 
logne a  été  le  théâtre  d'une  tentative  insensée  qui  n'a  servi 
qu'à  faire  éclater  de  nouveau  le  dévouement  de  la  garde  na- 
tionale, de  l'armée  et  de  la  population.  Toutes  les  ambitions 
et  tous  les  souvenirs  échoueront  contre  une  monarchie 
créée  et  défendue  par  la  toule-puissance  du  vœu  national. 


512  PIÈCES  HISTORIQUES. 

La  Providence  a  encore  une  fois  préservé  ma  tète  des 
coups  qui  la  mena(;aient.  L'impuissance  n'a  point  découragé 
les  passions  anarcliiques.  Sous  quelque  forme  qu'elles  se  pré- 
sentent, la  fermeté  de  mon  gouvernement  les  condiattra  avec 
l'arme  des- lois.  Pour  moi,  dans  ces  tristes  épreuves,  je  ne 
veux  me  souvenir  que  de  l'affection  dont  la  France  m'a 
donné  les  touchants  témoignages. 

Cotte  session  sera  presque  tout  entière  consacrée  à  l'examen 
des  mesures  que  les  circonstances  ont  commandées  à  mon 
gouvernement  ou  peuvent  lui  commander  encore.  11  ne  vous 
présentera  que  les  projets  de  loi  indispensables  à  l'expédi- 
tion des  affaires.  La  loi  du  budget  ne  tardera  pas  à  être  sou- 
mise à  votre  examen.  J'ai  prescrit  la  plus  sévère  économie 
dans  la  fixation  des  dépenses  ordinaires.  J'ai  l'espérance  que 
l'état  de  nos  finances  nous  permettra  de  satisfaire  aux  besoins 
du  pays  sans  lui  imposer  de  nouvelles  charges. 

Messieurs,  j'aime  à  compter  plus  que  jamais  sur  votre  pa- 
triotique concours.  Vous  voulez  comme  moi  que  la  France 
soit  forte  et  grande.  Aucun  sacrifice  ne  vous  coûterait  pour 
lui  conserver  dans  le  monde  le  rang  qui  lui  appartient.  l'Mlc 
n'en  veut  pas  déchoir.  La  France  est  fortement  attachée  à  la 
paix,  mais  elle  ne  l'achèterait  pas  d'un  prix  indigne  d'elle, 
et  votre  Roi,  qui  a  mis  sa  gloire  à  la  conserver  au  monde, 
veut  laisser  intact  à  son  iils  ce  dépôt  sacré  d'indépendance  et 
d'honneur  national  que  la  Révolution  française  a  mis  dans 
ses  mains. 


FIN    DES    PIÈCES    HISTORIQUES    TiV    TOMK    CINQI'IEMK. 


TABLE  DES  MATIERES 

DU  TOME  CINQUIÈME. 


CHAPITRE    XXYir. 

MON    AMBASSADE    EN    ANGLETERRE. 

Mon  arrivée  en  Angleterre;  aspect  général  du  pays. —  Mon 
établissement  dans  Hertford-House,  hôtel  de  l'ambassade. — Je 
présente  à  la  reine  Victoria  mes  lettres  de  créance.  —  Inci- 
dent de  cette  audience.  — Situation  respective  de  l'aristocratie 
et  de  la  démocratie  dans  le  gouvernement  anglais. — Mon 
premier  dîner  et  ma  première  soirée  chez  lord  Palmerston. 
— Lord  Melbourne  et  lord  Aberdeen. — Le  duc  de  Wellington. 
— Mon  premier  dîner  chez  la  reine,  à  Buckingham-Palace. — 
Lever  que  tient  la  reine  au  palais  de  Saint-James. — Chute  du 
maréchal  Soult  et  avènement  de  M.  Thiers.— Dispositions  du 
roi  Louis-Philippe.  —  Situation  de  M.  Thiers.  — Opinions 
diverses  de  mes  amis  sur  la  question  de  savoir  si  je  dois  res- 
ter ambassadeur  h.  Londres. — Raisons  qui  me  décident  à  res- 
ter.— Mes  lettres  à  mes  amis. — Commencement  de  la  corres- 
pondance entre  M.  Thiers  et  moi 1 

CHAPITRE  XXVIII. 

NÉGOCIATIONS    SUR    LES    AFFAIRES    d'oRIENT. 

Difficultés  de  ma  situation  à  Londres  en  reprenant  les  négocia- 
tions sur  la  question  d'Orient. — Mes  instructions.— Motifs  et 
bases  de  la  politique  du  cabinet  du  maréchal  Soult. —  Conver- 
sation préliminaire  avec  lord  Palmerston. — J'apprends  la  for- 
mation du  cabinet  de  M.  Thiers. — Ma  première  conversation 
avec  lord  Palmerston  sur  la  question  d'Orient. — Conversation 
T.  V.  3;? 


514  TABLE. 

avec  lord  Melbourne.  —  Dispositions  de  plusieurs  membres 
du  cabinet  anglais. —  Lord  Holland  ,  lord  Lansdowne  et  lord 
Joiin  Russell.  — Dispositions  des  whigs  étrangers  au  cabinet. 
— Lord  Grey. — Lord  Durham.  — Mes  relations  avec  les  torys. 
— Le  corps  diplomatique  à  Londres.  —  Le  baron  de  Bulow. — 
Le  baron  de  Neumann. — Le  baron  de  Brunnow^.— M.  Van-de- 
weyer,  le  général  Alava,  M.  Dedel,  le  comte  de  PoUon.— Je 
signale  à  plusieurs  reprises  au  cabinet  français  le  péril  de 
la  situation  et  les  chances  d'un  arrangement  entre  quatre 
puissances  et  sans  la  France.  —  Instructions  que  me  donne 
M.  Thiers.  —  Commencement  d'amélioration  dans  notre  situa- 
tion.—Ma  conversation  du  1"  avril  1840  avec  lord  Palmerston. 
— L'ambassadeur  turc  à  Paris,  Nouri-Ef'endi,  arrive  à  Londres. 
—  Sa  note  du  7  avril  aux  cinq  puissances.  —  Ma  réponse.  — 
Ouvertures  que  me  font  successivement  le  baron  de  Bulow 
et  le  baron  de  Neumann.  • —  Concession  importante  de  lord 
Palmerston.  —  Suspension  de  la  négociation  en  attendant 
l'arrivée  du  nouvel  ambassadeur  turc,  Chékib-Efendi ,  qui 
vient  de  Constantinople 26 


CHAPITRE  XXrX. 

NÉGOCIATIONS    DIVERSES. 

Querelle  entre  l'Angleterre  et  le  royaume  de  Naples  à  propos 
des  soufres  de  Sicile.  — Son  origine  et  ses  causes.  —  Légiti- 
mité des  réclamations  du  cabinet  anglais  et  violence  de  ses 
actes.  —  Ouvertures  que  je  fais  à  lord  Palmerston  pour  la 
médiation  de  la  France  —  11  les  accepte.  —  Instructions  de 
M.  Thiers  à  ce  sujet. —  La  négociation  se  poursuit. — Oscilla- 
tions du  roi  de  Naples  Ferdinand  II. — Il  se  décide  à  accepter 
la  médiation  de  la  France.  —  Doutes  de  lord  Palmerston. — 
Bonne  issue  de  la  négociation  et  arrangement  définitif.  — 
M.  Thiers  me  charge  de  demander  la  restitution  à  la  France 
des  restes  de  l'empereur  Napoléon  enseveli  à  Sainte-Hélène. 
— Mon  sentiment  à  ce  sujet.  — Note  que  j'adresse  le  10  mai  à 
lord  Palmerston. — Le  gouvernement  anglais  accède  à  la  de- 
mande.— Mesures  d'exécution  à  Paris  et  à  Londres.  —  Choix 
des  commissaires  envoyés  h  Sainte-Hélène. — Mon  interven- 
tion à  l'appui  de  la  compagnie  chargée  de  la  construction  du' 
chemin  de  fer  de  Paris  à  Rouen. — Tentative  d'assassinat  sur 
la  reine  Victoria.  —  Démarche  du  corps  diplomatique  à  Lon- 
dres.—Mon  dîner  dans  la  Cité  à  Mansionr-House.— Biner  nnni- 


-  TABLE.  515 

versaire  de  l'Académie  royale  pour  l'encouragement  des 
beaux-arts.  —  Discours  que  j'y  prononce  et  accueil  que  j'y 
reçois 89 


CHAPITRE  XXX. 

LA    SOCIÉTÉ    ANGLAISE   EN    1840. 

En  quoi  et  à  quelles  conditions  la  vie  mondaine  peut  servir  en 
Angleterre  à  la  vie  diplomatique.  —  Prépondérance  sociale 
des  wbigs  en  1840.  —  Mes  relations  habituelles  avec  eux.  — 
Holland-House .  —  Lord  Holland.  —  Lady  HoUand.  — Lans- 
downe-House  et  lord  Lansdowne.  —  Lord  Grey. — Mon  dîner 
avec  Daniel  O'Connell  chez  mistriss  Stanley.  —  Le  doc- 
teur Arnold.  —  M.  Hallam.— M.  (depuis  lord)  Macaulay. —  Ma 
visite,  avec  lui,  à  Westminster-Abbey.  —  M.  Sidney  Smith. — 
Lord  Jeffrey. — Miss  Berry. — Mes  relations  avec  les  torys. — 
Lady  Jersey.  —  Lord  Lyndhurst ,  lord  Ellenborougk  et  sir 
Stratford  Canning.  — M.  Croker.  —  Les  radicaux  en  1840. — 
M.  et  M°"  Grote. — L'Église  anglicane. — Fausses  idées  répan- 
dues en  France  à  son  sujet. — État  réel  de  l'Église  anglicane. 
—  Ma  visite  à  Saint-Paul.  —  L'archevêque  de  Dublin.  —  Les 
dissidents. — M™*  Fry. — Pourquoi  je  ne  parle  pas  aujourd'hui 
de  la  cour  d'Angleterre  —  Mon  isolement  et  mes  loisirs. — 
Mes  promenades  dans  Londres  et  aux  environs.  —  Regent's 
Park. — Sion-House. — Chiswik. —  École  populaire  de  Norwood. 
— Collège  d'Eton. — Caractère  actuel  et  progrès  moral  de  la 
société  anglaise. 130 

CHAPITRE  XXXI. 

LE    TRAITÉ    DU    15    JUILLET    1840. 

Arrivée  de  Chékib-Efendi  à  Londres. — Note  qu'il  adresse 
(31  mai)  aux  cinq  plénipotentiaires. — Dispositions  du  cabinet 
et  du  public  anglais. — Instructions  de  M.  Thiers. — Inquié- 
tude des  plénipotentiaires  autrichien,  prussien  et  russe. — 
Leur  désir  d'une  prompte  solution  de  la  question  égyp- 
tienne.— Disposition  de  lord  Palmerston  à  attendre  et  à  traî- 
ner.— Question  que  j'adresse  à  M,  Thiers  sur  l'arrangement 
qui  donnerait  à  Méhémet-Ali  l'Egypte  héréditairement  et  la 
Syrie   viagèrement. — Sa   réponse. — Mon    pressentiment   de 


516  TABLE. 

l'arrangement  à  quatre. —  Chute  de  Khosrew-Pacha  à  Con- 
stantinople.— Joie  de  Méhémet-Ali  à  cette  nouvelle. — Sa  dé- 
marche à  Constantinople  et  sa  confiance  dans  un  arrange- 
ment direct  avec  le  sultan. — Attitude  du  cabinet  français  à 
cet  égard. — Effet  de  ces  nouvelles  à  Londres. — Lord  Palmer- 
ston  presse  la  solution  de  l'affaire. — Conseils  successifs  du 
cabinet  anglais. — Je  rends  compte  à  M.  Thiers  de  cette  situa- 
tion et  de  son  péril. —  J'en  informe  le  duc  de  Broglie  et  le 
général  Baudrand. — Lord  Palmerston  m'appelle  au  Foreign- 
Offlce,  et  me  communique  la  conclusion  du  traité  du  15  juillet 
entre  les  quatre  puissances. — Mémorandum  adressé  à  la 
France. — Mes  observations. — Le  cabinet  français  est  juste- 
ment blessé  de  n'avoir  pas  été  informé  d'avance  de  cette  ré- 
solution définitive,  et  appelé  à  exprimer  la  sienne. — Causes 
de  cette  conduite  du  cabinet  anglais. — Réponse  du  cabinet 
français  au  Mémorandum  anglais. — Mon  entretien  avec  lord 
Palmerston  en  la  lui  communiquant. — Vrais  motifs  delà  con- 
clusion précipitée  et  cachée  du  traité  du  15  juillet.— Carac- 
tère essentiel  de  la  politique  française  et  de  la  politique  an- 
glaise dans  cette  crise. — Le  bruitse  répand  à  Paris  que  je  ne 
l'ai  pas  prévue  et  que  je  n'en  ai  pas  averti  le  cabinet.— Mes 
démentis  à  ce  bruit. — Etat  des  esprits  en  France. — Mon  atti- 
tude à  Londres. — Le  roi  m'appelle,  avec  M.  Thiers,  au  châ- 
teau d'Eu. — Je  pars  de  Londres  le  6  août 188 

CHAPITRE  XXXII. 

EXÉCUTION    DU    TRAITÉ    DU    15    JUILLET    1840. 

Débarquement  du  prince  Louis-Napoléon  à  Boulogne.—  Mes 
avertissements  à  ce  sujet. ^ — Prévoyance  du  cabinet  français. 
— Mon  séjour  au  château  d'Eu. —  Mes  conversations  avec  le 
roi  Louis-Philippe  et  M.  Thiers. —  État  des  esprits  et  dispo- 
sitions du  corps  diplomatique  à  Londres. — Plan  du  roi  des 
Belges  pour  un  rapprochement  de  la  France  et  des  quatre 
puissances  signataires  du  traité  du  15  juillet. — Instructions 
que  je  reçois  en  partant  du  château  d'Eu.— Mon  retour  à  Lon- 
dres.— Conversation  avec  le  baron  de  Bulow. — Mon  séjour  au 
château  de  Windsor. — Mes  conversations  avec  le  roi  Léopold 
et  lord  Palmerston.  —  Nouveau  Mémorandum  adressé  le  31 
août  par  lord  Palmerston  au  gouvernement  français.  —  Ce 
qu'en  pensa  M.  Thiers.— J'insiste  auprès  de  lui  sur  l'impor- 
tance de   sa  réponse. — Deux  incidents  :  ]°  conférence  sur  le 


TABLE.  517 

renouvellement  et  l'extension  des  conventions  de  1831  et  1833 
pour  l'abolition  de  la  traite  des  nègres  ;  2°  reprise  de  la  né- 
gociation entre  Paris  et  Londres  pour  le  traité  de  commerce. — 
Plaintes  de  lord  Palnicrston  sur  l'attitude  des  agents  français 
à  Constantinople. —  Réponse  de  M.  Thiers. — Les  plaintes  sont 
sans  fondement. — Les  événements  se  précipitent  en  Orient. — 
La  Porte  ratifie  le  traité  du  15  juillet  et  envoie  Rifaat-Bey  à 
Alexandrie  pour  sommer  Méhémet-Ali  de  s'y  conformer. — 
Attitude  de  Méhémet-Ali.—  L'amiral  Napier  devant  Beyrout. 
— Nos  plaintes  sur  l'exécution  du  traité  avant  l'échange  des 
ratifications.  —  Protocole  réservé  du  15  juillet. — Échange  des 
ratifications  et  communication  officielle  du  traité  du  15  juillet. 
—Le  comte  Walewski  à  Alexandrie. — M.  Thiers  m'annonce 
les  concessions  de  Méhémet-Ali. — Mon  entretien  avec  lord 
Palmerston  à  ce  sujet.  —  Ses  soupçons  sur  l'action  exercée 
par  le  comte  Walewski  à  Alexandrie. — M.  Thiers  me  charge 
de  les  démentir  formellement. — Lord  Palmerston  reconnaît 
son  erreur. — Conseils  de  cabinet  à  Londres  sur  les  proposi- 
tions de  Méhémet-Ali. — Ils  n'aboutissent  à  aucun  résultat. — 
Exécution  militaire  du  traité  du  15  juillet. —  Bombardement 
de  Beyrout. — Le  sultan  prononce  la  déchéance  de  Méhémet- 
Ali  comme  pacha  d'Egypte. — Comment  lord  Palmerston  ex- 
plique et  atténue  cette  mesure. — Dépêches  de  M.  Thiers  des 
3  et  8  octobre  en  réponse  au  mémorandum  anglais  du  81  aoîil, 
et  sur  la  déchéance  prononcée  contre  Méhémet-Ali. — Etat 
des  esprits  en  France. — Résolutions  et  préparatifs  militaires 
du  cabinet  français. — Fortifications  de  Paris. — Convocation 
des  Chambres. — L'escadre  française  est  rappelée  à  Toulon. — 
Motifs  etefifets  de  cette  mesure. — Situation  du  cabinet  français 
et  ses  causes 257 


CHAPITRE    XXXIII. 

AVÈNEMENT   DU   MINISTERE   DU   29    OCTOBRE    1840. 

Situation  parlementaire  du  cabinet  de  M.  Thiers  au  début  et 
pendant  le  cours  de  la  session  de  1840. — Discussion  et  vote 
des  fonds  secrets  dans  la  Chambre  des  députés. — Propo- 
sition de  réforme  parlementaire  par  M.  de  Rémilly.  — Son 
issue.  —  Dispositions  du  Roi  envers  le  cabinet. — Etat  du 
cabinet  à  la  clôture  de  la  session. — Effets  divers  du  traité  du 
15  juiliet  1840  sur  la  situation  du  cabinet. — Perspectives  de 
guerre.  —  Inquiétude   et  fçrmenlation   qu'elles   excitent. — 


518  TABLE. 

.T'écris  au  duc  de  Broglie  le  23  septembre  à  ce  sujet.— Sa 
réponse.  —  Effet  du  bombardement  de  Beyrout  et  de  la 
déchéance  prononcée  à  Constantinople  contre  Méhémet-Ali 
sur  la  situation  du  cabinet. — Deux  courants  opposés  se  ma- 
nifestent dans  le  public.  —  Esprit  révolutionnaire  et  esprit 
pacifique. — Le  cabinet  offre  sa  démission  au  Roi  qui  la  refuse. 
— Caractère  précaire  de  l'accord  rétabli  entre  le  Roi  et  le 
cabinet. — Avertissements  qui  me  parviennent  à  Londres. — 
Ma  situation  et  ma  réponse. — Opinion  de  M.  Ducbâtel. —  La 
session  des  Chambres  est  convoquée  et  je  demande  un  congé 
pour  m'y  rendre. — Ce  que  je  pense  de  l'état  des  affaires  et 
ce  que  j'en  écris  au  duc  de  Broglie  le  13  octobre.  —Le  cabi- 
net se  propose  de  porter  M.  Odilon  Barrot  à  la  présidence 
de  la  Chambre  des  députés. — Mon  opinion  et  ma  résolution 
à  cet  égard.  —  Attentat  de  Darmès  sur  le  Roi.  —  Le  cabinet 
propose  au  Roi  un  projet  de  discours  pour  l'ouverture  de  la 
session. — Le  Roi  le  refuse. — Démission  du  cabinet.  —  Le  Roi 
m'appelle  à  Paris.  —  Formation  du  cabinet  du  29  octobre 
1840 346 


PIÈCES   HISTORIQUES 


1*  Lettres  de  créance  de  M.  Guizot,  ambassadeur  de  France  en  An- 
gleterre.— Le  roi  Louis-Philippe  à  la  reine  Victoria. .     413 

2o  Instructions  données  par  M.  le  maréchal  Soult,  président  du 
Conseil  et  ministre  des  affaires  étrangères,  à  M.  Guizot, 
ambassadeur  à  Londres 414 


II. 

Note  adressée  par  Nouri-Efendi,  ambassadeur  de  Turquie 
à  Paris,  en  mission  à  Londres,  à  l'ambassadeur  de 
France 420 

Copie  de  la  note  collective  adressée  le  27  juillet  1839  à  la 
Sublime  Porte  par  les  représentants  des  cinq  grandes 
puissances 423 


TABLE.  519 

3°  Réponse  de  M.  Gruizot,  ambassadeur  de  France,  à  la  note  de 

Nouri-Efendi  du  7  avril  1840 424 

4"  Réponse  de  lord  Palmerslon  à  la  note  de  Nouri-Efendi.     425 

5'   Seconde    réponse    de  M.  Guizot,  ambassadeur   de  France, 

à  la  note  de  Nouri-Efendi 425 


III. 

L'ambassadeur  de  France  à  lord  Palmerston,  sur  l'arrangement 
proposé  par  le  gouvernement  français  entre  l'Angleterre 
et  Naples,  dans  l'afifaire  des  soufres  de  Sicile 426 

Le  président  du  conseil,  ministre  des  affaires  étrangères,  à 
Son  Exe.  le  comte  Granville,  ambassadeur  d'Angle- 
terre à  Paris 426 

Lord  Palmerston  à  l'ambassadeur  de  France 421 


IV. 


Extrait  d'une  dépêche  adressée  par  le  lieutenant  général  sir 
Hudson  Lowe  au  comte  Bathurst,  en  date  de  Sainte- 
Hélène,  14  mai  1821 430 


V. 


Banquet  donné  par  la  ville  de  Southampton,  le  20  juin  1840,  à 
l'occasion  de  la  construction  du  chemin  de  fer  de  Paris  à 
Rouen,  et  discours  prononcé  par  M.  Guizot 434 


VI. 


Discours  prononcé   par  M.  Guizot  au  banquet  de  la  Cité  de 
Londres,  le  20  avril  1840 439 


VII. 
1»  Note  adressée  par  Son  Exe.  Chékib-Efendi,  envoyé  extrtor- 


520  TABLE. 

dinaire  de  la  Sublime  Porte  à  Londres,  à  l'ambassadeur 

de  France 441 

2"  Note  de  M.  Guizot,  ambassadeur  de  France,  en  réponse  à  la 
note  de  l'ambassadeur  de  la  Sublime  Porte........     443 


VIII. 


Sur  les  avertissements  donnés  par  M.  Guizot  au  gouvernement 
du  Roi,  quant  au  traité  du  15  juillet  1840. 

1°  Extrait  du  Journal  le  Siècle ,  numéro  du  mercredi  29 
juillet  1840 445 

2°  Extrait  du  Journal  le  Constitutionnel,  numéro  du  lundi  3 
août  1840 446 


IX. 


Sur  l'attitude  des  agents  français  à  Constantinople,  en  juillet 
et  août  1840. 

1°  Lord  Palmerston  à  M.  Guizot,  ambassadeur  de,' France  en 
Angleterre 447 

2»  Extrait  d'une  dépêche  du  vicomte  Ponsonby  à  lord  Pal- 
merston, datée  de  Therapia,  17  août  4840 452 

3°  Copie  d'une  dépêche  du  baron  Stûrmer  au  prince  de  Met- 
ternich,  en  date  de  Constantinople,  du  17  août  1840. 

4°  L'ambassadeur  de  France  en  Angleterre  à  lord  Pal- 
merston      454 


Traité  du  15  juillet  1840,  et  actes  annexés. 

lo  Convention  conclue  entre  les  cours  de  la  Grande-Bretagne, 
d'Autriche,  de  Prusse  et  de  Russie,  d'une  part,  et  la 
Sublime  Porte  ottomane,  de  l'autre,  pour  la  pacification 
du  Levant,  signée  à  Londres,  le  15  juillet  1840 457 

2°  Note  adressée  par  lord  Palmerston  k  M.  Guizot,  le  16  sep- 
tembre 1840 467 

3°  Protocole  de  la  conférence  tenue  au  Foreign  Office,  le  17 
septembre  1810 468 


TABLE.  521 


XI. 


Dépêches  échangées  entre  les  gouvernements  anglais  et  fran- 
çais sur  l'exécution  et  les  conséquences  du  traité  du  15 
-juillet  1840. 

1"  Mémorandum  de  lord  Palmerston,  adressé  au  gouvernement 
français  le  31  août  1840 470 

2°  Réponse  de  M.  Thiers  au  Mémorandum  de  lord  Palmerston 
du  31  août  1840 487 

3»  M.  Thiers  à  M.  ftuizot.  Dépêche  du  8  octobre  1840 506 


XII. 

Projet  de  discours  pour  l'ouverture  de  la  session  des  Chambres 
de  1840,  présenté  au  Roi  le  20  octobre  1840,  par  le  cabinet 
présidé  par  M.  Thiers,  et  non  agréé  par  le  Roi 510 


FIN    DE    LA    TABLK    BU    TOMH    TINQUIEMB. 


PARIS.  —  IMPRIMÉ    CHEZ    BONAVENTURK    ET    DUCBSSOT». 


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QLJAN16 


1995 


A     000  116  085     2  s 


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